‹ Histoire de la littérature espagnole de G. TicknorChapitre 35 sur 65 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Quevedo. — Sa vie, ses services publics et ses persécutions. — Ses œuvres publiées et inédites. — Ses poésies. — Le bachelier Francisco de la Torre. — Ses œuvres en prose, scs écrits religieux et didactiques. — Son Grand Tacaha. — Ses satires en prose, ses Vùioru. — Son caractère.

Francisco Gômez de Quevedo y Villcgas, contemporain de Lope de Vega et de Cervantes, était né à Madrid, en 1588 (1). Sa famille descendait de cette région montagneuse du nord-ouest à laquelle il se complaisait, comme d'autres espagnols, à faire remonter son origine (2). Son père remplissait une charge d'une certaine dignité, à la cour de Philippe II, charge qui lui permit de résider dans la capitale, au moment de la naissance de son fils. Cette circonstance exerça sans aucun doute une favorable influence sur le développement des talents du jeune Quevedo. Mais quelles qu'aient été ces circonstances favorables, nous savons qu’à peine âgé de quinze ans, il prit ses grades en théologie à l’Université d’Alcalà, où il se rendit maître, non-seulement des langues anciennes et modernes qui pouvaient lui être le plus utiles, mais qu'il étendit ses études sur le droit civil, le droit canon, les mathématiques, la médecine, la politique et sur diverses autres branches des connaissances humaines, ma-

(1) Une biographie diffuse de Quevedo a été publiée, à Madrid, en 1663, par Pablo Antonio de Tarsia. Elle est insérée dans le dixiéme volume de la meilleure édition des œuvres de Quevedo, celle de Sanchez (Madrid, 1791-91, S vol. in-8°). Une autre plus courte, et en général plus satisfaisante, se trouve dans Baena (//ijat de Madrid, tom. Il, pp. 137-154).

(2) Dans ses Grandes Anales de quince dias, il dit, en parlant du président Acevedo, homme d'une grande puissance et d'une grande influence : « Porque siendo

• yo montanes, nunca le fui à regalar la ambicion que ténia de mostrarse, por su

• calidad, superior à los que en aquellos solares no reconocemos à nndie. a • Parce

• que, étant montagnard, moi, je ne suis jamais allé flatter l'ambition qu’il avait de « se montrer, par sa position, supérieur à ceux qui, dans ces lieux, ne reconnais-

• sent personne de supérieur. > Ubras, tom. XI, pag. 63.

infestant ainsi, dès le principe, qu'il était possédé de l’ambition de devenir un étudiant universel. Ce qu’il accumula, en effet, de savoir dans sa tôle, est immense, ainsi que le prouve surabondamment l’érudition répandue dans ses ouvrages, érudition qui sert de témoignage pour établir non moins son travail infatigable que les qualités extraordinaires dont la nature l'avait doué.

A son retour il Madrid, Quevedo semble s’être lié avec les savants les — plus distingués et les jeunes gens les plus à la mode du temps, line aventure à laquelle il se trouva accidentellement mêlé, comme homme d'honneur, fut sur le point de devenir fatale à ses brillantes aspirations. Une dame d’une apparence respectable était à faire ses dévotions dans une des églises paroissiales de Madrid, durant la semaine sainte, lorsqu’elle fut grossièrement insultée, en sa présence. Quevedo la défendit, bien que l’insulteur et l’insultée lui fussent tout à fait inconnus. Un duel suivit l’offense, et il se trouva ftnalementqu'i! avait tuèune personne de marque. • Par conséquent il s’enfuit de Madrid, et alla chercher un asile en Sicile.

Là, il fut invité à la cour splendide qu’y tenait le duc d’Ossuna, vice-roi de Philippe III, qui l'employa bientôt après pour d'importantes affaires d’État, et dans des affaires qui, au dire de son neveu, exigeaient un courage personnel et impliquaient le péril de la vie.

Quand arriva le terme de l’administration du duc d’Ossuna, en Sicile, Quevedo fut envoyé, à Madrid, en 1615, comme une espèce de plénipotentiaire pour confirmer à la couronne tous les droits antérieurs sur les revenus de l’ile et pour offrir encore de plus grands subsides. Un messager qui portait de si bonnes nouvelles ne pouvait être désagréablement reçu. Son offense passée fut oubliée, on lui accorda une pension de quatre cents ducats, et il revint, comblé d’honneurs, auprès du duc son protecteur, qui avait été déjà transféré au poste plus important et plus agréable de la vice-royauté de Naples.

Quevedo devient maintenant ministre des finances, àNaples, et il remplit les devoirs de sa place avec une habileté et une honnêteté telles que, sans augmenter les charges du peuple, il ajoute aux revenus de l’État. Une négociation importante avec Rome fut aussi confiée à ses soins. En 1617, il vint encore à Madrid, et il fut reçu avec une telle faveur par le roi qu’il le fit chevalier de l’ordre de Santiago. A son retour à Naples, ou. du moins, durant les neuf années pendant lesquelles il fut absent d’Es. pagne, il conclut des traités avec Venise, avec la maison de Savoie, avec le Pape, et se trouva presque constamment occupé à résoudre des difficultés et des affaires délicates, se rattachant à l’administration du duc d'Ossuna.

En 1020, toute la scène était changée. Le duc était tombé du pouvoir, et tous ceux qui avaient été ses ministres partageaient sa destinée. Quevedo fut exilé dans ses terres patrimoniales de la Torre de Juan Abad, où il endura un emprisonnement ou une détention de trois ans et demi, après lesquels il fut mis en liberté, sans procès, sans qu’on ait mis à sa charge aucune espèce d'offense déterminée. Ces événements le guérirent toutefois de tout désir des honneurs publics ou de la faveur royale. Il refusa la place de secrétaire d'Etat, le poste d’ambassadeur à Genève, qui lui furent l’un et l’autre offerts, et il accepta tout simplement le titre de secrétaire du roi. Il avait résolu de se consacrer désormais à la culture des lettnskct il s’y adonna effectivement le restant de ses jours.

