CHAPITRE IX
Fr. Luis de Léon. — Sa jeunesse. — Ses persécutions. — Traduction du Cantique des Cantiques. — Ses Nombres de Cristo. — Sa Perfecta cosada et ses autres œuvres en prose. — Sa mort. — Ses poésies. — Son caractère.
I! ne faut pas oublier que, lorsque nous avons traité de l’origine de l'école italienne et de l’existence du théâtre actuel, nous avons eu peu souvent l’occasion de faire connaître un des éléments distinctifs du caractère espagnol, qui se présente encore presque constamment dans la grande masse de la littérature nationale : je veux dire l'élément religieux. Un respect pour l’Église, ou plus proprement pour la religion de l’Église, et un profond sentiment de dévotion erronée pour lès formes qu’il revêtit ou pour la direction qu'il prit, se sont développés dans le vieux caractère castillan par suite des guerres contre les Maures, autant que l'esprit de loyauté et de chevalerie; et ils ont tout d'abord trouvé des formes d’expression non moins poétiquesetnonmoinsconvenables.Quecesentiment ne se soit pas altéré, durant le seizième siècle, c’est un fait dont nous trouvons une preuve frappante dans le caractère d'un noble espagnol, né. suivant Pacheco, dans la cité de Grenade, environ vingt ans après D. Diego de Mendoza, personne dont la nature plus douce et plus grave prit aisément la direction que ce dernier chevalier se refusa décidément à suivre.
Luis Ponce de Léon, appelé, par suite de ses rapports primitifs et non interrompus avec l’Église, « Fray Luis de Léon • était né à Belmonte, en <5128, et avait joui des avantages d'une éducation presque exclusivement réservée, de son temps, aux enfants des familles nobles et distinguées. Il fut d’abord envoyé à Salamanque et là. à peine âgé de seize ans, il entra volontairement dans l’ordre de Saint-Augustin. Dès ce moment sa vie prit une direction définitive. Il ne cessa jamais d'être moine; il ne cessa jamais d’être attaché à l’Université où il avait été élevé. En 1560 il se fit recevoir licencié en théologie et immédiatement après il fut reçu docteur dans la même faculté. L'année suivante, à l’âge de trente-quatre ans. il obtenait la chaire de Saint-Thomas-d’Aquin, qu’il occupa après un concours public entre plusieurs candidats, dont
quatre étaient déjà professeurs. A ces honneurs il ajouta, dix ans après, ceux de la chaire de littérature sacrée.
Pendant ce temps, son influence et ses succès lui avaient attiré une multitude d'ennemis qui trouvèrent bientôt les moyens de troubler sa paix (1). Un ami qui ne comprenait pas les langues anciennes, lui exprima le désir de le voir traduire en castillan le Cantique ries Cantiques de Salomon, et d'expliquer son caractère et sa pensée. Fr. Luis de Léon le fit, et sa version est ordinairement regardée comme le premier ou un de scs premiers ouvrages connus. Mais en traduisant, tout lepoëme lui avait paru une églogue pastorale où les différents personnages conversent ensemble comme des bergers (2). Celte opinion n'était pas, par conséquent, conforme aux doctrines de l’Église et à ses principes d'interprétation. Mais le travail de Fr. Luis ne devait être jugé que comme un acte d’amitié particulière, et il s’était donné quelque peine pour ne faire connaître sa version que de la personne à la demande de laquelle il l'avait entreprise. Malgré tout, son manuscrit fut copié et divulgué par la trahison d'un de scs serviteurs. Une des copies, ainsi obtenue, tomba entre les mains d'un de ses ennemis, et l’auteur fut cité, en 1572, devant l'Inquisition de Salamanque, accusé de luthéranisme et du crime d’avoir traduit en langue vulgaire un livre des saintes Écritures, contrairement aux dérrets du Concile de Trente. Il était aisé de répondre à la première partie de la plainte : Luis de Léon n’était pas protestant ; mais il n’était pas possible de donner une réponse suffisante pour le reste. Il eut néanmoins des amis puissants et par leur influence il échappa finalement aux terreurs de l’Inquisition ; il n’en fut pas moins, en attendant.
