‹ Histoire de la littérature espagnole de G. TicknorChapitre 32 sur 65 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Continuation de Lope de Vega. — Drames fondés sur la vie commune. — El Sabio en su cota. — La doncella Teodora. — Los cautivos en Argel. — Influence de l'Église sur le drame. — Comédies de Lope tirées de l’Écriture. — El Nacimiento de Christo. — La Créacion del mundo. — Comédies de Lope sur les vies des saints. — San Isidro de Madrid. — Autos sacramentels de Lope pour les solennités de la Fête-Dieu. — Leurs prologues. — Leurs intermèdes. — Les autos eux-mêmes.

Le drame historique de Lope de Vega ne fut qu’une déviation du genre plus véritablement national, connu sous le type de comédie de cape et d'épée; déviation produite par des noms historiques, donnés aux principaux personnages, au lieu des noms qui appartiennent à la vie élégante et chevaleresque. Cette altération ne fut pas cependant la seule qu’il apporta (1). Il alla parfois aussi loin que possible dans l'autre sens, et il créa une variété ou subdivision du théâtre, basée sur la rte commune, subdivision dont les principaux personnages, comme ceux de La Esclava de su galan et de La Moza de cantaro appartiennent aux dernières classes de la société (2). Dans ce genre, Lope ne nous a laissé que quelques drames, mais ils sont tous intéressants.

Le meilleur spécimen est peut-être la pièce qui a pour titre : El Sabio en su casa, dont le héros, si on peut l’appeler ainsi, est Mendo, le (ils

(1) Nous rencontrons parfois les expressions comedias de ruido ( comédies de hmil) ; mais ce n’est pas un genre de comédies séparé des autres par des règles différentes de composition. Ces mots se rapportent aux machines employées dans leur représentation. De sorte que les comédies de cape et d’épée et, en particulier, les comédies de saints, qui exigeaient souvent un grand apparat, n'étaient d’Ordinaire que des comedias de ruido. De même les comedias de apariencias étaient celles qui demandaient une grande mise en scène et beaucoup de changements de décors.

(2) La Moza de cantaro (la Fille à la cruche ) et laEsclava de su galan ( l'Esclave de son amant), ont continué de jouir de leur faveur jusqu’i nos jours. I>a première s’est imprimée, à Londres, il n’y a pas longtemps, et la dernière, à Paris, dans la collection d’Ochoa 11838, in-8"), et, à Bielcfeld, dans cellede Schiiti |1840, in-8"i

d'un pauvre charbonnier (1). Mcndo a épousé l'unique fille d'un respectable fermier; il vit dans une condition d'evislencc aisée, avec la voie ouverte devant lui pour une situation plus élevée, ou du moins pour une vie plus gaie. Mais il préféré rester où il est. Il rejette les sollicitations d'un voisin, avocat ou clerc, engagé dans les affaires publiques, qui voudrait pousser l'honnête Mendo à prendre des airs d'hidnhjn et de caballero. Or, spécialement dans ce qui constituait le point principal 4c la vie privée, c'est-à-dire, ses relations avec sa jeune et jolie femme, Mendo manifeste sa prudence et son bon sens, pendant que son ami, plus ambitieux, s’engage dans de sérieux embarras, finit par être obligé de recourir à lui, et lui demande aide et conseils.

La morale de la pièce est parfaitement expliquée par la réponse suivante de Mendo à son ami qui le presse de mener un genre de vie ptus splendide et de rehausser la condition inférieure de son père :

El que naciô para humilde Mal puede ser caballero ;

Mi padre quiere morir, *

Leonardo, como naciô;

Carbonero me engendré :

Labrador qoiero morir;

Y al (in es un grado mas :

Haya quien are y quien cave,

Siempre el vaso al licor sabe (ê).

Le sujet est moins important que dans aucun autre des drames de Lope, mais les esquisses de la vie domestique sont parfois très-animées. Telle est la scène où Mendo décrit comment il a vu la première fois sa future femme, occupée aux soins de la maison; celle où il dépeint le baptême de son premier enfant (3). Les caractères sont, d'un autre

(1) Comediaa, tom. VI, Madrid, 16l5,fol.l01,ctc.Un fait digne de remarquec'est que le caractère de Mendo ressemble  celui de Camacho el Rico de la deuxième partie de Don Quichotte, imprimée la même année 1615. La ressemblance n’est pas toutefois très-forte et je n'hésite pas à dire qu’elle est tout A fait accidentelle.

