‹ Histoire de la littérature espagnole de G. TicknorChapitre 24 sur 65 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Cervantès. — Son Persiles y Sigismunda. — Son caractère. — Son D. Quichotte. — Circonstances qui l'ont fait écrire. — Son objet et son plan général. — La première partie. — Le Quichotte d’Avellaneda. — La deuxième partie. — Caractère de tout l’ouvrage. — Caractère de Cervantès.

Six mois après la mort de Cervantès ([), la licence de publier Persiles y Sigismunda était accordée à sa veuve, et le livre s'imprimait en 1617 (2). Son objet semble avoir été d'écrire un roman sérieux, qui serait il ce genre de composition ce qu'était Don Quichotte par rapport au roman

(t) Au moment de sa mort, Cervantès avait, parait-il, les ouvrages suivants plus ou moins préparés pour l’impression : las Semanas del Jardin , annoncées déjà dès 1613; la seconde partie de Galatea , annoncée en 1615; le Ilertiardo, mentionné dans la dédicace du Persiles* peu de temps avant sa mort, et plusieurs comédies auxquelles il est fait allusion dans la préface des pièces qu’il avait publiées et dans l’appendice du Voyage au Parnasse. Toutes ces œuvres sont probablement perdues aujourd’hui.

(*2) La première édition de Persiles et Sigismonde s'imprima sous le titre suivant . los Trabqjos de Persiles y Sigismunda, historia setentrionaly par M. de Permutes Saavedra , diriyidat etc., Madrid. 1617, in-8°., par Juan de la Cuesta. Ce livre se réimprima la mêmeannée,à Valence, à Pumplona.ù Barcelone,» Bruxelles. Nous avons un exemplaire de cette première édition, mais la meilleure est celle de Madrid, 1802, in-8“, 2 vol. 11 en existe une traduction, en anglais, publiée, en 1619, par M. L. Je ne l’ai jamais vue, mais c’est d’elle, sans aucun doute, que Fletcher prit les matériaux pour la partie de Persiles dont il usa on plutôt abusa, dans sa comédie C us loin of lhe counlry , Mtnirs de la ram]mgney représentée en 16*28, et imprimée seulement en 1647. Les noms des personnages sont parfois les mêmes. Voyez Persiles , etc. liv. I,chap. xii et XIII ; comparez le liv. U, chap. iv, avec la comédie anglaise, act. IV, scène m, et le liv. 111, chap. vi avec l’acte II scène iv, etc. Parfois la traduction est presque littérale comme dans le passage suivant ; « Sois • castellano? » Me preguntô en su lengua portugucsa. « Kosenora,le respondiyo, « sinoforasteroy bien lejosdeestatierra. » «Puesaunque fuerades mil vecrs castel - « lano, replicoella, os librara yo, si pudiera, y os libraré si puedo; subid por cima « deste lecho,y entraos debaxo de este tapiz, y eptraos en un hueco que aqui hal- « lareis, y noos movais, que si lajusticia viniere me tendra respecto, y creerà lo

comique. C’est là, du moins, ce que l’on peut induire de la manière dont il en parle lui-mème, ainsi que ses amis. En effet, dans la dédicace de la seconde partie de Don Quichotte , il dit : « Je veux qu'il soit l’œuvre ou le « livre de divertissement le meilleur qui se soit écrit dans aucune langue « , et il ajoute que ses amis le trouvent admirable. Valdivielso, dans l'approbation qu’il lui donna, après la mort de Cervantes, déclare ce livre égal ou supérieur à tous ses précédents eiïorts en ce genre (1).

Mais la fiction romantique sérieuse, particulièrement fruit de la civilisation moderne, n’était pas encore assez développée pour permettre à un esprit tel que Cervantès d’obtenir le triomphe à un si haut degré, surtout alors que l’inclination naturelle de son génie le portait vers le genre enjoué et badin. Les voyages imaginaires de Lucien, trois ou quatre romans grecs, les romans de chevalerie, tels sont les uniques modèles qui pouvaient lui servir de guides. En effet, on n'avait encore rien imaginé qui approchât de plus près «lu roman moderne proprement dit, à l’exception de quelques contes de Cervantès lui-méme. Peut-être son premier mouvement fut-il d'écrire un roman de chevalerie, modifié par l'esprit de son siècle et dégagé des absurdités qui abondent dans les

« que yo quisiere decirles. » Persiles, liv. III, chap. vi. — Voici l'imitation de Fletcher.

Guiomar. Are you a Castillan ?

Rutilio. No, Matiam; Italy clams my birth.

Guiomar. 1 as k not

With purpose to betray you. If you were Tcn thousand times a Spaniard, the nation We Portugais most hâte, I yet would saveyou.

If it lay in my power. Lift up these hangings;

Behind my bed*s head thera’s a hollow place,

Into wieh enter,

(Rutilio retires bebind th« bed.)

So; - but from this stir not.

If the officers corne, as yo expect they will do.

I know they owe such reverence to my lodging*,

That they will easily give crédit to me And search no further.

(Acte II, scène iv.)

On peut continuer le parallèle sur d’autres passages. Il ne faut pas oublier toutefois qu’il y a entre les deux ouvrages une différence frappante. Le Persiles est un livre d’une grande pureté d«* pensées et de sentiments, tandis que the Custom of the courttry , est un des drames les plus deshonnétes qu’on puisse lire. Il est mémo tellement peu décent que, selon Drvden, c’est une œuvre pire que toutes ses comédies ensemble. ( Dryijen, ÜKuvrexy édition de Scott, Londres 1808, in-8“, tom. XI, pag. *239,

(1; Dans l’approbation, & la date du Oseptembre 1016, édit 1802, tom. I,pag. vu.

romans composés avant son temps (I). Mais s’il a eu une pensée pareille, le succès de son üon Quichotte dut nécessairement l'empêcher d’essayer de la mettre à exécution. 11 dut porter plutôt les yeux sur les romans grecs et, s'il en a pris un pour modèle, c’est sans doute Theagenes et Charlotte d'Héliodore ('2). Cervantes intitule sa production nouvelle: Historia setentrional, et le récit principal consiste dans les souffrances de Persiles et de Sigismonde : le premier est le lils d'un roi d’Islande et la seconde, la (iile d’un roi de Friesland; le lieu de la scène est placé, pour la première partie de la fiction, dans le nord de l’Europe : pour la seconde, dans le midi. Il y a des idées confuses sur les rois des mers, sur les pirates de l’océan septentrional, et de très-faibles notions géographiques sur les contrées qui les produisent ; quant aux populations sauvages, aux lies de glaces, aux aventures étranges et singulières qu’il imagine s'y être passées, rien n'est plus fantastique, ni plus incroyable.