Quevedo s’était n^n-ié en 1634 : mais sa femme était bientôt morte, le laissant seuLpour lutter contre les agitations d'une vie qui le poursuivaient encore/En 1639, des vers satiriques furent glissés sous la serviette du roi, à l’heure de sou dîner, et, sans la moindre recherche, on les attribua à notre poète. En conséquence, il fut saisi, à une heure avancée de la nuit, avec, la plus grande célérité et le plus grand secret, au palais du duc de Medma Celi, transporté et confiné avec une extrême rigueur dans le couvent royal de Saint-Marc de Léon. Là, dans une cellule humide et malsaine, sa santé s'altéra bientôt par des douleurs qui ne lui permirent jamais de la recouvrer. Le peu qui lui restait de son patrimoine fut bientôt dévoré, et il se vit obligé de recourir à la charité pour se sustenter. Le favori effronté de ce temps, le comte-duc d’Olivares, semble n’avoir pas été étranger à toutes ces cruautés, et la colère qu elles excitèrent dans l’àme de Quevcdo trouve son explication naturelle dans deux écrits contre ce ministre, écrits qui ont été généralement attribués à notre auteur, et qui sont pleins de fiel et d’amertume personnelle (1).

Une lettre déchirante qu'il écrivit aussi, après deux ans de prison, au duc d'Olivares, peut entrer encore en ligne de compte ; il fait vainement appel aux sentiments dejustice de son persécuteur; il l’apostrophe, dans son désespoir, en lui disant : « Nilaclemencia puede aiiadir muehos an os à mi vida, ni el rigor quilarla muehos. » • La clémence ne peut ajouter beaucoup d'années à ma vie, ni la rigueur lui en enlever beaucoup (2). » Enlin

(t) I,e premier est un écrit vraiment curieux, intitulé Caiitu de <u privanza y muerte del comte duque de Ulivares, dans le Semanario eruditn. (Madrid, d787, in— 4°, tom. III). Le second a pour titre : Memorial de I). Francisco Quevcdo contra el conde duque de Olivares. Même collection, tom, XV.

(2) Cette lettre, souvent réimprimée, peut se lire dans Mayans y Siscar, Carias morales, etc., Valence, 1773, in-12, tom. I, pag. 151. Une autre lettre à son ami

HISTOIRE DK LA LITTERATURE ESPAtiKOLE 31«

l'heure de la disgrâce du favori arriva, et, au milieu de l'allégresse universelle de Madrid, il fut envoyé en exil. La liberté de Quevedo s'ensuivit, comme une chose toute naturelle, surtout depuis qu'il était admis qu’un autre avait composé les vers (I), [tour lesquels Quevedo avait été puni par quatre années des plus injustes souffrances.

Mais la justice arriva trop tard. Quevedo resta bien quelque temps à Madrid, au milieu de ses amis, s'efforçant de recouvrer une partie de ses biens perdus ; mais, ne réussissant pas dans son entreprise et ne pouvant subsister dans la capitale, il se retira dans les montagnes d’où sa famille était descendue. Ses infirmités le suivaient toutefois partout où il allait. Son énergie succomba sous tant d'infortunes et de chagrins, et il mourut, fatigué de la vie, en 1(Î45 (2).

Considéré comme homme de lettres, Quevedo chercha le succès dans un grand nombre de genres, depuis la théologie et la métaphysique, jusqu’aux récits de la vie commune, jusqu’aux romances desGilanos. Plusieurs de ses manuscrits lui furent enlevés, dans les deux fois que le gouvernement fit saisir scs papiers: plusieurs autres semblent s'étre accidentellement perdus, dans le cours d’une vie pleine de changement et d’aventures. Aussi son ami. Antonio de Tarsia, nous dit-il que la plus grande partie des oeuvres de Quevedo ne put être publiée, et nous savons que plusieurs ouvrages, écriLsdesa main, se trouvent encore à la bibliothèque nationale de Madrid, et dans d'autres collections publiques et particulières (3). Ses oeuvres imprimées remplissent onze gros volumes, huit de prose et trois de poésie. Ils nous laissent probablement peu de regrets sur les destinées du reste, excepté, peut-être, la perte de ses drames dont deux furent, nous dit-on, représentés avec succès à Madrid, du vivant de Quevedo (4).

Adan de la Parra nous fait la peinture de son genre de vie, durant son emprisonnement, et nous le montre extrêmement actif. Le travail fut en effet sa principale ressource, tout le temps qu’il fut enfermé à San Marco de Léon. Semanario erudilo, tom. I, pag. 65.

(1) Sedano, l’arnaso rjptiûoi, tom. IV, pag. 3t.

(2) Son neveu, dans une préface au second volume des poésies de son oncle IMadrid, 1670, in-4°), affirme que son oncle mourut de deux abcès qui s’étaient formés dans sa poitrine, durant sa dernière prison.

(3) fjbras, tom. X. pag. 45, et N. Antonio, Bibl. nova, tom. 1, pag. 463. On trouve un nombre considérable de ses œuvres détachées et mélangées dans le Semanario enulilo, tom. 1, 111, VI et XV.

(4) Outre ces drames, dont les noms nous sont inconnus, il écrivit en collaboration avec Antonio Hurtado de Mendoia, et à la prière du comte-duc d'Olivares

Quant à ses poésies, autant que nous pouvons le savoir, il n'en publia aucune sous son nom, excepté les vers qui se trouvent dans ses pauvres traductions d’Epictéte et de Phocylide. Mais dans l'excellente et curieuse collection de sonami,Pedrode Espinosa, intitulée: Flores de poetasilustres, imprimée, lorsque Quevedo n'avait que vingt-cinq ans d'àge, il se trouve plusieurs de ses poésies de courte haleine. C'est lit probablement qu'il apparut pour la première fois comme auteur; et, fait digne de remarque, ces poésies, prises dans leur ensemble, annoncent les principaux traits de son futur caractère poétique. Deux ou trois de ces compositions telles que celle qui commence ainsi :

Poderoso caballero Es Don Dinero. (1)

peuvent être considérées comme des essais des plus heureux. Quoiqu'il n’ait publié lui-même qu’un faible nombre de ses poésies, le total des vers trouvés à sa mort représente un chiffre encore assez grand : beaucoup plus grand, nous assure-t-on, qu'on ne put le découvrir, quelques années plus tard, parmi ses papiers (2). La cause probable de cette perte, c’est que, peu de temps avant sa mort, « il dénonça, d'après ce qu’on « nous raconte, toutes ses œuvres au Saint Tribunal de l'Inquisition, afin « que les parties qui conviendraient moins à une modeste réserve se • vissent ramenées, comme elles le furent , à une juste mesure, par un sage « et sérieux examen (3). »

On publia cependant celles de ses poésies qu’on put aisément trouver.

qui le traita plus tard si cruellement, une comédie intitulée : Quien mas intente, medra mas : Qui plus ment, plus avance, pour un splendide divertissement que ce ministre prodigue offrit à Philippe IV, la nuit de la Saint-Jean 1631 . Voyez le récit que nous en possédons, dans ce que nous avons dit sur Lope de Vega, page 255 ci-dessus ; voir aussi page 256, note 1 .

