‹ Histoire de la littérature espagnole de G. TicknorChapitre 20 sur 65 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Cervantès. — Sa famille. — Son éducation. — Ses premiers vers. — Sa vie en Italie. — Soldat à la bataille de Lépante. — Sa captivité à Alger. — Son retour dans sa patrie. — Ses services en Portugal. — Sa vie i Madrid. — Sa Galatèe et son caractère. — Son mariage. — Il écrit pour le théâtre. — Ses Tratos de Argel. — Sa Numancia. — Tendances poétiques de ses œuvres dramatiques.

La famille de Cervantès était originaire de la Galice, et quand Cervantès naquit, elle comptait non-seulement cinq cents ans de noblesse et de services publics, mais elle était encore répandue dans toute l'Espagne, et s’était étendue jusqu'au Mexique et dans d'autres parties de l’Amérique (1). La branche castillane qui, au quinzième siècle, s’était

(I) On a écrit plusieurs biographies de Cervantès, dont quatre seulement méritent d'être mentionnées : 1° celle de Gregorio Mayans y Siscar, placée d'abord en tête de l'édition de D Quichotte, dans l'original, publiée, â Londres, en <738, 4 vol. in-4°, sous les auspices de lord Carteret, et reproduite plus tard dans plusieurs autres éditions. C'est une œuvre d’érudition, c’est la première tentative faite pour réunir les matériaux d’une vie de Cervantès; mais ces matériaux sont mal coordonnés, la biographie est mal écrite ; elle a peu de valeur aujourd’hui, excepté pour quelques questions incidentes. — 2” La Vie de Cervantès et l’analyse de son D. Quichotte par Vie nte de los Rios, mise en tête de la magnifique édition de D. Quichotte par l’Académie Royale espagnole, et souvent réimprimée depuis. (Madrid t780, 4 vol. in-fol.) Mieux écrite que la précédente, elle contient quelques faits nouveaux, mais sa critique est pleine de pédantisme et d’éloges extravagants. — 3° Noticias para La Vida de Miguel de Cervantès S tavedra, par J. Ant. Pellicer, imprimées, la première fois, dans son Essai d'une Bibliothèque de traducteurs espagnols, 1778; fort augmentées plus tard et mises en tète de son édition de D. Quichotte (Madrid 1797-1798, 5 vol. in-8“); travail pauvrement digéré, contenant une grande quantité de notices extraordinaires et curieuses parfois, et plus complet qu’aucune des biographies qui l’ont précédé. — 4° Vida de Miguel, etc. , par D. Martin Fernandez de Navarete, publiée par l’Académie Royale espagnole (Madrid 1819, in-8°). C’est la meilleure de toutes, et sans contredit l’œuvre biographique la plus judicieuse et la mieux comprise de toutes celles qui se sont publiées dans aucun pays. Navarete a profité avec une grande habileté d’un grand nombre de documents nouveaux, et en particulier, de la volumineuse collection

unie par le mariage à la famille des Saavedras semble avoir déchu de sa fortune, vers le commencement du seizième siècle. Les parents de Michel qui donna à sa race une nouvelle splendeur et sauva son antique noblesse de l’oubli, étaient, nous le savons, de pauvres habitants d'Alcala de Hénarès, petite, mais florissante cité, à vingt milles environ de Madrid. C’est là que naquit Michel, le plus jeune de quatre enfants, dans les premiers jours du mois d'octobre 1547 (1).