C'est le Portugal, l’Espagne et l'Italie que traversent le héros et l'héroïne, déguisés, depuis le commencement jusqu’à la lin, sous les noms de Périandre et d’Auristcla, pour faire un pèlerinage à Rome; et cette narration est débarrassée de la plus grande partie des extravagances qui déparent la première partie du roman. Tout le récit consiste en un labyrinthedecontes, démontrant une imagination tout à fait surprenante, chez un vieillard tel que Cervantès, qui avait déjà passé sa grande année climatérique ; chez unhommequ'ondoitaussisupposerbrisôpar des malheurs sans nombre et par une maladie incurable. C'est de ce labyrinthe que nous sortons avec plaisir, que nous nous sentons délivrés, quand les

(1) C’est ce que l’on peut conclure du commencement du quarante-huitième chapitre de la première partie du Don Quichotte.

(*2) Une fois il donne à entendre que c’est une traduction, mais il ne dit pas de quelle langue ( voyez le commencement du livr. Il ). Un fin et élégant critique de nos jours dit : « Des naufrages, des déserts, des descentes par mer, et des ravissements, c'est donc toujours plus ou moins l'ancien roman d’Héliodore.» (Sainte- Beuve, critiques, Paris, 1839, in-80. tom. IV, pag. 173.) Ces paroles caractérisent la moitié du Persiles. Deux imitations de cette nouvelle ou plutôt du roman grec, modèle principal du Persiles, parurent bientôt après en Espagne. I * première a pour titre: Historia de IIi}Mililn y A min ta, par Francisco de Quintana(. Madrid 1627, in-4‘,) divisée en huit livres, avec de nombreuses poésies intercalées dans le texte, l^a seconde est intitulée : Euxtorgio y Glorilene, historia tnosco vira, par Enrique Suarez de Mendoza y Figueroa (1629) en treize livres, et la promesse d’une continuation qui ne fut jamais donnée. Mon exemplaire est de l’édition de Saragosse, 1665, in-4\ Ces deux ouvrages sont écrits dans le plus mauvais goût et ont peu de valeur comme fictions. La dernière semble avoir été évidemment inspirée par le Persiles y Sigismunda.

fatigues et les dangers de Persiles et de Sigismende sont terminés, que les obstacles opposés à leur amour sont aplanis, et qu'ils sont heureusement unis à Rome. Parmi cette multitude d’histoires distinctes qui abondent dans ce livre étrange, plusieurs, c'est hors de doute, sont des plus gracieuses, d'autres des plus intéressantes, parce qu elles contiennent les traces de l’expérience qu'avait Cervantès de la vie et du monde (1). Son style est ici, dans l'ensemble, plus fini et plus soigné peut-être que dans aucun autre de ses ouvrages. Mais après tout le roman de Pertile» et Sigitmonde est bien loin d'être ce que Cervantès et ses amis se l'imaginent: un modèle de ce genre particulier de fictions et le meilleur de ses ouvrages.

Çet honneur, si nous nous en rapportons au témoignage unanime de deux siècles, appartient, sans conteste, à son Don Quichotte, livre qui, plus que tous les autres non-seulement de son époque, mais de tous les temps modernes, porte plus profondément imprimé le cachet du caractère national qu’il représente : livre qui a par conséquent joui, en retour, de la faveur nationale à un degré et dans une étendue qui n’avaient jamais été accordés à aucun autre (2). Quand Cervantès commença-t-il à l'écrire? c’est un point tout à fait incertain. En effet, vingt ans avant l’apparition de la première partie, il ne fit rien imprimer (3). Le peu que

(1) Dès le commencement du livre III, nous trouvons que l’action de Persilr» ri Sigitmonde se passe sous le règne de Philippe II ou de Philippe III, alors qu'il y avait un vice-roi espagnol à Lisbonne. I.es voyages du héros et de l’héroïne dans le midi de l’Espagne et de l'Italie, semblent n’être, en réalité, qu’une réminiscence des voyages que Cervantès lui-même fit, pendant sa jeunesse, dans les mêmes contrées; tandis que les chapitres x et xi du livre 111, retracent les souvenirs amers de sa captivité en Algérie. Il faut aussi observer, dans tout l’ouvrage, sa connaissance du Portugal. Nous trouvons fréquemment dans ce roman, comme dans , tous les autres livres qu’il a écrits, des indications et des passages sur sa propre vie.

(2) Ma connaissance personnelle de l'Espagne vient corroborer entièrement la conjecture d’Ingles, dans son livre si amusant ( Hamlilrt in tlir Fooltleptjif II. Ijutxo le, Londres, -1827, in-8", pag. 26.) lorsqu’il dit : qu'il n’y a pas un Espagnol qui ne connaisse Cervantès. — Je n’ai pas en effet questionné sur ce sujet une seule personne, et j'en ai interrogé un grand nombre dans toutes les classes de la société, qui m'ait paru entièrement ignorante du genre de personnages qu'étaient Don Quichotte et Sancho Pansa .

(3) Il indique lui-même cet intervalle mélancolique de sa vie, lorsqu'il dit dans son prologue : « Al cabo de tantos anos como ha que duermo en el silencio del • olvido, > etc. Au bout de tant d’années que je dors dans le silence de l’oubli, etc. En effet, del584 à 1605, il ne lit rien imprimer, excepté quelques légères poésies de peu de valeur : et il semble s'être entièrement occupé à de pénibles travaux pour assurer son existence.

nous sachions de lui, durant cette longue et pénible période de sa vie, prouve seulement qu'il gagnait une faible subsistance pour lui et sa famille par le travail ordinaire des agences, occupations généralement d’une importance médiocre, nous avons nos motifs pour le supposer, et qui, nous en sommes sûrs, eurent parfois les conséquences les plus douloureuses. Toutefois la tradition de ses persécutions dans la Manche et sa propre aflirmation que le Don Quichotte fut conçu dans une prison « se engendré en una carcel » sont toutes les données que nous avons reçues sur les. circonstances qui en ont fait naître l’idée primitive. Que de pareilles circonstances aient tendu a un résultat pareil, c'est là un fait frappant dans l’histoire, nonrseulement de Cervantés, mais encore dans l'histoire de l'esprit humain, et qui prouve combien le curactèrc et le tempérament de Cervantés étaient différents de ceux qu'on trouve communément chez les hommes de génie.

