‹ Histoire de la littérature espagnole de G. TicknorChapitre 25 sur 65 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Lope de Vega. — Ses premières années. — Il esl soldat. — 11 écrit la Arcadia.

— Il se marie. — Il a un duel. — Il fuit à Valence. — Mort de sa femme. — Il sert dans l'invincible Armada. — Il revient à Madrid. — Il convole à de secondes noces.— Mort de ses enfants. — 11 se fait religieux. — Sa position comme homme de lettres. — Son San lsidro. — La Hermosura de Angélica. — La Dragontea.

— El Veregnno en su patria. — La Jérusalem conquistada.

II est impossible de parler de Cervantès, comme du grand génie de la nation espagnole, sans rappeler Lope de Vega, ce rival qui lui a été si supérieur en popularité contemporaine; qui, durant la vie de l’un et de l’autre, s’èst élevé à un tel degré de réputation qu’aucun Espagnol n’a pu l’atteindre depuis, et qu’un petit nombre d’hommes illustres dans d’autres pays ont pu obtenir. Par conséquent, l’examen des titres de ce grand homme, qui étend son influence sur presque chaque branche de la littérature nationale, arrive naturellement à son tour, après l’examen des titres de l’auteur du Don Quichotte.

Lope Félix de Vega Carpio est né le 25 novembre 1562, à Madrid, où son père, accidentellement peut-être, venait de se retirer. Il descendait de l’ancienne famille de la Vega établie dans la pittoresque vallée de Carriedo (1). Dès ses premières années, il montra des disposi-

(1)11 existe une Vie de Lopede Vegay publiée pour la première fois en un volume par le troisième lord Holland, en 18U0, et réimprimée depuis avec une Vie de Guillen de Castro, en deux vol. in -8°. (Londres, 1817.) C’est un livre agréable, contenant d’excellentes notices sur les deux auteurs et des critiques fort judicieuses sur leurs œuvres. Il n’est pas moins intéressant par les détails qu’il nous donne sur la délicatesse de cœur et la générosité d'âme de son auteur, qui passa une partie de sa jeunesse, en Espagne, alors qu’il était âgé de trente ans environ, et qui ne cessa depuis de prendre un vif intérêt aux affaires et â la littérature de ce pays. Il était très-lié avec Jovellanos, Blanco, Withe et beaucoup d'autres Espagnols distingués. A l’époque des désastres qui éclatèrent dans la Péninsule, durant l’invasion française et sous le triste gouvernement de Ferdinand Vil qui la suivit, un assex grand nombre d’entre eux jouirent d’une hospitalité princière dans la maison de

tions extraordinaires. A l’âge de cinq ans, son ami Montalvan nous l’assure, il pouvait non-seulement lire le latin comme l’espagnol, mais il avait encore une passion telle pour la poésie qu’il payait ses condisciples plus avancés, d’une partie de son goûter, pour lui écrire les vers qu’il leur

lord Holland, où le caractère bienveillant et la franchisede ce noble maître répandaient un charme et une grâce inexprimables surtout ce qu’il y avait de plus intelligent et de plus élevé dans la société européenne.

Le récit que nous donne Lope lui-méme de son origine et de sa naissance, dans une épître en vers adressée à une dame péruvienne, sous le nom à* Amaryllis, est un récit très-curieux. Cette correspondance se trouve dans ses Obras sueltas (Madrid, 1776-1779, in-4°, épîtres 15-16). Elle avait été imprimée, si je ne me trompe, par Lope lui-mémer en 1G24. Nous en citerons les vers suivants :

Tiene su silla en la bordada alfombra ê

De Castilla el valor de la mont&Aa ,

Que el valle de Carriedo EspaAa nombra.

AUI otro tiempo se cifraba EspaAa :

Alli tuve principio; mas jque importa Nacer laurel y ser humilde cafiaf

Falta dinero alli, la tierra es corta :

Vino mi padre del solar de Vega :

Asi a los pobres la nobleza exhorta;

Siguiéle hasta Madrid, de celos ciepa,

Su amorosa muger, porque él queria,

Una espaAola Helena, entonces priepa.

Hicieron amistades, y aquel dia Fue piedra en mi primero fondamento,

La paz de su celosa fantasia.

Enfin, por celos soy ; que nacimiento!

Imaginable vos, que haber nacido De tan inquiéta causa fué portento. *

* Elle tient sa place sur le bordé tapis - De Castille, la valeur de la montagne,- Que l'Espagne nomme la vallée de Carriedo. ~ C'est là qu'en d’autres temps se réduisait l'Espagne; — C’est là qu'elle prit naissance; mais qu'importe - De naître laurier etd'étre humble roseau f ~ Là l’argent manque, la terre est peu étendue; - Mon père vint du sol de la Vega : — Car la noblesse exhorte ainsi les pauvres. = Jusqu'à Madrid le suivit, aveuglée par la jalousie, — Son amoureuse femme, parce qu'il aimait — Une Hélène espagnole, autrefois grecque.— Ils renouèrent leurs amitiés, et ce jour - Devint la pierre de mon premier fondement, - La paix de leur jalouse fantaisie. — Enfin, par la jalousie j'existe; quelle naissance ! — Imaginez-vous, que d'étre ne — D'une cause si singulière, c'est un prodige.

Il raconte gracieusement comment il faisait des vers presque dès qu'il put parler; sa passion pour Raymond Lulle le docteur et métaphysicien si à la mode alors; ses études; sa famille. Lope aimait beaucoup à parler de son origine dans les montagnes. Il y fait allusion dans son Laurel de Apollo Isilva vin). Dans deux autres de ses comédies, ses héros se vantent de venir de^ cette partie de l'Espagne où il avait lui-môme pris naissance. Ainsi, dans la Yenganzu venturosa (Come-

dictait, avant d’avoir appris à les écrire lui-même (!). Son père qui était aussi un poète (2), à ce qu’il nous apprend, et qui s’était entièrement consacré h des œuvres de charité, dans les dernières années de sa vie, mourut pendant que Lope était encore fort jeune, et laissa, avec lui, un autre fils qui péritdans l’expédition de l’invincible Armada, en 1588, et une sœur qui mourut, en 1601. Dans la période qui suivit immédiatement la mort du père, la famille semble s’étre divisée par suite de sa pauvreté et, durant cet intervalle, Lope vécut probablement avec son oncle, l’Inquisiteur don Miguel de Carpio, dont il a parlé longtemps après avec le plus grand respect (3).

Quoique la fortune de sa maison fût anéantie, son éducation ne fut pas négligée. Lope fut placé au collège impérial de Madrid. II y fit, en deux ans, des progrès extraordinaires dans la philosophie morale et dans , les humanités; mais il avait, nous raconte-t-il, une profonde aversion

dias, in-4®, Madrid, 1620, tom. X, fol. 33), Feliciano, un généreux et noble chevalier, dit :

El noble solar que heredo, No lo daré à rico infâme, Porque nadie me lo Uame En el valle de Carriedo.

Le noble sol dont j’ai hérité Je ne le donnerai pas À un riche infâme. Pour que personne ne me le proclame Dans la vallée de Carriedo.

Puis, au commencement du Premio del bien hablar ( Comedias , in-4°, Madrid 1635, tom. XXI, fol. 159), il semble avoir décrit son caractère et sa propre his-

toire :

Naci en Madrid, aunque son En Oalicia los solares De mi nacimiento noble.

De mis abuelos y padres.

Para noble nacimiento,

Ay en Espafia très partes, Oalicia, Yiscaya, Aslurias, O ya montartas le llaraan.

Je suis né À Madrid, bien que soient En Galice les foyers De ma noble naissance,

De mes aïeux et de mes pères. »

Pour une noble naissance,

Il y a en Espagne trois contrées, Galice, Biscaye, Asturie,

Que l'on appelle les montagnes.

Cette vallée de Carriedo est, dit-on, une des plus belles, et Minano, dans son Dictionnaire géographique (Madrid, in-8n, 1826, tom. II, p. 40) décrit la Vega comme occupant une position charmante sur les bords du Sandofiana.

