‹ Histoire de la littérature espagnole de G. TicknorChapitre 23 sur 65 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Cervantès est négligé. — Son séjour à Séville. — Ses disgrâces. — Il demande un emploi en Amérique. — 11 vient à Yalladolid. — Ses tourments. — Il publie la première partie du Don Quichotte. — Il se transporte à Madrid. — Sa vie dans la capitale. — Scs relations avec Lope de Vega. — Ses Nouvelles et leur caractère.— Son Voyage au Parnasse et la défense de ses drames. — Il publie ses comédies et ses intermèdes. — Leur caractère. — Deuxième partie de Bon Quichotte. — Mort de Cervantès.

L’état déplorable du théâtre dans son temps fut pour Cervantès un malheur réel. Il l'empécha d'obtenir, comme auteur dramatique, la récompense due à ses efforts, quoiqu'ils eussent réussi, nous raconte-t-il lui-môme, à gagner la faveur du public. Si vous ajoutez à cette cause qu'il était maintenant marié, qu’une de ses sueurs dépendait de lui et était à sa charge, que sa personne était estropiée et négligée, il ne paraîtra pas étonnant qu’après avoir lutté, pendant trois ans, à Esquivias et à Madrid, il se soit vu obligé de chercher ailleurs les moyens d’existence. C'est pourquoi, il passe, en 1588, à. Séville, grand entrepôt alors des immenses richesses qui arrivaient d’Amérique, asile des pauvres et refuge des malheureux, comme il l’appelle plus tard t amparo de pobres y * refugio de desdichados (1). > Là il travailla quelque temps comme un des agents d’Antonio deGuevara, commissaire royal des flottes du Nouveau-Monde, et plus tard comme percepteur des sommes dues au gouvernement et aux individus, emploi humble certainement et plein de soucis, mais qui lui donnait encore le pain qu’il avait vainement cherché par d’autres moyens/

Le principal avantage, peut-être, d’un emploi pareil pour un génie tel que celui de Cervantes, ce fut de lui faire parcourir, pendant plus de dix ans, les différentes parties des provinces de l'Andalousie et de Grenade, et de le familiariser avec la vie et les mœurs de ces contrées pittoresques

(t) Volvi me à Sevilla, dit Berganza dans le Coloquio de los Perros. Novelis, Madrid 1783, in-8u, tom. U, pag. 382.

de son pays natal. Durant la dernière partie de ce temps, soit faute d’une personne aux soins de laquelle il avait confié une certaine quantité de l’argent qu’il avait reçu; soit, ce qui est à craindre, par suite de sa propre négligence, il devint débiteur envers le gouvernement, et il fut emprisonné, à Séville, comme un concussionnaire, pour une somme si minime qu’elle semble marquer encore plus l’extrême degré de pauvreté qu’il avait eu à souffrir. Il adressa un énergique recours au gouvernement, et fut relaxé de sa prison par suite d’une ordonnance royale du l,r décembre 1597, aprèsy avoir été probablement incarcéré pendant trois mois environ. Mais les réclamations du trésor public à son égard ne se terminèrent qu'en 1608, sans que nous ayons encore pu connaître quel fut le résultat final relatif à sa négligence, sinon qu'à partir de cette date, il ne semble pas avoir jamais été molesté à ce sujet.

Durant son séjour àSéville, qui s’étendit, avec quelques interruptions, de 1588 à 1598, ou peut-être un peu plus loin, Cervantès adressa au roi une supplique sans effet pour obtenir un emploi en Amérique. Il établissait par des documents exacts, constituant aujourd’hui les matériaux les plus estimables pour sa biographie, la relation générale de ses aventures, de ses services et de ses souffrances pendant qu’il était soldat dans le Levant, et des misères de son existence durant son esclavage à Alger (1 ). C'était en 1590. Mais il ne semble pas qu’on ait donné à la demande d'autre suite qu’une réponse pure et simple. Toute cette affaire nous porte seulement à induire l’ablme de sa misère qui le pousse à considérer, comme un allégement, l’exil dans une colonie dont il a parlé ailleurs comme d’un repaire de vagabonds (2).

(1) Cette extraordinaire collection de documents se conserve aux archives des Indes. Ces pièces sont admirablement coordonnées dans le vieil et magnifique édifice de la casa de Contratacion, construit parHerrera, à Séville, lorsque Séville était le grand entrepôt du commerce entre l'Espagne et ses colonies. Les papiers relatifs à Cervantès se trouvent dans l’Estante 1 1 , cajon 5, legajo I , où les découvrit le vénérable Céan Berraudez, en 1808. Les plus importants d’entre eux ont été publiés entièrement ; le reste a été l’objet de bons extraits dans la Vie de Cervantès par Navarrete fpp. 3H-388). Cervantès demanda une des quatre places suivantes : la charge d'auditeur des comptes de la Nouvelle-Grenade ; celle des galères de Carthagène des Indes ; le gouvernement de la province de Soconuzco ou celle de corrégidor de la ville de la Paz.

(2) • Viendose pues tan falto de dinero, y aun no con muchos amigos, se acogiû « al remedio a que otros muchos perdidos en aquella ciudad (Sevilla) se acogen, que « es el pasarse à las Indias, refugio et amparo de los desesperados de Espaiia, igle-

• sia de los alzados, salvo-conducto de los horaicidas, pala y cubierta de los juga-

• dores, aiiagaza general de mugeres libres, engafto comun de muchos, y remedio

Comme auteur, son séjour à Séville nous a laissé peu de traces distinctes de lui. En 1595, il envoie quelques vers badins à Saragosse, vers qui gagnèrent un des prix offerts pour la joûte de la canonisation de Saint- Jacinthe (1). En 1596, il composa un sonnet burlesque sur la grande preuve de courage montré en Andalousie, après que tout danger était passé, que les Anglais avaientévacué Cadix, ville qu’ils avaient occupée un instant sous le commandement du comte d'Essex, favori de la reine Élisabeth (2). Cervantès composa un autre sonnet burlesque, en 1598, sur l’inconvenante querelle qui éclata dans la cathédrale de Séville, pourune pitoyable jalousie entre la Municipalité et l'Inquisition, à l'occasion des cérémonies religieuses qui s’y célébrèrent après la mort de Philippe U (3). Mais, excepté ces badinages, nous ne savons rien sur ses compositions, durant cette période active de sa vie, à moins de lui assigner quelques-uns de ses contes, tels que la Espanola tnglesa qui a tant de rapports avec les événements contemporains bien connus, ou Rinconete y Cortadillo , respirant un tel parfum de mœurs sévillanaises qu’il semble impossible qu’ils aient pu être composés ailleurs qu’à Séville.

Sur la période suivante de sa vie. période si importante puisqu’elle précède immédiatement la publication de la première partie du Don Quichotte , nous en savons encore moins que ce que nous venons de dire. Cependant une tradition uniforme et constante assure qu'il fut employé par le grand Prieur de l'Ordre de Saint-Jean, dans la Manche, à recouvrer les rentes dues à son monastère, dans le village d’Argamasilla; qu'il se rendit dans cette humble agence et commença ses fonctions, mais que les débiteurs refusèrent de payer, le persécutèrent de différentes

• particular de pocos. » Se voyant donc si dépourvu d'argent, et de plus, sans beaucoup d’amis, il eut recours au remède auquel recouraient beaucoup d’autres perdus dans cette cité de Séville, et qui consiste à passer aux Indes, refuge et asile de tous les désespérés d’Espagne, église des banqueroutiers, sauf-conduit des homicides, battoir et couverture des joueurs, appèt général pour les femmes libres, illusion commune du grand nombre, remède particulier pour un petit nombre. — El Zeloso Estremeno, Novelas, tom. Il, pag. 1.

(1) Ces vers se trouvent dans Navarrete. Vie, pp. 444-445.