(1) Puissant seigneur — Est Don Argent, etc. C'est dans Pedro Espinosa, Flores depoetas ilustres, Madrid, 1605, in-4“, fol. 18.

(2) < Ni la vigesima parte de sus versos se ha salvado, cuando cran muchas las personas que los conocieron en vida del autor; y cuando, merced à un trato intimo y continuo, los lie tenido mil veces en mis manos. > « On n'a pas sauvé la vingtième partie de ses vehs, et cependant un grand nombre de personnes les avaient connus, durant la vie de l'auteur, et moi-méme, grîce & des relations continuelles et intimes, je les ai eus mille fois dans mes mains, s dit Gonzalez de Salas dans la préface de la première partie des .Vujoj de Quevedo, 1648.

(3) Préface du tom. Vil des lÆuvres. La prière qu'il fil à son lit de mort, pour que presque toutes ses œuvres, imprimées ou manuscrites, fussent supprimées, est victorieusement rappelée dans l’Index expurgatoire de 1667, pag. 425.

Digilized by Googl

La première partie le fut par son ami Gonzalez de Salas, en 1648, et le reste, dans un genre tout à fait négligé et incorrect, par son neveu Pedro Alderete, en 1670, sous le titre emphatique : El Parnaso espanol , diviilido en dos cumbres , con las nue re musas caslellanas ; collection extrêmement mélangée, où il n'est pas toujours aisé de déterminer comment les pièces particulières, dont une partie est composée, sont plutôt mises sous la protection d’une Muse que sous celle d'une autre. Les poésies sont courtes en général. Les sonnets, les romances sont en plus grand nombre que toute autre chose, quoiqu'il s'y trouve en abondance des canciones des odes, des élégies, des épltres, des satires de toute espèce, des idylles, des quinlillas , des redondillas. On y trouve, en outre, quatre intermèdes, entremeses, de peu de valeur, le fragment d'un poème sur le sujet de Roland Furieux , dont l'intention est d’imiter le genre de Berni, mais qui tombe trop dans la caricature.

La plus longue des neuf divisions est celle qui se déroule sous le nom et sous l’autorité de Tlialie, muse qui présidait à la comédie et à la grâce champêtre. Les trails saillants de toute la collection sont marqués par un sel niquant et comique, par une satire empreinte parfois d'imitations des^^^^, en particulier de Juvénal et de Perse, mêlée le plus souvcn^^^Hutes. remplie de pensées alambiquées et d'allusions peu aisée^^aisir, à l'époque de leur première apparition, et aujourd’hui tout à fait inintelligibles (I). Ses sonnets burlesques, â l'imitation de ce genre de poésies italiennes, sont les meilleurs qui aient été composés en langue castillane, et ont un piquant qui se trouve rarement uni à tant de finesse. Ses petites romances méritent aussi pour la plupart d’être placées au premier rang; les quinze qu’il a écrites dans le rude dialecte des Gitanos, ont toujours fait depuis le charme des basses classes de ses compatriotes. On les entendait encore, il y a peu de temps, on les entend peut-être même aujourd'hui, chantées, avec d’autres poésies populaires, sur les guitares des paysans et des soldats dans toute l'Espagne (2). Dans la satire régulière, Quevedo a généralement suivi le

(1) t Los equivocos y las alusiones suyas son tan frequentes y multiplicados, aquellos y estas, ansi eu un solo verso y aun en una palabra, que es bien infalible que mucho numéro sinfttdvertirse se haya de perder. » Ses équivoques et ses allusions sont si fréquentes et si multipliées les unes et les autres, dans un seul vers et même dans un seul mot, qu'il est presque infaillible qu’un grand nombre se perdent sans qu'on y fasse attention. « Telles sont les paroles de son éditeur, 1648. ( Ubras , tom. VH, Klogios. etc.)

(2) Elles se trouvent à la fin du septième volume de ses Œuvres et dans les

urréaATURE espagnole ii — 21

3iï HISTOIRE DE LA LITTERATURE ESPAGNOLE

chemin frayé par Juvénal : el, dans celles qu'il écrivit contre les mœurs desCastillanset sur lesdangers du mariage, il s’en montra un disciple hardi et heureux (1). La plupart de ses poésies amoureuses, la plupart de ses pièces sur des sujets religieux, spécialement celles qui ont un ton mélancolique, sont pleines de beauté et de tendresse (2). Une ou deux fois dans le genre didactique, il se montre non moins puissant que grave et sublime (3).

Outre la licence de quelques-uns de ses vers, l’obscurité et l’extravagance qui pénètrent encore plus loin, son principal défaut consiste dans l’emploi de mots et de phrases vulgaires et essentiellement peu poétiques. Ce défaut, autant que nous pouvons en juger maintenant, résulte en partie de la précipitation et de la négligence, en partie d’une théorie fausse. Il visait à la vigueur, et il tombait dans la rudesse et rafTectatiou. Nous ne devons pas le juger trop sévèrement. Queyedo a écrit beaucoup avec une facilité extraordinaire, mais il n'a jamais voulu imprimer : il confessait l’intention de corriger et de préparer ses poésies pour la presse, lorsqu'il aurait plus de loisir et l’esprit moins inquiet : ce temps, il ne le vit jamais arriver. Nous devons, par conséquent, plutôt nous féliciter de trouver tant de morceaux d'une linesse et d i^^^Hie si pure et si brillante, que nous plaindre d’y trouver répand us,1 ^^^Mindu quantité, des vers oiseux, défectueux et parfois inintelligibles.

Une fois, mais une fois seulement, Quevedo publia un petit volume de poésies que l’on a supposées être de lui, quoique dès l’origine elles n’aient pas paru telles. L’occasion était digne de son génie, et le succès répondit à l’occasion. Depuis quelque temps, la littérature espagnole était attaquée d’une espèce d’alTectation ressemblant à l'euphuisme qui dominait un peu plus tôt en Angleterre. Elleétait désignée par le nom de cultisme ou style poli. Quand nous en viendrons à parler de ses partisans

Itoinaïuxs de Germania, de Hidalgo (Madrid, 1779, in-12, pp. 266-295). Parmi ces romances en bon castillan , il faut citer celle qui commence par Padre Adan, nu tloreis duelus (tom. VIII, pag. 187), et celle qui s’ouvre par ces mots : D\jo à la rana el mosquito (tom. VII, pag. 514).

