CHAPITRE XVI
Continuation de Lope de Vega. — Ses drames héroïques et leurs traits caractéristiques. — Pièces en grand nombre sur des sujets de l'histoire espagnole, et d’autres sur des événements contemporains.
Les drames de Lope de Vega appartenant à la classe qui suit immédiatement ont reçu le nom de Comedias heroicas ou Comedias historiales. La principale différence qui existe, entre ces pièces et les dernières qne nous venons d'examiner, c'est qu’elles mettent en scène des personnages d'un haut rang dans la société, des rois et des princes : qu’elles ont généralement un fondement historique, ou qu’elles emploient, au moins, des noms historiques, comme si elles prétendaient l’avoir; que leur ton prédominant est un ton grave, imposant et même tragique. Elles ont. cependant, en général, les mêmes intrigues, les mêmes imbroglios, les mêmes épisodes, le même jeu de jalousie et de point d'honneur sensible à l'excès, les mêmes caricatures ridicules et comiques pour adoucir les parties graves et sérieuses ; enfin, toutes les mêmes ressources qui se trouvent dans les drames de cape et d'épée. Philippe 11 désapprouva ce genre de pièces, dans la pensée qu’elles tendaient à diminuer la dignité royale, circonstance qui nous dépeint bien l'état des mœurs de ce temps et l’influence attribuée au théâtre (1).
Lope composa un grand nombre de pièces dans la forme du drame héroïque qu'il avait substantiellement inventée: autant peut-être qu'il en avait écrit dans tout autre genre. Tout événement historique semble, en effet, lui avoir fourni un sujet, depuis les annales primitives du inonde jusqu’aux événements de son temps : mais ses matériaux favoris sont empruntés aux souvenirs de la Grèce et de Rome, et surtout aux chroniques et aux romances de l'Espagne.
Nous pouvons prendre pour preuve de la manière dont il profitait de l'histoire ancienne sa Roma abrasada, Rome incendier, quoiqu'elle soit
(1) Lope de Vega, Ultras sueltas, tom. IV, pag. 410.
certainement un des spécimens les moins favorables du genre auquel elle appartient (I). Les faits sur lesquels cette pièce se base sont puisés aux sources les plus communes ouvertes à son auteur, et tirés principalement de la Cronica général. Mais ils n’y sont pas disposés sur un plan bien construit, ni même ingénieux (2). Ils ne constituent que la relation de tout ce qui s’est passé dans les vingt années écoulées entre la mort de Messaline, sous le règne de Claude, et la mort de Néron qui est non-seulement le héros, mais le gracioso , ou le bouffon de la pièce.
Le premier acte qui dure jusqu'à l'assassinat de Claude par Néron et Agrippine, contient la vieille plaisanterie de l’empereur demandant pourquoi sa femme ne vient pas dîner, après l’avoir lui-mémc mise à mort. Pour produire également un effet sur le peuple, il ajoute de fréquents éloges de l'Espagne, de Lucain, de Sénèque, qu’il réclame l’un et l'autre comme espagnols, et il fait du dernier un astrologue autant qu’un moraliste. Le second acte montre Néron commençant son règne avec la plus grande bienveillance, d'après Suétone et la vieille chronique générale, se faisant un crime de savoir écrire, parce que, dans le cas contraire, il n'aurait pas été requis de signer un ordre pour une juste exécution judiciaire. L’immédiate transformation violente dans la conduite de Néron n’est expliquée, ni motivée d'aucune manière. Elle est tout simplement exposée aux spectateurs comme un fait, et dès ce moment commence le cours impétueux de ses crimes.
Uue scène curieuse, purement espagnole, est une de celles oü s’annonce premièrement ce changement de caractère. Néron devient amoureux d'Éta, mais nullement à la mode romaine. Il la visite, la nuit, à sa fenêtre, lui chante un sonnet, est interrompu par quatre hommes déguisés, tue l'un deux, échappe avec difficulté aux poursuites des officiers de la justice. Tout se passe comme s’il était un parfait chevalier errant du temps de Philippe III (3). Vient ensuite, son amour plus historique pour Poppée, la choquante entrevue entre Néron et sa mère, dont le résultat
(1) Comedias. tom. XX, Madrid, 1629, fol. 177, etc. Elle est intitulée : Tragedia famosa.
(2) La narration de Suétone (Liv. V et VI), la Chronique générale (Part. I, chap. ex et exi) méritent d'étre comparées avec les passages correspondants de la Roma abrasada. Dans un passage, de l'acte m, Lope insère une romance dont les premiers vers se trouvent dans l’acte premier de la Cclestine.
(3) Cette scène appartient au second acte et fait partie de la comédie où Néron joue le râle du gracioso.
fut l’ordre qu’il donna de la faire mourir immédiatement. L’exécution de cet ordre et l'horrible exposition du cadavre terminent l’acte qui, tout grossier qu’il est, ne diminue pas les atrocités révoltantes de la vieille chronique dont il est principalement tiré.