Il reçut, ce n'est pas douteux, sa première éducation au lieu de sa naissance, alors qu’Alcala de Hénarès était portée au comble de sa prospérité et de sa réputation par les succès de l’Université qu’y avait fondée, cinquante ans avant, le cardinal Ximenez. Quoi qu’il en soit, comme beaucoup d’autres esprits distingués, il prit un sensible plaisir à rappeler les jours de son enfance, dans différentes parties de ses oeuvres. Ainsi, dans Don Quichotte, il fait allusion à la mort et aux enchantements du fameux maure Musaraque sur la grande colline de Zulema (2). qu’il avait probablement entendu raconter dans des contes d'enfants ; dans sa pastorale en prose, sa Galatee. il place la scène des aventures les plus gracieuses sur les rives du fameux Hénarès, comme il l’appelle, « en las riberas del « famoso Hénarès (3). «Nousneconnaissonsdesa jeunesse queccqu'il nous en raconte accidentellement lui-méme: à savoir qu’il prenait un grand plaisir à assister aux représentations dramatiques de Lopede Rueda (4) :

de pièces existant dans les archives des Indes, à Séville, en 1808, et comprenant l’immense Information présentée à Philippe II, en 1590, par Cervantès lui-même, qui demandait un emploi dans les colonies d'Amérique; masse énorme de certificats authentiques, de dépositions qui témoignent des labeurs et des souffrances de l’auteur du D. Quichotte, depuis le moment où il entra au service de son pays, en 1571 ; sa captivité à Alger et jusqu’àson arrivée aux Açores, en 1582. Cette vie complète et soignée a été habilement abrégée par L. Viardot, dans sa traduction française du D. Quichotte (Paris 1886, 2 vol. in-8°, et elle forme la base de la Vie et des Écrits de Michel Cervantes Saavedra , par Thomas Roscoe (Londres 1839 in-8»).

Pour les notices qui accompagnent le texte, j’ai basé mes assertions sur l'oeuvre de Navarrete lorsque je n'ai pas cité d’autre autorité. Quant a la critique littéraire, Navarrete offre peu de secours, il ne s’en occupe presque pas.

(1) La date du baptême de Cervantès est du 9 octobre 1547. Or, comme il est d usage, dans l’église catholique, d’administrer ce sacrement peu de jours après la naissance, on peut présumer avec assez de probabilité que Cervantès était né ce jour-14 ou la veille.

(2) D. Quichotte, part. I, chap. xxix.

(3) Sur les rives du fameux Hénarès, lialatea. Madrid, 1784, in-8“, tom. 1, pag. 66. Ailleurs, il parle de miestro Heiuires ; du famoso compluto, pag. 21 ; de nueetro fresco Henares, pap. 105.

(4) Comedias. Madrid, 1749, 4 vol., tom. I, prologue.

que tout jeune il composa des vers (1) : qu’il lisait toujours tout ce qui lui tombait sous la main, et même les morceaux de papier déchirés qu'il ramassait dans Jes riies et sur les places publiques (2).

On a conjecturé qu'il avait en partie continué ses études à Madrid; et il est même probable que, malgré l’état de pauvreté de sa famille, il a passé deux ans à l'Université de Salamanque. Ce qu’il y a de certain, c’est qu'à peine âgé de vingt-deux ans, il reçut de la part de ses maîtres un témoignage public, une marque de considération et de respect. Lope de Hoyos publia, par ordre, en 1369, sur la mort de l'infortunée Isabelle de Valois ou de- la Paix, épouse de Philippe U, un volume de vers; et entre autres pièces par lesquelles sesélèvesycontribuèrent, il se trouve six petites poésies de Cervantèsque Hoyos appelle « mon cher et bien-aimé disciple » « mi muy caro y amado discipulo ». C’est là, sans aucun doute, le premier travail imprimé de Cervantès, ses premiers débuts comme auteur. Il n’y a dans ces compositions qu’une faible preuve de son talent poétique, mais les paroles alfectueuses de son maître qui accompagnent ses vers et la circonstance d’avoir écrit une de ses élégies au nom de toute la classe, démontrent assez qu’il jouissait de l’estime de son maître et de la sympathie de ses condisciples. (3).

L'année suivante, en 1370, nous le trouvons, sans en connaître la

(1) Galatea, tom. I, pag. x, prologue, et dans le fameux chapitre v du Voyage au Parnasse (Madrid, 1784, in-8°, pag. 33), il dit :

Desde mis liernos ados ame el arte Dès mes plus tendres années j'ai aimé l’art Dulce de la agradable ppesia Si doux de l'agréable poésie

Y en ella procuré siempre agradarte Et par elle j’ai toujours cherché à te plaire.