(1) Ubras, tom. VII, pp. 192-200, ot tom. VIII, pp. 533-550. La dernière est un peu forte, quoiqu'elle ne soit pas, sous ce point de vue,^ussi mauvaise que son modèle.

(2) Voyez la cancion : Pues quila al afio priinavern el ceno (tom. VII, pag. 323) et quelques poésies de la musc Erato adressées à Filis. dame pour laquelle il professait sans doute une affection particulière.

(3) Particulièrement dans la silva, .11 Sueno. tom. IX, pag. 296, et dans l'ode A las atrellas, pag. 338.

les plus distingués, nous aurons l'occasion d’expliquer pleinement son caractère et ses extravagances. Pour le présent il nous suffit de dire qu'à l’époque de Quevedo, cette manie à la mode, poussée jusqu'au fanatisme, était parvenue au plus haut degré de sa folie: que, saisissant son absurdité, il lança contre cette manie les traits d'un sanglant ridicule, dans plusieurs petites pièces de vers, telles que la plaisanterie intitulée : Aguja para naregar cultos, et la satire en prose La culta latiniparla (1).

Sentant que le mal s'cnraçinait profondément dans le goût public et qu'on devait lui résister par des modèles d'un style poétique plus pur, il imprima, en 1031, la même année, où, dans le même but, il publiait une collection des poésies de Fr. Luis de Léon, un petit volume annoncé comme des Poesiasdel Bacliiller Francisco delà Torre, personnage dont il avoue ne rien savoir, dans sa préface, et dont il avait accidentellement trouvé les manuscrits dans les mains d’un libraire, revêtus de l’approbation d'AIonso de Ercilla; ce qui lui faisait supposer que de la Torre était l'ancien poète espagnol cité par Boscan environ cent ans avant. Mais ce petit volume est un ouvrage d’une importance non médiocre. Il contient des sonnets, des odes, des canciones , des élégies et des églogues : plusieurs de ces pièces sont écrites avec une grâce et une simplicité antique, pleines de pensées exprimées dans un style naturel et facile, dans une versification des plus exactes et des plus harmonieuses. En un mot, c'est un des meilleurs volumes de mélanges de poésies en langue espagnole(i).

Il ne parait pas qu’on ait conçu le soupçon, soit au moment de la première publication de ce volume, soit même longtemps après, que ces poésies aient pu être l'œuvre de tout autre écrivain que du personnage inconnu dont le nom apparaissait sur le titre. Mais, en 1753, D. Luis

(1) 11 y a plusieurs poésies sur le cultisme. (/bras, tom. VIII, pp. 82, etc. La Ayuja de Navcgar cultos est dans le tom. I, pag. 443. Elle est suivie immédiatement du cathécisme dont nous avons librement abrégé le titre bizarre.

(1) Il y a peut-être un peu trop d’imitation de Pétrarque et de l’école italienne, dans les poésies du bachelier Francisco de la Torre. Elles sont toutefois, je pense, nonseulement gracieuses et belles, mais elles sont pleines d’un esprit vraiment national, remplies de tendresse et d’un amour sincère pour la nature et le spectacle de la nature. Je n’en veux pour exemple que l’ode : Alexis que contraria, dans l’édition de Velâzquez (pag. 17), et l’ode vraiment horatienne : O très y quatro veces venturosa (pag. 44 ; la description de l’aurore et le sonnet au printemps (pag. 12 . La première églogue et aussi presque toutes les mdechas, en vers adoniques des plus harmonieux, ne doivent pas être négligées. Il y a également des compositions lyriques sans rime, avec les mètres anciens; elles ne sont pas toujours heureuses, mais elles ne sont jamais dénuées de beauté.

Josû Velâzquez, auteur des Origines de la poesia espanota , publia une seconde édition du dit volume elle réclama entièrement comme l'œuvre de Quevedo (1). Cette réclamation a été fréquemment répétée depuis, admise par les uns, niée par d'autres, sans que personne ait impartialement discuté les raisons sur lesquelles se fonde Velâzquez, ni établi leur validité (2).

Celte question est certainement une des plus curieuses parmi celles qu'embrasse l'authenticité littéraire, mais il est aussi très-difficile de la résoudre absolument. L'argument tiré de ce que les poèmes ainsi publiés par Quevedo sont réellement l'œuvre d'un bachelier de la Torre inconnu, se fonde, d’abord, sur leur approbation par Ercilla (3), approbation qui, alléguée et mentionnée par Valdivielso et même par Quevedo, n'a jamais été imprimée : ensuite, sur ce fait, que leur ton général dilfère des vers reconnus pour être de Quevedo, que toutes les pièces roulent sur des sujets graves, qu’elles sont écrites dans un style sévère, simple et pur, tandis que Quevedo lui-même se laissait aller assez fréquemment a l’afféterie, lors même qu’il tendait, sans aucun doute, par ses œuvres, à neutraliser et à condamner ce défaut.

D’un autre côté on pouvait alléguer, que le prétendu bachelier de la Torre n'était évidemment pas le bachelier de la Torre dont parlaient Boscan et Quevedo, qui vivait du temps de Ferdinand et d'Isabelle, et dont les vers rudes et informes se trouvent dans les vieux cancioneros

(1) Porsias que publia D. Francisco de Quevedo Villegas, chevalier de l’ordre de Santiago, seigneur delà Torre de Juan Abad, sous le nom du bachelier Francisco de la Torre. On ajoute A cette seconde édition un discours où l’on montre que le véritable auteur est le même D. Francisco de Quevedo, par O. Luis Joseph Velâzquez, etc. Madrid, 1753, in-4°.

(2) Quintaua le nie dans la préface de ses Poesias castellanas (Madrid, 1807, in-12, tom. 1, pag. xxxtx). D. Ilamon Fernandez, ou D. Pedro Eslala, en dit autant dans la collection de Porsias castellanos (Madrid, 1808, in-12, tom. IV, pag. 40) ; et, ce qu’il y a de plus remarquable, Wolf adopte la même opinion dans son Jahrbilcher der Uteratur (Vienne, 1835, tom. LXtX, pag. 189). D’unautre côté, Raena, dans sa Vie tir Quevetlo ( llijos de Madrid) ; Sedano, dans son Parnaso rspanol : I.ugan, dans sa Poetica; Bouterweek, dans son Histoire; Martinez de la Rosa et Bohl de Fabcr laissent la question intacte, sans produire des raisons ni pour ni contre. Dans le texte et dans les notes qui l’accompagnent, nous avons fixé la question en des termes clairs et précis ; nous considérons Quevedo comme l’auteur véritable ; s’il ne le fut pas, il savait qui il était et il déguisa son nom au public.