(2) Pellicer, Vie, édition de Don Quichotte (Madrid, 1797, in-8*, tom. I, pag. lxxxv) donne le sonnet.

(3) Sedano, Parnasse espagnol, tom. IX, pag. 193. Dans le Voyage au Parnasse, chap. H, il appelle ce sonnet l’honneur principal de ses écrits : Hmira principal de mis escritas. C’était par erreur ou par plaisanterie. — Je crois plutôt à la dernière. — Dans le Seminario pintorcscu (Madrid, 1842, pag. 177), on trouve la relation du fait qui donna lieu au sonnet de Cervantès et qui l’explique complètement.

manières et finirent par le jeter en prison; que là, dans un sentiment d’indignation et par esprit de vengeance, il commença à écrire le Don Quichotte, fit son héros natif du village qui l’avait si mal traité, et plaça dans la Manche la scène des premières aventures du chevalier. Toute celte conjecture est possible, et même probable; nous n'en avons cependant aucune preuve directe. Cervantès dit bien, dans la préface de la première partie, que son Don Quichotte à été commencé en prison (1); mais cette assertion peut se rapporter à son premier emprisonnement à Séville, ou à son emprisonnement postérieur à Yalladolid. Tout ce qu’il y a néanmoins de certain, c'est que Cervantès eut des amis et des relations dans la Manche; qu’il une certaine époque de sa vie, il dut profiterd’une occasion favorable pour acquérir la connaissance profonde de la population, des antiquités, de la topographie que nous dépeint Don Quichotte ; que toute cette étude ne peut avoir été commencée qu’entre la fin de 1598, année où nous perdons toute trace de Cervantès, àSéville, et le commencement de 1603, année où nous le trouvons établi à Yalladolid.

Cervantès vint à Yalladolid apparemment parce que la cour s’y était transportée par suite d'un caprice de Philippe III et des intérêts de son favori, le duc de Lerme; mais comme partout ailleurs, il y était aussi négligé et abandonné dans sa pauvreté. Nous saurions à peine son séjour à Yalladolid, avant la publication de la première partie de son Don Quichotte, sans deux circonstances bien tristes. La première est un récit écrit de sa propre main, nous donnant les travaux de couture faits par sa sœur, qui sacrifia tout ce qu’elle avait pour le racheter de sa captivité, vécut dans sa dépendance, durant son veuvage, et mourut dans sa famille. L’autre est un de ces tapages nocturnes, si communs parmi les galanteries de la cour d’Espagne, dans lequel un étranger fut tué près de la maison où vivait Cervantès, en conséquence de quoi et par suite de quelques soupçons qui tombèrent sur la famille, Cervantès, conformément aux sévères et dures dispositions de la loi espagnole, fut arrêté avec les autres principaux témoins, jusqu'à ce que les recherches eussent été faites (i).

Au milieu de sa pauvreté et de ses embarras, pendant qu’il remplissait

(1) * Se engendré en una carcel. » Avcllaneda dit la même chose dans sa préface; mais il ajoute avec mépris : « Pero disculpan los jrerros de su primera parte < en esta materia el haberse escrito entre lus de una carcel, etc. ■ Insinuation basse et misérable que semble expliquer l’équivoque résultant de l'emploi du relatif pronom los.

(2) Pellicer. Vie de Cervantes, pp. cxvi-cxxxt.

ses humbles fonctions d'agent général et d’écrivain public pour tous ceux qui avaient besoin de ses services (J), Cervantès préparait pour la presse la première partie de son Don Quichotte, dont la licence fut concédée à Valladolid, en 1604, etqui fut imprimée, à Madrid, en 1605. Cette publication fut reçue avec une telle faveur qu’avant la lin de l’année on en lit une nouvelle édition à Madrid et deux ailleurs, circonstance qui, après tant de découragement, à la suite d’autres tentatives pour se procurer les moyens d’existence, tourna naturellement scs pensées vers les lettres plus qu’elles ne l'avaient été à aucune autre époque antérieure de sa vie.

En 1606, la Cour rentra à Madrid. Cervantès l’y suivit et il y passa le reste de scs jours, changeant sa résidence dans les différents quartiers de la ville, sept fois au moins en l’éspace de dix ans, suivant que ses besoins et ses embarras le portaient ici ou là. En 1609, il entra dans la confrérie du Saint-Sacrement, une de ces associations religieuses alors à la mode et dont étaient membres Quevedo, Lopc de Vega et des hommes de lettres distingués de son temps. Vers cette même époque il semble aussi avoir fait connaissance tant avec ces personnes qu’avec d’autres poètes des plus favorisés à la Cour et parmi lesquels nous trouvons Espinel et les deux Argensola. Quel était le genre de relations qui le rattachaient à eux, c’est ce que nous ne pouvons savoir, puisque nous ne les connaissons que par les vers élogieux qu'ils mettaient en tète de chacun de leurs ouvrages.

Quant à ses relations avec Lope do Vega, il s’est élevé de nombreuses discussions sur un si faible sujet : Cervantès, c'est certain, a souvent vanté cette grande idole littéraire de son siècle, et Lopc de Vega est descendu quatre ou cinq fois du piédestal de sa gloire, et a complimenté Cervantès, sans jamais dépasser la mesure de l’éloge qu'il accordait à plusieurs de ceux qui avaient un esprit grandement inférieur. Dans son vol altier, Lope de Vega s’éleva beaucoup au-dessus de l’auteur du Üon Quichotte, c’est évident; il semble même éviter soigneusement de rendre à ses qualités éminentes tout l'hommage qu'elles méritent (2) ; maisquoique je ne trouve aucune raison suffisante pour supposer leurs relations entachées de quelque jalousie personnelle ou de mauvaise volonté, ainsi qu'on l’a parfois supposé, je ne trouve cependant aucune preuve de leur caractère intime et franc. Au contraire quand nous considérons l'excellente nature de Cervantès, lui faisant louer jusqu'à l'excès presque tous les autres

(t) Un des témoins qui déposent dans la procédure criminelle dit que Cervantès recevait des visites de diverses personnes, parce que c’était un homme qui écrit et qui traite des affaires : • por ser hombre que escribe y trata negocios. »

|2) Laurel de Apolo, silva 8, où i’on ne fait son éloge que comme poète.

écrivains contemporains autant que le plus grand entre eux tous; quand nous réfléchissons sur l’emploi si fréquent de l’hyperbole dans les éloges de ce temps, qui les empêche d’être ce qu’ils voudraient être maintenant, nous sentons une espèce de froideur dans sa manière de s’exprimer lorsqu’il parle de Lope, froideur qui nous montre que, sans exagérer ses propres mérites ni ses droits, il n’était pas insensible à la différence de leurs positions respectives ni à l’injustice que cette différence même impliquait contre sa personne. Néanmoins, son ton général, toutes les fois qu’il parle de Lope de Vega, semble marqué au coin de la dignité personnelle et empreint d’une singulière délicatesse qui l’honore (1).

(i) La plus grande partie des matériaux nécessaires pour se former un jugement sur cette question et pour comprendre le caractère de Cervantès, se trouvent dans Navarrete ( Vida, pp. 457-475). Navarrete soutient que Cervantès et Lope furent des amis sincères. Ils sont aussi dans Huerta (Leccion critica , Madrid. 178(5, in-12, pp. 33- 47), qui affirme que Cervantès était un rival jaloux de Lope. Comme je ne puis adopter ni l’une ni l’autre de ces deux opinions, et que la dernière me parait particulièrement injuste, je vais me permettre d’ajouter une ou deux considérations.

