CHAPITRE XV
Continuation de Lope de Vega. — Caractère de ses Obras sucltas. — Ses drames. — Sa vie à Valence. — Ses comédies morales. — Ses succès à Madrid. — Le grand nombre de ses pièces. — Leur fondement et leurs formes diverses. — Ses comédies de cape et d’épée et leurs caractères.
Les œuvres de Lope de Vega que nous avons examinées, eu traçant sa longue et brillante carrière, sont loin d'étrc su (lisantes pour expliquer le degré d'admiration populaire qui, presque dès le principe, s'attacha à son nom. Elles manifestent bien un grand talent original, une puissance d’invention encore plus grande et une étonnante facilité de versification; mais elles sont rarement empreintes de cet esprit profond et ardent d’une poésie véritable. Elles ont généralement un air de négligence et manquent de fini : dans presque toutes, se fait sentir celte absence de physionomie et de caractère national où réside, après tout, à un si haut point, la puissance effective du génie sur un peuple.
La vérité est que, dans ce que nous avons appelé œuvres mélangées, Lope a rarement suivi le chemin qui conduit au succès définitif. Il en a été détourné par un esprit qui, s'il n’était pas celui du peuple entier, était l'esprit de la cour et des plus hautes classes de la société castillane. Boscan et Garcilaso, qui ne l’avaient précédé que d’un demi-siècle, s’étaient rendus célèbres en introduisant les formes plus légères du mètre italien, spécialement celles du sonnet et de la cancion. Lope qui vit ces fortunés poètes, les idoles de son temps, au moment où se formait son propre caractère, pensa qu’en suivant leurs traces brillantes, il s’ouvrirait les meilleures chances de succès. Ses aspirations s’étendaient toutefois bien au-delà des leurs. Lope sentit en lui une puissance tout autre et plus élevée, et il se lança hardiment dans la lutte non-seulement contre Sannazar et Bembo, comme ils l'avaient fait, mais encore contre l’Arioste, le Tasse et Pétrarque. Onze de ses longs poèmes épiques narratifs et descriptifs sont écrits dans la magnifique oclava rima de ces grands
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maîtres. Il nous a laissé en outre deux longues pastorales dans le genre de VArcadia, plusieurs tentatives hasardées en terza rima : des spécimens sans nombre de toutes les variétés des lyriques italiens, y compris près de sept cents sonnets.
Dans toutes ces compositions, il y a peu de chose qui soit vraiment national, peu de chose qui porte l’empreinte du vieil esprit castillan. Si c'était là tout ce que Lope nous a donné, sa réputation ne se trouverait pas à la hauteur où nous la voyons maintenant. Ses pastorales en prose et ses romans valent mieux que ses poèmes épiques : ses poésies didactiques, ses épllres et ses élégies sont parfois excellentes : mais ce n’est que lorsqu’il touche fermementet pleinement le sol de son pays ; ce n’est que dans ses glosas, ses / étrillas , ses romances, seschansons légères, ses rundelcLs, qu’ il montre cette richesse et cette grâce qui l’ont toujours accompagné. Noussentonsalors, lorsque nousle rencontrons dans cette voie, qu’il s’est placé sur un terrain qu’il n’aurait jamais dû quitter, parce que sur ce terrain il aurait pu aisément avec ses facultés extraordinaires y ériger un monument éternel à sa propre réputation. Lope se détermina d’une autre manière. Non qu’il approuvât entièrement les innovations de Boscan et de Garcilaso, puisqu’il nous dit dans la Filoména nue leurs imitations de l’italien en avaient tini avec la grâce native et la véritable gloire du génie espagnol (1). Lesthéoriesetlamodedeson temps égarèrent par conséquent, si elles ne purent le tromper, un esprit qui leur aurait été supérieur, et eurent pour résultat de faire trouver un petit nombre de poésies marquées du vieux génie castillan dans le nombre considérable des œuvres de Lope que nous avons soumises à l’examen. Four expliquer son succès constant et sa merveilleuse popularité, nous devons alors nous retourner vers un autre genre, vers un genre tout à fait distinct, celui du drame, dans lequel il s’abandonne aux impulsions de l’esprit national aussi complètement que s’il n’avait, ce semble, mis ailleurs aucun soin à l’éviter. Alors il obtient une nature et un degré de renommée qu’il n’aurait jamais atteints par d’autres moyens.
Il n’est pas possible de déterminer l’année où Lope commença d’écrire, la première fois, pourlascène publique. Ce fut toutefois à une époque où le théâtre se trouvait encore dans une condition humble et informe. Qu’il ait eu du goût dès l’origine pour ce genre de compositions, sans intention peut-être de les faire jouer, c’est ce que nous savons par sa propre autorité. En effet, dans le piquant poème didactique sur VArle
(t) Filoména, deuxième Partie, Obras sueltas, loin. Il, pag. 458.
nuei'o de hacer comedia ». publié en 1609, mais lu plusieurs années avant dans une société de gens de goût à Madrid, il dit expressément :
El capitan Y i ni Os. insigne ingenio,
Pus» en 1res actos la comedia, que antes Andaba en cuatro como pies de nifto ;
Que eran enfonces niiias las comedias;
Y yo las escribi de once y docc anus,
De a cuatros aclos y de à cuatro pliegos,
Porque cada acto un pliego contenia :
Y era que enlonces en las très distancias Se hacian 1res pequenos entremeses. (1)
C’était vers l'année 1574. Peu de temps après, c'est-à-dire, vers 1580, alors que le poète n'avait que dix-huit ans, il attira, par une pastorale, l'attention de son premier patron, Manrique, évêque d'Avila. Viennent ensuite ses études il Alcala, ses services dans la maison du jeune duc d’Albe, son mariage, son exil pendant plusieurs années; et nous nous trouvons ainsi portés jusqu’en 1588. époque où il servait dans l'invincible Armada. Toutefois il revint à Madrid en 1590, si ce n'est pas un an plus tût, et il ne nous parait pas déraisonnable de supposer qu'il commença bientôt après à se faire connaître dans lacapitale, comme auteur dramatique, alors qu’il avait vingt-huit ans d'àge.