(3) Nous savons seulement sur le terme de la vie d’Ercilla, qu'il mourut vers 1595, trente-six ans avant la publication du Bachelier, et alors que Quevedo était âgé seulement de quinze ans.

de 1511 à 1573 (1) : qu’au contraire la forme des poésies publiées par Quevedo, leur ton, leurs pensées, leurs imitations de Pétrarque et des anciens, leur versilication et leur langue, à l'exception d'un petit nombre de vieux mots qu'on pouvait y avoir facilement insérés, tout appartenait à l'époque de leur apparition : que parmi les poésies reconnues de Quevedo, il y en a quelques-unes, du moins,. prouvant qu'il était capable d'en écrire du genre de celles qu’on attribuait au bachelier de la Torre : enlin, que le nom de bachelier Francisco de la Torre est purement un déguisement ingénieux du propre nom de Quevedo, puisqu'il était bachelier d'Alcala, que son nom de baptême était Francisco, qu’il était le possesseur de la Torre de Juan Abad, où il résidait parfois, et qui lui avait été deux fois assignée comme lieu d'exil (2).

Il y a là, sans aucun doute, un mystère sur toute cette alTaire, et un mystère qui ne sera probablement jamais éclairci. De sorte qu’il faut s'en tenir maintenant à l'une des deux conclusions : ou que les poésies en question sont l'oeuvre d’un contemporain et ami de Quevedo dont il connaissait le nom qu'il cacha; ou qu'elles sont un choix tiré par lui-méme du grand nombre de ses manuscrits inédits, en prenant celles qui pourraient le mieux déguiser leur origine, et les plus propres par leur soin, leur fini et leur bon goût, à blâmer la folie de l'affectation et la poésie à la mode dans son temps. Toutefois quel qu'en soit l’auteur, il y a une chose certaine c’est qu’elles ne sont pas indignes du génie d’un poète appartenant à l'époque brillante où elles parurent (3).

(1) 11 n’est pas facile de dire quel fut le bachelier de la Torre dont parle Boscan. Velâzquez (préf., pag. 5) pense que c’était le hachelier Alonso de la Torre, auteur de la Vision deley labié , qui florissait vers 1465 et dont nous avons parlé vol. I, pag. 381. Baena (Hijos de Madrid , tom. IV, pag. 169) croit que c’est peut-être Pedro Diaz de la Torre, mort en 1504, conseiller de Ferdinand et d'Isabelle. Mais, dans l’un et l’autre cas, le nom ne correspond pas avec celui de Quevedo qui s’appelait Francisco de la Torre. Et la forme, les pensées et le style d’un petit nombre des poésies de Pedro Diaz, insérées dans le Caneionero de 1573, IL 124-127, n’ont aucune analogie avec les poésies publiées par Quevedo. Voir sur ce sujet le discours de réception, à l’Académie royale espagnole, de Fernandez Guerra y Orbe.

(2) Il y resta exilé pour six mois, en 1628. Il y avait été emprisonné, en 1620. Obras, tom. X, pag. 88.

(3) Une des circonstances douteuses qui entourent la première publication des œuvres du bachelier de la Torre, c’est qu’une des personnes qui donnaient les aprobaciones requises est Vander Hammen, qui composa pour le public une espèce

Les œuvres principales de Quevedo, celles sur lesquelles s'appuie le plus solidement sa réputation, tant en Espagne qu'au dehors, sont des œuvres en prose. Les plus graves et les plus sérieuses sont à peine venues à notre connaissance. Elles consistent en un traité sur la divine Providence, contenant un üiscurso sobre la inmortalidad del aima ; en un traité adressé à Philippe iy, avec le titre singulier de Politica de Di os y gobierno de Christo, où l'auteur cherche à former un corps complet de philosophie politique, tiré de l'exemple du Sauveur; en deux traités sur la vie sainte et sur la vie militante du chrétien; en des biographies de saint Paul et de saint Thomas de Villeneuve. Toutes ces œuvres, avec les traductions d'Épictète et du faux Phocylide, les traductions d'Anacréon, de Sénèque, de Hemediis utriusque fortunée , du Marcus Drutus, de Plutarque et d'autres ouvrages analogues, semblent avoir été principalement les productions de ses souffrances et avoir constitué son occupation, durant les fatigantes heures de ses divers emprisonnemenLs. Comme leurs titres l'indiquent, elles appartiennent à la théologie et à la métaphysique plutôt qu’à la littérature. Elles montrent parfois l'esprit et le style qui caractérisent ses poésies sérieuses : c'est le même amour du brillant, le même goût pour l'extravagance et l'hyperbole; par momenLs on y trouve aussi des morceaux didactiques pleins de dignité et d’éloquence. Leur érudition, généralement abondante, est en même temps trop souvent pédantcsque et fatigante (1).

Tel n'est pas le caractère de ses satires en prose. Ce sont elles qui l'ont fait vivre et qui le feront toujours vivre dans le monde. La plus longue porte pour titre : Vida y aventuras del gran Tacaiio ; elle s’imprima, pour la première fois, en 1627. Elle appartient au genre de fiction qu'inventa Mendoza dans son Lazarillo de Tormes; et elle a plus d'un trait caractéristique de cette classe d'ouvrages. Malgré la précipitation évidente et la négligence avec laquelle elle a été écrite, elle

de supercherie dont Quevedo fut accusé; une espèce de vision imprimée encore aujourd’hui, comme étant de Quevedo, parmi les oeuvres de Quevedo ; et l’autre, qui la donna au bachelier de la Torre, c'est Valdivielso, critique du dix-septième siècle, dont le nom se rencontre souvent dans ce temps, dont l'autorité est trèsfaible sur ce point, puisqu’il ne dit pas qu’il ait vu le manuscrit ni l' approbation ou tue d’Ercilla3. Voir plus bas, ce que nous disons de Vander Hammen.

