CHAPITRE XX
Le drame. — Madrid et ses théâtres. — Damian de Vegas. — Francisco de Tarrega. — Gasparde Aguilar. — Guillen de Castro. — Luis Velez de Gucvara. — Juan Perez de Montalvan.
Le manque d’une grande capitale, centre commun des lettres et des gens de lettres, se fit longtemps sentir en Espagne. Jusqu’au règne de Ferdinand et d’Isabelle, la Péninsule, divisée en royaumes séparés, occupée, dans des luttes continuelles, contre un ennemi acharné, n’avait pas eu le loisir de penser à des projets qui appartiennent à une période de paix. Même plus tard, quand la tranquillité intérieure fut rétablie, les guerres étrangères, les intérêts grossissants de Charles-Quint en Italie, en Allemagne, en Flandres, le retinrent si longtemps au dehors qu’il n'eut qu'une faible tendance à calmer les réclamations rivales des grandes cités, et la cour résida alternativement dans chacune d’elles, ainsi que la chose se passait, depuis le temps de saint Ferdinand. Mais il était déjà évident que la prépondérance dont Séville avait joui pendant un certain temps, s'était éclipsée. La Castille avait triomphé sur elle, comme elle avait prévalu, dans la lutte plus importante, pour donner une langue à la monarchie, et Madrid, résidence favorite de l’Empereur, parce qu’il pensait que son climat convenait bien au traitement de ses douleurs, Madrid, commença, dès 1560, en vertu des dispositions de Philippe II, à être regardée comme la véritable capitale de toute la monarchie espagnole (1).
Il n’y a pas de branche de la littérature espagnole sur jaqucllc celle circonstance ait produit une influence aussi considérable que sur le drame. En 1583, se jetaient, au même endroit où ils ont continué
(1) Quintana. Hisloria de Madrid , 1631, in-folio, liv. III, ch. xxiv-xxvi. Cabrera, Hist. de Felipe II, Madrid, 16‘29, in-folio, liv. V, ch. ix, où il dit que Charles- Quint avait la pensée de faire de Madrid sa capitale.
d’être depuis, lesfonderaenLs de deux théâtres réguliers. A partir de 1590. si Lope de Vega n’était pas ce monarque absolu de la scène que nous dépeint Cervantès, il en dirigeait du moins l’esprit. Il en découla les conséquences naturelles. Sous l’influence de la noblesse qui se rendait en foule à la résidence royale, guidé par l’exemple d’un des écrivains et d'un des hommes les plus populairesqui aient jamais existé, le théltre espagnol s’éleva comme une vapeur. Une école de poètes, accourus pour la plupart de Séville, de Valence et d’autres points de l’Espagne, éteignant ainsi, dans les cités qu’ils abandonnaient, l’espérance d’un théâtre indépendant, se groupa autour de Lope, dans la nouvelle capitale. Madrid vit soudainement se former une réunion d’écrivains dramatiques plus nombreuse et, à certains égards, plus remarquable qu’aucun autre corps semblable de poètes dans les temps modernes.
La période de cette transition du drame est bien marquée par une singulière comédie de province intitulée; Comedia Jacobina, imprimée à Tolède, en 1590, mais écrite quelques années auparavant, au dire de l’auteur. Elle était l'œuvre de Damian de Vegas, ecclésiastique de la dite cité, et avait pour sujet la bénédiction de Jacob par Isaac. Sa structure est simple, son action claire et sans embarras. Comme l’argument est religieux, il appartient sous ce rapport à la vieille école dramatique; comme d’un autre côté elle se divise en trois actes; qu'elle a un prologue, un épilogue, un chœur, beaucoup de poésie lyrique de diverses mesures, y compris des tercets et des vers blancs, elle n’est pas sans ressemblance avec les essais que tentaient à la même époque, sur la scène profane, Cervantès et Argcnsola. Sans intérêt dans l’intrigue, d'une versification sèche et dure, elle n’est pas entièrement dénuée de mérite poétique. Nous n’avons aucune preuve qu'elle ait été jamais représentée à Madrid, ni qu'elle ait été même connue sur la scène, hors des limites de Tolède, cité à laquelle l’auteur était fortement attaché et où il semble avoir toujours vécu(l).
(i) La Comedia Jacobina se trouve dans un curieux et rare volume de poésie religieuse, intitulé Libro de pocsia christiana , moral y divina por el doctor Frey Damian de Vegas (Toledo, 1590, in-12, fol. 503J. Il contient une poésie sur l’immaculée Conception, grand sujet pour l’orthodoxie espagnole; un dialogua entre l’Ame, la Volonté et l'Intelligence, qui a dû être représenté ; et une infinité de poésies religieuses soit lyriques , soit didactiques , un grand nombre dans le vieux mètre espagnol, un grand nombre suivant la métrique italienne ; mais aucune de ces pièces n’est supérieure à tous les pauvres vers alors à la mode sur des sujets semblables.