(2) « Como soy aficionado à leer aunque sean los papeles rotos de las calles, 11e- « vado deslè mi natural inclinacion toma un cartapacio, etc. » [D. Quichotte, part. 1, chap. ix, édition de Clémencin. Madrid, 1833, in-4°, tom. I, pag. 198), où il raconte comment en achetant de vieux papiers dans la maison d'un brocanteur, il trouva parmi eux, à ce qu'il prétend, la Vie de Don Quichotte, en arabe.

(3) Ces vers de Cervantès se trouvent en partie dans Rios, Pruebas de la Vida de Cervantes, édition de l’Académie, num. 2-5, et partie dans Navarrete, Vida, pp. 261, 263. Ils sont assez pauvres, et l’unique circonstance qui les rend dignes d’attention, c’est que Hoyos, professeur de belles-lettres, appelle constamment Cervantès, caro discipulo, amado discipulo, et il dit que ['Elégie est écrite « en nombre de todo el estudio. » Ces poésies, ainsi que d'autres mélanges poétiques de Cervantès, ont été réunies, pour la première fois, dans le premier volume de la Bibliothèque d’auteurs espagnols, par Aribau. (Madrid, 1846, in-8», pp. 612-620.) Elles prouvent les agréables relations de Cervantès avec les principaux poètes de son temps, tels que Padilla, Maldonado, Barros, Vague de Salas , Hernando de Herrera, etc.

cause, éloigné de toutes scs liaisons primitives et servant, à Rome, en qualité de chambellan, dans la maison de Monseigneur Aquaviva, qui devint plus tard cardinal. C’est le même personnage qui avait été envoyé, en 1538. avec une mission spéciale du Pape à Philippe II, et qui semble, par considération pour la littérature et pour les hommes de lettres, avoir pris, à son retour en Italie, Cervantês avec lui, par suite de l’intérêt qu’il portait à scs talents. La durée du service de notre jeune homme ne semble pas avoir été fort longue. Il avait peut-être le caractère trop espagnol, un esprit trop altier pour rester longtemps dans une position si équivoque, surtout à une époque où le monde était rempli de sollicitations et d’attraits pour les aventures de la gloire militaire.

Quel qu’en ait été le motif, Cervantês abandonna bientôt Rome et sa Cour. En 1571, le Pape, Philippe II et la République de Venise avaient conclu contre les Turcs l'alliance appelée la « sainte ligue • et mis sur pied une flotte sous le commandement du chevaleresque D. Juan d’Autriche, fils naturel de Charles-Quint. La tentation que faisait naître une expédition aussi romanesque qu'imposante contre les anciens oppresseurs de tout ce qui était espagnol, contre les ennemis formidables de toute la chrétienté, triompha de la résistance que pouvait opposer Cervantês, jeune homme de vingt-trois ans seulement. Aussi la première chose que nous apprenons de lui, c'est qu'il est engagé volontaire dans cette expédition comme simple soldat. Il avait toujours observé, d\t-il, dans un livre écrit peu de temps avant sa mort, que : « no hay mejores soldados » que los que se transplantan de la tierra de los estudios a los campos de » laguerra; ninguno salto de estudiante para soldado, que no lo fuese » por extremo(i). • Animé de cet esprit, il entre’ au service de son pays, dans les troupes dont l’Espagne remplissait alors une grande partie de l’Italie, et il y resta jusqu a ce qu’il en fût honorablement déchargé, en 1575.