(1) Ces œuvres, en grande partie théologiques, métaphysiques et ascétiques, remplissent plus de six des onze volumes in-£° constituant les Œuvres de Quevedo, dans l'édition de I7Û1-94. Elles appartiennent toutes à la prose didactique.

témoigne plus de talent et plus d’esprit qu’aucun autre ouvrage de la même espèce, excepté le modèle déjà cité. Comme toutes les autres, cette composition nous dépeint la vie d'un aventurier, couard, insolent, fertile en ressources, né dans les rangs les plus bas et les plus infâmes de la société, et qui, différent de beaucoup d’autres de sa classe, ne s’élève jamais complètement au-dessus de sa condition primitive. Toutes scs grâces, son habileté, son esprit, ne sont capables que de le conduire, par accident, à quelque brillante position d'où il est immédiatement précipité par la découverte de son véritable caractère. Il y a des parties vraiment grossières. Une fois ou deux, conformément du moins aux principes de l’Église romaine, il arrive jusqu'au blasphème. Presque toujours le caractère de la caricature est soutenu, au milieu d’une multitude de pensées alambiquées, de pointes, de libertinages, d'acrimonie. Partout régnent l'esprit et le sarcasme le plus cruel contre tous les ordres et toutes les conditions de la société. Plusieurs de ses aventures amoureuses sont excellentes, plusieurs des désastres qu’il rappelle sont extrêmement amusants, mais il n’y a rien de réjouissant ; à peine est-il même possible de lire avec une réelle satisfaction les scènes de folie et de désordre des étudiants de l'Université, les fredaines des fripons de la capitale ou les aventures de vagabondage d une compagnie d’acteurs amhulanLs. C’est une satire trop crue, trop amère et trop impitoyable pour être amusante (1).

(1) Watt, dans sa Bibliothèque, art. Quevedo, cite une édition du Cran Tarant), de 1626, Saragosse ; mais je ne l’ai pas trouvée mentionnée ailleurs. Je n’en connais pas d’antérieure à 1027. Depuis ce temps il en a paru de nombreuses éditions, d’après l’original, tant en Espagne qu’à l’étranger. Il fut traduit en italien, par P. Franco, dès 1634; en français, par Genest, traducteur célèbre de ce temps, vers 1644; en anglais, par un anonyme, en 1657. Plusieurs autres versions ont été faites depuis, la dernière est celle de Paris, en 1843, par Germond de Lavigne. Cette traduction témoigno de la vigueur, mais le traducteur y a introduit des passages d’autres écrits de Quevedo et un conte de Salas Barbadillo. De plus, il y a fait une multitude d’additions sans importance, de changements, d’omissions, que le peu de décence de l’original rendait parfois désirables, d’autres fois, non. Joignez à cela qu’il y a mis une fin de son propre crû, d’un goût qui appartient plutôt à l’école sentimentale et extravagante de Victor Hugo qu’à celle de Quevedo. Il s’est fait aussi une traduction anglaise, contenue dans une collection des Œuvres dr Quevedo, imprimée, à Edimbourg, en trois vol. in-8", 1798, et une autre en allemand dans le Magasin der spanisrhrn und portug. Litleratur de Bertueh (Dessau, 1781, in-SP, tom. II) ; mais aucune d’elles ne se recommande par sa fidélité.

C'est là aussi le caractère du plus grand nombre de ses autres satires en prose, de celles surtout qui ont ètè écrites ou du moins publiées vers la môme époque de sa vie, c’est-à-dire, dans l'intervalle compris entre ses deux longs emprisonnements, alors que le premier avait soulevé toute son indignation contre un état de société permettant une injustice aussi intolérable que celle qu’il avait soufferte, et avant que l'écrasante sévérité du dernier ait broyé sa santé et son courage. Au nombre de ces satires nous trouvons un traité intitulé : El libro de todas las cosas y otras miiclias mas, attaque contre le pédantisme et le baragouinage; El ruento de ' cuentas, satire sanglante contre le ridicule abus des proverbes : et la Pragmatica del liempo, satire dirigée apparemment contre tout ce qu'il y avait de plus élevé, dans la pensée de l'auteur, au moment où il la composait. Mais il nous faut passer sous silence ces ouvrages et un plus grand nombre d'autres de la mémo espèce, pour parler d'œuvres plus importantes et plus connues (1).

La première est intitulée, Carias del caballero de la Tenaza ; elle consiste en vingt-deux lettres d’un avare à son amante, dans lesquelles il se refuse à toute insinuation ou demande d’argent, à tout amusement impliquant la plus légère dépense. Kien ne surpasse leur dextérité, ni l'adresse et l'habileté par lesquelles l’avare s'inquiète de défendre et d’excuser le vice honteux que ses efforts ne font, après tout, que rendre plus ridicule et plus odieux (2).

La seconde a pour titre : La fortuna con seso y la bora de todos. C'est un apologue «assez long où Jupiter, entouré des autres divinités du ciel, appelle la Fortune et lui demande compte des énormes injustices qu’elle commet dans les affaires du monde. Jupiter reçoit d'elle une défense non moins spirituelle qu'amusante; le père des dieux se détermine alors à faire l'expérience d'accorder, pendant une heure seulement, à chacun des êtres humains exactement ce qu'il mérite. Le fond do la liction est. par conséquent, un exposé des scènes d'intolérable confusion qui règne alors, pendant une heure, dans les affaires du monde. Le médecin est

(1) Elles sc trouvent dans les tom. I et II de l’édition de ses Œuvres, Madrid, 1791, in-E°.

(2) Les Carias del caballero de la Tenasa s'imprimèrent, je crois, pour la première fois, en 1635. Nous en avons une excellente traduction dans le hand I du Magasin de Berluch, un littérateur des plus laborieux, un ami de Musaûs, de Vieland et de Goethe, qui, par des traductions et par d’autres moyens, contribua beaucoup, entre 1709 et 1790, i développer en Allemagne l'amour de 1a littérature espagnole.

HISTOIRE DE I.A I.lTTÉRATl'RE ESPAGNOLE :«9

changé instantanément en bourreau : la femme qui fait des mariages est mariée au fantôme hideux qu'elle cherchait à passer à une autre : dans le grand concert des nations, entre la France et la Russie, par exemple, il s’introduit une violence et un désaccord tels qu'à la lin, par ordre de Jupiter et du consentement de tous les autres dieux, l'empire de la Fortune est restauré et les affaires reprennent la marche qu'elles avaient toujours suivie. La majeure partie de cet apologue est écrite avec la plus grande gaieté d'esprit et témoigne d'une invention des plus heureuses. Mais l'absence de l'esprit sarcastique ordinaire de Quevedo fait soupçonner que cette composition ne s'imprima que quelques années après sa mort, et qu'elle fut probablement écrite avant ses deux emprisonnements (1).