Lope avait quinze ans de moins que Cervantès, et il avait quarante-trois ans quand la première partie du Don Quichotte se publia. Depuis cette époque jusqu’à la mort de Cervantès, pendant un espace de onze ans, il ne fit pas même, que je sache, une seule allusion à ce poète. Lescinq passages, dans l'immense quantité des oeuvres de Lope, où il parle, autant que nous pouvons le reconnaître, de Cervantès sont : 1° dansla Dnmtea,e il 1508, deux fois sommairement et sans louange aucune; 2° dans la préface de ses Nouvelles , 1021 , plus légèrement encore et même, il me semble, avec plus de froideur; 3° dans le Laurel de Apoloy 1630, où se trouve un éloge assez violent et forcé, quatorze ans après sa mort ; 4° dans sa comédie: el premio de bien hablar, imprimée, à Madrid, en 1635, où Cervantès est seulement nommé ( Comedias , tom. XXI in-4°,fol. 162); et 5° dans : Amor sin saber à quien (Comedias, Madrid, tom. XXII, 1635). C’est là que Léonarda, une des principales dames, gourmande sa servante {Junmda primera ), parce qu’elle vient de lui citer la romance do Audalla et Jarifa.

Después que das en leer Inès, en el Romancero,

Lo que à aquel pobre escudero.

Te podria suceder.

Puisque tu te permets de lire,

Inès, dans le Romancero,

Ce qui est arrivé à ce pauvre écuyer.

Pourrait bien t’arriver.

Inès interrompt sa maîtresse et lui répond :

Don Quijote de la Mancha, Perdone Dios à Cervantes, Fué de los extravagantes Que la crônica ensancha, etc.

Don Quichotte de la Manche, Que Dieu pardonne à Cervantès, Fut un des exirnv&ggnts Que la chronique vante, etc.

Il y a là une grande réserve. Mais si nous ajoutons que Lope eut des occasions innombrables de faire agréablement connaître le mérite de Cervantès, mérite qui n’avait jamais dû le trouver insensible, surtout après avoir fait un si libre usage de son Trato de Argel , dans sa pièce les Esclavos en Argel , en l’introduisant sous

]fi8 HISTOIRE DR LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE

Cervantès publia, en 1613. ies Novelas exemplares , contes instructifs ou moraux (1), au nombre de douze et formant un volume. Quelques-uns avaient été composés plusieurs années avant, tels que le Curioso impertinente, inséré dans la première partie du Don Quichotte (2), et celui de Hinconetey Corladillo qui s’y trouve aussi mentionné, preuve qu’ils étaient

son nom sur la scène, lui donnant une part importante dans l’action (Comedias, Çaragoça, 1647, in-4°, tom. XXV, pp. 245, 251, 257 , 262, 277), sans lui témoigner aucun de ces sentiments d’affection et de respect qui se manifestent si aisément et si communément pour les amis, sur la scène espagnole, sentiments que Calderon, par exemple, témoigne si souvent à Cervantès ( Casa cm dos Puerto s, jornada 1, etc.), on ne peut douter que Lope n’ait volontairement négligé et dédaigné Cervantès, du moins depuis le moment de l’apparition de la première partie du Don Quichotte , en 1605, jusqu’après sa mort, en 1616.

D’un autre côté, Cervantès, depuis !a date de la publication du Canto de Cal~ liope , dans la Gahiea , 1584, époque à laquelle Lope n’avait que vingt-deux ans, jusqu’à la date de la préface de la seconde partie du Don Quichotte , en 16 15, un an seulement avant sa mort, donna constamment à Lope les éloges dus à l’auteur qui, au-dessus de tout doute contemporain , et de toute rivalité, s’était placé à la tête de la littérature espagnole; et, entre autres preuves de ces sentiments nobles etélevéB, il inséra en tête de la Dragontea de Lope un sonnet élogieux. Mais, en même temps qu’il agissait aussi librement et aussi sincèrement, il manifestait avec dignité une réserve et une prudence dans ses remarques sur Lope, et montrait qu’il n’était poussé par aucun enthousiasme, par aucune considé ration personnelle : prudence et réserve si évidentes qu'Avellaneda, dans la préface à son D. Quichotte , les met malicieusement sur le compte de l’envie.

Par conséquent, il me semble difficile de ne pas admettre la conclusion que les relations entre les deux grands auteurs espagnols de cette époque ne furent pas ce qu’elles devaient être, alors quel’un était, à un degré si extraordinaire, l'idole de son temps, et l’autre un homme pauvre, souffrant et oublié. La chose la plus agréable dans ce sujet, c’est la justice que Cervantès ne manqua jamais de rendre généreusement au mérite de Lope.

(1) Il explique, dans sa préface, la pensée qui lui lit désirer de leur donner le nom à' exemplares : « Heles dado el nombre de exemplares : si bien lo miras, « no hay ninguna de quien no se puede sacar algun exemplo provechoso. » Je leur ai donné le nom d'exemplaires , et si vous y faites bien attention, il n'en est aucune dont on ne puisse tirer un exemple avantageux. Le mot exemplo, du temps de l’archiprétre de Ilila et de D. Juan Manoel, avait eu le sens d 'instruction ou à' histoire instructive .

(2) Le Curioso impertinente, imprimé pour la première fois en 1605, dans la première partie du Don Quichotte, s’imprima séparément à Paris, en 1608, cinq ans avant que la collection des Nouvelles parût à Madrid, par les soins de César Oudin, professeur d’espagnol à la cour de France. Ce même Oudin fut cause que plusieurs autres livres espagnols s’imprimèrent à Paris où la langue castillane était en grande faveur, grâce aux fréquents mariages entre les couronnes de France et d’Espagne.

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l’un et l'autre déjà composés en 1604. D’autres portent le cachet d’évidence intrinsèque du moment de leur composition, comme la Espanola inglesa , qui semble avoir été écrite, en 1611. Tous ces récits sont originaux, ainsi que Cervantès l’indique dans leur préface, et la majeure partie a l'air d’étre le fruit de son expérience personnelle et de sa propre observation.

Leur mérite diffère suivant les poinLs de vue différents qui les ont fait écrire, et on y remarque une variété de style et de genre plus grande que partout ailleurs. Plusieurs portent la louche de ce que le talent de l’auteur a de particulier; ils sont pleins de cette riche éloquence, de ces descriptions charmantes des tableaux de la nature qui coulent toujours de sa plume d’une manière si facile. Les Norelas de Cervantès n’ont rien de commun avec la grâce des contes spirituels de Boccqpe et de ses imitateurs; encore moins avec le ton pratique et sévère des contes de don Juan Manoel,et, à l’exception du Curioso impertinente y\\% n’approchentpas, d'un autre côté, de cette classe de courts récits si fréquents et si répandus dans d'autres contrées, pendant le dernier siècle. Par conséquent, plus nous les examinons, plus nous trouvons qu'ils sont originaux dans leur composition et dans leur ton général; qu’ils sont aussi fortement marqués au coin du génie individuel de leur auteur que des traits les plus distinctifs du caractère national. Ces qualités les ont fait favorablement accueillir toujours en Espagne, ce n'est pas douteux, et les ont fait estimer moins qu'ils ne méritent au dehors. Comme œuvres d’invention, ils prennent rang parmi les productions de l'auteur, immédiatement après Don Quichotte, mais ils se placent avant lui pour la grâce et la correction du style.

Le premier, dans la série de ces contes, est fa Gitanilla, histoire d'une charmante créature, Preciosa, issue d'une famille illustre, enlevée tout enfant et élevée au milieu d une sauvage tribu de Gitanos, cette race mystérieuse et dégradée qui. jusqu'à ces cinquante dernières années, s'est toujours développée, en Espagne, depuis sa première apparition au quinzième siècle. Il règne dans ce petit récit une vérité et une animation qu'on ne peut négliger. La description de Preciosa, lorsqu’elle parut pour la première fois à Madrid, pendant les fêtes d'une grande cérémonie religieuse; l’effet produit par ses danses et ses chants dans les rues; ses visites dans les maisons où elle est appelée pour l’amusement des riches; les conversations, les compliments, les genres de divertissements, tout est admirable et ne laisse aucun doute sur son caractère de vérité et de réalité. 11 y a cependant d'autres passages qui, se méprenant à certains égards sur le véritable caractère des Gitanos, semblent plutôt empruntés à des imitations telles que la « Life of Bampfylde Moore Caretr » que pris sur la vie

familière et intime avec lesGitanos eux-mêmes, tels qu'ils existaient en

Espagne (I).