(2) Celui qui est né pour être humble — Peut mal être un chevalier; — Mon père veutmourir, — Léonard, comme il est né; — Charbonnier, il m’a engendré; — Laboureur je veux mourir; — C’est enfin un degré de plus. — 11 faut qu’il y ait quelqu'un qui laboure, quelqu’un qui bêche ; — Le vase prend toujours le goût de la liqueur | Comedias , tom. VI, Madrid, 1615, fol. 117.)

(3) Il y a dans ces passages un peu de ce style exagéré et faux, alors en faveur sous le nom de estilo culto ou culteraniamn ; Lope s’y livrait parfois pour plaire à la partie la plus élégante de son public, tandis que dans d’autres occasions, il porta contre lui un témoignage formel.

côté, mieux définis, mieux développés qu'ils ne le sont généralement : relui de Mendo, homme positif, pratique et sage, se soutient, du commencement à la fin, avec une consistance et une habileté qui produisent un excellent effet dramatique (1).

Une autre de ces pièces plus domestiques, pour ainsi dire, est intitulée : La doncella Teodor. Elle montre avec quelle grâce et quelle ingénuité Lope savait s'emparer des histoires, ayant cours dans son temps, pour les accommoder à la narration dramatique. Le conte dont il s’est servi porte le même nom que le drame.il est extrêmement simple dans sa structure et fut écrit par un Aragonais, dont on île sait qu'une chose, c'est qu’il s'appelait Alfonso (2). Dans la fiction originale, la doncella Thcodora est une esclave de Tunis, appartenant à un marchand hongrois, vivant dans cette ville et qui a perdu toute sa fortune. D'après ses insinuations, elle est offerte par son maître au roi de Tunis, tellement frappé de sa beauté et de la somme de ses connaissances, qu'il l’achète à un prix qui restaure la condition de son maître. L'objet principal de tout le drame consiste, dans l'exposé de ses connaissances, par des discussions avec des savanLs : mais les sujets roulent, pour la plus grande partie, sur les questions les plus vulgaires, et le mérite de l'histoire est tout à fait insignifiant, moindre même que celui de Fr. Bacon. livre anglais auquel on peut la comparer sous certains rapports (3).

(1) Cette comédie inspira, je crois, à Caldéron, son Alcaldc de Zalamea , où le caractère du campagnard Pedro Crespo est tracé avec une distinction plus qu’ordinaire. C’est la dernière pièce de la collection commune des comédies de Caldéron, et presque tous les caractères sont heureusement touchés.

(2) C’est un des contes les plus curieux, parmi les vieux contes populaires de l'Espagne. Nicolas Antonio {Biblioteca nova, tom. 1, pag. 9) n’indique ni le temps où vivait l’auteur, ni la date de la publication du livre. Denis, dans ses Chronique» de l'Espagne, etc. (Paris, 1839, in-8“, tom. I. pag. 285), n'ajoute pas une plus grande lumière, mais dans une de ses notes, il traite ses idées sur l’histoire naturelle, comme celles du moi/en-dje.Toutefois il ressort d’une évidence intrinsèque, que l’ouvrage se composa après la prise de Grenade. Brunet (Table num. 17.572) en indique une édition de IÜ07. L’exemplaire dont je me suis servi est de I72fi, preuve que le livre était en faveur dans le dix -huitième siècle. J’en possède un autre i l’usage du peuple, imprimé en 1845. Nous y trouvons d’anciennes allusions à la donzella Teodor comme ù un personnage bien connu En effet, dans et Vergonzoso en palacio, de Tirso de Molina, un des personnages parle d’une dame qu'il admire et il S'écrie : « Que Donzella Teodor! » ( Cigarralcs de Talrdo, Madrid, 1024, in-4°, pag. 158).