Mais tout ce qui manque de sévérité dans cette capricieuse fiction remplit surabondamment ses Visions, ses Suenos, au nombre de six ou sept, dont quelques-unes semblent s'étre publiées séparément, immédiatement après sa persécution, et toutes ensemble, en 1633 (2). Rien n’oiïre plus de liberté et de variété que leurs sujets et la manière de les traiter. L'un s’appelle El algnncil alrjitacilailo , satire contre les ministres inférieurs de la justice. L'un d’eux est possédé du démon, et le diable se plaint

(1) Je ne connais pas d’édition de La Portuna cou seso antérieure à celle que je possède et qui s’est imprimée, à Saragosse, en 1050, in-12. Nicolas Antonio déclare que cette satire est une œuvre posthume ; je suppose que c’est la première. Elle s'annonce comme une traduction du latin par Rifroscrancot Viveque Vasgel Duacense, anagramme imparfaite du propre nom de Quevedo, Francisco Quevedo Villegas.

(2) Un de ces surnos est daté de 1608 : La s zahurdas de Pluton, Les écuries de P lu ton; mais aucun d’eux ne s'imprima, je crois, avant 1627. Tous les six appartenant certainement à Quevedo, s’imprimèrent en môme temps dans une petite collection qui parut, à Barcelone, en 1635, sous le titre de Juguetes de la Portuna. Ils furent traduits en français par Genest et imprimés, en 1641. En anglais, ils furent librement rendus par sir Roger l'Estrange et publiés, en 1668favcc un succès tel que la dixième édition in-8° s'imprimait, à Londres, en 1708, et nous n’hésitons pas à croire qu’il y en eut d’autres. C’est là la base des traductions des Visions dans les œuvres de Quevedo, publiées à Édimbourgh, 1798, vol. I, et dans les ftovclistas de Boscoe , 1832, tom. II. Toutes les traductions que nous avons vues sont mauvaises. La meilleure est celle de l'Estrange. Elle est du moins la plus animée; mais elle n'est pas toujours fidèle, tantôt sciemment, tantôt par ignorance. La grande popularité de scs traductions est due probablement aux additions hardies qu’il faisait au texte; aux fréquents accommodements qu'il hasardait de ses mordantes plaisanteries aux scandales et au goût de son temps, par des allusions tout à fait locales et entièrement anglaises.

amèrement de son malheur d'ôtre obligé d'habiter le corps d’une créature aussi infime. Un autre a pour titre : Visita de los chûtes, c'est un voyage dans l'empire de la Mort qui arrive, comme un tourbillon, environnée de médecins, de chirurgiens, et en particulier d'une immense multitude de bavards oiseux et de calomniateurs qu'elle conduit tous pour les montrer aux régions infernales, et que Quevcdo déclare connaître déjà familièrement par les folies et les crimes auxquels ils l'avaient depuis longtemps accoutumé sur la terre. Mais on concevra probablement une idée plus distincte de la manière libre et hardie de traiter des matières pareilles, par le commencement de son Sueiïo de las calaveras ou Juicio final que par l'énumération des sujets et du contenu des Visions. C'est là que se présente en particulier un excellent spécimen de ce mélange du ton plaisant et solennel auquel Quevcdo se livrait avec tant de complaisance.

* Pareciôme pues que veia un mancebo que, discurriendo por el aire, « dabo voz de su aliento à una trompeta, afeando con su fuerza en parte « su hermosura. Hallé el son obediencia en los marmoles, y oidos en los « muertos; y asi al punto comenzo à raoverse toda la tierra y à dar

• licencia à todos los huesos que anduviesen unos en husca de otros. Y

• pasando tiempo (aunque fue breve) vi à los que habian sido soldados < ycapitanes levantarse de los sepulcros con ira, juzgandola por sena

• de guerra ; à los avarientos con ansias y congojas, recelando algun re- « bato ; y à los dados à vanidad y gula, con ser aspero el son, lo tuvicron « por cosa de sarao o caza. Eslo conocia yo en los semblantes de cada « uno, y no vi que llegase el ruido de la trompeta à oreja que se persua- « diese à lo queera. Despuésnoté de la manera que algunas aimas huian,

• unas con asco y titras con raiedo de sus antiguos cuerpos : à cuàl « faltaba un brazo, à cuàl un ojo, y diôme risa ver la diversidad de « figuras v admiréme la providencia en que, estando barajados unos con « otros, nadie por yerro de cuenta se ponia las piernas ni los miembros i de los vecinos. Solo en un cementerio me pareciô que andaban des- « trocando cabczas, y que vi à un escribano que no le venia bien el

• aima, y quiso décir que non era suya, por descartarse de ella. « Después ya que à noticia de todos llegù que era el dia del juicio, fué « de ver como los luxuriosos no querian que los hallasen sus ojos por

• nollevara! tribunal testigos contra si ; los maldirienles las lenguas, « los ladrones y matadores gastahan los piés en huir de sus inisraas « manos. Y volvièndorae à un lado, vi à un avariento que estaba pre-

• guntando à otro (que por haber sido embalsamado y estar lejos sus « tripas no hablaha. porque no habian llegado), si habian de resucitar

• aquel dia todos los entcrrados, si resucitarian unos bolsones suyos. « Riérame si no me lastimara à otra parte el afan con que un pran

* cliusma de escribanos andaba huyendo de sus orejas, deseando no las « llevar para no ofr lo que esperaban ; mas solos fueron sin cllas los que « acâ las habian perdido por ladrones, que por descuido no fueron los » mas. Pero lo que mas me espanlO fué ver los cuerpos de dos 6 très mer- « caderes que se habian vestido dcl aimas las rêvés, y tenian todos los « cinco scntidos en las unas de la mano derecha (1). »

La casa de los locos de amor placée au nombre des Visions de Quevedo, bien qu’elle soit l'œuvre de son ami Lorenzo Vander Hammen, à qui