(1) Obras del M. F. Luis de Leon (Madrid 1804-16, G vol. in-8°, tom. V, pag. 292 \ En écrivant sur son emprisonnement, il parle « de ceux qui, dans le c ministère d'un tribunal si saint, ont assouvi sur moi la vengeance de leurs profit près passions. » Il répète ailleurs la même accusation contre ses ennemis. Dans la riche et importante colleclion de documents inédits pour V Histoire d'Espagne de D. Miguel Salvàet D. Pedro Sainz de Baranda, tom. X et XI (Madrid, 1847- 48, in-8°), se trouve inséré le procès de Fray Luis de Léon, extrait des archives de l’Inquisition de Valladolid et existant aujourd’hui dans la Bibliothèque nationale de Madrid. Ces documents divers et curieux remplissent neuf cents pages. L’on peut y observer la sagacité des usurpations ecclésiastiques, les moyens artificieux et subtils employés par l’Inquisition pour détruire la liberté intellectuelle et les progrès chez tout un peuple. Quant à l’inimitié des Frères Dominicains de Salamanque contre Fray Luis de Léon et à la jalousie de ses compétiteurs, .voyez les documents déjà cités, tom. X, pp. 100 et suivantes.
(2> Obras , tom. V, pp. 1 et 5.
HISTOIRE DE LA LITTElUTORE ESPAGNOLE 131
jeté, pendant près de cinq ans, dans une prison si étroite qu’elle dut sérieusement compromettre sa santé et abattre son âme (1).
L'Université de Salamanque lui resta toujours fidèle. Il fut réinstallé dans ses fonctions, le 30 décembre 1576, avec les marques du respect le plus sincère. Et un trait des plus beaux, relatif à son rétablissement, c’est que, la première fois qu’il remonta dans sa chaire, devant un nombreux auditoire avide d’entendre les allusions qu’il ferait à ses persécutions, il commença tout simplement par ces mots : « como deciamos ayer • comme nous disions hier etc., et il continua comme si les cinq amères années de son emprisonnement, s'étaient effacées de sa mémoire, sans laisser un souvenir du cruel traitement qu’il avait souffert (i).
Il semble, toutefois, que l'on jugea opportun de venger sa réputation des soupçons qui étaient tombés sur elle. C’est pourquoi en 1580, à la prière de ses amis, il publia en latin un commentaire très-étendu du Cantique des Cantiques, interprétant chaque partie sous trois points de vue différents : directement, symboliquement et mystiquement; donnant à l’ensemble un caractère aussi théologique et aussi obscur que pouvait le désirer l’esprit le plus orthodoxe, tout en ne déguisant pas encore son opinion primitive que cette composition était une églogue pastorale.
Un autre ouvrage sur le même sujet, mais écrit en espagnol et semblable, à plusieurs égards, au livre qui avait causé son emprisonnement, fut aussi préparé par lui et trouvé parmi ses manuscrits après sa mort. Maison nejugeapas prudentde l’imprimer jusqu’en 1798. Une version du Cantique des Cantiques, en octaves espagnoles, comme une églogue destinéi à l’accompagner dans l’origine, n’y fut pas ajoutée et ne parut qu’en 1806. C’est une magnifique traduction qui nous découvre non-seulement les facultés de l'auteur comme poète, mais encore la remarquable liberté de ses recherches théologiques, dans un pays où une pareille liberté n’était pas, àcette époque, tolérée un seul instant (3). Le fragment d’une défense
(1) La version en vers du Cantique de Salomon Tut faite peu de temps après par Arias Montano. Quand se publia-t-elle? c’est ce que je n'ai pu savoir. Elle se trouve dans la Floresta de Faber, n° 717. Il y a des parties très-belles. Arias Montano mourut en 1598.
(2) Villanueva (Vida, Londres 1825, in-8°, tom. I, pag. 340) rapporte que tous les papiers relatifs au procès de l’Inquisition contre Fray Luis de Léon, contiennent d'admirables réponses del’accusé, et se trouvaient, en 1807, dans les archives de ce tribunal, A Valladolid, mais n’avaient pu s'imprimer faute de moyens. Ce sont de curieux documents. Voyez à ce sujet la fin de la note ci-dessus, pag. 130.