Durant ces quatre ou cinq années, il reçut les plus fortes leçons de la vie. 11 assista au combat naval de Lépante, le sept octobre 1571. Malgré les douleurs que la fièvre lui faisait souffrir à ce moment, il insista pour prendre sa part dans cette grande bataille qui, la première, arrêta d'une manière décisive l’intrusion des Turcs dans l'occident de l'Europe. La galère sur laquelle il servait se trouva au plus fort de la mêlée et il era-

(1) « II n’y a pas de meilleurs soldats que ceux qui Be transplantent du terrain des éludes aux champs de la guerre : nul n’est devenu d'étudiant soldat, qui ne l’ait été à l’excès. • Penile et Sigiemonde, liv. 111, chap. x. Madrid, 1802, in-8», tom. II, pag. 128.

porta, jusqu'au tombeau, une noble et douloureuse preuve qu’il avait payé sa dette à la patrie et à la chrétienté. En effet, outre deux autres blessures, il en reçut une qui le priva, le reste de sa vie, de l'usage de la main et du bras gauche. Transporté avec d’autres blessés dans le combat, à l'hOpital de Messine, il y resta jusqu’au mois d’avril 1572 ; alors il prit part à l'expédition, du levant, sous le commandement de Marco Antonio Colonna, expédition à laquelle il fait allusion avec tant de plaisir, dans sa dédicace de la Galalée, et qu’il décrit si bien dans l’histoire du Captif de son Don Quichotte.

L'année suivante, en 1573, il se trouvait à l’affaire de la Goulette de Tunis, sous les ordres de D. Juan d’Autriche. Plus tard, avec le régiment auquel il appartenait (i), il retourna en Sicile et en Italie, dont il semble avoir visité plusieurs parties, dans différents voyages ou dans diverses expéditions : il resta même un moment, durant une année environ, à Naples (2). Cette époque de sa vie est bien marquée par de nombreuses souffrances, mais elle ne semble pas avoir été jamais l’objet de ses regrets. Au contraire, quarante ans après, plein d’un noble orgueil de toutes ses souffrances, il déclaraitque, si onlui offraitencore l’alternative, il estimerait ses blessures un échange à bon marché pour la gloire d’avoir été présent dans une si grande entreprise (3).

Quand il fut congédié, en 1575, il se munit de lettres du duc de Sesa et de D. Juan d'Autriche, le recommandant particulièrement au Roi, et il s’embarqua pour l’Espagne. Mais, le 2G septembre, il fut capturé et

(1) Le régiment dans lequel il servait était un des plus renommés de l’armée espagnole, dans les armées de Philippe II, c’était le « bataillon de Flandres », commandé par Lope de Figueroa qui joue un rôle distingué dans deux comédies de Caldéron : Amor d°spues de la muerle et El aie ilde de Znlamea. Cervantès rejoignit probablement son régiment favori , lorsqu’il s’engagea , comme nous pouvons le voir, dans l’expédition du Portugal, en 1581 .puisque nous savons nonseulement qu'il s’y trouva cette année-là, mais aussi que le régiment de Flandres y vint aussi.

(2) Toutes ses œuvres contiennent des allusions aux événements de sa vie et en particulier à ses voyages. Dans son imaginaire Voyage au Parnasse, il voit Naples (chap. vin, pag. 126) et il s’écrie :

Esta ciudad es Napoles la illustre Cette cité, c’est Naples, la célèbre

Que yo pisé sus ruas mas de un aflo Dont j’ai parcouru les rues plus d'une année .

(3) < Si ahora me propusieran y facilitarian un imposible, dit Cervantès répondant aux grossières personnalités 8’Avellaneda, qui siéra antes haberme hallado en aquella faccion prodigiosa, que sano ahora de mis heridas, sin haberme hallado en ella. • (Prologue de ü. Quichotte, deuxième Partie, 1615.)

emmené à Alger où il passa cinq années plus désastreuses et plus remplies d'aventures que les cinq années précédentes. Il servit successivement trois maîtres cruels, un grec, un vénitien, tous deux rénègats, et le Dey ou roi d'Alger lui-même. Les deux premiers le tourmentèrent avec cette haine particulière contre les chrétiens, caractérisant naturellement les personnes qui, par d’indignes motifs, se joignent aux ennemis de la chrétienté. Le dernier, le Dey, le réclama pour son esclave et le traita avec la plus grande sévérité, parce qu'il s'était enfui de chez son maître et qu’il s'était rendu redoutable par la série d'efforts qu'il avait faits pour obtenir sa liberté et celle de ses compagnons d’esclavage.