(1) Avant qu’il sût écrire, dit Montalvan, son ami et son exécuteur testamentaire, il aimait tellement les vers qu’il partageait son déjeuner avec ses compagnons plus âgés, pour qu’ils lui écrivissent les vers qu’il leur dictait. ( Fama postuma , Obras sueltas , tom XX, pag. 28j.

(2) Dans le Laurel de Apollo , il raconte que, parmi les papiers de son père, il trouva des brouillons de vers qui lui semblaient meilleurs que les siens.

(3) Voyez la dédicace de la Hermosa Ester, dans les Comedias (Madrid in-4°, tom. XV, 4621).

HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE ponr les mathématiques, qu’il trouvait peu en rapport avec son goût, sinon avec ses dispositions naturelles. Il compléta aussi son instruction par l'escrime, la danse, la musique. Il avançait dans la voie de satisfaire aux vœux de ses amis, quand, à l’âge de quatorze ans, un ardent et capricieux désir de voir le monde s’empara de lui, et, accompagné d'un de ses condisciples, il s'échappa du collège. D’abord ils marchèrent à pied deux ou trois jours : ils achetèrent ensuite un mauvais cheval et cheminèrent vers Astorga, dans la partie nord-ouest de l'Espagne, non loin de l’ancien fief de la famille de Vega. Là, voyant s'augmenter la fatigue de leur voyage, et les commodités de la vie auxquelles ilsélaientaccoutumés leur manquant plus sérieusement qu'ils ne l’avaient pensé, ils résolurent de rentrer chez eux. A Ségovie, ils essayèrent d’échanger pour de la petite monnaie, dans la boutique d’un orfèvre, quelques doublons et une chaîne en or, mais ils furent suspectés d’étre des voleurs et arrêtés. Toutefois, le magistrat devant qui on les conduisit, se contenta de ne les trouver coupables d'autre crime que d’une folie et les relaxa. Mais voulant donner à leurs amis et à eux-mêmes une preuve de son obligeance, il les fit accompagner par un ofiieier de la justice, pour les conduire en sûreté jusqu’à Madrid (I).

A l'âge de quinze ans, suivant ce qu'il nous raconte dans une de ses èpHres poétiques, il servait comme simple soldat contre les Portugais à Terceira. (2) Peu de temps après, nous le savons, il remplit une place

(A) Voyez la Fama postuma de Lope, etc., par Montalvan.

12) Ce curieux passage se trouve dans l’ÉpUrc ou mètre lyrique adressée à D. Luis de Haro ( Obras suellas, tom. IX, pag. 379) :

Ni mi fortuoa manda Ver entres lustros de mi edad primera Con la espada desnuda Al bravo Portugues en la Tercera,

Ni despues en las naves Espaflolas Del mar Ingles los puertos y las olas.

Je ne puis comprendre comment cela pouvait avoir eu lieu en 1577 ; toutefois l'assertion est formelle. Schack ( Histoire de la Littérature dramatique en Espagne, Berlin, 1845, in-8% tom. II, p. 164», pense que les quinze années dont il est ici question se rapportent aux quinze années de la vie de soldat , qui courent de la onzième à la vingt-sixième, de 1Ô73-1588. Mais cette erreur de Schack provient d’une autre qu'il a commise précédemment lui-même, en supposant que la dédicace da la Gatomachie est adressée à Lope, tandis qu’elle l’est à son fils, également appelé Lope, qui servit, à l’âge de quinze ans, sous le marquis de Santa-Cruz, comme nous le verrons plus tard. Le Cupido armado , cité dans cette dédicace, ne saurait prouver ce que Schack veut quil prouve, et laisse la question des quinze années dans la même obscurité (Voy. Schack, pag. 157).

HISTOIRE DE l.A LITTÉRATURE ESPAGNOLE il»

auprès de la personne de Jéroniino Manrique, évêque d'Avila, à la faveur duquel il reconnaît lui-méme devoir'beaucoup; en l'honneur de qui il composa plusieurs églogucs et inséra un long passage dans sa Jérusalem (1). C'est probablement sous le patronage de Jéronimo Manrique qu'il fut envoyé à l’Université d’Alcala.ily étudia certainement pendant quelque temps, et y prit non-seulement le grade de bachelier, mais fut sur le point de se soumettre lui-même à la tonsure irrévocable de la prêtrise (2).

A ce moment, il nous l’apprend par ses propres aveux, il devint amoureux. Et si nous ajoutons foi aux contes qu’il rapporte sur ses propres aventures dans sa Dorotea, composée dans sa jeunesse et imprimée avec la sanction de sa vieillesse, cette passion de son âge de dix-sept ans le lit extrêmement soulTrir. Plusieurs histoires de ce remarquable roman dramatique, où Lope de Vega ligure sous le nom de Fernando, sont, il faut l’espérer, des lictions (3). Mais il faut bien admettre que d’autres, telles que la scène entre le héros et Dorothée, au premier acte, le récit de ses larmes derrière la porte avec Marlisa, le jour où elle va être mariée à un autre, et la plus grande partie des narrations du quatrième acte, respirent un air de réalité permettant difficilement de douter qu’elles ne soient l’expression de la vérité (4). Dans leur

(1) Ce sont les premiers ouvrages de Lope mentionnés par ses panégyristes et ses biographes. Il dut les composer vers 1582 ou 1583. La pastorale de Jacinlo se trouve dans le tome XVII des Comédies, mais elle ne s'imprima qu’en 1623.

(2j Dansuneépitreà D.Gregorio de Angulo [Obras sueltas, tom. I,pag. 420), il dit :

Crié me, D. Jéronimo Manrique,

Estudié en Alcalà. bacbitlerëme Y aun estuvn de ser clerigo à pique;

Cegorae unir rauger. aticionéme,

Perdoneselo Dios, y a estoy c&sado ;

Quien tiens umto mal, ninguno terne.

Dans ses autres ouvrages, il parle encore avec plus de chaleur des obligations qu’il devait à Manrique. Voyez sa dédicace de Pobreza no es vileza, (Comedias in-4», tom. XX, Madrid, 1629), où son langage est des plus énergiques.

(3) Voyez Dorotea, act. 1er, scène vt, où, après avoir pris froidement lu résolution d’abandonner Marfise, il vient la voir et prétend qu’il a assassiné un homme, qu’il en a blessé un autro la nuit, duns une dispute; il obtient par cet odieux mensonge les bijoux de cette infortunée jeune fille, il s’eu sert pour payer ses dépenses, taudis qu'elle les lui avait donnés dans l'entrainement de son amour.

(4) L’acte I", scène v, et l’acte IV, scène K», respirent un grand air de vérité. Mais d'autres passages, tels que ceux des réllexions et des troubles que produit la remise d’une lettre à une personuo autre que celle à qui la lettre était destinée.

ensemble, elles nous font cependant peu croire que Lope ait été un jeune homme d’honneur et un galant chevalier.