Francisco de Tarrega, que nous pouvons suivre de 1591 à 1608, ful-il un de ceux qui vinrent primitivement de Valence à Madrid, afin d'écrire pour le théâtre, c’est incertain. Mais nous avons des preuves qu'il était chanoine de la cathédrale dans la première cité nommée, et qu'il était fort connu dans la nouvelle capitale, où ses comédies se jouèrent et s’imprimèrent (1). L’une d’elles est importante, parce qu’elle nous montre le mode de représentation de ce temps, ainsi que les particularités de son propre drame. Elle commence par une /ou, qui dans cette circonstance et comme l'implique ce nom, est un véritable compliment, mais elle est. en même temps, une line et ingénieuse romance à l’éloge des femmes laides. Vient ensuite ce qui s’appelle El baile de Leganitos, réunion populaire dans un des faubourgs de Madrid, qui donne son nom à une farce grossière, bâtie sur une dispute, au bout de la rue, entre deux laquais (2).
Quand l’auditoire est ainsi mis en bonne humeur, nous avons la comédie principale, intitulée: La enemiga favorable: drame héroïque extravagant, mais non sans intérêt, dont l’action se passe à la cour de Naples, et dont l’intrigue roule sur la jalousie du roi et de la reine de cette contrée. On sent l’elTort tenté pour réduire l’action dans les limites probables de temps et d’espace. Mais le caractère de Laure, d’abord éprise du roi et l’excitant à empoisonner la reine, puis se présentant
(t) 11 est certain que le chanoine Tarrega vivait à Valence, en 15!H ; il écrivit onze comédies, dont deux nous sont connues seulement par leur titre. Les autres s’imprimèrent à Madrid, en 1614 et en 1610. Cervantès, dans la préface de ses comédies, 1615, en fait l’éloge comme d’un des meilleurs disciples de Lope « por « su discreeion é innumerables conceptos. > Par l’idée que nous en donne le chanoine de D. Quichotte, on voit que la Enemiga favorable était regardée comme la meilleure comédie de l’auteur. Le même jugement a été porté depuis. Voy. Rodrigue*, Diblioteca Valentina. Valencia, 1747, in-fol., pag. 146. — Ximcno, Escritorea de Valencia. Valencia, 1747, tom. I, pag. 240. — Furster, Diblioteca Valentina. Valencia, 1827, in-fol., tom. 1, pag. 310. — D. Quichotte, Part. l,ch. xlvui.
(2) Cette farce, fort semblable aux entremeses ou sagnetes des temps modernes, a pour sujet une querelle entre deux laquais pour une fdle de leur condition, querelle qui finit en ce que l’un des deux est à moitié noyé par l'autre dans une fontaine publique. Elle est tirée d’une romance fort ancienne où il est fait allusion à une rue qui devait s’ouvrir dans le ravin de Leganitos. Dans la farce, un des interlocuteurs parle de celle rue comme déjà ouverte. La fontaine y est habilement introduite; c’est elle qui rendit fameux cet endroit de Leganitos. (Voyez Cervantès, la Iluatre Fregona, D. Quichotte, Part. Il, ch. il et la note de Pellicer. Des circonstances pareilles se présentent souvent dans les parties populaires du vieux drame espagnol ; elles devaient produire un grand effet dans ce temps.
déguisée en champion, armé pour défendre cetle môme reine en danger d'étre mise à mort sur une fausse accusation d'infidélité, détruit toute l'harmonie et toute la régularité du mouvement, et constitue une faute qui s'étend sur toute la pièce. Il y a cependant des passages pleins d'animation, comme, dans le commencement, la scène si vive et si naturelle où les courtisans s’élancent dans un combat de taureau qui est immédiatement mis en pièces, par suite du danger personnel qu'à couru le roi ; il y a aussi des morceaux très-poétiques, tels que la première entrevue de Laure et de Bélisardo qui finissent par se marier (1). Toutefois l'impression que nous laisse toute cette comédie c'est que, si Tarrcga suivit la voie ouverte par Lope de Vega, il la suivit d’un pas mal assuré et dans une intention un peu vague.
Gaspar de Aguilar était le rival de Tarrega, d'après ce que Lope nous raconte fi). Il fut d'abord secrétaire du vicomte de Clielva, et plus tard majordome du duc de Gandie, un des grands les plus distingués de la cour de Philippe III. Un poème allégoriquequ'Aguilaravait composé pour célébrer le mariage de son dernier protecteur, trouva si peu de faveur que le malheureux auteur, découragé et repoussé, mourut de chagrin et de mortification. Il vécut probablement, comme Tarrega, soit à Valence, soit à Madrid, composa quelques petits poèmes, dont un entre autres, d'une certaine étendue, sur l’expulsion des Maures de l'Espagne, s’imprima en 1610. La dernière date que nous ayons relative à son infortunée carrière est (Je 1623.