Son objet, en écrivant le Don Quichotte , a été parfois augmenté par la subtilité d'une critique rallinée. On lui a fait embrasser l'infini contraste entre la partie poétique et la partie prosaïque de notre nature; entre l'héroisme et la générosité d'un cété, comme si c'étaient de pures illusions, et le froid égoisme de l’autre, comme si c'était en lui que consistaient la vérité et la réalité de la vie (1). Mais c'est là une conclusion métaphysique, tirée sur des études de l'ouvrage, tout à fuit imparfaite et exagérée ; conclusion contraire à l’esprit du siècle qui n'était pas porté vers une satire aussi philosophiqne, ni aussi générale : conclusion contraire au caractère de Cervantés lui-même tel que nous pouvons le suivre, depuis l’époque où il se fit soldat pour la première fois, à travers tous ses dangers, à Alger, jusqu'au moment où son cœur généreux et fidèle dictait la dédicace de Persilesel Sigismonde au comte de Lemos. Son Ame entière semble, en elfel, avoir été plutôt remplie par une joyeuse confiance dans la vertu humaine, et tout son genre de vie semble avoir été une contradiction flagrante avec ce mépris décourageant et mélancolique pour tout ce qui est élevé et généreux, mépris qu'une pareille interprétation de Don Quichotte implique nécessairement (2).

(1) Celte idée se trouve en partie développée par Bouterwek ( Histoire df ta l ittérature, $lc. Goettingue, 1803, in-8°, tom.1V, pag. 335 - 337), puis exprimée et défendue, avec son éloquence accoutumée, par Sismondi (Littérature du midi de l'Lurope, Paris, 18)3, in-8°, tom, III, pp. 339 - 343 ).

(2) On a donné d'autres interprétations du U. Quichotte. Une des plus absurdes est celle de Daniel de Foe qui déclare que cet ouvrage « est une œuvre allégorique, une juste satire du duc de Médina Sidonia, illustre personnage de ce

Cervantès lui-même ne nous permft pas de donner il son roman une pareille intention secrète. En effet, dès le commencement du livre, il annonce que « No mira i\ mas que à deshacer la autoridad y cabida que

• en el mundo y en el vulgo lienen los librasde cobaflerias (1); » et à la fin de l’ouvrage, il déclare de nouveau de sa propre personne que « No ha sido otro mi desco que poner en aborrerimiento de los hombres < las fingidas y disparatadas historias de los libras de caballerias que

• por las de mi verdadero • Don Quijote » van ya tropezando, y han de « caer del todo sin duda alguna. — Vale. • Il se réjouit de son succès comme d’un exploit d'une importance non médiocre, et en réalité c’en était un. Nous avons des preuves abondantes que ce fanatisme pour les romans de chevalerie était si grand en Espagne, durant le seizième siècle, qu’il était devenu un sujet d’alarmes pour les esprits les plus judicieux. Plusieurs auteurs contemporains des plus distingués parlent du préjudice qu’ils causaient; entre autres le vénérable Luis de Grenade et Malon de Chaide, qui composa l’éloquente Conversion delà Magdelena (Ü).Guevara, le savant et fortuné courtisan de Charlcs-Quint, déclare que « les hommes

• ne lisent autre chose de son temps que des livres indignes, tels que

temps, en Espagne» Wilson, Vie de Daniel de Foe, Londres, (830, in-8°, vol. III, pag. 437, note, — I-e Buscapie, si une pareille publication a jamais existé, n'est, dit-on, autre chose que la relation « des entreprises et des galanteries de l’empereur Charles-Quint. » Voyez l’Appendice G.

(1 ) Il dit, dans le Prologue de la première partie : « Il ne tend A rien moins qu’à détruire l’autorité, et la place qu'occupent dans le monde et dans le peuple les livres de chevalerie ». Et dans la seconde partie, publiée dix ans après, il finit par ces mots remarquables : « Je n'ai pas eu d'autres désirs que de faire détester des hommes, les histoires fictives et disparates des livres de chevalerie, que les histoires de mon véritable Don Quichotte ébranlent déjà, et qui tomberont totalement sans aucun doute. Adieu » — Il semble réellement impossible que la parole d’honneur d'un grand homme puisse être ainsi mise en question par l’esprit d’une critique raffinée, deux siècles après sa mort. 1). Vicente Salvà a décliné en partie, mais non entièrement, cette difficulté, dans un essai piquant et ingénieux sur cette question : D. Quichotte a-t-il été bien jugé selon ses mérites? 11 soutient que Cervantes n’avait nullement l’intention d’attaquer la substance et l’essence des livres de chevalerie, mais seulement de les purger de leurs absurdités et de leurs extravagances. Il ajoute qu'après tout Cervantès ne nous a donné qu’un autre roman de la même espèce, qui a ruiné la fortune de tous ceux qui l’avaient précédé par l'immense supériorité qu’il avait sur eux tous. jOchoa, a pontes para unu JJiblioteca, Paris, 1842, in-8°, tom. 11, pp. 723-740.j

(2) Simbolo de la Fr, partie II, chap. xvil, vers la fin. — Conversion de la Madeleine, 1532, prologue au lecteur. — Tous deux sont très-rigoureux dans leurs critiques.

HISTOIRE DE l,A LITTÉRATURE ESPAGNOLE 189

« Amortis de Gaule, Tristan, Primnleon et d'autres du même genre (1). » Le spirituel auteur du üialogo rte las lenguas avoue qu'il a passé « dix « ans à la cour se consumant dans l’étude de Florisandro, Lisuarte, el « Caballero de la Crus, et d'autres livres pareils, plus qu'il ne peut en nommer » (2). Et par d'autres sources différentes nous savons, en effet, ce que nous pouvons recueillir de Cervantes lui-même, que plusieurs de ceux qui lisaient ces fictions les prenaient pour des histoires véritables (3). Enfin ils devinrent si profondément nuisibles, qu'en 1533, une loi en prohiba l’impression ou la vente dans les colonies d’Amérique ; qu’en 1535, la même défense et la destruction par le feu de tous les exemplaires qui existaient en Espagne, étaient instamment sollicitées par les Cortès (4). Le mal était, effectivement, devenu redoutable, et il était sage d’y donner son attention.

Détruire une passion qui avait poussé de si profondes racines dans le caractère de toutes les classes de la société, (5) faire disparaître la seule

(t) Vemos que ya no se ocupan los liombres sino en leer libros que es affrenta nombrarlos, como son Amortis de Gaule, Tristan rte Lronis, Primaléon, etc.. Argumenta al « aviso de los Privados. i ( Obrus de D. Antonio de Guevara, Valladolid, 1545, fol. clviii. vio.

(2) Le passage est trop long pour être cité ici, il est en outre très-sévère. (Voyez Mayans y Siscar (Origines, tom. 11, pp. 157-158.)

(3) Voyez volume!, pp. 229-234. Mais, indépendamment de eeque nous y avons dit, Francisco de Portugal, qui mourut en 1032, raconte dans son Arte de galanteria (Lisbonne, ‘1670, in-4", p. l.XLVi) que Simon de Silveira (le poète portugais, je suppose, qui vivait vers 150J; Barbosa, tom. III, p. 722), jura, dans une circonstance, sur les saints Évangiles, qu’il croyait que tout le récit A'Amadis rte Gaule était une histoire véritable.