Le second de ces contes est entièrement différent, mais n’en porte pas moins le cachet de l’expérience personnelle de Cervantès lui-méme. Il a pour titre : el Amante generoso ; ses incidents sont presque les mêmes que ceux d’un épisode inséré dans son Trato de Argel. La scène se passe à Chypre, deux ans après la conquête de cette lie par les Turcs, en 1570. C'est de scs propres aventures, à Alger, qu’il a tiré les incidents et le coloris de tout ce qu’il y a de turc dans cette histoire, et la vivacité de ses descriptions démontre bien tout ce qu’il y a de réel dans l’un et l’autre.

Le troisième conte, Rinconetey Cortadillo, est encore plus différent des autres. C’est l'histoire de deux jeunes vagabonds qui ne manquent ni de sagacité ni d’esprit et qui s’alli lient, à Séville, en 1569, à une de ces confréries organisées de voleurs et de mendiants qui reviennent si souvent dans l’histoire des mœurs et de la société espagnoles, durant les trois derniers siècles. Le royaume de Monipodio, leur chef, nous rappelle l’Alsace dans le Nigel de Walter Scott : et la ressemblance devient encore plusfrappante plus tard, quand dans le Cologuiode los perros, nous trouvons le même Monipodio en rapports intimes et secrets avec les ministres de la justice. Un seul trait nous montre, toutefois, avec quelle fidélité Cervantès a copié la nature. Les membres de cette association, qui menaient la vie la plus dissolue et la plus déréglée, y sont représentés comme des superstitieux, portant leurs images, faisant dire leurs messes, payant leurs contributions pour des œuvres pieuses de charité, comme si le vol constituait une vocation respectable et établie, dont l’impôt devait être consacré en partie à des destinations religieuses pour sanctifier le reste; illusion qui, sous des formes alternativement ridicules et révoltantes, a existé, en Espagne, depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours (2).

(t) Ce sujet a été souvent mis sous la forme dramatique, tant en Espagne qn'ailleurs. Voyez plus bas la noie sur la Gitanilla de Solis, chap.. xxv.

(2) Il y a un trait admirable de raillerie, lorsque Hinconete entre pour la première fois en relation avec un de ces fripons et qu’il lui demande : Es vuestra merced por ventura Ladron? — Votre grâce est-elle par hasard un voleur? et que l’autre lui répond:. S'i para servir ADios y d la buena genle, oui pour servir Dieu et les bonnes gens. {Novelas, lom. I, pag. 235). Dans la scène |'pp. 242-247) où Rinconete et Cortadillo sont admis parmi les voleurs, dans celle (pp. 254-255,) où deux espèces de femmes perdues s’inquiètent de trouver des cierges pour les allumer, en offrande de dévotion, devant l’image deleurs saints patrons, les tableaux sont admirablement peints, et tout à fait conformes aux caractères qu’ils représentent. Cette nouvelle et plusieurs des Entremeses de Cervantès nous démontrent d’une manière évidente combien Cervantès était familier avec la vie des fripons de son temps.

Il serait facile de démontrer comment le reste de ces contes porte des traits semblables de vérité et de naturel, par exemple, l'histoire basée sur les aventures d'une jeune fille espagnole emmenée en Angleterre, après lesac de Cadix, en 1596:e/ Celosoexlnmeno et el Casamientoenganoso qui les deux derniers témoignent par une évidence intrinsèque qu'ils sont fondés sur la réalité; et même la Tia fingida qu'il ne fit pas imprimer lui-même, probablement à cause de sa grossièreté et qu’on ne devrait pas même mettre au nombre de ses ouvrages, est après tout le récit d’une aventure réellement arrivée à Salamanque, en 1575(1). Tous ces contes respirent une fraîcheur puisée au sol vigoureux du caractère national, tel que ce caractère se développe dans l’Andalousie ; ils sont tous écrits avec une richesse de langue, une vigueur et une grâce telles

Fermin Caballero, dans un charmant traité sur les connaissances géographiques de Cervantès ( Pericia geogràfira de Cervantès, Madrid, 1810, in-12), observe l’exactitude avec laquelle Cervantes fait allusion aux dilTérentes localités qui, dans les grandes cités d'Espagne, constituaient le rendez-vous de cette population de vagabonds (pag. 75). Séville sc distinguait par-dessus toutes. Guevara dépeignant une confrérie du genre de celle de Monipodio, la place, comme l'avait fait Cervantès, dans Séville [Diablo Cqjuelo, trâneo îx).

(I) Malgré sa liberté, la Tia Fingida se trouve avec Rinmnete y Cortadillo et plusieurs autres contes et mélanges, dans une collection manuscrite d’histoires et de bagatelles, réunies, de 1000-1610, pour l’amusement de D. Fernando Nifiode Guevara, archevêque de Séville; volume conservé avec soin longtemps après, par les Jésuites, dans la bibliothèque du collège de Saint-Hermenigilde. Un exemplaire expurgé fut imprimé par Arrieta, dans son Esprit de Michel deCervantcs ( Espirilu de Miguel de Cervanlis) (Madrid 1814, in-12). L'ambassadeur de Prusseen Espagne, si je ne me trompe, obtint un exemplaire entier, et l'envoya à Berlin. Là il fut publié par le célébré helléniste F. A. Wolf, d’abord dans un des journaux de Berlin, et ensuite dans une brochure à part (voyez sa préface à la Tia fingida, novela inedita, de Miguel de Cervantès Saavedra, Berlin, 1818, in-8"). Elle a été imprimée depuis, en Espagne, avec d’autres contes de Cervantès.

Plusieurs des nouvelles de Cervantès se traduisirent en anglais vers 1640. Elles ne se traduisirent pas en français, je crois, jusqu’en 1768, et la traduction dans cette langue fut-elle encore mauvaise jusqu'à ce que Viardot publia la sienne (Par is, 1888, in-8u). Viardot lui-méme ne s’aventura pas à traduire les pointes obscures et les jeux de mots du Licenciado Vidriera, fiction dont Moreto s’est servi pour sa comédie du même titre, en représentant toutefois le Licencié, feignant la folie, sans être réellement fou, et olfrant peu du charme de la conception originale (Comedias cscogidas, Madrid, in-4", loin. V. 1653|. Sous le titre de Uocadie, nous avons un pauvre abrégé de la Fuerza de la sangre, la Force du sang, par Florian. La vieille traduction anglaise par Mabbe (Londres 1640, in fol.), est regardée par Godwin, comme le plus parfait modèle de traduction dans cette langue (Vies de E. et de J. Philips, Londres. 1815,in-4“, pag. 246.) L'éloge est excessif; mais, il est certain que la traduction est bien faite. 11 est à regretter qu'elle ne comprenne que six nouvelles.

que, tout en étant les contes les plus anciens de ce genre en Espagne, ils sont toujours restés sans rivaux pour leur succès.

En J6I4, un an après la publication des Norelas, Cervantès imprima son Viaje al Parnrno, satire en terza rima, divisée en huit petits chapitres, écrite à l'imitation d'une satire italienne par Cesare Caporali sur le même sujet et avec leméme mètre (1). Le poème deCervantès n’a pas un grand mérite. C'est le récit d’une convocation faite par Apollon, requérant tous les bons poètes de venir à son aide pour expulser tous les mauvais poètes du Parnasse. En conséquence de cet appel, Mercure part sur une galère royale, allégoriquement construite et gouvernée par différentes espèces de vers, pour aller trouver Cervantès qui est confidentiellement consulté sur les poètes qu'on peut prendre pour alliés dans cette guerre contre le mauvais goût, et qui saisit l'occasion favorable d’exprimer son opinion surtout ce qui a rapport à la poésie de son temps.