(3) L’histoire populaire anglaise de Fr. Bacon arrive à peine à la fin du seizième siècle, quoique la plupart de ses matériaux soient tirés des Grsla flomanorum. La

Mais Lope connaissait son public et il eut du succès en adaptant ce vieux conte à son goût. La doncella Théodora, dont il a arrangé le caractère pour le théâtre, est la fille d'un professeur de Tolède, élevée et instruite dans toute la science des cours de son père. Toutefois, elle ne sait pas s'élever au-dessus des influences d’une passion tendre ; elle s'enfuit avec son amant. Elle est capturée par un corsaire sur les eûtes de Barbarie et emmenée en esclavage successivement à Oran, à Constantinople, et finalement en Perse. Là le sultan l'achète, une somme énorme, sur la nouvçlle de ses rares connaissances, connaissances qu’elle déployé, au dernier acte de la comédie, dans des termes semblables à ceux du conte original d’Alfonso, et parfois avec les mêmes mots. L’intrigue amoureuse, avec une multitude d'incidents de jalousie et mille autres aventures, remplit toute la pièce. Le sultan finit par comprendre les relations de toutes les parties étrangement assemblées devant lui: il donne pour dot à Théodora le prix qu’il a payé pour elle, et la marie à son amant qui se trouve être celui avec lequel elle, s'est primitivement enfuie de Tolède. La principale donnée comique, tant dans le drame que dans le conte d’Alfonso, c’est celle d’un savant docteur qui, vaincu par Théodora, dans un concours public d'esprit, est tenu, par les termes du contrat, de se laisser exposer tout nu, et qui se rachète d'une pareille ignominie par une somme considérable, servant encore à augmenter la fortune de la dame, au grand contentement de son mari (I).

La dernière comédie de Lope que nous ferons connaître, parmi celles qui roulent sur des sujets tirés de la vie commune, est, peut-être plus que toute autre de ce genre, un appel direct aux sentiments du peuple. C'est celle qui porte pour titre : Los cautivos de Argel (2). Nous y avons déjà fait allusion comme étant empruntée en partie d'une comédie de Cervantès. Dans la première scène, un Morisquc de Valence abandonne le pays où sa race a si cruellement souffert. Après s’étre établi lui-même, à Alger, au milieu de ses coréligionnaires, il revient, une nuit, en corsaire; la connaissance particulière qu'il a des eûtes d’Espagne, où il est né, le favorise singulièrement pour emmener captifs un grand nombre de chrétiens. La destinée de ces victimes, celle des autres captifs retenus à

comédie de Robert Greene sur le même sujet s’imprima en 1594. L’une et l’autre peuvent être considérées comme un parallèle à faire avec l'histoire et la comédie de la donzella Tendor. Si l’on compare le drame anglais au drame espagnol l'avantage reste à ce dernier

(1) Comedias, tom. IX, Barcelone. 1618, fol. 27, etc.

(2) Comedias, tom. XXV, Çarngoca, 1647, fol. 231, etc.

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Alger, y compris un amant et sa maltresse, forment le sujet du drame. Dans son développement, nous voyons des scènes où des chrétiens espagnols sont publiquement vendus sur le marché aux esclaves; des enfants chrétiens sont enlevés à leurs parents et choyés pour les détourner de leur foi (1); un gentilhomme chrétien souffre pour sa religion la plus cruelle torture du martyre; en un mot, nous avons sous les yeux le spectacle le plus énergique et le plus puissant pour exciter l’intérêt et la sympathie d’un public espagnol, au moment où unemultitude innombrable de familles espagnoles déplorent la captivité de leurs enfants et de leurs amis (2). La pièce finit par le récit d’une comédie que vont jouer des esclaves chrétiens, dans une de leurs vastes prisons, pour célébrer le récent mariage de Philippe III. Cette circonstance et l’allusion aux fêtes magnifiques qui suivirent ce mariage, à Dénia, fêtes auxquelles Lope prit part, comme nous le savons, nous donnent la certitude que Los cantiros de Arnel se composèrent vers 1598. ou peu de temps après (3).

Une histoire amoureuse unit ces matériaux un peu hétérogènes pour en former une espèce de tout complet. La partie que nous lisons avec le plus d'intérêt est le rôle assigné à Cervantès. qui parait sous son nom de famille, de Saavedra, sans déguisement, comme aussi sans aucune marque de respect (4). Si l’on considère que Lope» lui emprunta les meilleurs matériaux pour sa pièce, si l’on songe à l'héroïsme et aux souffrances de Cervantès, à Alger, souffrances qui durent nécessairement se présenter à la pensée de Lope, lorsqu'il composait son drame, nous ne croyons pas commettre une grande injustice, en ajoutant qu’il aurait dû donner à Cervantès un rêle plus digne, faire allusion il sa personne avec plus de tendresse et de respect, ou s'abstenir entièrement de l’introduire dans sa composition.

Les trois formes du drame de Lope que nous avons considérées jus-

(I ) Dans ces passages, Lope doit trop au Trata de .1 rijel, de Cervantès.