C'est durant le temps de son exil qu'il semble avoir réellement commencé sa carrière dramatique publique, et s’ètre préparé lui-méme, dans une certaine mesure, à la popularité plus générale qui devait le suivre. Lope passa la plus grande partie de cette période à Valence, et, à Valence, le théâtre était connu depuis longtemps (2). Dès 1526,
(1) • Le capitaine Viruès, illustre génie, — Mil en trois actes la comédie, qui auparavant — Marchait en quatre, comme des pieds d'enfant ; — Les comédies étaient jeunes alors. — Je les écrivis de onze à douze ans, — De quatre actes et de quatre feuilles; — Une feuille contenait chaque acte; — Et alors, dans les trois intervalles,— On jouait trois petits intermèdes ». O' ras sueltas, tom. IV, pag. 412.
(2) On aparté de certains divertissements dramatiques, donnés à Valence, dans
le quatorzième siècle. En 1394, se représenta, nous dit-on, au palais, une tragédie intitulée : L'IIom enamorat et la fembra satisfeta. de Mossen Domingo Maspons, conseiller de Jean 1«. Ce fut, sans aucun doute, l'œuvre d’un troubadour, l’eutétre que les Entremeses exécutés dans la même ville, en 1412, 4413, et 1415
appartinrent au même genre. Quoi qu’il en soit, ils semblent avoir appartenu aux fêtes de la Cour, comme ceux du connétable D. Alvaro de Luna, que nous avons déjà mentionnés (vol. 1, pag. 237). Voyez Aribau, lliblioteca de autores es/>aiioles, tom. 11, pag. 178, et l’excellent article de K. Wolf Bur l’ancien théâtre espagnol, dans le ülatter für literurischc Unterhaltung, 1848, pag. (287, note.
l'hôpital recevait de lui une contribution par un compromis semblable à celui qui longtemps après vit les hôpitaux de Madrid prélever sur le théâtre une contribution pour leur entretien (1). Le capitaine Viruès, un ami de Lope de Vega et souvent cité par lui, écrivit des pièces pour ce théâtre, comme le lit Timoneda, l’éditeur de Lope de Rucda. Les rcuvres de l’un et de l’autre s’imprimèrent enfin, à Valence, vers 1570. Ces drames valencicns n’avaient cependant, à l’exception des pièces de Lope de Kueda, qu’une importance cl une valeur médiocres. Les essais tentés à Séville pur Juan de la Cueva et ses disciples, vers 1580, n’en avaient pas davantage; pus plus que les efforts faits à Madrid par Cervuntès, un peu plus tardetd’une importance plus réelle, ne peuvent être regardés comme les fondements d’un théâtre national.
Si nous considérons tout ce qui peut être réclamé pour le drame espagnol, depuis le temps des églogues de Juan de l’Encina, en 1492, jusqu’à l’apparition de Lope de Ilucda, vers 1544, et même encore depuis celte époquejusqu’à celle de Lope de Vega, nous trouverons que le nombre des pièces est non-seulement faible, mais qu’elles ont été écrites dans des formes si différentes et souvent si opposées l’une à l’autre qu’elles offrent peu de consistance ou d’autorité, et qu’elles ne donnent pas une indication suffisante du courant que la littérature. dramatique de l’Espagne étaitenfin destinée à suivre. Nous pourrions même affirmer qu’à l’exception de Lope de Kueda, il n’y a pas d’auteur dramatique qui ait encore joui d’une popularité permanente. Comme il y avait plus de vingt ans qu’il était mort, Lope de Vega, nous pouvons l’admettre, a eu un champ vaste et libre ouvert devant lui.
Malheureusement nous ne possédons qu’un petit nombre de ses premières tentatives. Il semble, toutefois, avoircommcncê par les vieilles bases des églogues et des moralités que l’air et le ton religieux recommandaient à cette tolérance ecclésiastique, sans laquelle rien ne pouvait réussir en Espagne (2). Uneégiogue, annoncée comme ayant été représentée,etqui semble avoirété réellement arrangée pourla scène, se trouve dans le troisième livre de l’Arcodiu, la première production publiée de Lope et qu’il avait écrite avant son exil (3). On rencontre ailleurs de sem-
(1) Jovellanos, Virersiones publiais, pag. 47.
(2) Dans une de ses premières tentatives, il dit : « Las leyes las ayudan poco ; » {Obras, tom. V, p. 346.) Mais nous en parlerons plus tard.
(3) Il est probable, par l'évidence intrinsèque de cette églogue, qu'elle était, comme bien d'autres de son espèce appartenant au même roman, représentée
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hlables tentatives, mais si rudes, si pieuses qu'elles semblent appartenir presque au siècle de Juan de l'Encina et de (îil Vicente ; d'autres pièces du même caractère sont aussi répandues dans d'autres parties de ses nombreux ouvrages (I).