La partie qui offre le plus d’intérêt, c’est le quatrième chapitre où il donne des notices sommaires sur les ouvrages qu’il a composés luimême (2) ; où il se plaint, avec une gaieté prouvant du moins sa bonne humeur, de la pauvreté et de la négligence qui les ont récompensés (3).

(t J La première édition est un petit in-12 (Madrid, 1614), de quatre-vingts feuillets. Elle est mieux imprimée, je crois, qu’aucune autre de ses œuvres publiées par ses soins. Le commencement seul est imité du Viaggio in Par misa de César Caporali qui n’a guère en étendue que le cinquième du poème de Cervantès.

(2) 11 parle entre autres de plusieurs romances qu’il a composées :

Yo he compuesto romances inflnitos J’ai compose une infinité de romances.

Y et de tos Zelos es aquel que estimo Celle de la Jalousie est celte que j’estime

Entre otros que los tengo por malditos {Ch. 4.) Par-dessus les autres, que je regarde comme

[maudites.

Toutes se sont perdues à l'exception de celles qui sont répandues dans ses œuvres, et plusieurs de celles que l’on soupçonne lui appartenir dans le Romancero general. Clemencin, .Votes i son édit, de U. Quichotte, tom. 111, pp. 156. 214. — Coleccion île Poesias de D. Ramon Fernandez. Madrid, 1796, in-8°, tom. XVI, pag. 177. — Mayans. Vida de Cervantès. Numéro 164.

(3) Apollon lui dit ( Voyage, édit. 1784, pag. 55.) :

« Mas si quieres salir de tu querella, Alegre, y noconfuso, y consolado,

Dobla tu capa y sientate sobre ella.

Que t&l vez suele un venturoso estado, Cuando le niega sin razon la suerte llonrar mas merecido que alcanzado. a

« Bien parece, seflor, que noseadvierte.

La respondi, que yo no tengo capa. »

El dijo : a Aunque ses asi, gusto de verte. »

« Mais si tu veux sortir de ta querelle Joyeux et non confus, et consolé.

Double ton manteau et assieds-toi dessus.

Parfois une condition heureuse.

Quand le sort la refuse sans raison Honore plus parce qu'on lamérite, que parce [qu’on l'obtient. »

« On le voit bien, seigneur, vous ne remarquez pas.

Lui répondis je, que je n'ai pas de manteau. » 11 me dit : « Quoiqu'il en soit ainsi, j'aime a [te voir. »

C'est une difficulté, peut-être, de tirer une ligne de démarcation entre les sentiments que Cervanlôs exprime ici si énergiquement et les sentiments analogues de vanité et de présomption; mais si l’on considère son génie, ses besoins, ses luîtes si courageuses contre les maux les plus graves de la vie ; si à ces considérations l’on ajoute la gaieté et la simplicité avec laquelle il parle toujours de lui-môme et l’indulgence qu'il montre toujours pour les autres, peu de personnes se plaindront de le voir réclamer avec quelque chaleur des honneurs qui lui ont été froidement refusés et auxquels il croyait avoir quelques titres.

Cervantes a ajouté à la lin de son Viaje al Parnaso , un piquant dialogue en prose qu’il appelle Adjnntaal Parnaso, où il défend ses drames et attaque les acteurs qui ont refusé de les jouer. Il a préparé, dit-il, six grandes comédies et six Entremeses ou farces, mais le théâtre a ses poètes privilégiés et on ne fait pas attention à lui. L’année suivante cependant, quand leur nombre se fut élevé â huit comédies et à huit Entremeses, il trouva un éditeur, mais non sans difficulté. Le libraire, comme il le rapporte dans la préface, avait été averti par un noble auteur, que de la prose de Cervantès on pouvai t espérer beaucoup, ma is de sa poésie rien du tout. En vérité, sa position relativement au théâtre n'avait rien de désirable. Trente ans s’étaient écoulés depuis qu’il écrivait avec succès pour la scène, et les vingt pièces ou plus qu'il a produites et dont il mentionne parfois quelques titres avec la plus grande complaisance (1), étaient, sans doute, depuis longtemps oubliées. Dans l’intervalle, à

(lj La Confusa est évidemment sa pièce favorite parmi ces premières pièces; i| en parle ainsi dans son voyage.

Soy por qui eu la Con/uxu.nada fea. Je suis pour celui A qui ta Cbq/tuo, qui n’ariende laid. Part-cio eu lus theatros admirable. Parut au the&tre admirable.

Il dit dans l’ AiQunta : • De la que mas me precio fué y es, de una llamada la Confusa, » la quai, con paz sea dicho, de quantas comedias décapa y espada hasta hoy se han representado, bien puede tener lugar seftalado por buena entre las mejores. > « Celle que j’apprécie le plus, et dont le prix est effectivement le plus grand, c’est une pièce intitulée : la Confuse. Celte pièce avec la^ermission de toutes les comédies de cape et d’épée, représentées jusqu'i ce jour, peut bien obtenir une place distinguée et être regardée comme bonne parmi les meilleures, s Cette réclame, il faut bien se le rappeler, était faite en 1(H4, alors que Cervantès avait imprimé la première partie de son Don Quichotte ; que Lope et son école étaient à l'apogée de leur gloire. 11 est toutefois probable que nous serions aujourd'hui plus curieux de voir sa Batalla naval, qui, d'après son titre, contiendrait, je pense, ses aventures personnelles, & la bataille de Lépante.et son Trato de Argd qui nous représenterait ses souffrances, durant sa captivité dans cette ville.

HISTOIHK UK LA L1TTEHATIKE ESPAGNOLE

ce qu'il nous raconte lui-même : « Tuvo otras cosas en que ocuparme; « dexe la pluma y las comedias, y entré luego el monstruo de natura-

• leza, el gran Lope do Vega, y alzése con la monarquia comica : « avasallô y pusô debaxo de su jurisdiccion à todos los farsantes, « llonô cl mundo de comedias, propias, felices y bien razonadas; y « tantas que pasan de diez mil pliegos los que ticne escritos, y todas, « que es una de las mayores cosas que puede decirse, las ha visto repre- « sentar, ù oido decir, por lo menos, que se han representado; y si algu- « nos, que hay muchos, han querido entrai- à la parte y gloria de sus « trabajos, todos juntos no llegau en lo que han escrito à la mitad de

• lo que êl solo, etc. (1). »

Le nombre des écrivains dramatiques était fort considérable, en 1015, comme l’indique Cervantes; et quand il énumère, parmi ceux qui ont le plus de succès. Mira de Mescua, Guillen de Castro, Aguilar, Luis Velez de Guevara, Gaspar de Avila, et plusieurs autres, nous sentons immédiatement que la direction essentielle et le caractère principal du drame espagnol étaient enfin déterminés. Par conséquent, le champ libre qui lui était ouvert, lorsqu’il composait les comédies de sa jeunesse, lui était maintenant fermé : et, comme il écrivait pressé par le besoin, il ne put s'aventurer ù composer que d'après les modèles triomphalement proposés par Lope de Vega et scs imitateurs.