D'Alcala, Lope de Vega vint à Madrid et s'attacha au duc d’Albe, non pas, comme on l'a généralement supposé, au duc d’Albe, l'inexorable favori de Philippe II. mais à don Antonio, le petit-lils du grand duc, qui avait succédé à son aïeul dans ses biens, sans hériter de son esprit redoutable (I). Lope se Ot grandement aimer de son nouveau patron, et parvint à être son secrétaire intime. Il vivait avec lui, soit dans la capitale, soit dans sa retraite d’Albe, où les lettres semblent avoir pris, pendant quelque temps, la place des armes et des affaires. A la persuasion du duc, Lope composa son Arcailia , roman pastoral, formant un livre d'une grosseur considérable, écrit principalement en prose, mais libremeut mélangé de poésies d’espèces diverses. De pareilles compositions étaient déjà, nous l’avons vu, en faveur dans toute l’Espagne : la dernière d’entre elles, la Galalen de Cervantes, publiée en 1584, fournit peut-être l’occasion à VArcadia, qui semble avoir été écrite immédiatement après. La plus grande partie de ces romans offrent une singularité frappante, c’est de cacher, sous les formes de la vie pastorale des anciens temps, des aventures réellement arrivées durant les temps de leurs auteurs respectifs. Le duc d’Albe désirait ligurer parmi ces bergers et ces bergères, en quelque sorte fantastiques, et par conséquent il

sont tout A fait invraisemblables et ressemblent trop aux inventions de ses autres comédies (Acte V, scène tu, etc.) Toutefois M. Fauriel, dont l’opinion en cette matière doit être toujours respectée, regarde toute l’histoire comme réelle et positive, lici'ue des Veux- Mondes, sept., 1, 1839.

t (1) Lord Holland parle de lui comme si c’était le vieux duc (Vie de Lope de Vega, Londres, 1807, 2 vol. in- 8°) et Southey, (Quartcrlij Review, 1817, vol. XVIII, p. 2), entreprend de démontrer que ce ne peut être un autre. Nicolas Antonio ( Bill . Nov., tom. II, p. 74), est dans le doute et semble incliné à penser que c'est le grand duc. Mais il ne peut y avoir de doute à cet égard. Lope parle fréquemment d’ Antonio, le petit-fils, comme de son protecteur. Dans son épître à l’évêque d’Oviedo, il dit : « Y yo del duque Antonio dexé el alba. » (Obras sueltas, tom. I, p. 289.) Dans les livres II, III et V de VArcadia il fait de grands éloges du vieux duc ; il raconte sa mort et les gloires de son petit-fils qu’il donne encore comme son protecteur. Le fait est donc bien simple, et ce qu’il y a de plus singulier, c'est qu’il ait besoin d’explication. L’idée de faire du duc d'Albe, le ministre de Philippe II, un berger, ressemble à un ridicule et à une absurdité ou aux deux A la fois. C’est toutefois l’impression commune; elle a été soutenue dans le Semanario pinioresco, 1839, p. 18. Le duc Antonio au contraire aimait les lettres, et, si je ne me trompe, le Cancionero general de 1573, fol. 178, doit contenir une Cancion dont il est l’auteur.

engagea Lope à écrire V Arcadta, à l’en faire son héros, et lui fournit quelques-unes de ses propres aventures comme matériaux pour son œuvre. Telle était, du moins, la manière dont l’affaire était comprise, tant en Espagnequ’en France, lorsque VArcadia fut publiée, en 4598. En outre, Lope lui-même notrs-drt expressément, quelques années plus tard, dans la préface à une collection de poésies diverses : VArcadia est une histoire véritable, la Arcadia es una historiarerdadera (1).

Qu’elle soit une histoire véritable ou non, c’est une œuvre d’un mérite peu satisfaisant. Elle est communément regardée comme l’imitation d’unecom position populaire dumémenom, l’.4rarrfia de Sannazar, dontla traduction espagnole avait paru en 1547. Mais elle a une plus grande ressemblance avec les livres analogues de Montemayor et de Cervantès, tant pour le sujet que pour le style. Comme dans la Diana et la Galatea , la métaphysique et la magie s'y trouvent étrangement mêlées avec les peintures de la vie pastorale; comme dans ces deux romans, nous écoutons avec peu d'intérêt les infortunes et les chagrins d’un amant qui, se méprenant sur les sentiments de son amante, la traite d’une façon telle qu'elle en épouse uu autre ; qui, par une série d’enchantements, se sauve des effets de son propre désespoir, et dont l'âme est purifiée d’une manière si nette qu'il n’y reste, comme dans le cœur d'Orlando, aucune tache d’amour. Tout ce travail est, par conséquent, peu naturel ; en effet les personnages qui s’y trouvent représentés sont tels qu’ils ne peuvent jamais avoir existé ; ils parlent un langage guindé, sur un ton qui convient peu à la prose : il y règne une entière négligence pour la propriété des costumes et des mœurs : l’érudition y est si fortement répandue qu’il a fallu placer un dictionnaire à la fin pour le rendre intelligible, Sa longueur nous parait aussi, maintenant, véritablement absurde, bien que les éditions qui en ont été tirées nous démontrent qu’il n’était pas trop long pour le goût de son époque. Il est juste toutefois d’ajouter que VArcadia offre parfois d’heureux spécimens d’unechaleureuse éloquence déclama-

it) La vérité de quelques-unes, mais non de toutes les narrations de l’Arcadie, peut se déduire d’une indication mystérieuse de Lope, dans le prologue de la première édition de 1 ’Églogue à Claudio, et de la préface de ses Rimas (1602), sons forme de lettre, i Juan de Argùijo. Quintana, dans la dédicace à Lope de ses Experiencias de Amor y Fortuna, parle aussi de l'Arcadie et dit que « sous cette « rude écorce se cachent des âmes nobles, des faits réellement arrivés. » (Voy. Lope lui-tnême, Obras sueltas, tom. Il,pag. 456.) En France, on avait la même croyance, et ce qui le prouve bien, c'est la préface de la traduction de Lancelot le Vieux, sous le titre de Délices de la Vie pastorale (1624). Il est important de fixer ce fait, parce que nous aurons â y revenir plus loin.

toire et que, dans les descriptions des scènes de la nature, on y trouve souvent un grand bonheur d images et de peintures (1).

Dans le temps ou Lope composait son Arcailia il épousa dona Isahel de Urbina, fille d’un roi d'armes de Philippe II etde Philippe III, dame, grandement aimée et admirée, nous raconte-t-on, dans la haute société à laquelle elle appartenait (2). Son bonheur domestique fut bientôt interrompu. Lope se prit de querelle avec un gentilhomme qui ne jouissait pas d'une bonne réputation, et l'attaqua dans une romance satirique. Provoqué en duel, il blessa son adversaire ; en conséquence de tous ces méfaits et pour d'autres folies de sa jeunesse que l’on fit maintenant revivre contre lui, à ce qu’il parait, il fut jeté en prison (3). Il ne fut cependant pas abandonné sans un ami véritable. Claudio Condé, qui, en plus d'une circonstance , avait donné à la personne de Lope des preuves d'un sincère attachement, l'accompagna dans sa prison, et lorsqu’il fut remis en liberté, il vint avec lui à Valence. Là, Lope luimême se vit traiter avec une bienveillance et une considération extraordinaires, quoiqu'il y fût exposé, nous dit-il, par moment, à des dangers aussi grands que les périls qu’il avait soufferts en si grand nombre à Madrid (4).

(1) V Arcadie remplit le sixième volume des Olras sueltas de I.ope. Les diverses éditions qui en ont été faites en 1599, 1601, 1602 deux fois, 1603, 1605, 1612, 1615, 1617 et postérieurement, prouvent son immense popularité.

(2) Son père, Diego de Urbina, était un personnage d’une certaine importance, et mérita de figurer dans les Uijoa de Madrid de Baena, comme un des enfants de la capitale des plus distingués.

(3) Montalvan, nous devons le remarquer, semble glisser volontiers sur ces « rigueurs de la fortune, résultats de la jeunesse, aggravées par ses ennemis.» Mais Lope leur attribue son exil en disant qu’elles vinrent de

Arnor en tierua edad, cuyos trofeos Amour du jeune âge dont les trophées

O paran en destierros o en iragedias. Se terminent par des exils ou par des tragédies.