(3) Luis de Léon, Obras, tom. V, pp. 258-280.
de cette version ou de certaines de ses parties est daté de sa prison, en 1573, « en los carceles de la Inquisition > et ne fut trouvé que longtemps après, parmi les papiers d’État du royaume, dans les archives de Simancas(i).
Durant sa prison il prépara un long ouvrage en prose qu’il intitula : Nombres île Cristo. C’est tout à la fois un singulier spécimen d’érudition théologique, d'éloquenceet de dévotion. Il en publia trois livres, de 1583 à 1585. mais il ne le termina jamais (2). Il est composé en forme de dialogue, comme les Tusculanes de Cicéron qu’il cherche probablement à imiter, et son objet consiste, au moyen d'une série de discussions successives des caractères du Sauveur, qu'il décrit sous les noms de Fils, Prince, Berger, Roi, à exciter les sentiments religieux de ceux qui le lisent. La forme n’est pas toutefois conservée avec la plus grande exactitude. Le dialogue, au lieu d’être une discussion, n'est, en réalité, qu’une série de discours : et, une fois du moins, nous avons un sermon régulier dont le mérite égale, peut-être, celui de tout autre sermon pour le langage (3); de sorte que, pris dans l’ensemble, l’ouvrage entier peut être considéré comme une série de déclamations sur le caractère du Christ, tel que le contemplait la plus grande partie pieuse de l’Église espagnole, à l'époque de l’auteur. Plusieurs morceaux sont éloquents, et leur éloquence est fréquemment animée par le coloris qui caractérise la littérature espagnole primitive. Tel est. par exemple, le passage suivant qui illustre le nom de Christ, comme Prince de la Paix, et prouve la beauté de toute l’harmonie du monde moral par les analogies avec le monde physique.
* Quando la razon no lo demostrara, ni por otro camino se pudiera « entender quàn amable cosa sea la paz, esta vista hermosa del cielo « que se nos descubre agora, y el concierto que tienen entre si aquestos
• resplandorcs que luceu en él, nos dan dello. suficienle testimonio.
• Porque £ qué otra cosa es sino paz 6 ciertamente una imagen perfecta
< de paz esto que agora vemos en el cielo y que con lanto deleyte se nos
< viene a los ojos? Que si la paz es, como San Agustin breve y sosega-
• damente concluye, una orden sosegada, 6 contener sosiego y lirmeza « en lo que pide el buen orden. .eso inismo es lo que nos descubre agora
< esta imagen. Adonde el exercilo de las estrellas, puesto como en or-
(1) Luis de Léon, Obras, tom. V, pag. 28t.
(2) Ibid., ibid., tom. 111 et IV.
|3) Ce sermon se trouve dans le premier livre du Traité. Obras, tom. 111, pp.
« denanza y como concertado por sus hileras. Itice hermosisimo. y
• adonde cada unudeellas inviolablemente guarda su puesto. adonde « no usurpa ninguna el lugar de su vecina ni la turba en su oficio,
• ni menos, olvidada dol suyo, rompe jamàs la ley eterna y sanla que
• le puso la Pfovidencia; antes, como hcrmanadas todas y como mi- « ràndose entre si y communicàndose sus luces las mayores con las « menores, se. hacen mueslra de amor, y como en cierta manera se reve- « rencian unas à otras, y todas juntas templan à veces sus rayos y sus vir-
• ludes, reduciéndolas à una pacifica unidad de virtud, de partes y as- « pectos diferentes compuesla, universal y poderosa sobre toda manera.