(2) Voyei Haedo, flistoria de A rgrl (Madrid, 1012, in-fol.). Il compte le nombre des captifs chrétiens, principalement espagnols, à Alger, et il le fait monter à vingt-cinq mille.

(3) Lope, Obras tu r liai. tom. III, pag. 377 Nous sommes tout disposé à croire que la comédie dont il s'agit, comme représentée dans les prisons d’Alger, est la comédie morale de Lope, l’asamienlo drl alm < con cl iimor divino, insérée dans le second livre du Pereyrinn en su palria,

(4 Les passages où Cervantès parait se trouvent aux fol. 24T)-25t, et particulièrement aux fol. 2Bd-277. Comedias. tom. XXV.

HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE qu'ici, et que nous trouvons si intimement liées l'une à l'autre (1), sont, sans aucun doute, les productions spontanées de son propre génie, modifiées, toutefois, parce qui existait déjà, par le goût et le caprice du public pour lequel elles étaient écrites, mais elles restent encore essentiellement propres. S'il avait été abandonné à lui-mémc et.aux seules influences du théâtre, Lope n’aurait probablement écrit de préférence d'autres drames que ceux qui seraient naturellement rentrés dans une de ces trois divisions. Or, ni lui, ni son public ne pouvaient se permettre de décider entièrement cette question. L’Église, loujours puissante en Espagne, mais jamais aussi influente que dans la dernière partie du règne de Philippe II. moment où Lope commençait précisément à être connu, l'Église s'offensait des drames en si grande faveur alors, et ce n'était pas sans raison. Leurs aventures amoureuses, pleines de licence; leurs duels,et même leurs idées générales sur la vie domestique, sur les caractères personnels, n'avaient rien du ton chrétien, c’est incontestable (2). Il s’éleva donc toutnaturelle-

(1) La fusion des trois genres se voit d’un coup d’œil dans la belle comédie de Lope, El mejor alcalde el Bey ( Comedia », tom. XXI, Madrid, 1635), drame fondé sur un passage de la quatrième partie de la Cronica general (édit, de 1604, f. 327). Le héros et l’héroïne appartiennent à la classe des laboureurs : la personne qui les poursuit est leur seigneur féodal. Dès la fm du second acte, le roi et deux ou trois des principaux personnages de la cour remplissent leurs rôles. A proprement parler, elle mérite d’être mise au rang des comédies héroïques. Les scènes les meilleures et les plus importantes sont celles qui appartiennent à la vie commune, tandis que d’autres également intéressantes se placeraient mieux dans la classe des comédies de cape et d'épée.

(2) Comment doit-on apprécier le théiltre espagnol tel qu’il existait au temps de Philippe IV‘! C’est ce que nous permettront de juger les remarques suivantes sur la manière dont les drames continuaient à s’y représenter .vers la fin du dix-huitième siècle; remarques lues, en 1796, à l’Académie royale d'histoire de Madrid, par D. Gaspar Melchor de Jovellanos, personnage que nous ferons connaître plus tard, lorsque nous parlerons du temps où il vivait.

« Pour ce qui me regarde, dit cet illustre et savant magistrat, je suis persuadé « qu'il n’y a pas de preuve plus décisive de la corruption de notre goût et de la « dépravation de nos idées, que la froide indifférence avec laquelle nous laissons k représenter certains drames où la pudeur, la charité, la bonne foi, la fidélité, le « décorum et toutes les vertus, tous les principes de saine morale, et toutes les « maximes de bonne et noble éducation, sont ouvertement foulés aux pieds. Croit- « on par hasard que l'enfince et sou innocence, la jeunesse et son ardeur, la no-

blesse avec son oisiveté et 3a délicatesse, le vulgaire et son ignorance, puissent < voir sans danger tant d'exemples d’impudence et de grossièreté, de sot point « d’honneur, de violation de la justice et des lois, d'inlidélité à toutes les obligations « publiques et domestiques, mises en action, peintes avec les couleurs les plus

menl une controverse sur leur légitimité, et celle controverse se continua jusqu'en 1598, année où une ordonnance royale défendit entièrement dans Madrid la représentation de comédies profanes, et les théâtres ordinaires se fermèrent pendant deux ans environ (1).