Quant à ses comédies plus régulières, les deux plus anciennes, insérées postérieurement dans la collection imprimée, ne sont pas sans porter des indications semblables de leur origine. L’une et l’autre sont des pastorales. La première est intitulée: El Verdadero amante ; Lope l’écrivit à l'âge de quatorze ans, mais il dut la changer et la corriger avant de la publier, lorsqu’il en avait cinquante-huit. C’est l'histoire d’un berger qui refuse d’épouser une bergère, quoiqu’elle le mette en danger de perdre la vie, en l'accusant d’avoir assassiné son mari, mort, comme elle le savait parfaitement, de mort naturelle, et dont l'assassin supposé pouvait être arraché à sa condamnation, sur sa réquisition seule, comme proche parent de la prétendue victime. Par ce procès elle espérait obtenir, un pouvoir absolu sur l'esprit du berger et le forcer à l’épouser, comme Chimène avait épousé le Cid, par ordre du roi. Lope reeonualt que c’est une œuvre grossière, mais elle se distingue par cette douceur de versification qu'il semble avoir eue en partage dans toutes les époques de sa carrière littéraire (2).
L’autre composition que nous avons mentionnée ci-dessus, c’est La pastoral de Jacinlo , la première comédie de Lope écrite en trois actes, selon Montalvan, et composée lorsqu’il était attaché à la personne de l’évêque d'Avila. Elle dut l’être par conséquent vers l'année 1580. Mais, comme La pastoral de Jacinto ne s’imprima que trente-sept ans après, elle dut peut-être souffrir de grands changements avant d'être offerte au public, dont les exigences s’étaient augmentées dans l’intervalle, non moins que les progrès dans la situation du théâtre. Lope nous avoue, dans la dédicace, qu’elle avait été composée daus sa jeunesse. Elle repose sur la donnée artificielle d’un berger rendu vraiment jaloux de lui-même par
devant le duc d’Albe, II. Anlonio. Nous savons du moins que de semblables représentations étaient fort communes du temps de Ccrvantèset de Lope; qu’elles eurent lieu avant et qu’elles se conservèrent après.
(1) On trouve de pareils drames dans les Postures tle Belen, liv. 1)1 et ailleurs.
(2) El Verdadero amante, inséré dans la Partie XIV de ses Comédies imprimées, à Madrid, en 1620, est dédie à son tils Lope, mort l’année d'après, à peine âgé de quinze ans. Son père lui dit : « J’ai écrit cette comédie lorsque j’avais à « peu près le même âge que toi s : Escribi esta comedia cuando ténia poco mas o menos tu misma edad.
les stratagèmes d’un autre berger qui espère obtenir ainsi la main de la bergère qu'ils aiment tous deux ; berger qui se fait passer quelque temps lui-méme pour un autre Jacinto, et comme le seul à qui la bergère est réellement attachée. Cette pastorale brille par la même facilité de versification que El Ver dadero amante ; mais comme drame elle n’est pas d’un mérite supérieur à cette pièce qui dut la précéder à peine de deux ou trois ans (1).
Des moralités, écrites avec assez d’esprit et d'animation, et portant une évidence intrinsèque manifeste d’avoir été publiquement représentées, se rencontrent aussi, çà et là, et parfois même lorsque nous y pensons le moins. Nous en trouvons quatre dans El Peregrino en su palria , nouvelle qui n'est pas sans contenir, rappelons-le, des allusions à l’exil de l’auteur, et qui semble raconter plusieurs de ses aventures personnelles à Valence. Une de ces comédies allégoriques, LaSalvacion del hombre, a été représentée, d’après la déclaration qui y est faite, devant la façade de la vénérable cathédrale de la Seo, à Saragosse. Elle est un des spécimens les plus curieux de ce genre de divertissements, parce qu’elle est accompagnée d’explications sur la manière dont les églises se disposaient pour ces représentations scéniques, et quelle finit par une description de l'exposition de l'Hostie, comme une conclusion appropriée à un drame si religieux (2).
Une autre est intitulée : El Viage del aima , on la cite comme avant été représentée sur une place publique de Barcelone (3). Elle commence par une romance que chantent trois personnes. Vient ensuite, premièrement, un prologue rempli d’une érudition indigeste ; secondement, une autre romance chantée et dansée, nous dit la relation, • avec beaucoup de grâce et d’habileté • ; après tous ces détails préparatoires on arrive à la Moralité elle-même, à Vaulo moral. L'Ame s’avance, vêtue de blanc, forme sous laquelle on figurait aux yeux des spectateurs l’esprit dégagé
(1) Montalvan dit, « Lope plut considérablement à l’évéque d’Avila, Manrique, « en composant certaines églogues qu’il écrivit pour lui, et le drame de la pasto- « raie de Jacinthe, le premier qu’il lit en trois actes, a ( Obras , tom. XX, pag. 30.) Il fut imprimé, pour la première fois, à Madrid, en 1617, in-4e, par Sanchez, dans un volume intitulé : Quatro comedias fumosas de D. Luis de Gongora y Lope de Vega Carpio, etc.; puis dans le dix-huitième volume des Comédies de Lope, Madrid, 1623. Il fut aussi imprimé séparément, sous le double titre de : La Selva de Albania et El Celoso de si mismo.
(2) Il remplit presque cinquante pages dans le troisième livre du Peregrino.
(3) Le premier livre est intitulé Rcpresentacion moral del viage del aima, ou en d'autres termes, iloralidad.
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de son enveloppe naturelle. Un gracioso, le boullon de la pièce, représentant la Volonté humaine, el Alhedrio, et un gaillard jeune homme, allégorie de la Mémoire, arrivent sur la scène en même temps. L’un do ces personnages presse l'Ame d'entreprendre le voyage du salut, l'autre s'efforce de la détourner d'un but si pieux. Au moment critique apparaît Satan, sous la ligure d’un capitaine de vaisseau, revêtu d'un costume noir, orné de flammes : il est accompagné par l'Amour-propre, l'Appétit et d’autres vices, ses matelots. Il offre à l'Ame de la conduire dans son voyage, et tous ensemble ils chantent avec joie :
Hoy la nave del deleite Se quiere hacer à la mar :
i Hay quien se quiere embarcar?