{Epiât, primera a D. Antooio de Mendoza.}

Il les attribue aussi aux faux amis, dans la belle romance où il se suppose contempler les ruines de Sagonte et méditer sur son propre exil. « De méchants « amis, dit-il, m’ont conduit ici. » ( Obra s mellai, tom. XVII, pag. 414, et Uotnancero général, 1602, fol. 108.) Il y revient dans la seconde partie de sa Philomcna, 1621 ( Obras niellai, tom. II, pag. 452). Il y attribue ses infortunes à ses aventures de jeunesse. « L’amour, dit-il, se changea en haine, et la vengeance amoureuse, < déguisée sous le manteau de la justice, me fit exiler. »

(4) Lope lui-méme nous fait connaître ses relations avec Claudio, c ce véritable ami • comme il l’appelle lui-méme dans la dédicace desa comédie célèbre : Huscar au propria deidicha, chercher son propre malheur, «t titre, ajoute-t-il, bien

L’exil de Lope dura plusieurs années qu'il passa principalement à Valence, ville dont la réputation littéraire venait immédiatement après celle de Madrid, parmi les cités de l'Espagne. Il ne semble pas avoir négligé les avantages que Valence lui offrait. Ce fut en effet, il n’y a pas à en douter, durant le séjour qu'il y fit, qu’il se lia d’amitié avec Gaspar de Aguilar et Guillen de Castro, relations dont on trouve des traces dans ses ouvrages. D’un autre côté, il n’est peut-être pas déraisonnable de supposer que le théâtre, qui, justement à cette époque, commençait à prendre sa forme dans Valence, n'ait dû aux talents naissants de Lope une impulsion qu’il n'a depuis jamais perdue. Quoi qu’il ensoit, nous savons que Lope eut des relations intimes avec les poètes valenciens, et que, peu de temps après, ils se trouvèrent parmi ses principaux imitateurs dans le drame. Mais son exil n’en était pas moins un exil, exil amer et pénible pour lui ; aussi retourna-t-il avec joie à Madrid, dès qu’il put y rentrer en toute sûreté.

Sa maison, cependant, avait bientôt cessé d!étre ce qu'elle avait été. Sa jeune femme mourut moins d’un an après son retour; un de ses amis, Pedro de Medinilla s’associa à sa douleur, dans une églogue à sa mémoire, églogue dédiée au protecteur de Lope, Antonio, duc d'Albe (1). Cette composition a peu de valeur et rend moins justice aux sentiments de Lope que la plupart des vers nombreux que ce dernier consacra à la môme dame, sous le nom de Bélise , vers répandus dans ses propres ouvrages et insérés dans les vieux Romanceros (2).

« approprié à ses aventures, lorsqu’il m’accompagna avec tant d’affection à la prii son, d’où nous allâmes à Valence; à Valence, où nous courûmes non moins de « dangers qu'à Madrid et oû je te payai, en te délivrant de ta prison de la tour de « Serranos, et de la dure sentence que tu allais subir, etc. » ( Comedias , tom. XV, Madrid, 1621, fol. 26.)

(1) Obras sueltas, tom. IV, pp. 430-443. Bêlardo, nom que Lope porte dans cette églogue, est le nom qu’il s'est donné lui-méme dans l’Arcadie, comme on le voit dans le sonnet mis en tête de cette pastorale par Amphryso ou Antonio, duc d’Albe. Lope porta ce nom poétique jusqu’à sa mort. Voyez en effet le commencement du troisième acte de la comédie, écrite pour honorer sa mémoire, (Obras sueltas, tom. XX, pag. 4941. Sa péruvienne Amaryllis le connaissait aussi, et c’est sous ce nom qu’elle lui adressait l’épltre en vers dont nous avons déjà parlé. Il faut bien se rappeler que ce nom de lielardo est l’appellation poétique qui servait à désigner Lope, toutes les fois qu'on lit les poésies de son temps où ce nom se rencontre si fréquemment.

(2) Belisa est l’anagramme d’Isabela, nom de sa femme, ainsi que le déclare un

LITTÉRATURE ESPAOXOLI. 11 — 14

ïlü

Il faut admettre cependant qu’il règne bien quelque confusion sur ce sujet. Les romances témoignent de la jalousie d'Isabela par rapport aux relations de Lope avec une autre belle dame, désignée sous le nom de Filis, jalousie qui semble lui avoir causé d’assez grands embarras. D’un autre côté, dans plusieurs de ses poésies, Lope déclare ces soupçons sans fondement, dans d’autres il les admet et les justifie (1). Or, ces soupçons devaient être fondés, puisque, peu de temps après la mort d'Isabela, notre auteur ne fait plus un secret de sa passion pour la rivale qui avait troublé la paix de sa maison. Pour une raison ou pour une autre, cette dame repoussa ses avances. Lope en fut au désespoir, comme le prouvent ses romances. Malgré tout, ce désespoir ne dura pas longtemps. Moins d’un an après la mort d'Isabela, notre poêle avait tout oublié, et, pour amuser et distraire son esprit, il avait encore pris le moyen naturel des espagnols, il s'était fait soldat.

Le moment où s’opéra ce changement décisif dans sa vie était celui où l'esprit d'aventures militaires pouvait sans invraisemblance prendre possession d'une nature recherchant toujours la surexcitation. C'était le moment où Philippe II préparait celte formidable Armada par laquelle il espérait ruiner, d'un seul coup, la puissance d'Élisabeth et ramener une nation d’hérétiques au sein de l'Église. Lope, par conséquent, ainsi qu'il nous le raconte dans une de ses églogues, trouvant la dame de ses pensées peu gracieuse pour lui, prit le mousquet sur ses épaules, au milieu de l'enthousiasme universel de 1588, et se dirigea sur Lisbonne. Accompagné de son ami fidèle, Claudio Condé, il s'embarqua sur la magnifique escadre destinée contre l'Angleterre, et sur laquelle, nous dit-il, il

sounct composé sur la mort de sa mère, doua Teodora de Urbina, où il dit eu parlant d’elle (Obras sueltas, tom. IV, pag. 278) :

Retrato celeslial de mi Bélisa Portrait céleste de ma Bélisa

Que en mudas voces y coq dulce risa, Qui, par des paroles muettes, par un douxsourire,

Mi consuelo y destierro biciste iguales. Avez rendu égaux ma consolation et mon exil.

Dans lo Romancero general , on peut lire diverses romances relatives à Bélisa. Une des plus belles est insérée dans sa Nouvelle troisième, écrite sans aucun doute lorsqu’il était avec le ducd'Albe (Obras, tom. VIII, p. 148).

(1) Par exemple, dans la belle romance qui commence par ces mots : « Lleno de lagrimas tristes • ( Romancero de 1602, fol. 47), il dit à Bélisa :

El cielo me condene a eterno lloro Que le ciel me condamne à des pleurs eteruels Si uo aborrezeo à Filis y a te adoro. Si je n'abhorre pas Filis, et si je ne t'adore.

Vers qui s'accommodent mal avec ceux de la romance à Filis commençant ainsi : « Amuda, pastora mia », et six ou huit autres pièces plus ou moins tendres.

employa, comme bourres de son mousquet, les vers qu’il avait composés à la louange de sa dame (1).

Une succession de désastres suivit cette plaisanterie peu galante. Son frère, dont il avait été longtemps séparé et qu’il rencontra lieutenant du vaisseau le San Juan , sur lequel il servait lui-méme, mourut dans ses bras des suites d’une blessure qu’il avait reçue dans un combat contre les Hollandais. D'autres grands troubles succédèrent à ce premier; la tempête dispersa cette flotte immense : des calamités de toute espèce confondirent toute cette perspective naguère si pleine de gloire, et Lope de Vega dut s’estimer très-heureux d’avoir pu gagner en sûreté, après la dispersion et la destruction de l’invincible Armada, d'abord Cadix, puis Tolède et Madrid, où il arriva probablement en 1590. Un fait toutefois fort remarquable de son histoire personnelle, c’est qu’au milieu des terreurs et des souffrances de cette désastreuse expédition, il trouva le loisir et la quiétude d’esprit nécessaires pour composer la plus grande partie de son long poëme intitulé : la Hermosura de Angelica, où il se proposa de continuer YUrlando furioso (2).