Il est évident que l'âme de Cervantès, loin d'avoir été brisée par sa cruelle captivité, y puisa, au contraire, plus de force et d'élévation. Dans une circonstance, il tenta de s’échapper par terrejusqu’à Oran, établissement espagnol sur la cête, mais il fut abandonné par son guide et obligé de retourner. Dans un autre, il cacha treize compagnons de souffrances dans une grotte sur les bords de la mer où, au péril constant de sa propre vie, il pourvut durant plusieurs semaines ù leurs besoins quotidiens, en attendant le moment favorable de s’échapper par mer ; enfin après s'être joint à eux, il fut bassement trahi, mais alors il prit noblement sur lui-même tout le châtiment que méritait la conspiration. Une fois il demanda du secours afin de se délivrer par la violence, sa lettre fut interceptée ; une autre, il avait mûri un plan pour s'échapper avec soixante de ses compatriotes, plan qui fut découvert par trahison et dont il se déclara de nouveau le seul auteur et la victime volontaire. Enfin il avait conçu un grand projet d’insurrection de la part de tous les chrétiens esclaves en Algérie, projet qui aurait vraisemblablement pu réussir, puisque leur nombre s’élevait à plus de vingt-cinq mille, projet qui alarma certainement le Dey, à tel point qu’il déclarait que < si on lui gardait bien le manchot espagnol, il considérerait sa capitale, ses esclaves et ses galères en sûreté fl). • Dans chacune de ces occasions on lui infligea des châti-

(1) Une des sources les plus authentiques et les plus curieuses pour cette partie de la vie de Cervantès, c’est l'Histoire et Typographie d’Alger par Diego de Haedo (Valladolid, 1602, in-fol.) où Cervantès est souvent mentionné, ouvrage qui Bemblc avoir été négligé dans toutes les recherches se rapportant A lui, jusqu’A ce que Sarmiento le rencontre, en 1752. C’est IA que se trouvent les paroles citées dans le texte et qui prouvent la terreur que Cervantès avait fini par inspirer au Dey. « Decia Asan Baja, rey de Argel, que corner cl tuviese guardado al estropeado espanol ténia seguros sus cristianos, sus baxeles y aun toda la ciudad > (fol. 185). Et immédiatement avant ces mots, rapportant le hardi projet de Cervantès, de

meuts sévères, mais non infâmants (1). Quatre fois il attendit le moment de la mort, sous la forme terrible de l'empalement ou du bûcher : une dernière fois la corde lui était entièrement passée autour du cou, dans le vain espoir d'extorquer à une âme si fidèle les noms de ses complices.

Enfin l’heure de la délivrance arriva. Son frère aîné, capturé avec lui, avait été racheté trois ans avant : et maintenant sa mère, veuve, était obligée de sacrifier, pour la liberté de son plus jeune lits, tout ce qu'il lui restait de ressources au monde, y compris la dot de ses sœurs. Le tout n’était même pas encore suffisant, et ce qui manquait aux pauvres cinq cents couronnes exigées pour le prix de cette liberté se compléta, partie par de faibles emprunts, partie par les contributions de la charité religieuse ('i). De cette manière, Cervantès fut racheté le 19 septembre 1580, juste au moment où il allait s'embarquer avec le Dey, son maître, pour Constantinople, d’où sa rançon aurait certainement été sans

l'aire soulever toute la ville par les esclaves, llaedo ajoute : « Y si à su animo, inv dustria y trazas, correspoudiera la ventura, hoy fuera el dia, que Argel fuera de

• cristianos ; porque no aspiraban à inenos sus intentos. » Et si la fortune avait répondu à son courage, 5 son activité, 1 ses desseins, aujourd’hui Alger aurait appartenu aux chrétiens; ses projets n’aspiraient à rien moins qu’à ce résultat. — Tous ces détails, il faut bien se le rappeler, se publièrent quatre ans avant la mort de Cervantès. Tout le livre contenant non-seulement l’bistoire, mais, à la fin, des dialogues sur les souffrances et le martyre des chrétiens en Algérie, est des plus curieux, et répand une vive lumière sur divers passages de la littérature espagnole du seizième et du dix-septième siècles, où il est fait si souvent allusion aux Maures et à leurs esclaves chrétiens sur les côtes de Barbarie.