Hoy la nave del contento,
Con viento eu popa de gusto.
Donde jamas hay digusto,
Penitencia, ni tormento,
Viendo que hay prospéra viento Se quiere hacer à la mar !
i Hay quien se quiera embarcar ? (I)
Un nouveau monde est annoncé comme lieu de leur destination, et la Volonté, el Albedrio, demande si c’est le monde récemment découvert par Christophe Colomb. A ces questions et à d'autres semblables Satan répond d’une manière évasive et déclare qu'il est un pilote des mers plus grand que Magellan ou Orake, et qu'il peut assurer à tous ceux qui s'embarqueront avec lui un voyage heureux et prospère. La Mémoire s'oppose au projet, mais elle est endormie, après quelque résistance. L'Entendement qui suit, sous la figure d'un vieillard à barbe grise, doué d’une grande sagesse de conseil, vient trop tard. Les aventuriers sont déjà partis. Il les appelle du rivage et il continue ses admohitions, jusqu'à ce qu'arrive la galère de la Pénitence, avec le Sauveur pour pilote, une Croix pour mât, et plusieurs Saints pour mateloLs. Ils interpellent l'Aine de nouveau; l'Ame, surprise et embarrassée de sa situation , passe avec son embarcation sur le vaisseau sacré, et la pièce së termine au milieu des feux de joie, au
(1) Aujourd’hui, la nacelle du plaisir — Veut se lancer à la mer : — Y a-t-il quelqu’un qui veuille s’embarquer? — Aujourd’hui la barque du contentement, — Vent en poupe et avec joie, — Là où il n'y a jamais dégoût, — Ni repentir, ni tourment, — Voyant qu’il règne un heureux vent, — Veut se lancer à la mer : — Y a-t-il quelqu'un qui veuille s’embarquer ? ( El Peregrino en su palria, Sevilla, ICOi, in-4*’, fol. 36, b.)
milieu des cris des spectateurs enthousiasmés, qu'une pareille représentation avait, on peut le supposer, bien édifiés (1).
Un troisième de ces drames étranges a pour base la parabole de l’Enfant prodigue. Il fut représenté, dit-on, à Perpignan, alors forteresse espagnole, par unccompagnie de soldats. L’un des acteurs y est mentionné par son nom dans un prologue long et érudit jusqu'à l’absurde. Au nombre des interlocuteurs figurent l'Envie, la Jeunesse, le Repentir, le bon Conseil. Entre autres morceaux extraordinaires, il contient une harmonieuse paraphrase du ûeattis Me d’Horace que débite le respectable propriétaire des pourceaux confiés à la garde du malheureux fils prodigue.
La quatrième Moralité insérée dans la Nouvelle, El Peregrino , est intitulée : La » bodns del Alma con el Amor dirino. Elle fut représentée, suppose-t-on, sur une des places publiques de Valence, à l'occasioh du mariage de Philippe III avec Marguerite d'Autriche, mariage qui se célébra dans cette cité. Dans cette circonstance Lope lui-même, nous racontet-on, s’ofire sous le rôle d’un boulTon (2). Et c’est pour cette solennité qu’il appropria soigneusement son drame, écrit, à ce qu’il paraît, bien avant (3). Le Monde, le Péché, la Cité de Jérusalem, la Foi revêtue du costume de capitaine général espagnol, jouent leur rôle dans la pièce. Dans la première scène, l’Envie apparatt comme sortant des régions infernales, vomissant des flammes par la bouche : à la dernière, l’Amour est représenté étendu sur une croix, et épousant une belle demoiselle qui figure l'Ame de l'homme. Il y a dans ce drame des parties vraiment choquantes, particulièrement les passages où Marguerite d'Autriche, avec les attributs célestes, est représentée arrivant sur la galère de la Foi, et le passage où l'entrée de Philippe III dans Valence est littéralement décrite telle qu’elle a eu lieu, mais en substituant le Sauveur à la place du Roi ; les prophètes, les martyrs, les autres hiérarchies célestes à la place des nobles espagnols et du clergé qui apparut réellement dans cette circonstance (4).
(1) Livre TV. Les compliments adressés i l’acteur prouvent que la pièce fut représentée. On peut encore le déduire de tout le prologue. { Obras , tom. V, p. 347.)
(S) Minana, dans la continuation de Mariana (Liv. X. chap. xv, édit, de Madrid 1804, fol., pag. 589), dit, en parlant du mariage de Philippe 111, & Valence : > En- « tre autres divertissements nombreux, il y eut de grandes fêtes, de grandes raas- « carades où Lope de Yega joua le rôle de gracioso.
(3) Liv. IL
(4) Lope se vante d’avoir inventé cette transformation comme d'un grand mérite. « C’est ainsi littéralement que S. M. le Roi, D. Philippe 111, entra dans Valence. » (Otrns, tom. V, pag. 187.)