Lope de Vega ne put revenir d'une pareille expédition sans éprouver quelque chose de ce sentiment de désappointement qui, dans la nation entière, accompagna son insuccès. Peut-être est-ce à cette déception que nous devons de le voir entrer encore dans cette triste condition d'existence dont il avait déjà fait l'expérience avec le duc d’Albe, et devenir secrétaire d'abord du marquis de Malpica , ensuite du généreux marquis de Sarria qui, comte de Lemos, devint, un peu plus tard, le protecteur de Cervanlès et des Argensola. Il était encore au service de ce dernier gentilhomme si distingué; il était déjà connu comme poète dramatique, lorsqu'il s’éprit de doua Juana de Guardia, dame d une noble famille de Madrid, qu’il épousa en 1597. Peu après, il quitta le comte de Lemos

(1) Yolande) en tacoe del c&ûon violento Votant en bourres du canon violent

Lob papelee de Fïiis por el viento. Les papiers de Filis emportés par le vent.

(Églogue à Claudio, Obras, tom. IX, p. 356.)

(2) Un de ses panégyristes poétiques dit, après sa mort, en parlant de l’Armada, e C’est là et à Cadix qu’il écrivit son Angélique » Obras , tom. XX, pag. 448. Les restes de l 'Armada rentrèrent à Cadix, au mois de septembre 1588. L'Armada était partie de Lisbonne, au mois de mai de la même année, de sorte que Lope resta probablement quatre mois en mer. Dans le troisième acte de sa Coronu tragica, et dans le second de la Philomena, on trouve de plus longs détails sur les services en merde Lope de Vega.

HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE et n'eul jamais d'autres protecteurs que ceux qui lui procurait sa réputation littéraire, tels que le duc de Sesa (4).

Lope avait maintenant atteint l’âge de trente-cinq ans, et semblait avoir joui de quelques années de bonheur auxquelles il fait souvent allusion, et qu'il nous décrit, dans deux épltres poétiques, avec beaucoup de grâce et de gentillesse (2). Cette félicité ne fut pas de longue durée. Son fils, Carlos, qu’il aimait tendrement, ne vécut que jusqu’à l’âge de sept ans (3) ; sa mère, brisée par la douleur d'une si grande perle, mourut aussi en donnant naissance en même temps à Felieiana (4), mariée plus tard à don Luis de Usategui, l'éditeur de plusieurs œuvres posthumes de son beau-père. Lope semble avoir amèrement senti son état désolé, après la mort de sa femme et de son fils, perte dont il parle avec une sensibilité profonde, dans une poésie adressée à son ami fidèle, Claudio Condé (5). Cependant il lui naquit, en iGOo, une fille illégitime qu'il appela Marcel», la même à qui il dédia, en 1620, une de ses comédies, avec une expression extraordinaire d'affection et d'admiration (6) ; la

(1) Don Pedro Fernande* de Castro, comte de Demos et marquis de Sarria, ne à Madrid, vers 1576, marié à une fille du duc de Derme, favori régnant et ministre dans ce temps. Il s'éleva avec sa fortune et tomba avec lui. D’époque de ses plus brillants honneurs fut lorsque, en 1610, il fut nommé vice-roi de Naples, où il s’entoura d’une cour littéraire d'une assez vive splendeur, à la tête de laquelle ils trouvaient les deux Argensola, et à laquelle se rattacha un moment Quevedo. De comte mourut à Madrid, en 1622. Des relations de Dope avec lui datent de sa jeunesse, alors qu’il n’avait pas encore reçu le titre de comte de Demos. Dope rappelle qu’il était • secrétaire du marquis de Sarria », et se donne cette qualification dans un sonnet qui précède le Peregrino indiano de Saavedra, 1599; dans le titre de son Isidro, imprimé la même année. De plus, il écrit longtemps après au comte et ie lui dit : « Vous savez déjà combien je vous aime et je vous respecte, et que j’ai « couché à vos pieds comme un chien » : ya sabeis cuanto os amo y reverendô, y que he dormido a vueslros piés como un perro. ( Obras sueltas, tom. XII, pag. 403; Clémencin, D. Quijote , pag. 11, note de la dédicace.)

(2) Epislola al doctor Mathias de Porras et Epistola A Amaryllis. Ajoutez l’épitre charmante à Francisco de Rioja où il décrit son jardin et les amis qu'il y reçoit.

(3) Sur la mort de son fils; voyez Obras, tom. I, p. 472 ; la cancion si tendre sur sa mort, tom. XIII, pag. 365, et la belle dédicace des Pastores- de Belen, tom. XVI, p. 11.

(4) Obras, tom. 1, pag. 472 et tom. XX, pag. 34.

(5) Obras, tom. IX, pag. 355.

(6) El Remedio de la desdicha, le Remède du malheur, comédie dont le sujet est tiré de fa Diane deMontemayor ( Comedias , tom. XIII, Madrid, 1620). Dans la préface, il supplie sa fille de la lire et de la corriger ; il prie le ciel de la rendre

même qui prit le voile et se retira du monde, en 1621, renouvelant des douleurs que, dans ses sentiments religieux, Lope désirait plutôt supporter avec patience, et même avec orgueil (1). En 1606, la même dame, dona Maria de Luxan, mère de Marcela, lui donna un fils qu’il nomma Lope et qui, à l’âge de quatorze ans, figure parmi les poètes qui écrivirent sur la canonisation de saint Isidro (2). La tendresse paternelle le destinait à la carrière des lettres, mais lé jeune Lope insista pour être soldat: après avoir servi sous le marquis de Santa-Cruz, combattu les Turcs et les Hollandais, il périt, à l'âge de quinze ans seulement, sur un vaisseau qui se perdit totalement en mer avec tout l’équipage (3). Lope exhala sa douleur dans une églogue maritime, respirant moins de sensibilité que les vers où il décrit la prise du voile par Marcela (4).

Depuis la naissance de ces deux enfants, nous n’apprenons plus rien sur leur mère. En effet Lope, bientôt après, non loin d’un âge où les passions ne pouvaient plus le séduire, commença suivant la coutume de son temps et de son pays, à tourner sérieusement ses pensées vers la religion. Il se consacra lui-même à des œuvres pieuses, comme l’avait fait son père, visita régulièrement les hôpitaux, fréquenta tous les jours une église particulière, entra dans une congrégation religieuse séculière; finalement, à Tolède, en 1609, il reçut la tonsure et se fit prêtre. L’année suivante, il entra dans la même confrérie dont Cervantès fut plus tard un des membres (5). En 1623, il se fit admettre dans la congrégation des prêtres natifs de Madrid, et il fut si fidèle et si exact dans l'accomplissement de ses devoirs qu’il mérita d’êtreélu, en 1628, son archi-uumônier. On peut donc le considérer, pendant les vingt-six dernières années de

heureuse, malgré ses perfections qui rendent la félicité presque impossible sur la terre. Marcela survécut longtemps à son père, et mourut fort respectée par sa piété, en 1688.

(1) La peinture de sa douleur et de ses sentiments religieux, lorsque sa fille prit le voile, est grave et solennelle ; mais il s'étend avec un peu Iropde complaisance sur la splendeur de la cérémonie donnée, à cette occasion, par le roi et son protecteur, le duc de Sesa, désireux d'honorerxm poète célèbre et populaire. ( Obras , tom. I, pp. 313-316.)

|2) Obras, tom. XI, pp. 495 et 596, où son père dit quelques bons mots sur la composition, qui était une glose. L’auteur s'appelle Lope de Vega, el mozo, le jeune, et il ajoute qu’il n'avait pas accompli sa quatorzième année.

(3) Obras, tom. I, pp. 316 et 47i.

(4) Dans l’églogue (Obras, tom, X, pag. 362), il s’appelle, après son père el sa mère, don Lope Félix dcl Carpio y Luxan.

(5) Pellicer, édit, de D. Quichotte, tom. I, pag. exetx.

sa longue vie, comme étroitement lié à l’Église espagnole et comme consacrant à son service quotidien une grande partie de son temps.