(4) Clémencin, dans sa Préface A l’édition de D. Quichotte, tom. I, pp. xt-xvt, cite beaucoup d’autres preuves de la passion pour les livres de chevalerie, à cette époque en Espagne. Il se rapporte à la Recopitacion rtc leyes de las India s, liv. I, titre XXIV, loi tv; il mentionne la loi de 1553, et il imprime à la (in le texte entier d’une pétition des plus curieuses, adressée aux Cortès de 1555, pétition que je n’ai jamais vue ailleurs et qui aurait probablement produit la loi demandée, si l’abdication de l’Empereur, dans cette tnéme année, n’etlt prévenu toute discussion sur cette matière.

(5) Des allusions au fanatisme des plus basses classes pour les livres de chevalerie sont heureusement introduites dans D. Quichotte, part. I, çhap. xxxtt et ailleurs. Cette passion régna aussi chez d’autres classes mieux instruites et mieux élevées. Francisco de Portugal, dans son Arte de galanteria, ouvrage cité dans une note précédente et composé avant 1632, raconte l’anecdote suivante : « Un cheva- • lier, rentrant un jour chez lui, au retour de la chasse, trouva son épouse, ses « filles et leurs femmes tout éplorées. Surpris et attristé, il leur demande s’il

lecture qui pouvait être, a celle époque, considérée comme entièrement à la mode et populaire (1), était certainement une entreprise hardie, une entreprise qui ne témoignait pas d’un esprit dédaigneux ou brisé, ni d'un manque de foi en ce qu'il y a de [dus estimable dans la nature humaine. Le plus grand prodige c'est que Cervantes y a réussi : qu’a-t-il fait? ce n'est pas là la question. Pas un livre de chevalerie ne s’est écrit, après l'apparition du Don Quichotte , en 1605. A partir de cette même date, les livres de ce genre, qui jouissaient encore de la plus grande faveur cessèrent d’étre imprimés, à l'exception d'un ou deux romans de peu d’importance (2). De telle sorte que, depuis cette époque jusqu'à nos jours, ils ont constamment disparu, au point d'étre maintenant parmi les plus rares objets de curiosités littéraires. Singulier exemple de la puissance du génie pour détruire, d’un seul coup bien calculé, une branche entière de la littérature, branche la plus florissante et la plus favorisée dans la littérature d'une nation grande et altière.

Le plan général que Cervantes adopta pour accomplir son œuvre, sans prévoir, peut-être, l'ensemble de sa marche, et moins encore tous ses

« leur était mort un enfant ou un parent? Non, répondirent-elles, étouffées par « les sanglots. — Pourquoi donc pleurez-vous ainsi? reprit-il encore plus étonné ? • Seftor , répondirent-elles , Amadis est mort. — Elles avaient lu jusque-là. » (Page 96.)

(1) Cervantès lui-même, comme le prouve amplement I). Quichotte, dut à une certaine époque de sa vie avoir été un lecteur passionné des romans de chevalerie. Que la connaissance qu'il en avait était minutieuse et exacte, c’est ce que manifestent beaucoup d’autres passages et surtout la fin du vingtième chapitre de la première partie. Là, en parlant de Gasabal, écuyer de Galaor, il observe que son nom n’est mentionné qu'une foi a dans tout le roman d' Amadis; l'infatigable M. Bowle prit la peine de vérifier ce fait en lisant tout cet ouvrage volumineux, (voir sa lettre au Dr Percy sur une nouvelle édition classique de l). Quichotte , Londres, 1777, in-4®, pag. 25.)

(2) Clémencin, dans sa Préface , cite le D. Policisne de Borda , imprimé en 1002, comme le dernier livre de chevalerie écrit en Espagne, et il ajoute qu’après 1605, il ne se publia aucun nouveau livre de chevalerie, qu'on cessa de réimprimer les livres antérieurs (p. xxi). Cette remarque de Clémencin souffre toutefois quelques exceptions. En effet, La Genealogia de ta Toledana discreta , primera parte, par Eugenio Martinez, fiction chevaleresque, en stances de huit vers, se réimprima en 1008; el Caballcro dcl Feboe t Claridiano, son fils, existent encore dans des éditions de 1617. L’époque de la passion espagnole pour de pareils livres peut s’étudier dans le Catalogo Bibliografico ; dans les notes sur les livres de chevalerie publiées par Salvà, dans le Bepertorio ame)'icano. (Londres, 1827, tora. IV. pp. 29-74.) On verra là que le seizième siècle les aima par-dessus tout.

HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE lui

résultats, fut aussi simple qu’original. En 1605 (1), il publia la première partie de Don Quichotte, où un noble gentilhomme de la Manche, plein du pointd'honneur et de l'enthousiasme castillans, d’un caractère atTable et digne, chéri de ses amis, aimé de ses serviteurs, est représenté dans un degré de folie si complète par une longue lecture des plus fameux livres de chevalerie qu’il les croit véridiques, et qu’il pense être appelé lui-même à devenir l’impossible chevalier errant dont ils donnent la description. Bien plus, il sort immédiatement pour parcourir le monde, défendre les opprimés, venger les injures, comme les héros de ces romans.

Afin de compléter son équipement de chevalier qu’il a commencé en s’ajustant un assortiment d'armure étrange pour son siècle, Don Quichotte prend pour écuyer un de ses voisins, paysan entre deux ilges, ignorant et crédule à l’excès, mais d’une bonne nature : glouton et fripon, égoïste et grossier, quoique attachéà son maître : assez spirituel parfois pour reconnaître la folie de leur position, mais toujours amusant, quelquefois même malicieux dans les interprétations qu’il en fait. Ces deux personnages sortent du village qui les a vus naître, à la recherche d’aventures; et, l'imagination surexcitée du chevalier, transformant des moulins à vent en géants, des auberges solitaires en châteaux, et des galériens en chevaliers opprimés, lui en fait trouver en abondance partout où il va. Pendant ce temps, l’écuyer traduit tous ces faits dans la prose claire et pure de la vérité avec une simplicité admirable, sans la moindre pensée de mauvaise humeur, circonstance qui le rend encore plus frappant par son contraste avec la noble et courtoise dignité, avec les magnifiques illusions de son maître. De pareilles aventures ne pouvaient avoir par conséquent qu'une lin analogue. Le chevalier et l’écuyer souffrent une série de contre temps ridicules, et sont enfin conduits chez eux dans leur village natal, comme des insensés; Cervantés les y laisse, en nous insinuant que l'histoire de leurs aventures n’est pas encore terminée.