Le troisième acte est disposé de manière à flatter en partie la vanité nationale et à se concilier en partie l'influence de l’Église pour laquelle Lope, comme ses contemporains, professait toujours un profond respect. Aussi introduit-il maintenant quelques chrétiens pieux, et nous avons une profession de foi édifiante, embrassant l'histoire généraledu monde, depuis la création jusqu'au crucifiement, et un récit de tout ce que les historiens espagnols regardent comme la première des douze persécutions. Viennent ensuite la mort de Sénèque, celle de Lucain, l'incendie de Rome, incendie qui, constituant la partie la plus essentielle du spectacle et sur lequel on comptait pour produire un grand effet sur la scène, est réserve pour la fin, en dehors de l’ordre propre de l'histoire et après la construction du somptueux palais de Néron, de Yaurea donne qui fut réellement construite sur l'emplacement laissé désert par le feu. Les spectateurs sont égayés, pendant ce temps, par une scène qui se passe en Espagne, où se trame une conspiration pour renverser la puissance de l'Empereur. Le drame finit par la mort de Poppée, racontée d’une manière moins crue que dans la narration de la chronique; par la mort de Néron et la proclamation de Galba comme son successeur; événements entassés dans un espace disproportionné et trop étroit pour des incidents si importants.
Lope n'a cependant pas souvent écrit d'une manière si mauvaise, ni si grossière. Dans les sujets modernes, et spécialement dans les sujets nationaux, il est presque toujours plus heureux, parfois il est même puissant et imposant. Dans ce genre et comme un spécimen caractéristique de son succès, bien qu'il ne lui soit pas remarquablement favorable, on peut citer : El Principe perferto (I), drame où Lope cherche à donner une idée d'un prince parfait, sous le caractère de don Juan de Portugal, fils d’Alphonse V, et contemporain de Ferdinand et d'Isabelle la Catholique (2). Son magnifique portrait rais dans la bouche de son ami et de son confident, au commencement du second acte, nous est donné avec une telle minutie de détails, qu'il ne nous laisse aucun doute sur les qualités qui constituèrent la valeur des princes, à l’époque des Philippe,
(t) Le Prince parfait.
(2) Comedias, tom. XI, Barcelone, 161 8. fol. 121, etc.
si elles ne sont pas les qualités qui la constitueraient maintenanl.
Dans un autre endroit de la pièce, D. Juan est représenté après s'étre battu bravementà la désastreuse bataille dcToro.et avoir volontairement restauré le trône de son père qui, après son abdication en sa faveur, vient de nouveau réclamer le pouvoir suprême. Courage personnel et stricte justice, telles sont les qualités sur lesquelles on s’appuie pour le montrer comme un prince parfait. Il donne des preuves du premier en tuant un homme pour sa propre défense, et en entrant dans un combat de taureaux dans des circonstances les plus périlleuses; de la seconde, c'est-à-dire, de son amour pour la justice, on en produit plusieurs exemples sur la scène. On cite entre autres la protection qu'il accorda à Colomb, après le retour d'Amérique de ce grand navigateur, tout en n’ignorant pas combien ses découvertesavaient fait rejaillir d’honneursur une nation rivale, ni combien son erreur avait été grande, en n'en obtenant pas le bénéfice pour le Portugal. Mais le plus remarquable de ces exemples de justice se rapporte à l'histoire privée et personnelle du prince, et forme le sujet principal du drame qui est le suivant :
Don Juan de Sosa, favori du Rui, est envoyé deux fois en Espagne, avec des missions importantes : pendant sa résidence, il vit dans la famille d'un gentilhomme, uni à lui par les liens du sang, dont il rend éprise de lui sa tille, Léonora, qui lui donne son affection.
Mais chaque fois que don Juan retourne en Portugal, il oublie la foi qu’il a jurée et laisse Léonora languir dans l'affliction. Elle vient enfin avec son père à Lisbonne, dans la suite de la princesse espagnole, Isabelle, qui arrive pour épouser le lils du Roi. Là encore le mauvais chevalier refuse de reconnaître ses obligations. Poussée par son désespoir. Léonora se présente au Roi et lui explique sa situation dans la conversation suivante, spécimen avantageux de cette narration facile et harmonieuse qui constitue à un si haut degré 1e charme principal du drame de Lope. Léonora entre et s’écrie :
i.eonora. j Principe, qu’en paz y en guerra Te llama perfeto et mundo,
Oye una mujer !
rey. Comienza.
LEON. Del gobernador Fadrique De Lara soy hija. (t)
(1) léonora. Prince, que dans la paix et dans la guerre — Le monde appelle parlait, — Éclatez une femme! le roi. .Commence. — léonora. Du gouverneur Fadrique — De Lara, je suis la tille.
HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE #i5
rev. Espéra .
Perdons al no conocerte La cortesia, que esdeuda Digna à tu padre y à ti.