Il ne faut pas cependant nous méprendre sur la position que ces relations avaient donnée à Lope, ni exagérer les sacrifices qu’elles exigeaient de lui. De pareils rapports avec l’Église n’impliquaient nullement, dans son temps, l'abandon du monde, et ditlicilement l’abandon de ses plaisirs. Au contraire, ils étaient plutôt considérés comme un des moyens de s’assurer le loisir convenable à la carrière des lettres et à la commodité sociale. Lope en usa ainsi, c’est incontestable ; en effet, durant la longue suite d’années où il fut prêtre et pendant lesquelles il consacra régulièrement une partie de son temps aux exercices de dévotion et de charité, il s’élevait comme poète au plus haut point de la faveur et de la mode. Et, ce qui nous paraîtra encore plus étrange, c’est durant cette même période qu’il produisit le plus grand nombre de ses drames dont un assez grand nombre de scènes offensent les préceptes incontestables de la morale chrétienne, tandis que, dans les titres, dans les dédicaces, ils étalent, en même temps, avec le plus grand soin, les distinctions ecclésiastiques, en donnant particulièrement une place proéminente au titre de Familier ou serviteur du Saint-Office de l'Inquisition (1).

Toutefois, c’est durant la plus heureuse période de sa vie de marié qu’il jeta les fondements de son immense popularité comme poète. Son sujet était bien choisi, c’était la grande renommée et la gloire de San hidro el Labrador. Ce remarquable personnage, qui joue un rôle si distingué dans l’histoire ecclésiastique de Madrid, naquit à ce que l’on suppose au douzième siècle, dans un endroit qui est devenu l'assiette de cette ville. 11 y mena une vie si éminemment pieuse que les anges descendaient du ciel et labouraient ses champs pour lui, champs que le saint homme négligeait pour consacrer son temps aux devoirs religieux. Depuis cette époque primitive, il a joui, par conséquent, d’une grande considération et a été regardé comme le patron et le protecteur tant de tout le territoire que de la ville de Madrid elle-même. Mais ses grands honneurs datent surtout de l'année 1598. Dans cette année, Philippe III

(1) Nous connaissons son titre de Familier du Saint - Office, Familiar de. Santo-Oflcio, dés -1000, dans sa Jérusalem conquistada. Plus tard, dans ses Comédies, tom. 11, VI, IX,' etc., il n’ajoute pas d’autres titres A son nom, comme si celui-là suffisait à sa gloire. Dans son temps, Familiar signifiait une personne qui pouvait, à tout moment, être appelée au service de l’Inquisition, mais qui n’avait pas de fonctions spéciales, ni de devoirs jusqu'à ce qu’elle fût appelée. (Co- » arrubias, à ce mot.)

sc trouva dangereusement malade, dans un village voisin : la ville envoya les reliques d'Isidro en procession pour détourner le malheur qui la menaçait : le roi recouvra la santé et, pour la première fois, le saint homme devint an loin célèbre et à la mode.

Lope saisit l'occasion et composa un longpoëmesur San Isidro el labrador , ainsi nommé pour le distinguer du saint et savant évéque de Séville qui porte le même nom. Ce poème se compose de dix mille vers, exactement divisés en dix livres, finis en l’espace d’une année et publiés en 1599. Il n’a pas un très-haut mérite poétique. Lope n'y aspirait effectivement pas; son but était d’écrire une œuvre populaire, il y a réussi. Il est écrit en vieilles stances nationales de cinq vers, quintillas , rimées partout avec beaucoup de soin: et, malgré l’apparente difficulté de la mesure, il manifeste partout une preuve non équivoque de cette facilité et de cette abondance de versification qui rendirent plus tard Lope si célèbre. Le ton, pour traiter les matières les plus sublimes de lareligion, est si familier que nous le considérerions maintenant comme une indécence, s’il n’était pas, on ne peut en douter, dans un accord parfait avec l’esprit du temps et ne constituaitpas parla la cause principale de son succès. Ainsi, dans le chant troisième, quand les anges se présentent à Isidro et à sa femme, Maria de la Cabeza, trop pauvres pour leur donner l'hospitalité, Lope décrit la scène, qui doit être aussi importante que toute autre dans le poème, puisqu’elle contient les faits d’après lesquels les droits d'Isidro à la canonisation sont immédiatement admis, Lope, dis-je, la décrit dans les vers suivants, vers faciles, qui peuvent servir de spécimen pour la mesure et le style de tonte la composition.

Très angeles à Abraham Una vez aperecieron Que à verle à Mambre venieron, ,

Bien que i este numéro dan El que en ligura trujeron.

Seis vienen A Isidro à ver :

| Oh gran Dios! 4 que puede ser?

4 Donde los ha de albergar ?

Mas vienen à consolar :

Que no vienen à comer (I).

(i) Trois anges à Abraham — Une fois apparurent. — Ils vinrent le voir à Membre.— C’est bien parce nombre qu’on désigne — Celui qu’ils représentaient en ligure. = Six sont venus voir Isidore : — Grands dieux ! qu'est-ce que cela peut être! — Où pourra-t-il les héberger?— Mais ils viennent pour consoler — F.t ils ne viennent pas pour manger.

Si, como Sara, Maria Cocer luego pan pudiera,

Y el, como Abraham, trujera El cordero que pacia,

Y la miel entre la cera,

Yo sè que los convidara;

Mas cuando lo que no ara Le dicen que ha de pagar,

4 Como podrà convidar A aeis de tan buena cara?

Disculpado puedc ester,

Puesto que no los convide,

Pues su probeza lo impide,

Isidro, aunque pucde dar •Muy bien lo que Dios le piJe,

Yaya Abraham al ganado,

Y en el suelo humilde echado,

* Dadle el aima, Isidro, vos ;

Que nunca desprecia Dios,

El corazon humillado.

No queria el sacrificio De Isaac, sino la obediencia De Abraham (1)

On ne peut en douter, il y a dans le poëme beaucoup de détails inventés pour la circonstance, quoiqu'il se trouve à la marge un grand étalage d’autorités pour chaque chose presque, coutume fort commune à cette époque, coutume à laquelle Lope de Vega ne s’est ensuite conformé qu'une ou deux fois. Mais, quelle que soit notre opinion sur le poëme de San Isidro , il s’imprima quatre fois en moins de neuf ans ; et s’adressant au sentiment national et populaire plus que ne le faisait V Arcadia, il devint la hase de la réputation de son auteur, comme le poète favori de toute la nation.

(1) Si, comme Sara, Marie — Pouvait cuire immédiatement du pain, — Et si lui, comme Abraham, pouvait — Avoir le mouton qui paissait, — Extraire le miel de la cire,= Je sais qu’il les inviterait; — Mais lorsque, ce qu’il ne laboure pas,— il devra, lui dit-on, le payer, — Comment pouvoir inviter — Six personnes de si bonne mine ? = 11 peut bien être excusé — De ne pas les inviter, — Puisque sa pauvreté l'empêche. — Isidore, quoiqu'il puisse bien donner — Tout ce que Dieu lui demande. = Qu’Abraham cherche le bélier, — Et sur l’humble Bol prosterné, — Vous, Isidore, donnez votre ilme. — Jamais Dieu ne dédaigne — Le coeur qui s’humilie. = Il ne voulait pas le sacrifice — D’Isaac, mais l’obéissance — D’Abraham .... {Obrtis sueltas, tom. XI, pag. 09 )

A celte époque, Lope commençait à s'occuper tellement du théâtre et avec tant de succès qu’il avait peu de loisirpourd'autrescompositions. Il ne publia rien de considérable (1), jusqu'en 1602, année où parut son Hermosura de Angelica, poème que nous avons déjà mentionné comme composé surtout pendant que son auteur servait en mer sur l’infortunée Invincible Armada. Lope prétendait présomptueusement en faire une continuation de l'Orlando Furioso ; il s'étend pendant vingt chants, comprenant environ onze mille vers, en octaves. Dans la préface, notre poète dit qu’il l'écrivit sous les vergues du galion San Juan et sous les bannières du Hoi Catholique et que lui et le généralisme de l'expédition finirent ensemble leur travail. Cette observation ne doit pas être prise non plus à la lettre, puisque le treizième et le vingtième cbant contiennent des passages relatifs aux événements du règne de Philippe III. Dans la dédicace, il raconte encore à son protecteur qu’il a gardé tout le poème pendant longtemps, faute de loisirs pour le corriger; et ailleurs il ajoute qu’il le laisse inachevé pour qu'il soit complété par un génie plus heureux.