• Y si ansi se puedo deeir no solo son un dechado de paz clarisimo y « bello, sino un pregon y un loor que con vocesmanilîestas y encarecidas < nos notilica quàn excellentes bienes son los que la paz en si contiene
• y los que hace en-todas las cosas (1). »
L'éloquent traité sur les Nombres de Crislo n’est pas toutefois le plus populaire des livres en prose de Fr. Luis de Léon. Cette distinction appartient à la Perfecta Canada, la femme parfaite, œuvre qu'il composa
(1) « Quand même la raison ne le démontrerait pas, quand même on ne pour- « rait comprendre par une autre voie combien la paix est une chose aimable, cette
• vue si belle du ciel qui se découvre maintenant à nous, l'harmonie qui règne
< parmi ces astres resplendissants qui y brillent, nous en donnent un témoignage « suflisant. Qu’est-ce autre chose que paix, ou certainement image de paix que
< ce que nous voyons maintenant dans le ciel et qui s'offre à nos yeux avec tant
• de charme 1 Si la paix est, comme le conclut si brièvement et si tranquillement
• saint Augustin, un ordre paisible, ou si elle renferme le calme et ia fermeté que
• réclame le bon ordre, n’est-ce pas IA ce que nous découvre maintenant celte « image? Cette image, où l’armée des étoiles, disposée en ordre et comme rangée
• en files, brille si belle ; où chaque étoile conserve inviol. iblement son rang, sans
< usurper la place de sa voisine, sans la troubler dans ses fonctions, sans oublier
< encore moins la sienne, et ne transgresse jamais la loi sainte et éternelle que « lui a donnée la Providence. Loin de là, fraternisant toutes, pour ainsi dire, et a se communiquant leurs lumières, les plus grandes aux plus petites, elles se
• donnent des preuves d’amour, se respectent les unes les autres jusqu’à un cer-
• tain point. Toutes ensemble, elles modèrent parfois leurs rayons et leurs feux, « les réduisent à une magnifique unité de vertu, composée de parties et d’aspects a différents, universelle et puissante par-dessus tout. Elles forment, si l’on peut « s'exprimer ainsi, non-seulement un miroir de paix des plus purs et des plus a beaux, mais encore elles témoignent et chantent, par des voix éclatantes et maa uifestes, elles proclament l’excellence des biens que renferme la paix et ceux
• qu’elle produit en toutes choses. » Obras, tom. 111, pp. 342-343. Ce magnifique passage peut être comparé à l’ode encore plus belle intitulée : Noche ter ma, avec laquelle il a une ressemblance sensible.
sous forme de commentaire à quelques parties des Proverbes de Salomon, et à l’usage d’une dame nouvellement mariée. Il fut imprimé pour la première fois en 1583 (1). Mais il n’est pas nécessaire de mentionner spécialement ce traité, ni son Exposition de Job, en deux volumes, accompagnée d'une traduction en vers qu’il commença pour sa propre consolation, dans les prisons du Saint- Office ; qu’il termina l’année de sa mort et que personne ne s’aventura de publier avant 1779 (2). L’une et l’autre brillent par la même humilité de foi, la même force d'enthousiasme, la même richesse d'éloquence qui paraissent, de temps en temps, dans le traité sur les Nombres de Cristo. Le dernier qui a reçu les soins et les corrections de son auteur dans toute la maturité de son génie, montre une force et une vigueur d’esprit plus grandes que dans aucun autre ouvrage. Mais les caractères de ses compositions en prose, même de celles qui, par leur nature, sont plus sévèrement didactiques, ces caractères, dis-je, sont partout les mêmes. Quant à la richesse du langage, les images du passage déjà cité nous offrent un véritable spécimen du style vers lequel Fr. Luis de Léon a constamment dirigé ses efforts.