Les huit drames ou Comedias qu’il publia dès lors sont tous composés sur le style et dans la forme de versilication à la mode déjà acceptée et fixée. Leurs sujets sont aussi variés que ceux de ses contes. L’une d’elles est un rifacimenlo, une refonte de son Tralo de Argel. C’est une comédie curieuse, parce qu'elle contient quelques-uns des matériaux, et parfois la même phraséologie, que l’histoire du Captif dans Don Quichotte, et parce que Lope de Vega jugea convenable plus tard de s'en

(1) Après avoir fait allusion à ses premières tentatives dramatiques, Cervantes, dans son Prologue, revient à scs comédies nouvelles : « J’eus à m'occuper d’autres « choses : je laissai la plume et les comédies; arriva bientôt le monstre de la nature, « le grand Lope de Vega, il s’éleva par la monarchie comique : il subjugua et pla- « ça sous sa juridiction tous les dramaturges : il remplit le monde de ses propres « comédies, comédies heureuses et bien raisonnées: elles sont si nombreuses que « les feuilles qu’il a écrites dépassent dix mille : et toutes ces comédies, chose

< des plus extraordinaires qu’on puisse dire, il les a vu représenter, ou il a du « moins entendu dire qu’elles l’avaient été. Si quelques autres personnes, et le ■ nombre en est grand, ont voulu venir partager la gloire de ses travaux, toutes

< ensemble, avec tout ce qu’elles ont écrit, n'arrivent pas à la moitié de ce qu’il a c écrit lui seul. etc.

servir, avec la plus grande liberté pour la composition de ses Esclatos en Argel (1). La majeure partie des événements semblent fondés sur la réalité; entre autres, le déplorable martyre d'un enfant, au troisième acte, la représentation d’un des cologum ou farses de Lope de Rucda par les esclaves dans la cour de la prison.

Une autre comédie, dont l'histoire repose aussi, dit-on, sur un fait véritable, est intitulée : el Gallardo espnnol (2). Son héros, nommé Saavedra, peut-être de cette antique famille à laquelle celle de Cervantes s'était depuis longtemps alliée, passe un certain temps chez les Maures

(1) Cette comédie que Cervanlês intitule : Los Ha nos île Argel (Comedias, 1749 tom. i. pag. 125) commence par la descente d’un cor&ire maure sur les côtes de Valence : elle donne le réci t des souffrances des captifc enlevés dans cette descente ainsi que des autres souffrances qu'ils ont eu a subir plus tard. Elle se termine par le mariage d’un maure, et le martyre d’une chrétienne. Cervantés dit en parlant de ce fait :

No de la imaginacion Este trato scio.

Que la verdad lo frague Bien lejos de la tlccion.

Ce n’est pas de l'imagination Que s'est tiré ce traitement.

La vérité l’a forge

Bien loin de la fiction. (P. 186.)

Les ressemblances verbales entre la comédie et l’histoire du captif se trouvent principalement dans la première Jornada de la pièce: comparez avec Don Quichotte , partie I, chap. xl.

(2) La partie que l’on supposerait le moins volontiers être vraie, c’est celle d’un soldat fripon et fanfaron qui gagne ignominieusement sa subsistance en demandant pour les âmes du purgatoire, et qui dépense pour sa propre gloutonnerie les aumônes qu’il reçoit. Ce fait est particulièrement reconnu par Cervantés, « Esto de pedir para las animas es cuento verdadero, que yo lo vi, ce fait de demander pour les âmes est bien vrai, Je l’ai vu.» Comment a-t-on pu représenter sur la scène un personnage si indécent? c’est ce qui étonne. Un moment ce soldat court un grand danger, alors il prie, comme s’il avait lu les Nuées d’Aristophane .

2 Animas de Furgatorio !

Favoreced me, seiloras !

Que mi peligro es notorio,

Si ya no estais en estas horas Durmiendo en el dormitorio.

Ames du purgatoire !

Protégez-moi, sefloras !

Mon danger est notoire.

Si déjà vous n’étes pas à cette heure Dormant dans le dortoir.

(Tom. 1. p. 34.)

A la fin, Cervantés avoue que son intention a été de

Mezcl&r verdades Con fabulosos iutentos.

Mêler des vérités A de fabuleux projets.

La morale espagnole de la comédie, tout pour l’amour et la gloire, est fort bien exprimée dans les deux vers suivants de la seconde jornada

Que por reinar y por amor no hay culpa Pour régneret pour aimer il n’est point de faute. Que no tenga perdou, y halle disculpa, Qui n’obtienne pardon, et ne trouve d'excuse.

par suite d'un pointd'honneur à l’égard d’une dame, mais il se conduit, comme un véritable Espagnol, en tout et principalement pour l’exagération de sa galanterie. La Sullana repose sur l’histoire d’une captive espagnole, s’élevant à un si haut point dans la faveur du Grand-Turc, que le poète la représente, dans sa comédie, devenant non-seulement une favorite, mais absolument la Sultane, tout en continuant de rester chrétienne. Cette histoire était facilement crue en Espagne, quoique la première partie seulement fût vraie : et Cervantès pouvait le savoir puisqu'il était contemporain de l’héroïne, Catherine d’Oviedo (1). El Rtifian dichoso est un don Juan pour la dissolution et le crime; il se convertit et devient d’une sainteté si extraordinaire que, pour racheter l’àme d’une pécheresse mourante, donù Ana de Trevino, il lui cède formellement ses vertus et ses bonnes œuvres, assume ses péchés, et recommence, à travers d’incroyables souffrances, la carrière de la pénitence et de la résipiscence. Tout cet ensemble, ou du moins ce qu'il présente de plus grossier et de plus révoltant, est basé sur la réalité, d’après ce que déclare Cervantès, comme témoin oculaire (2).

Les quatre comédies qui restent n’offrent pas moins de variété dans leurs sujets, ni moins d’abandon dans la manière de les traiter. Toutes les huit se divisent en trois jornadas, mot que Cervantès emploie comme exactement synonyme d’actes (3). Toutes conservent le rôle du bouffon ou gracioao qui, dans l’une d’elles, porte sur un ecclésiastique (4) ; toutes

(1) Se vino a Constantinople, Il s'en vint à Constantinople,

Creo el afio de seiscientos Je crois vers l’an seize cent.

(Jornada III.)

(2) Les prières de l’Église sur la scène dans cette comédie et particulièrement dans la Jornada III, l’espèce de contrat légal employé pour transférer les mérites d’un saint bien portant, à un pécheur malade, sont au nombre de ces révoltantes représentations du drame espagnol qui paraissent au premier abord inexplicables, mais qui, une fois lues, se comprennent aisément. Cervantès, dans plusieurs endroits de cette étrange comédie, aflirme la vérité de ce qu’il met en scène en disant : « Todo esto fué verdad; » < Todo estofué asi; » « asi se cuenta en su historia, » etc.

(3) Il emploie ces mots comme synonymes. Tom. I. pp. 21-22. Tom. II, pag. 25, etc.

(4) Dans les Banos de Argel où il manque parfois au décorum. C’est ainsi que (tom. 1. pag. 151 .) donnant aux Maures les raisons pour lesquelles son vieux général D. Juan d’Autriche ne vient pas conquérir Alger, il dit :

Sin duda, que, en el cielo,

Debia dé haber gran guerra,

Do el général faltaba,

Y à Don Juan se llevarôn para serlo.

Sang doute que, dans le ciel,

Il devait y avoir une grande guerre Où le général manquait.

Et l’on a enlevé don Juan, pour l’étre.

HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE s'étendent le temps et l'espace jugés convenables à l'action. Le Itufian ilichoso , par exemple, commence û Séville et à Tolède, durant la jeunesse du héros, et finit à Mexico, pendant sa vieillesse. Les personnages représentés sont aussi extravagants ipie nombreux. Ils s'élèvent parfois à trente. Parmi eux, indépendamment de la variété de l'espèce humaine, se trouvent des Démons, des Ames du Purgatoire, Lucifer, la Terreur, le Désespoir, la Jalousie et d'autres figures également idéales. La vérité est que Cervantes avait renoncé à tous les principes du drame dont il avait, dix ans auparavant, exposé si gravement les savantes règles, dans la première partie du Du n Quichotte. Maintenant, soit consentement volontaire, soit effet seul de sa pauvreté, nous ne pouvons le dire, nous le voyons, non-seulement dans les comédies mêmes, mais encore dans une espèce d'introduction au second acte du Hu/ian dtchoso , il a pleinement et en connaissance de cause adopté les théories dramatiques de l'école de Lope de Vega.