Rien d'invraisemblable que Lope ait été conduit à composer son Angelica par le succès de plusieurs poèmes qui l'avaient précédé dans le même genre de fictions, et spécialement par la faveur témoignée à l’un deux publié, deux ans auparavant, dans le même style. Je veux dire l’Angelica de Luis Barahona de Soto, cité avec des louanges extraordinaires, dans l’examen de la bibliothèque du chevalier de la Manche, ainsi qu'à la lin du Don Quichotte, où l'on paie un tardif hommage à cette œuvre de Lope. Les deux poèmes sont des imitations évidentes de l’Arioste, et, si la composition de Barahona de Soto est l'objet des plus grands éloges, c'est qu'elle est aussi bien supérieure au travail de Lope. Dans la Heauté d'Angélique, la Hermosura de Angelica , l'auteur doit être estimé d’avoir occupé un champ entièrement conforme à son génie; en effet la liberté illimitée que lui laissait un sujet rempli des fantastiques aventures de chevalerie le détachait, nécessairement, en partie, de l'obligation de pour suivre un plan constant et uniforme;el l’exemple de l'Arioste, autant que celui de Barahona de Soto, nous fait en môme temps supposer qu'ils l’ont complètement lancé sur la mer ouverte d'une imagination ellrènée, sans crainte des écueils ni des abîmes.

Cette liberté est peut-être une des principales causes de son insuccès; le sujet est au plus haut degré désordonné et extravagant, et se rattache

(1) Les Fiestas de Dénia , poème en deux petits chants sur la réception de Philippe H & Dénia, près de Valence, en 1598, immédiatement après son mariage, s’imprima en 1599. Il a peu d’importance.

par le fil le plus léger possible à la gracieuse fiction de l’Arioste (1). Un roi d'Andalousie laisse, suppose-t-il, son royaume par testament à l'homme le plus beau ou à la femme la plus belle qu’on pourra trouver (2). Tout le monde accourt pour obtenir un si riche prix ; et une des parties les plus amusantes de tout le poème est celle où l'auteur nous décrit la multitude de vieux et de laids qui, sous de pareilles conditions, se croient encore capables d’ôtre compétiteurs. Mais, dès le cinquième chant, les deux amants, Mcdoroet Angélique, laissés dans l'Inde par l’auteur italien, ont déjà obtenu le trône, et grâce à la beauté incomparable de la dame, ils sont couronnés roi et reine, à Séville.

Si le poème avait un plan régulier, il devrait finir ici, mais nous sommes maintenant engagés dans une série de désastres et de guerres, soulevés par le mécontentement des rivaux éconduits, et qui menacent de ne prendre jamais fin. Suivent des épreuves de toute espèce. Visions, enchantements, conjurations, épisodes, sans rapport aucun avec le sujet lui-méme, entrecoupés par les plus malencontreuses interruptions : tout se mêle, sans qu’on puisse aisément connaître le comment et le pourquoi. Enfin quand le couple heureux s’assied sur le trône si péniblement gagné, nous sommes aussi ennuyés de la dépense excessive d'imagination dans laquelle Lope lui-méme s’est complu, que nous l'aurions été peut-être de la monotonie produite par le défaut de puissance inventive. Les meilleures parties du poème sont celles qui renferment des descriptions de personnes ou de paysages (3). Les plus mauvaises sont les passages où Lope déploie son érudition, qui lui a fait parfois remplir des stances entières par une simple énumération de noms propres. La versilication est du reste extraordinairement harmonieuse (4).

La Hermomrade Angelica a été composée sur l’infortunée Invincible Armada; elle exprime donc accidentellement les sentiments patriotiques et religieux de l’auteur, tels que la situation les lui suggérait naturellement. Mais dans le même volume, il publia primitivement un autre

(1) Le point où commence la fiction de la Beauté d’Angélique est la seizième stance du trentième chant de V Orlando furioto.

(2) La Angelica, chant III.

(3) Chants VI et VII.

(4) La Hermomra de Angelica s'imprima pour la première fois, en 1604, dit l’éditeur des Obras , dans le tome II. Mais Salvà mentionne une édition de 1602. Il en parut une autre, c’est certain, à Barcelone, en 1605. Les stances où les noms propres sont si fréquemment accumulés qu’ils prouvent l’affectation dont se rendit coupable Lope de Vega, se trouvent dans les Olira j, tom. 11, pp. 27, 55, 233, 236, etc.

poème où ces mêmes sentiments sont consignés avec plus d’énergie et de franchise, poème qui n'est, en effet, consacré à aucun autre sujet. Il a pour titre : la Dragonlea, et il roule sur la dernière expédition et la mort de Francis Drakc. On ne trouverait peut-être pas un autre pxemple d'un grave poème épique, consacré aux injures personnelles contre un individu en particulier, et l’explication de ce poème peut nous rappeler le long espace de temps pendant lequel le nom de Sir Francis Drake avait été commun et redoutable, en Espagne.

Drake avait commencé sa carrière, comme un brillant pirate dans l’Amérique du Sud, environ trente ans auparavant : il avait inquiété toute l’Espagne, en ravageant ses côtes et occupant Cadix, et lui faisant partout une espèce de guerre intermittente, ce que l’intrépide marin avait coutume d'appeler, suivant lord Bacon, « flamber la barbe du roi • d’Espagne » (1). Il s'éleva il un si haut point de gloire que, commandant en second sur la grande flotte qui détruisit l'invincible Armada, un des plus grands vaisseaux de cette dernière se rendit, nous le savons, à la terreur de son nom seul. En Espagne, où il était aussi craint que détesté, il était principalement regardé comme un pirate hardi et heureux, et sa triste fin, à Panama, en 1596, fut considérée comme un juste châtiment de la vengeance divine pour toutes scs pirateries : sentiment dont la littérature populaire de la Péninsule et même les romances nous apportent d’abondantes preuves (2).

(1) Considérations sur la guerre avec VEspagne, dédiées au prince Charles, en 1624, curieux spécimen des discussions politiques du temps. Voyez les Œuvres de Bacon, Londres, 1810, tom. III, pag. 517.

(2) Mariana (Historia, année 151)6), appelle simplement Francis Drake: « Un corsaire anglais, i Dans une romance anonyme, fort gracieuse, imitée par une autre plus gracieuse encore de Gongora, nous trouvons une peinture véritable du sentiment populaire. La romance en question commence par ces mots : « Hermano Perico t; elle est insérée dans le Romancero general de 1602, fol. 34. Elle contient les vers suivants très-significatifs :

Mi hermano Bartolo 8e va à Inglaterra A mater al Draque

Y à prender la Raina

Y A lo» luteranos I>e la Bandomessa ; Tiene de traerme

A mi, de ta guerre.

Un luteranico Cou una cadena,

Y una luterana A seflora agtlela.

Mon frère Bartolo S'en va en Angleterre Pour tuer Drake Et prendre la Reine Et les luthériens De la Bandemesse ;

Il doit m'apporter.

A moi, de la guerre, lin petit luthérien Avec une chaîne.

Et une luthérienne Pour ma bonne aïeule.

Toutefois, la Dragontea, dont les dix chants, en strophes de huit vers, sont consacrés à l'expression de cette haine nationale, peut être regardée comme le monument principal de notre poète. C’est une composition étrange. Elle commence par les prières de la chrétienté, sous la ligure d'une belle femme qui présente l'Espagne, l'Italie et l’Amérique à la Cour céleste, et supplie Dieu de les protéger contre celui que Lope appelle : « Le pirate écossais et protestant * (1). Elle se termine par les réjouissances de Panama parce que le « Dragon », comme il appelle Drake, dans tout le poème, était mort empoisonné par son propre peuple; et par les actions de grâces de la chrétienté de ce que ses prières ont été entendues; deeeque \timujcrbabilonieareslida de purpura, c'est-à-dire la reine Elisabeth, avait été enlin vaincue. La substance du poème ressemble au commencement et ù la lin ; c’est partout violences et grossièretés. Mais, quoiqu'il fasse constamment appel aux préjugés nationaux qui prévalaient avec tant d'intensité, au temps de l'auteur, le poème ne fut pas accueilli avec faveur. Il fut écrit, en 1597, immédiatement après l’accomplissement du plus grand nombre des événements auxquels il fait allusion ; mais il ne fut publié qu’en 1002, et il n’a été imprimé depuis, que dans la Coleccion de las obras suellas de Lope, en 1770 (2).