La santé de Fr. Luis de Léon ne se remit jamais des atteintes qu’elle avait supportées dans les cachots de l'Inquisition. Il vécut néanmoins près de quatorze ans après sa mise en liberté. La plus grande partie de ses ouvrages, soit en castillan soit en latin, fut écrite avant ou durant son emprisonnement. Ceux qu’il entreprit postérieurement, tels que la Vida de santa Teresa et d'autres, ne se terminèrent jamais. Sa vie fut toujours et par goût retirée ; ses mœurs austères s'annoncèrent par son silence et sa réserve habituelle. Dans la lettre qu’il adresse avec scs poésies à son ami, D. Pedro Puerto Carrero, homme d'Étatde la Cour de Philipe II et membre du conseil suprême de l'Inquisition , il avoue que dans le royaume de la Vieille Castille où il a passé sa vie, depuis sa jeunesse, il a à peine des relations familières avec dix personnes (3). Aujourd’hui sa réputation est étendue et son nom est tenu en grande estime. Dans la dernière partie de sa vie particulièrement, ses talents et ses souffrances, sa patience religieuse etsa foi sincère, lui concilièrent la considération de tout le monde, tant amis qu’ennemis. Rien de ce qui a l'apport à l’ordre monastique dont il était membre, ou à ce qui touchait à l’Université où il était professeur, ne se faisait sans son concours, sans ses conseils. Quand
(1) Obras, tom. IV.
(2) Ibid., tom. I et II.
(3) Ibid., tom. VI, p. 2.
il mourut, en 1591, son influence suivait la marche d'une progression constamment croissante . il venait d’être élu le provincial de son ordre, et il était engagé dans la préparation de nouvelles régies pour sa réforme (1). »
Outre le caractère sous lequel nous l'avons considéré jusqu'ici, Fr. Luis de Léon était un poète et un poète d'un génie peu commun. Il semble, c'est vrai, avoir eu peu conscience, ou du moins peu de souci de son talent poétique : il fit à peine des efforts pour le cultiver et ne s’inquiéta de l'impression d’aucune œuvre poétique pour prouver au monde l’existence de sa faculté. Peut-être aussi, témoigna-t-il plus de déférence qu'elle n'en méritait, à l’opinion de plusieurs personnes de son temps qui regardaient la poésie comme une occupation peu convenable à sa position. C'est pourquoi, dans la préface des Salmos, il dit sur le ton de l'excuse : « Y nadie debe tener por nucvos o por ajenos de la Sagrada
• Escriptura los versos, porque antes le son muy propios, y tan antiguos « que desde el principio de la Iglesia hasta hov los han usado en ella « muchos hombres grandes en letras y santidad, que nombrara aqui si
• no temfera ser muy prolijo. Y pluguiera à Dios que reinase esta sola « poesia en nuestros oidos, y que solo este cantar nos fuese dulcc, y que « en las calles y en las plazas de nochc no sonasen otros cantarcs. y que
• en esto soltase la lengua el nino, y la doncella recogida se solazase < con esto, y el olicial que trabaja aleviase sa tribajo aqua. Mas ha « llegado la perdicion del nombre crisliano à tanta des vergüenza y « soltura, que hacemos musica de nuestras vicios, y no contentos con lo « secreto de ellos, cantamos con voces alegres nuestra confusion. »
(1) Les matériaux pour une biographie de Fr. Luis de Léon peuvent se prendra dans les notices que contiennent les curieux manuscrits de Pachcco, publiés dans le Srmamirio Pintoresco 1844, pag. 374; dans Nicolas Antonio, DM. Nova, au mot F. Luis de Léon ; dans Sedano, Pamaso cspafiol, tom. V ; dans la préface de la Collection de ses poésies, publiées à Valence par Muyans y Siscar, 1761 et qui se trouve aussi dans Mayans y Siscar, Carton de varias Autores, (Valence, 1773, in-12, tom. IV, pp. 398 et suivantes). Le lieu de sa naissance a été, d'après certains, Helmonte, dans la Manche, ou Madrid. Pacheco, qni est une autorité assez grande, accorde cet honneur à Grenade, et place la date de la naissance de Fr. Luis de Leon, en 1528, quoique, plus communément, on l’assigne à l'année 1526 ou 1527. 11 ajoute une description de sa personne, avec ce détail particulier, non connu d'ailleurs, que Fr. Luis de Léon aimait l'art de la peinture et avait réussi à bien faire son propre portrait.