Lope se vit donc obligé de se conformer à ce nouvel état de choses, et il semble s’y être soumis avec son aisance et son habileté ordinaires. 11 avait déjà, nous l'avons vu, composé des comédies religieuses, drames sagrados , semblables aux anciens mystères et aux moralités. Il entreprend maintenant d'infuser leur esprit, sous la forme plus attrayante du drame profane : il produit ainsi un divertissement, pouvant satisfaire un

< vives, animées par le charme de l’illusion et par les grâces de la poésie et de la

< musique? Avouons-le de bonne foi : un théâtre pareil est une peste publique, et « le gouvernement n'a pas d'autre alternative que de le réformer ou de le pro- « scrire à jamais. • (Mémoires de I* Académie, tom. V, pag. 397.)

Dans un autre endroit de cet excellent discours, ce même écrivain montre qu’il n’est nullement insensible aux beautés poétiques du vieux théâtre dont il veut conjurer l’influence morale.

• Je serai toujours le premier, dit-il, à confesser ses beautés inimitables, la

• nouveauté de son invention, la richesse de son style, le coulant et le naturel de « son dialogue, l’artifice merveilleux de ses intrigues, la facilité de ses dénoû-

• ments, le feu, l’intérél, le piquant, le sel comique qui brillent â chaque pas. « Mais qu’importe si ces mêmes drames, vus à la lumière des préceptes, et prin-

• cipalement à la lumière de la saine raison, sont remplis de vices et de défauts « que la morale et la politique ne peuvent tolérer? > (Ibid., pag. 413.)

(I) Pellicer. Origen del teatro, Madrid, 1804, in-12, loin. 1, pp. 142-148. Les comédies furent interdites, à Barcelone, par l’évéque, en 1591 ; la défense ne fut pas longtemps respectée puisqu’elle fut renouvelée, en 1597, avec un redoublement de rigueur. Voyez Bisbe y Vidal, Tralado de las comedias, Barcelone, 1618, in-12, fol. 94, ouvrage curieux, attaquant le théâtre espagnol avec plus de discrétion qu’aucun autre des vieux traités que j’ai lus contre lui, mais sans beaucoup d’effet. L’auteur veut que toutes les comédies soient examinées et expurgées soigneusement, avant que l’autorisation leur soit accordée ; il veut qu’on en permette alors la représentation, non à des acteurs de profession, mais à des personnes appartenant a la localité où la représentation se donne, reconnues comme des hommes respectables, des jeunesgens décents : • Si les choses se passaient ainsi, ajoute-t-il, « d’ici à cent ans, on nu verrait pas le désordre et les excès que nous voyons se

< commettre aujourd'hui en cette matière. ■ (fol. 106.1 Bisbe y Vidal est le pseudonyme de Juan Ferrer, grand maitre d’une immense confrérie religieuse de Barcelone, homme pieux, tellement scandalisé par l'état du théâtre en son temps qu’il publia cette attaque contre lui, au bénéfice de la confrérie dont il était le chef spirituel. ( Torres y amat , Biblioleea, art. Ferrer). Ce livre est rempli d'érudition théologique, mais moins encore que beaucoup d’autres ouvrages semblables de ce temps.

auditoire populaire, sans s’exposer aux censures de l’Église. Son triomphe fut aussi complet qu’auparavant, et les nouvelles variétés de forme sur lesquelles se portait maintenant son génie ne furent pas moins frappantes.

Les Saintes Écritures lui fournirent les ressources les plus naturelles. C’est à elles qu’on avait eu recours, pendant plus de quatre siècles, afin d’en tirer des sujets dramatiques pour les plus grandes solennités religieuses de l’Église espagnole. La puissance ecclésiastique ne pouvait présenter maintenant, avec bonne grâce, la moindre objection. Aussi Lope en usa-t-il librement ; il en tira parfois des drames qu’on pouvait bien prendre par erreur pour de vieux Mystères, excepté pour leur caractère poétique, drames approchant parfois de si près de ses propres comédies d’intrigues qu’à l’exception des parties religieuses, ils semblent appartenir au véritable théâtre profane, au théâtre à la mode qu’on venait précisément d'interdire.