A partir de cette époque nous n’apprenons que peu de chose de Cervantes et rien du tout sur son héros, jusqu’à la huitième année d’après, c'est-à-dire, au mois de juillet 1613, où il écrit la préface de ses contes et où il annonce distinctement la seconde partie de Don Quichotte. Mais avant que cette seconde partie fût publiée, avant même qu'elle fût finie, une personne qui s’appelle elle-même Alonso Fernandez de Avellaneda, paraissant un Aragonais, par les idiotismes provinciaux de son style, et soupçonné d’être un moine dominicain, par d’autres motifs d’évidence

(1) Voyez l'Appendice H.

loi

intrinsèque, publia, au printemps de ICI 4, un livre qu’elle eut l'impertinence d’intituler: Scgttndo tomo del ingenioso caballero Von Quijote de la Manclia (1).

Il y a deux choses à remarquer par rapport à ce livre. La première c’est que, malgré la presque impossibilité de voir le nom de l’auteur inconnu à un grand nombre de personnes et particulièrement à Cervnnlès lui-méme, ce n’est que sur des conjectures fort vagues qu’on l’a parfois attribué à Luis de Aliaga, confesseur du roi, personnage contre qui on ne jugea pas convenable de commencer l’attaque, à cause de son influence à la cour. Parfois aussi on en lit l’œuvre de Juan lllanco de Paz, frère dominicain qui avait été l’ennemi de Cervantes, à Alger. La seconde, c’est que l’auteur semble avoir eu connaissance du plan que Cervnnlès développait dans sa seconde partie, encore non terminée, et qu’il en a abusé d’une manière indigne, spécialement en faisant jouer en substance à don Alvaro Tarfe le même ré le que jouent le duc et la duchesse, à l’égard de Don Quichotte, et en amenant le chevalier dans une auberge oit se passe son aventure avec des acteurs ambulants qui représentent un des drames de Lope de Vega, aventure entièrement semblable à celle du joueur de marionnettes. Maese Pedro, si admirablement imaginée parCervantès (4).

C’est là tout ce qui peut nous intéresser dans ce livre, qui n’est pas sans mérite à certains égards, mais qui est généralement plat et pesant, et qui serait maintenant oublié, s’il ne se rattachait à la renomnée du Von Quichotte. Dans la préface, Cervantès est traité avec la plus basse indignité, avec le plus grand dédain pour son âge, scs souffrances et même pour ses honorables blessures (3). Dans le corps du livre, le carac-

(li Cervantès reproche à Avellaneda d’être un A ramonais, parce qu’il omet parfois l’article dans des phrases où le Castillan l’emploie [D. Quichotte, part. II, ch. lix.)

Le reste de la discussion à ce sujet se trouve dans Pellicer, Vida, pp. ct.vi-CLXV ; dans Navarrete, Vie, pp. 144-151 ; dans Clémencin. D. Quichotte, part. II, ch. ux; notes, et dans Adolfo de Castro, le Comte Duc d'Olivares, Cadix, 1846, in-8» pp.

11, etc. Cet Avellaneda, quel qu’il fut, intitula son livre : Segundo Tomo del Ingenioso hidalgo Don Quixote de la Mancha, etc. (Tarragone, 1614, in— 12.) 11 l’iinprima ainsi pour qu'il concordât avec l’édition de Valence de la première partie du véritable U. Quichotte, en 1605. Je possède les deux ouvrages. L’Avellaneda s'est réimprimé deux fois, à Madrid, en 1732 et en 1805. En 1704, Lesage le traduisit, suivant sa manière de traduire, changeant ou allongeant l’a'uvre originale sans trop de cérémonie, ni de bonne fui. L’édition de 1805 en deux volumes in-12 est expurgée.

(2) Voyes Avellaneda, chap. xxvt.

(3) < Tiéne mas lengua que manos. » Il a plus de langue que de mains, dit * grossièrement Avellaneda.

HISTOIRE DE Ll LITTÉRATURE ESPAGNOLE

1ère de Don Quichotte apparaît comme celui d’un fou vulgaire s'imaginant être un Achille, ou tout autre personnage qui se présente â l'esprit de l'auteur (1). II manque si complètement de dignité et de consistance, que l’écrivain ne possédait pas, on le voit clairement, la faculté de comprendre le génie qu’il a si bassement injurié et qu’il a si pauvrement tenté de supplanter. Les meilleures parties du livre sont celles où Sancho est amené : les plus mauvaises, celles où sont racontées les indécentes histoires et les aventures de Barbara, espèce de caricature grossière de la gracieuse Dorothée, que le chevalier prend par erreur pour la reine Zénobie (2). L'ensemble de celte composition est parfaitement ennuyeux, et elle en arrive à cette triste conclusion de confiner Don Quichotte dans une maison de fous (3).

Cervantès ne dut évidemment connaître cette production insultante que lorsqu’il était assez avancé dans la composition de la seconde partie. Ce n'est en effet que dans le cinquante-neuvième chapitre, écrit apparemment au moment où ce livre tombe pour la première fois entre ses mains, qu’il s'emporte contre lui. Dès cet instant il ne cesse jamais de le poursuivre, sous toutes les formes de torture que son génie lui fournit, jusqu'à ce que, dans le soixante-quatorzième chapitre, il arrive à la conclusion de son oeuvre. Sancho même, avec son humeur et sa simplicité habituelles, est lancé sur l’infortuné Aragonais. 11 entend dire par hasard à un voyageur qui le premier avait porté le livre à leur connaissance, que sa femme y est appelée Marie Gutierrez au lieu de Teresa Panza et alors il s'écrie : « Donosa cosa de historiador por • cierto : biendebe estaren el cuenlode nuestros sucesos, pues llama à

(1) Chap. vin ; comme lorsqu'il fait que D. Quichotte s’imagine qu’un pauvre paysan rencontré dans une melonnière est Orlando Furioso (ch. vi); qu’un petit village est Rome (ch. vu); qu’un bon prêtre est alternativement l.irgsndo et l'archevêque Turpin. La comparaison la plus simple et la plus belle qui puisse S’établir entre les deux 0. Quichotte est celle qui porte sur le conte des chèvres, raconté par Sancho, au vingtième chapitre de la première partie de Cervantès, et l’histoire des oies, également rapportée par Sancho, au vingt-unième chapitre d’Avellaneda. Cette dernière prétend améliorer son modèle, mais l’insuccès est assez évident.

j2) Toute l’histoire de Barbara, commençant au chapitre vingt-deux et se prolongeant jusqu’à la fin de l’ouvrage , est misérable, fastidieuse et pesante.

(3) En 1824, il se fit une curieuse tentative, probablement par quelque ingénieux Allemand, celle d’ajouter deux chapitres de plus au D. Quichotte, comme s’ils avaient été supprimés lors de la publication de la seconde partie. Mais l’Académie espagnole ne les jugea pas dignes d’être imprimés avec l'ouvrage principal. (Voyex D. Quichotte, édit. Clémencin, tom. VI, p. 296.)