(2) • Et personne ne doit considérer les vers comme chose nouvelle et étrangère • aux Écritures saintes. Loin de là, ils lui sont très-propres et remontent si hau
Mais qupls qu'aient été ses propres sentiments sur la convenance d’une occupation pareille par rapport à sa profession, il est certain que la plus grande partie des poésies qu’il nous a laissées, ont été composées dans sa jeunesse; qu’il ne les a réunies que dans la dernière partie de sa vie, et encore pour satisfaire à l’amitié particulière d’un ami, qui n’avait jamais eu la pensée de les publier. De sorte qu’elles ne s'imprimèrent que quarante ans après sa mort, lorsque Quevedo les donna au public, dans l'espérance qu’elles pourraient contribuer à corriger le goût corrompu de l'époque. Dès ce moment il en a été donné plusieurs éditions. quoiqu'elles n’aient jamais paru proprement collationnées et coordonnées qu'en 1816. dans l’édition du père Merino, moine profès du même ordre de Saint-Augustin (1).
Ces poésies sont d’un grand mérite. Elles consistent dans la traduction de toutes les Êglogues et de deux Ge'orgiqties de Virgile, de trente odes d’Horace, de quarante psaumes, de quelques fragments de poètes grecs ou italiens. Mais elles sont faites toutes avec hardiesse et vivacité, et toutes dans un style vraiment castillan. Ses traductions semblent, toutefois, porter le caractère d'exercices et d'amusements; mais bien qu’il eût acquis une grande facilité et une grande exactitude dans sa versification, F. Luis de Léon écrivit peu. Ses poésies originales ne remplissent pas plus de cent pages, mais il n’y a pas une ligne qui n'ait sa valeur et leur ensemble vient se placer en tête de la poésie lyrique espagnole. Elles sont principalement religieuses et l’on ne peut se méprendre sur la source de leur inspiration. Fr. Luis de Léon avait l’âme entièrement hébraïque et il puise presque toujours son enthousiasme dans les Écritures juives, tout en conservant inaltéré son esprit national. Presque toutes les meilleures de ses compositions poétiques sont des odes .écrites dans l'ancien mètre
• que, depuis l’origine de l’Église jusqu’à nos jours, des hommes remarquables ■ par leur savoir et leur sainteté y en ont fait usage, et je donnerais ici leurs noms « sans la crainte d’être trop prolixe. Plût à Dieu que cette poésie se fît seule en- « tendre à nos oreilles; que ces chants fussent les seuls qui eussent de la douceur « pour nous; que dans les rues et sur les places, la nuit, il n'en résonnât pas « d'autres; que par ces chants se déliât la langue de l’enfant; que la jeune fille, « dans son recueillement, y trouvât sa consolation, et l'ouvrier qui travaille, un « soulagement à sa peine ! Mais la perdition du nom chrétien en est venue i ce
• point d'impudence et de légèreté, que nous composons notre musique sur nos t vices, et, non contents de nous en affliger en secret, nous chantons notre con- « fusion d'une voix vive et alerte. »
(I) Les poésies de Fr. Luis de Léon remplissent le dernier volume de ses œuvres; mais il y en a parmi elles qui ne lui appartiennent certainement pas.
castillan, avec une pureté classique et une exactitude rigoureuse, inconnues avant lui dans la poésie espagnole et rarement atteintes depuis (4 ) .
Ce sont là les qualités éminentes qui ont fait estimer aux Espagnols la meilleure de ses œuvres poétiques, son ode qui a pour titre : Profecia del Togo , prophétie du Tage, où le dieu du fleuve prédit à D. Rodrigue la conquête de son pays par les Maures, pour le punir de la violence que ce monarque a faite à la Cava, fille d'un des plus grands seigneurs de royaume. C'est une imitation de l’ode d’Horace où Nerée s’élève du sein des flots et prédit la ruine de Troie à Pâris qui, dans des circonstances non absolument différentes, transporte l’épouse qu’il a enlevée à Ménélas sur le théâtre d’une lutte terrible entre les deux nations. L’ode de Fr. Luis de Léon est composée en vieilles quintiilas espagnoles, sa mesure favorite ; et elle a le naturel, la fraîcheur et le charme d’une vieille romance nationale (2). Les étrangers moins intéressés à ce qui touche si particulièrement l'Espagne, à ce qui est rempli de tant d'allusions à son histoire, lui préfèrent, parfois, l’ode plus sereine sur la Vida retirada , ou celle sur VImmortalidad, ou peut-être l’ode encore plus belle sur la Noche serena , écrites toutes avec la même pureté et la même élévation d’esprit, et toutes dans la même mesure et sous la même inspiration nationale.