Dans la même année où Lope avait fait paraître la Dragontea, il publia aussi un roman en prose intitulé, el Peregrino ensnpatria, dédié au marquis de Priego, daté des derniers jours de 1003 et de Séville. C’est l’histoire de deux amants qui, après diverses aventures, en Espagne et en Portugal, sont emmenés en captivité chez les Maures et qui rentrent, en pèlerins, en Espagne, en passant par l'Italie. Nous les trouvons pour la première fois à Barcelone, après leur naufrage, et les principales scènes se passent dans cette cité, dans Valence et dans Saragosse. Le dénoûment a lieu dans la ville de Tolède, où les deux amants se marient avec l’assentiment de leurs amis (3). Plusieurs épisodes sont ingénieusement entremêlés au texte principal de la narration, et outre quelques poésies, écrites principalement, ce n’est pas douteux, pour d’autres occasions,

(T) Drake était effectivement natif du Devonshire. Voy. Fuller, Hommes illustres et éminents.

(2) Il existe un curieux poème en anglais, par Charles Fitzgeffrcy, sur la vie et la mort de Drake. 11 fut imprimé pour la première fois, en 1596, et peut se comparer avec la Dragontea dont il est l'opposé. II fut mieux accueilli, dans son temps, en Angleterre, que ne le fut, en Espagne, le poème de Lope (Voy. Wood, Athenæ, Londres, 1815, in-4°, vol. II, pag. C07.)

(3) L'époque de l’événement est tout à fait incertaine.

HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE m

plusieurs drames y sont insérés, drames qui semblent avoir été assurément représentés dans les circonstances décrites (1).

Le roman entier se divise en cinq livres, soigneusement composés et finis. Plusieurs des aventures, éprouvées parLope lui-mémeà Valence et ailleurs, ont évidemment servi de matériaux. Une teinte poétique se répand de tout l’ouvrage, et, à part quelques détails sur la ville, quelques descriptions des scènes de la nature, nous sentons rarement une vérité absolue dans tout ce que nous lisons (2). Le sujet, considéré surtout sous le point de vue choisi par l'auteur, est plein d’intérét : c'est non seulement un des premiers spécimens du genre auquel il appartient dans la littérature espagnole, mais encore un des meilleurs (3).

Passons pour le moment sous silence quelques-unes de ses poésies légères et son Arte nueto de hacer Comedias que nous aurons une meilleure occation de faire connaître plus tard, et arrivons à un autre des plus grands efforts de Lope, à sa Jérusalem conquiitada, qui parut en 1609. et se réimprima deux fois dans le cours des dix années suivantes. Lope l’a intitulée : Epopeya tragiea, divisée en vingt livres par stances de huit vers, qui pris ensemble s’élèvent au nombre d'environ vingt-deux mille. La tentative était certainement audacieuse, puisque, sous son vrai point de vue, elle ne tendait, nous le savons, à rien moins qu’à rivaliser avec le Tasse sur un terrain où les succès du grand poète italien avaient été si brillants.

Comme on pouvait le prévoir, Lope échoua. Le choix de son sujet n'est pas heureux; ce n’est pas en effet la conquête de Jérusalem parles chrétiens, mais l'insuccès de Richard Cœur-de-Lion pour délivrer cette cité des mains des infidèles, à la lin du douzième siècle : thème évidemment peu propre pour une épopée chrétienne. Tout ce que le poète aurait

(1) A la lin, il est dit que, durant les huit nuits qui suivront la noce, on représentera huit autres comédies dont les noms sont donnés. Deux d’entre elles, et Perseguido et et Galan agradecido, ne se trouvent pas parmi les pièces imprimées de Lope, du moins sous ce titre.

(2) Les passages qui respirent l’air le plus vif de réalité sont ceux qui se rapportent aux drames représentés dans différentes localités, ceux qui contiennent des descriptions de Monserrat et des environs de Valence, dans le premier et le second livres. Il y a aussi, dans le livre V, une histoire de fées qui semble fondée sur un fait réel et positif.

(3) La première édition du Pcregrino en au Patria est celle de Madrid, 1 004, in-4“. Elle fut bientôt rééditée. Mais la meilleure est celle que contient le cinquième volume des Obras sueltas, 1776. Un anonyme en a publié un fort mauvais abrégé à Londres, en 173S.

pu faire, aurait élé de prendre les séries d’événements telles que l’histoire les lui offrait, d'y ajouter les épisodes et les ornements que lui fournissait son propre génie, et de donner à l'ensemble tout ce qu’il pouvait comporter de formes, de dignité et de beauté épique. Lope n'y parvint même pas. Il a tout simplement écrit une longue narration poétique dont Richard est le héros : et il compte, pour le succès, à un assez haut degré, sur l'introduction d’une autre espèce de héros rival, dans la personne d'Alphonse VIII de Castille, qui vient avec ses chevaliers occuper, sur le premier plan, après le quatrième livre, l’espace d'une action tout à fait disproporlionnée et absurde, puisqu'il est certain qu’Alphonse VIII n’alla jamais en Palestine (I). Un autre défaut de convenance, c’est que le sujet réel du poème linit au dix-huitième livre, par le retour de Richard et d’Alphonse dans leur patrie : le dix-neuvième est rempli par l’histoire des rois d'Espagne, successeurs d’Alphonse; le vingtième, par l'emprisonnement de Richard et la mort paisible deSaladin, tranquille possesseur de Jérusalem : conclusion si brusque et si peu satisfaisante qu’il semble difficile que son auteur l'ait primitivement imaginée.

Si l’on excepte tout ce qui se rapporte aux aventuriers apocryphes espagnols, la série des événemens historiques, dans cette brillante croisade, est suivie avec un certain respect de la vérité des faits, mais il y a tant de confusion semée par les visions, par les personnages allégoriques qui se mêlent dans le récit, par la multitude des épisodes, des aventures amoureuses qui l'entrecoupent, qu'il est absolument impossible de lire une portion considérable du poème de suite et avec attention. La facilité et la gréce de versification de Lope s’y retrouvent cependant comme dans presque toute sa poésie ; mais même dans la terre sainte de la chevalerie, à Chypre, à Ptolémaïs, à Tyr, sa narration a beaucoup moins de mouvement et de vie qu’on ne pouvait en réclamer du sujet, et, presque partout ailleurs, elle est froide et languissante. Quant au plan, aux proportions ou à l’habile juxta-position des diverses parties pour

(1) Lope insiste, dans toutes les occasions, sur le fait du voyage d’Alphonse et son départ pour les croisades. Dans la Doba para tos otros (Comedias, tom. XXI, Madrid 1635, fol. 60), il dit : « A cette croisade se rendirent les forces de France « et d'Angleterre et celles de notre roi Alphonse. » Malgré tout, ce n'est là qu’une pure fiction du siècle qui suivit le règne d'Alphonse. Aussi Navarrete, dans son ingénieur Essai sur la part que prirent les Espagnols dans les croisades, critique-t-il justement Lope (Uemorxat de la Academia de la Historia, tom V, 1817, in-4“, pag. 87). v

constituer un tout épique, il ne faut pas y penser. Cependant Lope nous déclare que son poeme fut composé avec soin et corrigé quelque temps avant d'être publié (1) : Il le dédie à son roi sur un tou qui indique qu’il ne le regarde nullement comme indigne de la faveur royale.

(i) Voyez le Prologue. Tout le poème est inséré dans les Obrai incitas , tom. XIV et XV.

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