« Tercsa Panza, mi mujer, Mari-Gutierrez. Torne à tomar cl libro,

« scnor, y mire si ando vo por alit, y si me ha raudado et nombre.

« Por lo que os he oido liablar, amigo, dijo Don Jerônimo, sin duda « habeis de ser SanchoPanza, el cscudero del senor DonQuijote.Si sov « respondiô Sancho,yme preeiôdeello. Pues à fe, dijo, el caballero, que • no os tralo este aulor moderno con la limpieza que en vuestra persona « se muestra : pintaos comedor y simple, y no nada gracioso, y muy « otro del Sancho que en la primera parte de la historia de vuestro « amo se describe. Dios se lo pardone, dijo Sancho : déjà rame en mi « rincon sin acordarse de mi, porque quien las sabe las taiie, y bien se ■ estâ San Pedro en Koma » (I). Stimulé par l’apparition de cette œuvre rivale, autant qu’oiïensô de ses personnalités, Cervanlès presse son travail et, si nous en jugeons par un certain air de précipitation, il le termina plus tôt qu'il n'en avait la pensée (2). Quoi qu’il en soit, il l'avait fini, en février 1615, et il le publia à l'automne de la même année. On n’entendit plus parler d'Avelianeda, quoiqu’il eût annoncé son projet de nous montrer Don Quichotte dans une autre série d’aventures à Avila, à Valladolid, à Salamanque (3). Cervantes prit quelques soins de le prévenir. En effet, outre un léger changement de plan, il évita lesjoûtes de Saragosse, parce qu’Avellaneda y avait conduit son héros (4) : finalement il rend à Don Quichotte, par une maladie grave, la rectitude de son esprit, le fait renoncer à toutes les folies de la chevalerie errante, et

fl) « Charmante affaire d’historien certainement; comme il doit être bien an « fait pour raconter nos événements, puisqu’il appelle Teresa Panza, ma femme, « .Marie Gutierrez. Qu'il reprenne le livre, seflor, qu’il regarde si je me trouve

• par là, s’il m’a aussi changé mon nom. D’après ce que je vous ai entendu dire, » mon ami, répond D. Jeronirac, vous devez être sans doute Sancho Panza, l'é-

■ cuyer du seigneur D. Quichotte. Oui, je le suis, répliqua Sancho, et je m’en

• vante. Sur ma foi. reprit le caballero, cet auteur moderne ne vous traite pas

■ avec toute la pureté qu’on distingue sur votre personne : il vous dépeint comme i un être gourmand et simple, sans rien de gracieux, et fort différend du Sancho « décrit dans la première partie de l’histoire de votre maître. Que Dieu le lui « pardonne, dit Sancho ; il aurait mieux fait de me laisser dans un coin sans se « souvenir de moi. Que celui qui sait en jouer en joue, et saint Pierre est fort bien « dans Home. i> Part. 11, ch. MX.

(•2) Voir l’Appendice II.

(3) A la fln du chapitre xxxvi.

(4) Quand D. Quichotte comprend qu’Avellaneda a donné le récit de son séjour dans Saragosse, il s’écrie : i Je ne mettrai pas les pieds dans Saragosse et j’expov serai ainsi & la face du monde le mensonge de cet historien moderne. » (Part. 11, chap. L.)

mourir paisiblement ’cn chrétien dans son lit. Il coupe court ainsi à la possibilité d’une àutre continuation avec les prétentions de la première.

Cette seconde partie de Don Quichotte est en contradiction avec le proverbe que Cervantès y cite que, « les secondes parties n'ont jamais été bonnes» tiunca segttndas parles fneron buenas ; en réalité, elle est meilleure que la première. Elle montre plus de liberté et de vigueur, et, si la caricature dépasse parfois les bornes permises, l'invention, les pensées, le style et même les matériaux, tout est plus riche, l’exécution est plus finie. Le caractère de Samson Carrasco, par exemple (I), est. quoique un peu hardi, une très-heureuse addition au personnage original du drame; les aventures, dans le château du duc et de la duchesse, où Don Quichotte est joué à cause de l'excès de sa folie; les dispositions de Sancho comme gouverneur de son lie Barataria : les visions et les rêves de la grotte de Montesinos : les scènes avec Roque Guinart le pirate; avec Gines de Pasamonte le galérien, et le joueur de marionnettes: la burlesque et chevaleresque hospitalité de don Antonio Moreno, à Barcelone, et la défaite finale du chevalier dans cette ville; tout y est admirable. Réellement, dans cette seconde partie, chaque détail, mais spécialement et en général les contours et le ton, prouvent que le temps et un succès qu’il n’avait pas connu jusquelù, avaient mûri et perfectionné ce vigoureux bon sens et cette profonde connaissance de la nature humaine, manifestés partout dans les ouvrages de Cervantes, qualités qui ont effectivement constitué la partie principale de son génie dont les bases avaient été jetées fortes et profondes, au milieu des souffrances et des dangers de sa vie agitée.

C'est bien dans les deux parties que Cervantès montre l'impulsion et l'instinct d'un génie original, mais il le fait plus distinctement dans le développement des caractères de Don Quichotte et de Sancho ; caractères dont le contraste et l’opposition cachent tout ce que la fécondité de son esprit renferme de grâce particulière, et une partie assez considérable des traiLs qui caractérisent le plus la fiction entière. Ce sont les deux principaux personnages; ce sont eux. par conséquent, que Cervantès aime

(1) D. Quichotte , Part. Il, chap. iv. Le style des deux parties du véritable Don Quichotte est, comme on peut s'en convaincre, caractérisé par sa franchise, sa fraîcheur, sa pureté, son naturel conforme au caractère de l’auteur; les beautés du langage yabondent, mais il n'est nullement sans tache. Garcès, dans son livre : Fuerza y vigor de la lengua caetellnna, tom. 11, prologue, et dans tout cet excellent ouvrage, lui donne peut-être plus d’éloges qu’il ne mérite. Clémencin, dans ses notes, est plus rigoureux et il ne pardonne pas à des défauts accidentels.

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à placer, autant que possible, sur le devant de la scène. Ils gagnent visiblement sa faveur, à mesure qu'il avance, et la tendresse de son affection pour eux, les lui fait constamment produire dans des situations et des rapports aussi peu prévus par lui que par ses lecteurs. Le chevalier qui semble n'avoir été connu, dès l'origine, que pour parodier l'Amadis de Gaule, devient graduellement un personnage à part, distinct, tout à fait indépendant; citez qui la nature a infusé tout ce qu'elle a de générosité et d’élévation, de noblesse et de délicatesse, de pureté de sentiment pour l'honneur, de chaleur et d'amour pour tout ce qui est noble et bon, à tel point que nous éprouvons presque pour lui le même attachement que le curé et le barbier, cl que nous sommes presque disposés, autant que sa famille, à déplorer sa mort.