Un des spécimens de ce premier genre, ou genre plus religieux, c’est El Naeimiénto de Christo (1) divisé en trois actes et commençant dans le Paradis, immédiatement après la Création. Dans la première scène figurent Satan, l’Orgueil, la Beauté, l’Envie. Satan apparaît avec des ailes de dragon, une épaisse perruque et une tête de serpent au dessus : l'Envie tient un cœur dans sa main et porte des serpents dans sa chevelure. Après une légère discussion sur la création, Adam et Ève s’avancent avec tout le caractère d’un roi et d’une reine. L’Innocence qui est le personnage gracioso et spirituel de la pièce, et la Grâce, vêtue de blanc, arrivent en même temps. Satan et ses compagnons se cachent dans l’épais-

(1) Comediat, tom. XXIV, Saragosse, 1641, fol. 4 10, etc. Ces comédies se représentaient souvent à la Noël et finirent par prendre le nom de Nacimientos. C’était un reste des vieux drames, mentionnés dans les Partidas, et écrits sous des formes diverses, après l’époque de Jean de l’Encina et de Gil Vicentc. Certaines indications du Viaqe entretenido ,de Hojas, 1602, et d’autres, semblent faire comprendre qu’elles se jouaient dans des maisons- particulières, dans les églises, sur la scène publique, dans les rues, suivant que les circonstances l’exigeaient. Ce n’était pas exactement des autos, mais elles y ressemblaient beaucoup, comme nn peut le voir par le Sacimienlo de Christo, de Lope de Vega, contenu dans un curieux volume intitulé : fiavidad y corpus Christs festejados (Madrid, 1664, .

fol. 346), drame tout à fait différent de celui que nous avons examiné et ji porte le même nom : fort différent aussi d’un autre Xacimirnto de Chrish’, du même volume (fol. 93), attribué ê Lope et intitulé : Autodrl X'acimiento de Christo nuestro Sen or. Il y a en outre dans ce volume d’autres Xaeimienlos, attrib iés un â Cubillo (fol. 375), et un autre à Valdivielso (fol. 369).

seur du bois, et les quatre derniers personnages entament le dialogue suivant qu’on peut regarder comme le dialogue caractéristique non-seulement de ce drame particulier, mais encore de tout le genre auquel il appartient.

adam. Aqui, lteina, en esta alfombra De yerba y flores te asienla.

ihkoc. Eso à la fé me contenta;

Reina y senora la nombre, u rac. i Pues no ves que es su mujer,

Came de su came, y hueso De sus huesos?

innoc. Y aun por esto,

Porque es como ser su ser,

Lindos requiebros se dicen.

ukac. Dos en una came son.

innoc. Dure mil anos la union,

Y en esta paz se etemicen.

uhac. Por la Reina dejara

El Rey à su padre y madré.

innoc. Ninguno nacio con padre,

Poco en dejarlos har& ;

Y à la fé senor Adan,

Que aunque de gracia bizarro,

Que los principes del barra Notable pena me dan.

Bravo artificio ténia Vuestro soberano dueno Cuando un mundo, aunque pequeno, Hizo de barra en un dia.

<;kac. Quien los dos mundos mayores Pudo hacer con su palabra, (I)

(I) adam. Ici, Reine, sur ce tapis — D'herbe eide fleurs, asseyez-vous. — innocence. Sur ma foi, ces paroles me contentent : — Il l'appelle Reine et maîtresse. — grâce. Ne vois-tu pas qu’il parle de sa femme, — Chair de sa chair, et os — De ses os. tNNOC. Et c’est encore pour ce motif. — Parce qu’elle est l’être de son être, — Que de si belles paroles d'amour se disent. — uhac. Us sont deux en une seule chair. — innoc. Qu’elle dure mille ans cette union, — Et qu'au milieu de cette paix, ils s'éternisent. — grac. Pour la Reine, le Roi — Laissera et son père et sa mère. — innoc. — Il n'a point eu de père à sa naissance, — 11 aura peu de peine à les quitter. — Et Bur ma foi, Seigneur Adam, — Quoique tout de grâce rempli, — Les princes de boue pétrie — Me donnent une assez grande peine. — C'est un travail considérable qu'avait — Votre souverain Maitre, — lorsqu'un monde, même petit, — De boue en un jour il pétrit. — grac. Lui qui, les deux mondes plus grands, — Aurait pu faire par sa seule parole,

;Que mucho que rompa y obra En la tierra estas labores?

,, Nu ves las lamparas belles Que de los cielos colgo?

in.noc. Como de dores sembiô

La tierra, el cielo de estrcllas (1).