(1) « Il me sembla que je voyais un jeune homme, fendant les airs et donnant par son souffle de la voix à une trompette, enlaidissant, en partie sa beauté, par la force avec laquelle il soufflait. Le son de la trompette trouva de l’obéissance dans les marbres, des oreilles, chez les morts, et immédiatement toute la terre commença à s'ébranler et à permettre aux os d’aller à la recherche les uns des autres. Un temps bien court s’écoula, et je vis ceux qui avaient été soldats et capitaines se lever de leurs tombes avec colère, prenant ce son pour un signal de guerre ; les avares, pleins d'angoisses et d’agitation par la crainte de quelque brusque attaque; ceux qui étaient adonnés à la vanité, à la gourmandise, entendant un son aigre, le prirent pour un motif de danse ou de chasse. Je reconnaissais ces impressions sur la figure de chacun, mais je ne vis pas que le bruit de la trompette arrivât à une oreille, qui se persuadât ce qu’il était. Je remarquai ensuite la manière dont les âmes fuyaient leurs anciens corps, les unes avec horreur, les autres avec effroi. A l’un il manquait un bras, à un autre, un œil ; cette diversité de ligures me fit rire. J’admirai leur intelligence : tous étaient mêlés les uns avec les autres, et cependant personne ne faisait erreur de compte, et ne se mettait ni les jambes, ni les membres du voisin. Dans un seul cimetière, il me âembla que les têtes se troquaient; je vis un notaire à qui l’âme ne convenait pas bien, et il voulut dire que ce n’était pas la sienne pour s’en détacher. Quand il se fut répandu chez tous la nouvelle que c’était le jour du Jugement, il fallut voir comment les luxurieux ne voulaient pas que leurs yeux les trouvent, pour ne pas produire au tribunal des témoins contre eux-mêmes; les médisants, leurs langues; les voleurs et les assassins fatiguaient leurs pieds à fuir de leurs mains mêmes. Je me retournai d’un cêté, et je vis un avare, demandant à un autre qui, ayant été embaumé, avait ses boyaux loin de lui et ne parlait pas, parce qu’ils n’étaient pas arrivés, si tous les enterrés devaient ressusciter ce jour-là, et si quelques-unes de ses bourses ressusciteraient. J’aurais ri si, d’un autre cêté, ne m’avaient fait pitié les efforts d’une multitude de notaires pour fuir leurs oreilles, désirant ne pas en avoir afin de ne pas entendre ce qui les attendait. Mais vinrent seulement sans elles ceux qui les avaient perdues comme voleurs, el par négligence ce ne fut pas le plus grand nombre. Mais ce qui m’effraya le plus, ce fut de voir les corps de deux ou trois marchands qui avaient mis leur âme à l'envers, et qui avaient tous les cinq sens dans les ongles de la main droite. >

elle est dédiée, manque certainement dp cette liberté et de cette énergie qui caractérisent le Sueiïo de lai calm eras (1). Mais cette remarque ne peut nullemement s'appliquer à la vision de Las zahurdas de Platon , revue de tout ce qui peut s’appeler la canaille de l'enfer. El manda por de dentro, et El Enlremetido, la Duena y el Soplon sont aussi pleines du sarcasme le plus amer, versé sans ménagement par un homme à qui le monde et les lois du monde avaient témoigné si peu d’égards.

Dans ces Sueiios, comme dans presque tout ce qu’a écrit Quevcdo, se révèle un esprit hardi, original et indépendant. Son époque et les circonstances au milieu desquelles il se trouva placé, ont laissé leurs traces tant dans sa poésie que dans sa prose. Ainsi son long séjour en Italie semble s’apercevoir dans ses fréquentes imitations des poètes italiens et une fois, au moins, dans la composition d’un sonnet original en cette langue (2). Ses souffrances cruelles, durant ses différentes persécutions, se montrent partout dans l'amertume de ses invectives, et en particulier dans une de ses visions datée de la prison, écrite contre l'administration de la justice et contre l’ordre social de cette époque. L’influence du faux goût de son temps qu’il combattit résolûinent dans plusieurs de ses formes, n'est pas moins apparente dans d’autres, et ne le tourmenta pas moins du désir d'étre brillant, de dire des phrases prétentieuses ou frappantes, de s’exprimer par pointes et épigrammes. Malgré tout cela et malgré tous scs autres défauts, le génie de Quevedo s'élève de temps en temps et se révèle avec ifne grande puissance, 11 n’avait cependant pas cette sûre perception du ridicule qui guidait, comme d’instinct, Cervantés, et lui donnait l’exacte mesure pour distribuer la satire, mais il la perçut rapidement et fortement. S’il se trompa souvent par l’exagération et la grossièreté à laquelle le portail sa nature, nous trouvons souvent, même dans les morceaux où ses défauts apparaissent le plus, des touches d’une beauté grave et tendre qui nous révèlent des facultés supérieures et des qualités meilleures que son talent extraordinaire. Tous ces traits ajoutent à l’effet

(1) Les six Su moi incontestables se trouvent dans le tome I*r de l'édition de Quevedo. Madrid, 1791. La Caxa de los locos de amor est dans le tonie II. Mais, comme N. Antonio (Bibl. nova , tom. I, pag. 462, et tom. Il, pag. 10) dit que Vander Hammen est un auteur espagnol descendant d'une famille flamande, et assure qu’il l'écrivit lui-méme, nous sommes obligés de l’exclure de la liste propre des œuvres de Quevedo.

(2) (Jbras, tom. VU, p.ag. 289.

do l'ensemble, sans nous réconcilier avec ces farces grossières et graveleuses qui se mêlent trop souvent il ses- satires (1).

(1) Dix ans avant sa mort, Quevcdo fut l'objet d’une attaque violente dans un livre intitulé: El Tribunal île lajusta rcnganza, imprimé à Valence, en 1635, in-12, pag. 294, et écrit, disait-on, par le licencié Arnaldo Franco-Furl, probablement un pseudonyme. C’est une critique sous forme de procès introduit régulièrement devant des juges, sur les œuvres satiriques publiées jusqu’alors par Quevedo. Excepté les passages où les préjugés de l'auteur l'emportent sur son bon sens, le jugement n’est pas plus sévère que le méritait la licence de Quevedo. L’auteur de ce ljvre ne rend pas, toutefois, au génie ni au talent de Quevedo, la justice qui leur est due, et la malignité personnelle perce en trop d'endroits.

En 1794, Sancho imprima, à Madrid, une traduction d’Anacréon avec des notes par Quevedo, formant cent soixante pages. Elles ne comptent pas dans le onzième volume in-8° des œuvres de Quevedo, qu’il complétait cette année-là. Ces pages sont plutôt dans le style pur et classique du Bachelier de la Torre, que le même nombre de pages reconnues dans ses œuvres pour être de Quevedo; mais la traduction n'est pas très-serrée : l'esprit de l’original n’est pas aussi bien compris que le saisit Estevan Manuel de Villegas dans ses Erolicas, dont nous parlerons plus tard. La version de Quevedo est dédiée au duc d’Ossuna, ton protecteur (Madrid, l<-r avril 1609). Villegas ne publia son travail qu’en 1617 ; mais il n'est pas probable qu’il eut la moindre connaissance du travail de Quevedo.

Page 1