Ce qui arrive pour Sancho est tout à fait analogue; c’est peut-être plus fort, à certains égards. Tout d'abord, Cervantes le présente comme l'opposé de Don Quichotte ; il s'en sert purement pour mettre en relief, d’une manière plus saisissante, les singularités de son maître. Ce n’est que lorsque nous arrivons presque à la moitié de la première partie qu’il exprime un de ces proverbes qui forment ensuite le fond de sa conversation et de son caractère ; ce n'est qu’au commencement de la seconde partie qu'il montre tout ce mélange de finesse cl de crédulité, comme gouverneur de l'ile Barataria, par lequel se développe ce caractère, et qu'il se complète par la pleine mesure de ses grotesques mais convenables proportions.

Cervantès finit, en vérité, par aimer ces créations de son merveilleux génie, comme si c’étaient des personnages réels, des êtres familiers; il en parle, il les traite avec une chaleur et un intérêt qui tend extraordinairement à faire illusion à scs lecteurs. Don Quichotte et Sancho nous sont préséntés comme de telles réalités vivantes qu’en ce moment même la figure de ce chevalier maigre, élancé, noble; la figure de cet écuyer rebondi. égoïste et fort amusant, restent plus fortement gravées dans les imaginations des hommes, de quelque condition qu’ils soient dans la chrétienté, qu’aucune autre des créations du génie humain. Les plus illustres des grands poètes, Homère, Dante, Shakspeare, Milton, sont parvenus, ce n'est pas douteux, à une plus haute élévation, et se sont mis dans des rapports plus imposants avec les plus nobles attributs de notre nature : mais Cervantès, écrivant toujours sous la libre impulsion de son propre génie, et concentrant instinctivement dans sa fiction tous les traits particuliers au caractère de sa nation, s'est montré l'écrivain de tous les pays et de tous les temps; des intelligences les plus humbles et des plus cultivées. Aussi a-t-il reçu, en récompense, plus que tous les autres écrivains,

un tribut de sympathie et d'admiration de la part de tout ce qu’il y a d’esprit dans l’humanité.

Il est difficile de croire qu’après avoir terminé un pareil livre, Cervanlès fut insensible à la beauté de son œuviv. En elTet, on lit dans Don Quichotte, des passages prouvant que l'auteur avait conscience de son propre génie, de ses aspirations et de sa puissance (1). D’un autre côté, les négligences, les faiblesses, les contradictions sont tellement répandues dans tout l’ouvrage que Cervantès semble se montrer presque indifférent, tant aux succès contemporains qu'a la renommée posthume. Son plan, modifié, paratt-il, plus d’une fois, pendant qu'il était engagé dans la composition de l'œuvre, est vague et incohérent ; son style, rempli des plus riches benutésde l'idiome castillan, abonde en incorrections; les faits et les incidents, constituant le fond de sa fiction, sont pleins d'anachronismes que Los Rios, PelliceretEximenoont en vain essayé de concilier, soit avec le cours principal de la narration même, soit avec tout autre sujet (2). C’est ainsi que. dans la première partie. Don Quichotte est

||) Le morceau de la fin de l’ouvrage est effectivement sur ce ton : il en est de même de ceux où il critique Avcllancda. Mais je ne peux donner le mê me sens au passage de la deuxième partie, ch. xvi, où Don Quichotte s’écrie : qu’il s’est imprimé trente mille exemplaires de la première partie et qu’il va s’en imprimer plus de trente autres mille. C’est une fanfaronnade de la folie du héros. Toutefois je confesse que Cervantèsest plus piquant, lorsqu’il repré>ente Sancho disant à son maître : « Je parierais qu’avant peu, il n’y aura ni bouchon, ni taverne, ni auberge, ni boutique de barbier, où ne se voie peinte l’histoire de nos exploits, » (Part. Il, chap. lxxi.)

(2) D. Vicente de Los Rios, dans son a Analyse » qui précède l’édition de l’Académie de 1780. entreprend la défense de Cervantès, sur l’autorité des anciens, comme si le D. Quichotte était un poème écrit à l’imitation de V Odyssée. Pellicer, dans la quatrième section de son « discours préliminaire » de son édition de D. Quichotte , 1797, suit la même voie. De plus, il donne à la fin du cinquième volume ce qu’il appelle gravement la Description g êographico- historique des Voyages de D. Quichotte , accompagnée d’une carte, comme si la moitié de la géographie de Cervantès n’était pas impossible, et si la moitié des localités se trouvaient ailleurs que dans l’imagination des lecteurs. Sur ces irrégularités géographiques et sur d autres défauts également absurdes, Nicolas Perez, de Valence, attaqua Cervantès dans ï Anti-Quixote, dont le premier volume, publié en 18^5, ne fut jamais suivi des cinq autres qui devaient le compléter. Cette attaque reçut une réponse très-satisfaisante, mais plus sévère qu’il ne fallait, dans un pamphlet publié sans nom, à Madrid, en 1800, in-l*2, par J. A. Pellicer et intitulé : Examen critico dcl tomo primero de cl Anti-Quixote . Finalement, don Antonio Eximeno, dans son Apologia de Miguel de Cervantès (Madrid, 1806, in-12), excuse ou défend tout le D. Quichotte; il nous donne un nouveau plan

généralement représenté comme appartenant à unsiècle reculé, etson histoire est supposée écrite par un ancien auteur arabe, tandis que (i), dans l’examen de sa bibliothèque, il est évidemment contemporainde Cervantès lui-méme, et, après ses défaites, il est, (le l'aveu de tout le monde, porté dans sa maison, en l’année 1604. Pour ajouter encore à cette confusion, quand nous lisons la seconde partie, commençant seulement un mois après la conclusion de la première et ne se continuant que quelques semaines, nous avons, à côté de la môme prétention d'un ancien auteur arabe, une conversation sur l'expulsion des Maures (2), commencée après IC(H), et une critique d’Avellaneda dont l’ouvrage se publia en 1614 (3).