Immédiatement après la chute, et par conséquent, d’après la supputation ordinaire des Écritures, environ quatre mille ans avant sa naissance, la Vierge apparaît et précipite elle-même Satan dans l'ablme de la perdition, pendant qu'un Ange expulse, en même temps, Adam et Eve du Paradis. Le Prince Divin et l'Empereur Céleste, noms respectifs du Sauveur et de la Divinité Suprême, entrent alors sur la scène qui est vide, et dans une conversation remplie de subtilités théologiques, ils arrangent le système de la rédemption de l'homme. Gabriel, sur l’ordre de Dieu,

Baja esclareciendo el aire Con ejércitos de estrellas (2) :

arrive à Galilée et annonce que cette rédemption va s’accomplir par la naissance du Messie. Là finit le premier acte.

Le second commence par la joie du Serpent, du Péché et de la Mort, dans la confiance que le Monde leur est maintenant de bonne foi abandonné. Mais leurs joies sont de courte durée. Les trompettes sonnent, la Divine Grâce apparaît sur le haut du théâtre, et expulse tout d'abord cette troupe coupable de ses magnifiques possessions : ensuite elle explique au Monde, qui se présente main tenant comme un personnage du drame, que la Sainte Famille vient apporter immédiatement le salut aux hommes.

Le Monde lui répond avec feu :

Gracia sauta, ya los vco :

\oy à bacer que aquesla noche,

Aunque la defienda el hielo,

Borden la escarcha Us flores (3),

(1) Qu’a-t-il besoin d’entreprendre et d'exécuter— Sur la terre tous ce* travaux? — Ne vois-tu pas les belles lampes — Qu’au ciel il a suspendues? — innoc. Comme de lleura il a semé — La terre, de même il a perse mé le ciel d’étoiles. (Comedias de Lope, tom. XXIV, Saragosse, 1G41, LUI.)

(2) Il descend en illuminant les airs — Par une armée d'étoiles.

(3) Grâce sainte, je les vois : — Je vais faire que celte nuit, — Quoique la gelée le défende, — Les (leurs bordent le givre,

Salgan las pimpollos tieruos De las encogidas rainas,

Y de los montes soberbios Bajen los arroyos mansos,

Liquido cristal verliendo.

Haré que las fuentes malien Càndida leche, y los fresnos Dura miel, diluvios dulces Que aneguen nostras deseos. (I)

La scène suivante se passe à Bethléem où apparaissent Joseph et Marie, demandant l’hospitalité dans une auberge qui est tellement pleine qu’ils se réfugient dans une étable située immédiatement aux portes de la ville. Dans les champs contigus, desbergersel des bergères souffrent, on le voit, du froid de la nuit, mais ils jouent et chantent des chants rudes et informes. Au milieu de leur troubte et de leur douleur, un Ange apparaît sur un nuage et leur annonce la naissance du Sauveur. Le second acte se termine alors par la résolution qu'ils prennent tous d'aller le voir et de lui offrir leurs joyeuses salutations.

Le dernier acte est principalement rempli par des discussions sur le même sujet de la part des mêmes bergers et des mêmes bergères, et par le récit de la visite faite à la mère etù l'enfant. Il y a des passages qui ne manquent pas d'un certain mérite poétique. Cet acte finit par l’apparition des trois Bois Mages, précédés des danses de gilanos et de nègres, par l'adoration et les offrandes qu’ils portent au Sauveur, tout nouvellement venu au monde.

Cette espèce de drames ne semble pas avoir été l'objet d'une grande prédilection de la part de Lope; ils n’ont peut-être pas trouvé plus de faveur auprès du public. Du moins ne nous en reste-t-il qu’un petit nombre parmi ses œuvres imprimées. Celui que nous venons d'analyser et celui quia pour titre: La création del Mundo y el primer pecado del hoinbre. sont les plus remarquables et les plus curieux (2). La pièce sur l'expiation intitulée : La prenda redimida, esl\a plus impropre et la plus extravagante. Lope puisa plus souvent aux propres histoires de l'Écriture Sainte et il le fit avec un talent tout particulier. C’est ainsi que nous avons ses

(1) Que les tendres boutons — Sortent des tiges qui les enferment, — Que des monts superbes, — Descendent de doux ruisseaux, — En versant un limpide cristal. — Je ferai que des sources émane — Un lait blanc, et des frênes — Un miel pur, doux déluges — Qui inondent nos désirs. ( Comedias , tom. XXIV, Saragosse, 1041, fol. 116.)

(2) 11 est dans le tome XXIV des Comedias de Lope, Madrid, 1612. C'est une du petit nombre des comédies sacrées qui ont été accidentellement réimprimées.

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