Tels sont, probablement, les premiers et peu solides essais par lesquels Lope commença sa carrière sur le théâtre public, durant son exil à Valence et immédiatement après. Leur structure est certainement assez grossière, leur sentiment est parfois peu délicat; ils ne valent cependant pas moins, sous l'un et l'autre aspect, que les mystères et les farces allégoriques analogues, représentés précisément à la même époque, en France et en Angleterre, et ils leur sont bien supérieurs par le ton général et le style. Ce que nous ne savons pas, c'est si Lope continua longtemps à en écrire, ni combien il en a composé. Il n'y en eut qu'un petit nombre d'insérés dans lacollection de ses drames, commencée seulement en 1604, bien qu’un esprit allégorique soit accidentellement visible dans plusieurs de ses comédies qui, sous d'autres aspects, sont tout à fait dans le style du théâtre profane. Mais que Lope ait primitivement écrit des drames religieux, qu'il en ait écrit même un grand nombre, c'est un fait incontestable.
S’il trouva peu d’obstacles dans Madrid, il n'y trouva aussi que peu de secours; à l'exception de deux mauvais théâtres, ou plutôt deux bassescours, autorisées pour la représentation des comédies, et d'un goût dramatique formé ou se formant sur le caractère du peuple. Ces conditions suffisaient pour un esprit comme celui de Lope. Son succès fut immédiat et complet; sa popularité mirobolante. Cervanlès. nous l'avons vu, le déclare un monstre de la nature, momlruo rie naturaleza. ; et tout en recherchant lui-même la renommée et le profit d’auteur dramatique, il reconnaît généreusement son grand rival pour le seul monarque du théâtre (1).
Il s'écoula cependant plusieurs années avant que Lope publiât même un seul volume des comédies qui avaient ainsi fait le charme du public de Madrid, et établi la forme définitive du drame national. Ce fait est dû, sans aucun doute, en partie à l’habitude, qui semble avoir prévalu.
jl) Voyez ce qui a été dit précédemment et les Comedias , Madrid, 1615, in-4% Prologue. L’expression monstruo de la naturaleza , dans ce passage, implique, suppose-t-on, une satire de Cervantès contre Lope, mais c’est une erreur. C’est une phrase fréquemment employée, prise parfois en mauvaise part, comme lorsque D. Quichotte (Part. I, chap. xlvi) dit à Sancho : « Vete de mi prcsencia, monstruo < de la naturaleza *; elle est généralement adressée comme un compliment. Voyez, en effet, la Hermosa Ester de Lope; vers la fin du premier acte, Assuérus admire la beauté d’Esther et il s’écrie : « Tanta bellcza! — Monstruo sera de la naturaleza. » Cervantès employa ces mots pour reprocher à Lope, ce n’est pas douteux, sa prodigieuse fécondité.
en Espagne, dés la première apparition du théâtre, de considérer ce genre de littérature comme peu propre à la publication; en partie, à la circonstance que, lorsque des comédies étaient produites sur la scène, l'auteur perdait ordinairement ses droits sur elles, sinon entièrement, du moins pour ne pouvoir les publier sans le consentement des acteurs. Toutefois, quelle qu’en ait été la cause, il rst certain qu’une infinité des comédies de Lope ont été représentées avant qu’il en publi&t une seule, et qu’aujourd’bui même la presse ne nous a pas conservé le quart de toutes celles qu’il a composées (1).
Leur nombre peut encore avoir été un obstacle à leur publication. En effet les détails les plus modérés et les plus certains sur ce point prennent presque un air de fable, tant ils semblent extravagants. En 1603. Lope nous donne, les titres de trois cent quarante-une pièces qu’il avait déjà composées (2); en 160!) leur nombre s’était, dit-il, élevé à quatre cent quatre-vingt-trois (3) ; en 1618, il était, nous dit-il encore, de huit cents (4); en 1619, il le porte de nouveau à neuf cents, en
(1) Lope dut écrire pour le théâtre, à partir de 1586 ou 1587, et il devint un auteur populaire en 1590. Toutefois, nous ne savons pas qu’aucune de ses comédies se soit imprimée de son consentement avant le volume qui parut à Valence, en 1604. Dans la préface de son Peregrino en su Patria, dont le permis d’imprimer est de 1603, il nous donne une liste de trois cent quarante-une comédies qu’il reconnaît et réclame pour siennes. "En 1618, il avoue ( Congédias , tom. XI. Barcelona, 1618, Prologo), qu’il en a coitiposé huit cents, mais qu’iln’a fait imprimer que cent trente-quatre drames et quelques intermèdes. Finalement, des huit cents pièces que Montalvan et d’autres lui attribuent, après sa mort, en 1635 ( Obras sucltas , tom. XX, pp. 49), on n’en trouve guère plus de trois cent vingt ou trois cent trente, dans les volumes de la collection générale. En comptant les autos et les autres compositions de ce genre qui éleveraient le nombre des pièces de Lope à deux mille au moins, selon Montalvan, lord Holland n’a trouvé que cinq ou six cents drames de Lope. (Vie de Lope , Londres, 1817, in-8°, vol. II, pp. 158-180.)
(2) Cette liste si curieuse, et la préface où elle est insérée, méritent d’étre lues avec le plus grand soin. Elles contiennent en effet des indications précieuses pour l'histoire des progrès du génie de Lope. La liste est pour la vie dramatique de cet écrivain ce qu’est le Catalogue de Meres pour Shakspeare. Elle se trouve dans les Obras sucltas , tom. V.
(3) Dans son Arte nuevo de hacer comediasy avec une comédie que je viens de finir cotte semaine, j'ai déjà écrit quatre cent quatre-vingt-trois pièces. Lope fit imprimer son Arte , pour la première fois, en 1609 : il pouvait bien l’avoir écrit trois ou quatre ans plus tôt, et ajouter ces dernières lignes au moment de l’envoyer â l’impression. [Obras sucltas, tom. IV, pag. 417.)