Le spécimen le plus vrai de son éminente intonation lyrique et même de son talent, dans tout ce qu'il a écrit, se trouve peut-être dans son
(1) Tout en qualifiant d’hébraïque l’âme de Fr. Luis de Léon, je me rappelle un de ses contemporains, doué, à certains égards, d’un esprit semblable, et dont la destinée fut bien plus étrange et plus malheureuse. Je veux parler de Juan Pinto Delgado, juif portugais, qui vécut longtemps en Espagne, embrassa la religion chrétienne, rentra dans la foi de ses pères et s'enfuit, par crainte de l’Inquisition, en France, où il mourut vers l’année 1590. En 1627, un volume de ses œuvres, contenant un poème descriptif sur la reine Esther et sur Ruth , une version libre des lamentations de Jérémie, en quinlillm, des sonnets et d’autres poésies légères, généralement versifiées à la manière italienne, fut publié i Rouen, en France, et dédié au cardinal Richelieu , alors ministre tout-puissant de Louis XIII. Toutes ces poésies respirent les sentiments amers et tristes de l’exil. Il y a des parties écrites non-seulement avec tendresse, mais dans une versification des plus suaves et des plus pures. L’esprit hébraïque de l’auteur, dont le nom propre était Moseh Delgado, donne constamment tout ce qu’on pouvait en attendre (Barbosa, Biblioteca, tom. II, pag. 722.) — (Amador de los Rios, Judios de Eepana, Madrid 1848, in-8°, pag. 500; traduit en français par J. -G. Magnabal, Paris, 1860.)
(2) C’est l’ode onzième de Fr. Luis de Léon ; on peut la comparer avec celle d’Horace (Liv. I, Od. x\j, qui l’a inspirée.
hymne : A la Ascencion , dont l’idée principale est aussi originale que naturelle et simple. Elle exprime le désappointement et les sentiments des apétres à la vue de leur Maître qui les quitte et qui plane sur leur tête, au milieu descieux entrouverts.
4 Y dejas, Pastor santo,
Tu grey en este valle, hondo, escuro,
Con soledad y llanto?
Y tu, rompiendo et puro
Aire, te vas al immorlal seguro?
Los antes bien hadados
Y los agora tristes y affligidos
A tus pechos criados, ■
De te deposeidos,
i A do convcrtiran va sus sentidos ? (I)
Par conséquent, pour bien comprendre le génie de Fr. Luis de Léon, il faut étudier non-seulement ses poésies lyriques, mais encore scs écrits en prose. En effet, si ses odes religieuses et ses hymnes, d’une remarquable beauté pour la sévérité et l'exactitude de leur style, le placent avant Kiopstock et Filicaja, sa prose, plus riche et non moins pure, le fait ranger parmi les plus grands maîtres de l'éloquence dans sa langue maternelle, dans le castillan (2).
(1) Tu laisses, saint pasteur, — Ton troupeau dans cette vallée profonde, obscure, — Dans l’isolement et les pleurs? — Et toi , fendant la pureté — Des airs, tu vas dans l’immortel séjour !
Ceux qui autrefois étaient si heureux — Et ceux qui sont à présent tristes et affligés, — Élevés danston sein, — Dépossédés de toi, — Où pourront-ils tourner leur Ame?
Obr is de Fr. Luis de Léon. Madrid 18(6, tom. VI, pag. 42.
(2) En 1837, D. José de Castro y Orozco produisit sur la scène de Madrid un drame intitulé Fraxj Luis de Leon. Le héros dont elle porte le nom est représenté renonçant au monde et s’enfermant dans un cloître par suite d'un amour malheureux. Diego de Mendoza est aussi un des principaux personnages du même drame, qui est écrit dans un style agréable ; qui n’est pas sans mérite poétique, mais dont le sujet et l’intrigue n’ont rien d’heureux.