Ses huit Entremeses sont meilleurs que ses huit longues comédies. Ce sont de petites farces, généralement en prose, avec une action des plus simples et souvent même sans aucune intrigue, dans la pure intention d'amuser les spectateurs durant les enlr' actes des pièces plus longues. El Tentro de las Marat illas, par exemple, n’est autre chose qu’une série de plaisanteries pratiques, pour effrayer les personnes qui attendent une représentation de marionnettes et leur persuader que ce qu'elles vont voir sur la scène n'a rien de réel. La Gitarda Cuidadosa nous intéresse, parce qu’elle semble nous dépeindre le caractère du soldat d'après l'auteur lui-même; et la date de i Cl 1 que porte cet intermède, nous indique le temps où il a été composé. El Vitjo celoso est une reproduction du conte qui a pour titre : El Celoso e.rtremeùo, mais avec une conclusion différente et plus spirituelle. La Cuera de Salamanca est une de ces plaisanteries aux dépens des maris, si commune sur le théâtre espagnol , et dont le sujet devait sans aucun doute être également commun dans la vie et les moeurs espagnoles. Tous ces intermèdes ont un air de vérité et de réalité que l'auteur s'est évidemment proposé de leur donner, que leur sujet soit ou non fondé sur des faiLs réels et positifs.

Mais il existait une difficulté insurmontable dans la voie des efforts que faisait Cervantes pour le théâtre. 11 n'avait pas de talent dramatique, pas plus qu'une idée claire des moyens de produire les effels sur la scène. Depuis le moment où il composa son Truto de Argel , tableau des souffrances qu'il avait vues et éprouvées lui-même à Alger, il semble

LITTSRATCnE ESPAGNOLE. 1 1 — 12

IIISTOIKE UK LA LITTEKATLKK ESPAGNOLE

"supposer que tout ce qui est absolument vrai, absolument saisissant, pouvait être produit avec succès sur le théâtre. Il confondait ainsi le champ du roman, de la fiction, du conte historique avec la représentation théâtrale. Il s'appuyait souvent sur des incidents pleins de trivialité, sur un langage humble, pour des effets qui pouvaient uniquement résulter d'une élévation idéale et d’incidents tellement combinés par le talent dramatique qu'ils produisent seulement alors un intérêt dramatique.

Cet insuccès était probablement dû, partie à la direction diverse de son génie original, partie à la condition du théûtre. Ce dernier se trouvait, pendant la jeunesse deCervantès, ouvert à toute espèce d'expériences et ne reposait réellement sur aucun fondement. Mais quelle qu'ait été la cause de son insuccès, l'insuccès lui-même a été une énorme pierre d'achoppement pour les critiques espagnols qui ont recouru aux moyens les plus violents, afin de délivrer la réputation de Cervantes du poids qui surchargeait par là sa mémoire. Ainsi, Blas de Nasarre, bibliothécaire du roi. qui publia, en 1749, la première édition de ces drames infortunés, donnée depuis leur première impression cent aus plus tôt, veut nous persuader, dans sa préface, qu'ils ont été composés par Cervantes pour parodier, pour caricaturer le théâtre de Lope de Vega (1). Et cependant, abstraction faite de tout ce qu'il présente

(1) Voyez la première partie du a Piulugo del que hoce imprimir », « Prologue de celui qui fait imprimer ». le ne suis pas certain que lilas de Nasarre était parfaitement sincère eu tout ceci. Il imprima, en 173*2, une édition de la continuation de U. Quichotte par Avellaneda. Dans la préface, il avance que le caractère du Saneho d' Avellaneda est, selon lui, plus naturel que le Sancho de Cervantès; que la seconde partie du l>. Quichotte de Cervantès est prise d' Avellaneda; et que, pour ces qualités essentielles, l’œuvre d’Avellaneda est égale à celle de Cervantès. « On ne peut contester, dit-il, la gloire de l’invention de Cervantès, quoique celle de l'imitation d’ Avellaneda ne lui soit pas inférieure. • 11 ajoute plus loin < 11 est certain qu’il faut plus d’effort de génie pour ajouter aux premières inventions que pour les concevoir. » (Voyez Avellaneda, I). Quichotte , Madrid, 1305, in-1‘2, tom. I, pag. 34.) Le Jtiicio ou préface d’où sont tirées ces opinions et qui est réellement l’œuvre de Nasarre est annoncé par lui, non comme son travail propre, mais comme celui d’un ami anonyme, n’osant, pour ainsi dire, pas avouer volontiers de pareilles opinions et les autoriser de son nom. (Pellicer, Vie de Cervantès, édit, de D, QuichottCy tom. I, pag. clxvi.) Aussi n’accorde-t-on qu’un regard de mépris à ces assertions qui ne sont que des absurdités, ainsi qu’à la réimpression des plus pauvres drames de Cervantès et au Prologue que leur mit Nasarre, pour rabaisser la réputation d’un génie qu’il ne pouvait comprendre.

Il faut remarquer qu’un pamphlet anonyme intitulé : Examen critico del lonw

HISTOIRE 1>E LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE Hu

lui-même sur les relations personnelles des deux partis, rien n’est plus sérieux que l'intérêt porté par Cervantès aux destinées de ses comédies, et la confiance qu'il exprima sur leur valeur dramatique, sans qu'on puisse jamais citer en même temps, dans aucune d’elles, un seul vers dénotant une parodie (1).

Cette position était insoutenable ; aussi l'abbé Lainpillas qui, dans la dernière partie du dernier siècle, écrivit une longue défense de la littérature espagnole contre les attaques de Tiraboschi et de Bettinelli. en Italie, soutient gravement que Cervantes envoya effectivement huit comédies et huit entremeses au libraire , mais que le libraire prit la liberté de les changer, et en imprima huit autres avec les titres et la préface de Cervantès. Il ne faut pas cependant oublier que Cervantès prépara l’impression de deux de ses ouvrages après celle de ses comédies, et, si une pareille insulte lui avait été faite, la nation, â n’en juger que par la manière dont il avait traité l’offense moins injurieuse d’Avcllaneda, aurait retenti de ses reproches et de ses remontrances (2).

primero del anti-Quixote (Madrid, 1806, in -12), affirme que Nasarre , comme Aragonais, avait des sympathies pour Avellaneda. Ce pamphlet étant attribué généralement à J. A. Pellicer, l’éditeur de D. Quichotte , le fait mérite d’étre noté. Il faut ajouter que Nasarre appartenait à l’école française du dix -huitième siècle, en Espagne, école qui accordait peu de valeur au vieux drame espagnol.

(1) L’opinion extravagante que Cervantès composa ces comédies pour discréditer celles de Lope qui étaient alors à la mode sur la scène, de même qu’il avait écrit son D. Quichotte pour ridiculiser les livres de chevalerie, ne passa pas à ce moment sans être contredite. L’année de la réimpression de Nasarre, parut une brochure intitulée : la Sinrazun inipttgnada y beata de Lavapies, coloquio critico aputitado al disparato prblogo que sirce de delantal (segun nos dice su autor) à tas comedias de Miguel de Cervantès , compuesto por J). José Carillo. (Madrid, 1750, in-4”, pag. 25.) C’est un spirituel petit traité, principalement consacré à la défense de Lope et de Calderon, sans oublier aussi Cervantès (pp. 13-15).

La môme année parut un ouvrage plus formidable dans le même sens, intitulé : Discurso critico sobre d origen, validait, y estado présente de las comedias de Espahi contra eldiclamen que las supone corrompidas , etc., por un ingenio de esta carte (Madrid, 1750, in-4", pag. 285). L’auteur était un avocat de Madrid, D. Tomas Zavaleta. 11 a composé son travail avec peu de philosophie et de jugement, comme tous les autres critiques espagnols de son temps, mais il traite Blas de Nasarre, avec peu d’égards.