(4; Dans la Préface de ses Comédies (tom. XI, Barcelone, 1618), se trouve une spirituelle adresse aux lecteurs.
HISTOIRE DE I.A LITTÉRATEUR ESPAGNOLE nombre rond (1), et en 1624, à mille soixante-dix (2). Après sa mort, en 1635, Perezde Montalvan,son ami intime et son exécuteur testamentaire, qui avait déclaré, trois ans auparavant, que le nombre des drames de Lope était de cinq cents, sans y comprendre les pièces moins importantes, élève à huit cents le nombre des comédies et il quatre cents celui de ses autos (3). Ces nombres ont été répétés de confiance par Nicolas Antonio, dans sa notice sur Lnpe (4), et par l'Italien Franchi qui avait beaucoup connu Lope, à Madrid, et qui avait écrit un des nombreux éloges composés sur notre poète après sa mort (5). La prodigieuse facilité qu'impliquent ces nombres est en outre confirmée par le témoignage qu'en porte l'auteur lui-même, dans le prologue d'une de ses comédies, où il affirme qu'elle a été écrite et jouée en cinq jours (6) ; et par les anecdotes de Montalvan. rapportant qu'il avait composé cinq longs drames, à Tolède, en quinze jours, et un acte d'un autre, en quelques heures, dans la matinée, sans paraître avoir fait le moindre elïort dans l'un et l'autre cas (7).
De cette quantité énorme, il n'a guère été publié plus de cinq cents
(1) Comedias, tom. XIV, Madrid, 4020. Dédicace à son (ils de l’.tmanlc Vrrdadero.
(2) Comedias, tom. XX, Madrid, 1629. Préface où il dit « Les Ames candides « espéreront qu’ayant assez vécu pour composer dix-sept cents comédies, j’aurai < aussi une vie assez longue pour les imprimer. » La licence et le privilège de ce volume datent de 1624-25.
(3) Dans Vlndice de loi Ingenios de Madrid, que Montalvan mit en appendice à son Para todos et qu'il imprima en 1632, il dit que Lope avait déjà imprimé vingt volumes de ses comédies, et que les pièces représentées, sans compter les aulos, s'élevaient A quinze cents. Lope en dit autant dans son Egloga à Claudio, imprimée en 1632, quoique composée bien avant, puisqu’il y parle de la Dorotea, publiée dans la même année, comme s’il annonçait qn’elle allait parait'' • uientôt. tVoyez aussi Fama postuma, Obras sucllas, tom. XX, pag. 19.
|4) Art. Lupus Félix de Vega.
(5) Obras sueltas, tom. XXI, pp. 3, 19.
(6) (Étudiées ou écrites toutes en cinq jours. » (Comedias, tom. XXI, Madrid, 1635, fol. 71, v.)
(7) Obras sueltas, tom. XX, pp. 51-52. On peut comprendi e avec quelle ardeur les acteurs recherchaient, et avec quelle facilité le public do Ma Irid recevait les pièces de Lope, par le fait qu’il mentionne lui-méme dans son l'glogue à Claudia», A savoir que plus de cent se représentèrent vingt-quatre heures seulement après leur composition :
Y mas île ciento en horas veinte y cuatro
v l’asaron de las musas al teau-o,
( Obras niellas, tom. IX. pag. 368. "i
HISTOIHK DE 1.A LITIËiUiLKE ESPAGNOLE 19
drames, ù ce qu'il semble, dans différentes époques; In plus grande partie, dans les vingt-cinq, ou pour mieux dire, dans les vingt-huit volumes imprimés, en divers endroits, entre 1604 et 1647, et dont il est presque impossible de réunir maintenant une collection complète. Dans ces volumes, et quant à ce qui concerne certaines règles de l’art dramatique, il est évident que Lope prit le théâtre dans l'état où il le trouva ; qu'au lieu de chercher à l’adapter à une théorie préconçue ou à quelques modèles déjà existants, soit anciens, soit modernes, il n'eut pour unique objet que de satisfaire le public et les spectateurs de son temps (1). Cetobjcl, il l'avoue si distinctement, dans son Arle nuero de hacer comedias (2) et dans sa préface du vingtième volume de son théâtre, qu'il n'y a pas le moindre doute que ce ne soit là la pensée dominante qui l'a fait travailler pour le théâtre. Pour un but pareil. Lope parut certainement dans un moment favorable; et, doué d'un génie non moins heureux, il devint capable de fonder le théâtre national espagnol, théâtre qui depuis ce temps est substantiellement resté sur les bases où il l’avait élevé, où il l'avait laissé.
Ce système, si nous devons appeler système ce qui nous parait plutôt un instinct, suppose presque nécessairement que Lope flattait le goût de son auditoire par une grande variété de formes dramatiques. Voilà pourquoi nous trouvons, dans ses comédies, une si grande diversité d'esprit, de ton, de structure : diversité qui avait évidemment pour but de satisfaire aux désirs inconstants du goût populaire, et qui, nous le savons, obtenait un plein succès. Lope a-t-il pris la peine de considérer en quelles différentes classes ses drames pouvaient être divisés, c'est ce qui ne parait pas certain. Assurément il n'est fait aucun essai d'arrangement technique dans la collection imprimée, excepté que, dans le premier et le troisième volume, quelques entremeses ou farces, généralement en prose, sont placés à la lin de chacun d'eux comme une sorte d'appendice. Tout le reste des pièces qu'ils contiennent sont en vers et sont intitulées comedias , mot qu'il ne faut pas traduire par
(t) Dès 1603. Lope affirmait celte doctrine dans la préface de son Peregrino en eu palria. On la retrouve fréquemment dans différentes parties de scs ouvrages ; dans le prologue de sa comédie : Castigo ein veinjanza II lu laisse comme un legs, dans son Egloga à Claudio, imprimée après sa mort. Son Arle nuevo de hacrr romedias, en 1600, est formellement explicite sur ce sujet, et il exprime sans aucun doute la ferme proposition de l'auteur, proposition dont il ne s’est jamais départi, ce semble, dans toute sa carrière dramatique.