(1) C’est avec un véritable orgueil espagnol que Cervantès fait allusion à luimême dans l'histoire de sa captivité (D. Quichotte, Part. 1, chap. \i.) et dit du Dey > Solo librô bien con él un soldao espanol llamado tal de Saavedra, al cual

• con haber hecho cosas que quedazan en la rneinoria de aquellas gentes por mu-

• chos anos y todas pur alcanzar libertad, jamas le dio polo, ni se lo mando dap, < le dixo mala palabra, y por la menor cosa de muchas que hizo, temiamos todos

• que habia de ser cmpalado, y «si lo temiû él m as de utui vez. » < Seulement il délivra bien avec lui un soldat espagnol du nom de Saavedra ; à ce dernier, pour avoir fait des choses qui resteront longtemps dans la mémoire de ces nations, et toutes, pour obtenir la liberté, jamais il ne donna le pul, ni n’ordonna de le lui donner, ni ne lui dit une méchante parole : cependant pour la moindre des nombreuses choses qu’il fit, nous avions peurdc le voir empalé, comme il le craiynit aussi lui-méme plus d'une fois. »

(2) Cervantès paie un magnifique tribut dans son conte de (’ Espagnole anglaise iNovelas, Madrid, 1783, in-8°, tom. 1, pp. 358 et 359), au zèle el au désintéressement de ces pauvres prêtres et religieux qui allaient, parfois au risque de leur propre vie, racheter les chrétiens à Alger, et dont un y resta, quatre ans, en otage pour garantie de quatre mille ducats qu’il avait empruntés, afin de renvoyer des

HISTOIRE DE LA U T lEllATbKK ESPAGNOLE

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la muimlre espérance. Peu de temps après, il abandonna Alger, et nous avons de nombreuses preuves que son désintéressement, son courage, su fidélité, lui avaient concilié, à un degré extraordinaire, l'affection elle respect de la multitude de chrétiens captifs qui remplissait alors cette ville d’anathèmes (I).

Quoique Cervantes rentrât alorsdans sa maison et dans sa patrie, quoique ses premiers sentiments aient eu cette fraîcheur et ce bonheur qu'il nous a si éloquemment exprimés plus d'une fois, lorsqu’il parle des joies de la liberté (2), nous devons nous rappeler encore qu’il revient après une absence de dix ans, commençant à une époque de sa vie où il pouvaità peine avoir pris racine dans la société, ous’ètre fait pour lui-même, au milieu d’unelutte d’intérêts, une place quine seraitpas remplie aussi tôt qu'il l'abandonnerait. Son père était mort; sa famille, déjà pauvre, avait été réduite ii une pauvreté p lus triste encore, parsa propre rançon et par celle de son frère. Sans amis, sansconnaissances, il devait naturellement et profondément souffrir un chagrin et un désappointement qu’il n'avait jamais éprouvés, ni comme soldat, ni comme esclave. Par conséquent, il n'y a rien d’extraordinaire à le voir entrer de nouveau au service de son pays, rejoindre son frère, probablement dans le môme régiment dont il avait

captifs dans leur patrie. Dans le Tr.ito de Arjcl, Cervantès parle expressément du P. Juan Gil qui l'avait racheté de l’esclavage.

Un fraile trinitario cristiauisimo. Un frère de la Trinité des plus chrétiens,

Amigo de hacer bien, y conocido Aimant A faire te bien et connu [contrée

Porque ha eslado otra vez en esta tierra Parce qu'il est venu d'autres fois dans cette Rescatamlo cristiauos. y diô ejemplo Racheter des chrétieus, donna l'exemple De unagrancristiaudad y gran prudcucia; De grands sentiments chrétiens etd’une grande Su nombre es Fray Juan Gil. Son nom, c’est Frère Juan Gil. [prudeuce ;

(Jornada V.)