(2) Ensayo historien, apnlogéetico de la literatura espanola (Madrid, 1789, in-8°, tom. VI, pp. 177, etc.), Suprimiendo las que verdaderamente eran de èly sont les mots hardis du critique.

li ne reste donc plus rien qu’à faire l’aveu, entièrement incontestable 'à ce qu'il paraît, que Cervantes composa plusieurs comédies reconnues sérieusement inférieures aux espérances qu’on avait conçues de lui. On peut néanmoins trouver des passages où son génie s’affirme lui-méme. El Laberinto de amor , par exemple, a un air et une action chevaleresques qui le rendent plein d’intérêt. L’intermède : el fingido Vizcaino contient des morceaux d’un sel particulier auquel s’associe toujours le nom de Cervantès. Mais il est aussi très-probable qu’il avait fait, dans son esprit, au goût populaire, le sacrifice de ses propres opinions sur le drame. Si la contrainte, agissant ainsi sur lui, est une des causes de son insuccès, c'est pour nous une raison de plus de nous intéresser à la destinée d'un homme dont toute l'existence et la carrière ont été si profondément l’objet de l'infortune et du malheur (1).

La vie de Cervantès, au milieu de tant de troubles ctde souffrances, marchait rapidement vers son terme. Dans le mois d'octobre de la même année ICI5, il publia la seconde partie du Don Quichotte. Et dans sa dédicace au comte de Lemos (2) qui l'avait quelque temps favorisé, il fait allusion à sa santé qui s'alTaiblit, et il annonce qu'il pourra difficilement voir sa vie se continuer au-delà de quelques mois. Son esprit, qui avait résisté à ses souffrances dans le Levant, à Alger, dans les prisons de l'Espagne, et qui, approchant de la soixanle-dixième année, avait été capable de produire une œuvre comme la seconde partie de Don Quichotte, ne l'abandonna pas, même quand sa force physique succombait sous l’influence de la maladie et de la vieillesse. Au contraire, avec une énergie que rien n’affaiblissait, il pressa la fin de son roman Persiles y Siyismunda; son unique inquiétude était de savoir s'il lui serait accordé assez de vie pour le finir, afin d'offrir ce dernier témoignage de sa gratitude à son généreux patron. Au printemps, il vint à Esquivias où se trouvait un petit bien qu’il avait reçu comme dot de sa femme. A son

(1) Il ne peut y avoir, je pense, de doute à cet égard, si l'on compare le» opinions exprimées par le chanoine sur le sujetdu drame, dans le XLVIII* chap. de la première partie du 0. Quichotte, 1005, et les opinions émises du commencement de la troisième jorrutdn des flânât de Argot, 1015.

(2) Il a été généralement accordé que le comte de Lemos et l'archevêque de Tolède avaient protégé et assisté Cervantès. La preuve la plus acceptable se trouve dans la dédicace de la seconde partie du I). Quichotte. Je crains toutefois que leur faveur ne ressemblât trop 4 une aumône. En effet elle est appelée aumdne l'unique fois qu'elle est mentionnée parun auteur contemporain de Cervantès . Voyez Salas Barbadillo, dans la dédicace de Vhs la fêta del Uios Morno. ( Madrid , 1627, in-12.)

rptour il écrivit pour son roman inédit, une préface pleine de grâces et de fines plaisanteries. Il y raconte une aventure piquante qui lui arriva en revenant à Madrid; il fut reconnu par un élève en médecine en qui lui donna d'excellents conseils sur l’hydropisie dont il souffrait. Ccrvantés lui répondit que son pouls l'avertissait déjà qu'il ne vivrait pas audelà du dimanche suivant. Et il termine par ces mots sa remarquable préface; * Adios. hurlas; adios, gracias; adios, amigos alegres; que « va me voy muriendo, sin mas deseos que los de veros felices en la t otra vida (1). »

C'est avec cette tranquillité d'àme qu'il se prépara à recevoir la mort, comme avaient coutume de le faire en ce temps les catholiques chez lesquels l’impression religieuse était profonde (2). Le 2 avril, il entra dans l’ordre des frères franciscains dont il avait [iris l'habit trois ans auparavant, à Alcala. Dans ces moments, ses sentiments d’auteur, sa vivacité et sa reconnaissance personnelle ne l'abandonnèrent point. Il reçut l’Extréme-Onction, le 18 avril, et. le lendemain, il écrivit une dédicace de son Per gilet y Sigi-nniinda au comte de Lemos, dédicace respirant, à un degré extraordinaire, sa bonne humeur naturelle et les pensées solennelles si propres à sa situation (3). Le dernier acte connu de sa vie prouve qu'il conservait encore toutes ses facultés et une sérénité parfaite. Quatre jours après, le 23 avril 1616, il mourut à l'âge de soixante-huit ans (1). Il fut enterré, comme il l’avait probablement désiré, dans le couvent des ltcligieuses de la Trinité. Quelques années après, ce couvent fut transporté dans une autre partie de la ville, et cette translation est cause que le lieu où reposent les cendres du plus

(1) Adieu, plaisanteries, adieu, grâces, adieu, amis joyeux; je vais mourir, sans autres désirs que de vous voir heureux dans l'autre vie.

(2) W’ho, to be sure of para dise. Qui, pour être sur du paradis,

Dying put on the weeds of dominic. Revêtit, mourant, l’habit d’un dominicain, Orin franciscan.think topassdesguised. Ou le froc d’un franciscain , pour passer

[ainsi déguisé.

(3) Le seul exemple que j’aie pu recueillir, comparable à ces paroles de Cervantes, c’est la dédicace si tendre d’Addisson, envoyant ses œuvres à son ami et successeur, le secrétaire d’État Craggs, le 4 Juin 1719, trente jours avant sa mort. Mais la dédicace de Cervantès est beaucoup plus naturelle et plus sentimentale.

(4) Bowle dit, dans ses annotations au 1). Quichotte ( Salvtbury , 1781, Prolog, ix, note ), que Cervantès mourut le même jour que Shakspeare ; mais c’est une erreur. Les changements du calendrier n’ont pas eu alors d’effet en Angleterre. Il y a par conséquent une différence de dix jours, entre le calendrier anglais et le calendrier espagnol.

grand génie de l’Espagne est resté , depuis ce temps , entièrement

inconnu (1).

(1) Il n’y a pas eu, en Espagne, de monument élevé & Cervantés, jusqu’en I835i année où l'on éleva sur la place de l’Estamento, aujourd’hui des Cortès, une statue en bronze d’une grandeur un peu plus que naturelle, fondue A Rome par Solà, sculpteur de Barcelone. (Voyez r! Artista, journal publié à Madrid, 1834-35, tom. I, pag. 205; tom. II, pag. 12; le Snnanario Pintoresco, 1836, pag. 249.) Avant cette statue rien n’approchait, je crois, d'un monument, en l’honneurde Cervantés, dans le monde, si l’on excepte une simple médaille, frappée en 1818, à Paris, dans une longue série d’hommes illustres, et qui, sans elle, aurait été absurdement incomplète; et un petit médaillon ou buste placé, en 1834, aux frais d'un particulier, sur la porte de la maison où mourut Cervantés dans la rue de los Krancos. (Voir pour connaître ce particulier qui n’était autre que le roi Ferdinand VII. Ramon Mesonero, Homanos, Esemas matritenses, la Casa (te Cervantes, Madrid, 1R42, in-8", tom. I. Voir aussi un article de D. José Gùell y Rente, intitulé : la Statue de Cervantés, dans son volume quia pour titre: Considérations politiques et littéraires, Paris, IRS8, in-8°). J'ajouterai, et je ne sais si c’est un éloge ou un blême, que la statue de Cervantès est, je crois, la première que l’Espagne ait élevée en l’honneur de la science ou des lettres .

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