(2) Arl nouveau d'écrire le» comédies. ,
com/dies, mais par drames, puisque aucune autre dénomination n’a assez d’étendue et de compréhension pour exprimer leur infinie variété, et qu’elles sont toutes divisées en trois jomadas ou actes.
Quant au reste, il semble que leur diversilé ne va pas finir. Si l'on considère les sujets, ils roulent de la tragédie la plus sublime jusqu'à la farce la plus libre; des mystères les plus solennels de la religion jusqu’aux folies les plus burlesques de la vie commune : si nous regardons leur style, il embrasse chaque changement, chaque mesure connue de la langue poétique du pays. Dans toute cette infinie multitude des drames de Lope, fait digne de remarque, un genre se mêle insensiblement à l’autre, le sacré au profane, le tragique au comique, l’action héroïque à l’acte de la vie vulgaire. de telle sorte qu’aucun d’eux ne semble avoir, parfois, de forme déterminée, ni des attributs distincts.
C’est toutefois un fait moins réel qu'il ne le parait tout d'afiord. Lope, sans doute, ne connut pas toujours ou s’inquiéta peu de savoir dans quelle forme particulière était jeté le sujet de son drame : il n’en est pas moins vrai que certaines formes et certains attributs ont été inventés par son propre génie, ou lui ont été indiqués par les succès de ses prédécesseurs, par les exigences de son époque, exigences auxquelles chacun de ses drames répond plus ou moins. Quelques-unes de ses comédies touchent en effet de si près aux limites séparant les différentes classes qu’il est difficile de les assigner strictement à l’une ou à l’autre. Mais dans toutes, même dans les plus extravagantes et les plus irrégulières, on voit apparents les éléments distinctifs de l’une des classes, pendant quelles manifestent toutes, par l'esprit naturel qui les anime particulièrement, la source d’où elles émanent, la direction qu’elles sont destinées à suivre.
La première classe de comédies que Lope semble avoir inventées, la classe où son génie semble le plus s’être complu et qui reste encore un genre plus populaire en Espagne que partout ailleurs, consiste dans celles qu’on appelle comeilias de capa y espada , comédies de cape et d’épée. Elles tirent leur nom de la circonstance que leurs principaux personnages appartenaient à la partie distinguée de la société, accoutumée, au temps de Lope, à porter le pittoresque costume national de la cape et de l'épée, genre excluant, d’un côté, les drames où apparaissent des personnes royales, et d’un autre, tout ce qui appartenait à la vie commune et aux humbles classes de la société. Leur ressort important, leur principal mobile était la galanterie, une galanterie telle qu'elle existait au temps de leur auteur. Le sujet est presque toujours embrouillé et compliqué, et presque toujours accompagné d'une contre-intrigue et d'une
parodie des caractères et des principaux rôles, reproduits par les caractères des serviteurs et des autres personnages subalternes.
Leurs litres visent à l'attrait et sont fréquemment tirés des vieux proverbes rimés, toujours populaires, et paraissant parfois avoir inspiré le sujet du drame lui-méme. Leur étendue uniforme a la longueur des pièces régulières du théâtre, lixée maintenant à trois jornadas ou actes, chacun desquels devant avoir son action, d'après Lope, renfermée dans les limites d’une journée, quoiqu’il ait été lui-méme rarement assez scrupuleux pour suivre sa propre recommandation. Ces compositions ne sont pas à proprement parler des comédies, rien en elTet n’y est. plus fréquent que duels, meurtres, assassinats. Ce ne sont pas non plus des tragédies : outre leur dénoûment heureux, elles sont généralement composées de dialogues pleins de sensibilité et d'enjouement, et leur action est conduite principalement par des amants romanesques ou par des personnages d'un caractère inférieur dont l'esprit se mêle à la bouffonnerie. Tous ces traits, il faut bien le comprendre, étaient entièrement neufs sur la scène espagnole ; et si quelques éléments ont été fournis par portions individuelles, depuis Torres Naharro, leur combinaison du moins, ainsi que les manières, le ton et les costumes, est entièrement nouvelle.
Lope écrivit un grand nombre de comédies de ce genre : plusieurs centaines au moins. Son génie, riche, libre, et éminemment créateur, s’adaptant admirablement à ce genre de compositions, il donna, dans la ' , plupart d'entre elles, de grandes preuves de tact et de (aient dramatique. Parmi les meilleures on cite La hermosa fea (I), Dineros son calidad (2), Las bizarrias de Belisa (3) qui a accidentellement le mérite de rentrer strictement dans les règles classiques : La esclava de su galan (4) où il a sondé la profondeur de la tendresse d'une femme ; et El perro del hortelano, où il a presque également bien sondé la profondeur de la
(1) La Belle laide , ComediaSj tom. XXIV, Saragosse, 1641 , in-4*, fol. 22. etc.
(2) L'Argent est une qualité. Nous n'avons vu cette comédie que parmi les pièces détachées de Lope. Elle doit cependant lui appartenir, puisqu'elle est insérée dans le tom. XXIV, imprimé à Saragosse,1 2 3 en 1032, qui contient des comédies différentes de celles qui constituent un autre tome XXIV, publié dans la même ville, en 1632. 11 existe en outre un troisième tome XXIV, imprimé à Madrid, en 1038. 11 suffit, toutefois, de lire la pièce, pour être convaincu qu'elle est de lui.