(1) Cervantès était évidemment une personne d’une grande noblesse et d'une grande générosité d’âme, mais il ne put jamais se dépouiller d’un profond sentiment de haine contre les Maures, haine qu’il avait hérité de scs ancêtres et que sa propre captivité avait augmentée. Ces sentiments se révèlent flans deux comédies écrites, en des temps divers, sur le sujet de sa vie en Algérie, dans le chapitre LIV de son D. Quichotte, seconde partie et ailleurs. Mais à l’exception de ces passages, de quelques traits accidentels de satire contre les femmes, à l’égard desquelles Quevedo et Luis Volez de Guevara se montrèrent aussi sévères que lui, et d’un peu de fiel contre les ecclésiastiques qui exerçaient une influence pernicieuse dans les maisons des grands, je no connais rien, dans tous ses ouvrages, qui vienne contredire l’idée que l'on a de son caractère généralement bon. (Voyez D. Quichotte, édit. Ciémencin, vol. 5 pag. 138, note, et pag. 269, note.

(2) Pour le passage sur la liberté, voyez D. Quichotte, part. Il, chap. LVI1I, au commencement.

déjà fait partie et envoyé, en ce moment, pour maintenir l’autorité espagnole dans le royaume de Portugal nouvellement conquis. On ne sait pas avec certitude combien de temps il y resta. Mais nous le trouvons à Lisbonne, et il prend part, sous les ordres du marquis de Santa Cruz, à l'expédition de 1581, ainsi qu’à l’expédition plus importante entreprise, l'année suivante, pour réduire les Açores qui résistaient encore aux armes de Philippe II. A partir de cette époque, nous pouvons dater la profonde connaissance qu'il montre fréquemment de la littérature portugaise et ce violent amour pour le Portugal qu'il étale dans le troisième livre de Persiles et Sigismonde et dans plusieurs autres parties de ses œuvres, avec une ardeur et une générosité remarquables chez un Espagnol de quelque époque que ce soit et particulièrement chez un Espagnol du temps de Philippe II (1).

Bien d'invraisemblable que cette circonstance ait exercé une certaine influence sur la première direction vers de plus sérieux efforts, comme auteur, efforts qui aboutirent, immédiatement après son retour en Espagne, au roman pastoral de Galatea. La pastorale en prose a été la forme favorite de la fiction en Portugal, depuis l’époque de la Menina t Moça (2) jusqu’à nos jours; elle avait été introduite déjà dans la littérature espagnole par George de Montemayor, poète d’une grande réputation, dont la Diana enainorada et sa continuation par Gil Polo étaient, nous le savons, les livres aimés de Cervantes.

Quelle qu'en soit la cause, Cervnntès écrivait maintenant tout ce qui a été publié de sa Galate'e. dont le permis d'imprimer date du 1er février 1584, et qui parut en décembre suivant. Il l'appelle lui-méme Egloga, et il la dédie comme « primicias de su corloingenio » (3) au (ils de ce Colonna, sous l’étendard de qui ilavaitservi, douze ans avant, dans le Levant. C’est en effet une pastorale dans le style de Gil Polo, et comme le

(1) « Well doth the Spanish hind the différence know u Twixt him and Lusian slave, the lowest of the low. »

Une opinion que Child Harold trouva en Espagne, lorsqu’il y alla et qu’il aurait pu y trouver deux cents ans plus tôt.

(2) Menina e Moça : c’est un gracieux fragment d’une pastorale en prose, par Bernardino Ribevro, dont la date remonte vers 1500 environ, qui a toujours été admiré et qui mérite toujours de l’étre. 11 tire son nom des deux mots par lesquels il commence: pequeha y joven , petite et jeune; c’est là une circonstance singulière qui prouve son extrême popularité parmi les classes peu habituées à désigner leurs livres par leur titre formel.

(3) Comme a prémices de son faible génie. • Dédicace.

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