Ce n'est pas tout. Comme si Cervantès cherchait encore à entasser contradictions et inconvenances, les détails mêmes de son histoire qu’il a inventés, se trouvent les uns avec les autres dans un bizarre conflit, de même que les événements historiques auxquels il fait allusion. C’est ainsi que, dans une circonstance, les scènes qu’il décrit avoir eu lieu dans le cours d’une soirée et de la matinée suivante, sont dites avoir occupé deux journées (4). Une autre fois, il parle d’une compagnie soupant fort longuement, et après des conversations et des histoires qui

chronologique (p. 60), des calculs astronomiques exacts (p. i 29) ; il soutient, entre autres points judicieux, que Cervantès a représenté avec intention, D. Quichotte vivant dans des temps, soit anciens, soit présents, pour confondre les lecteurs curieux et pour ne fixer après tout qu’une période imaginaire aux exploits de son héros (p. 19, etc.). Tout cela est éminemment absurde, mais c’est la conséquence de l'aveugle admiration avec laquelle on idolâtrait Cervantès, en Espagne, durant la dernière moitié du dernier siècle et le commencement du siècle présent. C’est en partie le résultat de la froideur avec laquelle le négligèrent les érudits de Bon pays, pendant le siècle qui précéda cette époque. ( D . Quichotte, Madrid, 1819, in-8". Prologo de la Academia, p. 3.)

(1) Condé, le savant auteurde la Domination des Arabes en Espagne, entreprit, dans un pamphlet écrit en collaboration avec J. A. Pellicer. de démontrer que le nom de ce prétendu auteur arabe Cid Hamete Benengeli n'était qu’une combinaison de mots arabes, signifiant noble, satirique, malheureux, (Carta en Castcllu no, etc., Madrid, 1800, in-12, pp. 10-27). C’est possible, mais iln entrait pas dans le caractère de Cervantès de rechercher de pareils raffinements, ni de faire un pare il étalage de son peu de savoir, savoir qui ne s’étendait pas au-delà, parait-il, de l’arabe vulgaire parlé en Barbarie, du latin, de l’italien et du portugais. Comme Shakspeare, Cervantès avait lu et se rappelait presque tout ce qui s’était imprimé dans sa propre langue, et il faisait les plus heureuses allusions aux connaissances étendues qu’il possédait.

(2) D. Quichotte, part. II, ch. uv.

(3) La critique d'Avellaneda commence, avons-nous dit, part. II, ch. m.

(A) Part. I, ch. xlvi.

ont dû les occuper presque toute la nuit, il dit : la nuit commençait à arriver « Llegaba y a la noche • (I). En différents endroits, il appelle la même personne par des noms différents; et ce qui est plus amusant, il reproche à Avellaneda une erreur qui, après tout, était la sienne (2). Finalement, après avoir découvert l'inconséquence d'avoir dit maintes fois, que Sancho chevauchait sur son àne que Ginès de Pasamonte lui avait déjà volé, il prit la peine, dans la seule édition de la première partie qu’il a révisée, de corriger deux de ces bévues et négligea nonchalamment le reste. Quand il publia la seconde partie, il se moqua de bon cœur des erreurs, des incorrections et de tout, comme de choses fort peu importantes soit pour lui, soit pour tout autre (3).

Ce roman, que Cervantès jette avec tant d'indifférence, qu'il regarde, j'en suis persuadé, plutôt comme un effort hardi pour détourner le goût absurde de son temps des tableaux fantastiques de la chevalerie, que comme une œuvre d'une plus sérieuse importance, ce roman s'est depuis posé, par un succès non interrompu, et, pour mieux dire, irrécusable, comme un des plus anciens modèles classiques de la fiction romantique, et comme un des plus remarquables monuments du génie moderne. Mais, quoique ce soit là un résultat suffisant pour remplir la mesure de la renommée et de la gloire chez les hommes, ce n'est pas là tout le mérite auquel Cervantès a des titres. En effet, si nous voulons lui rendre la justice qui aurait été la plus agréable à son cœur; si nous voulons, nousmêmes, pleinement comprendre et goûter tout son Don Quichotte , nous devons nous rappeler, en le lisant, que ce délicieux roman ne fut pas le fruit d’une exubérante jeunesse de sentiments, ni d’une heureuse condi-

(1) • La nuit arrivait déjà » dit-il dans le chap. xlii de la première partie, quand tout ce qu’il rapporte, à partir de la moitié du chapitre xxxvn, était arrivé après qu’on s'était mis à table pour souper.

(2) Cervantès donne trois ou quatre noms à la femme de Sancho (Partiel, ch. vit et LU; partie II, ch. v et LIX|. Avellaneda l’ayant imité jusqu'à un certain point, Cervantès le couvre très-plaisamment de confusion, sans faire attention que l'erreur qu’il relève était la sienne propre.

(3) Les faits que nous rapportons sont les suivants : Ginès de Pasamonte, dans le vingt-troisième chapitre de la première partie (édit. 1005, fol. 108), vole à Sancho son àne. Trois feuillets plus loin, dans la même édition, nous trouvons Sancho revenant, selon son habitude, monté sur la pauvre béte, et il reparaît encore six autres fois, hors de tout propos. Dans l’édition de 1608, Cervantès corrigea deux de ces négligences, aux feuillets 109 et 112. 11 laissa les cinq autres telles qu’elles se trouvaient précédemment. Dans les chapitres lit et xxvn de la U» partie (édit. 1615), il plaisante sur toute cette matière, mais il ne se montre pas disposé à pousser plus loin les corrections.

tion d’existence; qu’il ne fut pas composé dans ses meilleures années, quand l'auteur pouvait concevoir des pensées riantes, des espérances des plus hautes; mais qu’avec toute son inextinguible et irrésistible bonne humeur, avec ses peintures brillantes du monde, cette confiance enjouée pour la bonté et la vertu, -il a été écrit dans un âge avancé, à la lin d’une vie dont presque chaque étape avait été marquée par des espérances déçues, des luttes décourageantes, des calamités douloureuses; qu’il avait été commencé dans une prison et fini quand l’auteur sentait la main de la mort pesante et glaciale presser son cœur. Si nous nous rappelons ces considérations, pendant sa lecture, nous sentirons, comme nous devons le sentir, que l’admiration et le respect sont dus non-seulement à la puissance vivante de Don Quichotte , mais encore au caractère et au génie de Ccrvantès. Si nous les oublions, ou si nous ne les apprécions pas, nous sommes injustes envers l’un et l'autre (1).

(1) Après avoir exprimé si énergiquement notre opinion sur les mérites de Gcrvantès, nous ne pouvons nous refuser le plaisir de citer les paroles du savant et modeste sir William Temple. Il parle des ouvrages satiriques, blâme Rabelais de ses indécences et de ses grossièretés, et il ajoute : « L'incomparable auteur de « Don Quichotte est beaucoup plus digne d’admiration, il a fait une excellente c composition satirique et pleine de ridicule, sans aucun de ces ingrédients, et il « semble être arrivé à lat hauteur que personne n’a atteinte et ne pourra jamais € atteindre dans ce genre. » ( Œuvres , Londres, 1811, in-8o,tom. 111, pag. 436). Voyez l’Appendice II.

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