(3) Comedias, tom. IX, Barcelone, 1018, fol. 277, souvent réimprimée sous le titre de la Meltndrosa.
f4) Comedias. tom. XXV, Çaragoça, 1647, fol. 1, etc.
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vanité égoïste (1). Mais il y a encore peut-être d'autres pièces qui, mieux même que celles dont nous venons de parler, peuvent montrer le caractère particulier de ce genre de drames de Lope et son principal mérite par rapport à elles. Nous allons donc revenir par conséquent sur deux ou trois.
« El acero de Madrid 9 une de ces pièces, est aussi une des premières que Lope composa pour la scène (2). Elle tire son nom des préparations de l’acier pour les besoins de la médecine, préparations d'un usage fort à la mode, au temps de Lope. Le sujet roule sur la conduite d'une jeune fille étourdie qui trompe son père, et spécialement une vieille tante hypocrite, en se prétendant malade et recevant des médicaments où entre l’acier d'un feint docteur. Ce docteur est en effet l’ami de son amoureux; il lui prescrit les promenades et d’autres règles d'un genre de vie assez libre pour lui fournir les occasions favorables de recevoir les hommages de son adorateur.
Nous trouvons, sans aucun doute, dans cette comédie, quelques-uns des éléments du « Médecin malgré lui » : quoique le plein succès du talent original de Molière soit incontestable, les morceaux les plus heureux de sa comédie ne peuvent qu'entrer en juste compétition avec certains passages de la pièce de Lope. Le caractère de l'héroïne, par exemple, est traité avec plus d'animation dans le drame espagnol que dans la comédie française. Celui de la tante dévote, qui joue en qualité de sa duègne, et dont l’hypocrisie ressort encore plus lorsqu'elle devient elle-même amoureuse, est un de ceux que Molière aurait pu envier, quoiqu'il soit trop exclusivement espagnul pour être toléré au milieu des conventions de cour qui venaient l'assujettir et le restreindre.
Tout le drame est plein de vie et de gaieté; il v règne une réalité et une vérité fort rares au théâtre. Son début est h la fois une preuve de ce fait, en même temps qu'un spécimen caractéristique du moyen employé par l’auteur pour saisir son auditoire par un mouvement décisif, au fort de la scène et au milieu des personnages qu’il voulait représenter. Lisardo, le héros, et Riselo, son ami, apparaissent, en observation, à la porte d'une
(1) Comediat, tom. XI, Barcelone, 1618, fol. 1, etc. La préface de ce volume est curieuse. Lope s'y plaint amèrement des libraires. Il dit que la publication clandestine de ses comédies faisait beaucoup de tort au genre dramatique luiméme. Il donne à entendre qu'il n’y avait rien d'extraordinaire de voir une de ses comédies représentée soixante-dix fois.
(2) El acero de Madrid , écrit dès 1603, a été souvent imprimé séparément ; il se trouve aussi dans la collection, tom. XI, Barcelone, 1618, fol. 27, etc.
église des plus fréquentées de Madrid, à la lin du service divin, pour voir la dame dont Lisardo est épris. Ils se morfondaient à attendre, pendant que la foule s'écoulait, lorsque Kiselo déclare é la lin qu’il ne veut pas demeurer plus longtemps pour le caprice de son ami. A cet instant apparaît Bélisa, la dame en question, surveillée par sa tante Théodora. portant un habit de béate avec la plus grande affectation, et lui faisant la leçon en ces termes :
i tou. Lleva cordura y modestia :
Cordura en andar despacio,
Modestia en que sola veas La misma tierra que pisas.
bel. Yo hago lo que me enseiias.
teod. ;Cùmo miraste aquel hombre?
BEL. No me dijiste que viera Sota la tierra1? Pues dime Aquel hombre no es de tierra?
teod. Yo la que pisas te digo.
BEL. La que piso va cubierta
De la saya y los chapines.
teod. j Qué palabras de doncella !
j Por et siglo de tu madré Que yo te quite esas tretas!
i Otra vez le miras ?
BEL. j,Yo?
teod. 6 Luego no le bicistes sérias ?
bel. Fui à caer, como me turbas Con demandas y respuestas,
Y miré quien me tuviese.
bis. I Cayo ! Llegad à tcnerla !
lis. Perdone, vuesa merced,
Elguante.(l) ,
|1)teod. Ayez delà sagesse et de la modestie; — De la sagesse pour marcher tranquillement, — De la modestie, pour ne voir seulement — Que la terre que foulent vos pieds. — bel. Je fais ce que vous m'enseignez. — teod. Comment vous avez regardé cet homme ? — BEL. Ne m'avez-vous pas dit de ne regarder — Que la terre? Eh bien! dites-moi, — Cet homme n’est-il pas de terre? — teod. Je t'ai dit celle que lu foules. — bel. Celle que je foule est couverte — par la jupe et les claques. — teod. Quelles paroles de jeune Allé ! — Par les inànes de ta .mère, — Je t’enleverai bien toutes ces ruses! — Tu le regardes une autre fois? BEL. Moi? — teod. Donc tu ne lui as pas fait des signes? — bel. J’allais tomber; comme vous me troublez — Par vos demandes et vos réponses, — J'ai regardé qui me retenait. — bis. Je comprends! venez la retenir. — LIS. Que Votre Grèce me pardonne ! — Votre gant.
TEOD.
^Hay cosa como esta
BEL
Bésoos las roanos, senor; Que si no es por vos, cayera.