Des neuf ou dix comédies qu’il publia, deux seulement méritent d’attirer notre attention. La première, c’est El mercader amante, objet des éloges de Cervantes qui, comme Lope de Vega, mentionne plus d'une fois Aguilar avec beaucoup de respect. C'est l'histoire d'un riche marchand qui prétend avoir perdu toute sa fortune pour voir laquelle des deux femmes, à la faveur desquelles il aspire, l'aime réellement pour lui plutôt que pour son argent, et qui finalement épouse celle qui, dans une si dure épreuve, se montre désintéressée. Cette pièce est précédée d'un
(t) La cnevwja favorable est divisée en trois journées, appelées aetos; elle monlre d'autre part qu'elle était construite sur le modèle des drames de Lope. Tarrega écrivit aussi une comédie religieuse, intitulée : Fondacion de la Orden ae la Merced. C’est l'histoire d'un grand bandit devenu un grand saint ; elle semble avoir suggéré à Caldéron sa Devocion de la Cru;.
(2) Laurel de Apolo, Madrid, 1630. in-4", fol. 21, où Lope dit en parlant de Tarrega : « Gaspar Aguilar competia con él en la dramatica poesia » : Gaspar Aguilar rivalisait avec lui pour la poésie dramatique.
LITTERATURE ESPAGNOLE. 1 1 — ij
prologue ou Ion. qui est dans ce cas une histoire piquant*1, se terminant par six couplets chantés, pour amuser les spectateurs, sur un homme qui a essayé, sans succès, plusieurs vocations, entre autres celles de maître d'armes, de poète, d'acteur, de cabaretier, menacé, dans son désespoir, de s’enrôler pour la guerre. Ni le commencement, ni la fin n'ont par conséquent aucun rapport avec le sujet de la pièce elle-même, qui est écrite dans un style animé, mais qui dénote parfois trop de mauvais goût, d'extravagance, et qui roule parfois sur des pensées alambiquées.
il y a un caractère heureusement frappé, c'est celui de la dame qui perd le riche marchand par son avarice. Quand le marchand lui raconte la prétendue perte de sa fortune, perte qu'il semble supporter avec courage et fermeté, elle s’en va en disant :
l)ios me guarde de tal hombre,
Que tan pronlo se consuela,
Que lo mismo baré de mi. (1)
Puis, dans le second acte, lorsqu'elle le congédie finalement, elle dit avec la même ironie.
Quieres ver que no eres hombre,
Pues el ser suyo bas perdido.
T que de aquelto que bas sido No te queda sino el nombre?
liez luego un alardo aqui De tu pérdida notoria;
Toma cuenla à tu memoria,
Pide à ti mismo por ti,
Veràs que no eres aquel A quicn di mi corazon. (2)
Ce qu'il y a peut-être de plus remarquable dans ce drame, c'est que l’unité de lieu y est observée, et autant que possible, l'unité de temps : circonstance prouvant, par de pareilles restrictions, que
(t 1 Dieu me garde d’un pareil homme, — Qui se console si promptement ; — Il en fera autant de moi. ( Mcrcadcr amnntc, Jornada I.)
(2) Voulez-vous voir que vous n’êtes pas un homme, — Puisque vous avez perdu tout votre être ; — Et que, de ce que vous avez été. — Il ne vous reste que I c nom? — Faites bientôt parade ici — De votre perte notoire; — Demandez compte à votre mémoire; — Interrogez vous-même sur vous, — Et vous verrez que vous n’étes pas celui — A qui j'ai donné mon cœur (Ibid., Jornada II).
1h liberté de la scene espagnole n'élait pas encore universellement reconnue.
Bien différente est, La .inerte sin esperanza, comédie qui n'a qu’une action, mais dont la scène se passe à Saragosse, à Valence, sur la route qui sépare ces deux cités, et dont les événements racontés remplissent plusieurs années. Le héros, au moment même où il se marie par procuration, à Valence.se blesse accidentellement dans les rues de Saragosse. Il est porté dans la maison d'un étranger, et il tombe éperdument amoureux de la jeune et jolie sœur de son hôte. Le frère le menace d’une mort immédiate s’il ne l’épouse à l'instant. Notre amant cède à la crainte. Le mariage s’accomplit, et il part pour Valence. Chemin faisant, il avoue à son épouse sa malheureuse position et lui propose froidement de résoudre toutes les difficultés, en la mettant à mort. Il abandonne bientôt cette idée, et ils arrivent à Valence, où l'épouse, par une affection aveugle, sert son mari comme une esclave volontaire, et prend même soin d’un enfant qui lui est né de sa femme de Valence.
Suivent d'autres absurdités. A la fin elle est obligée de déclarer publiquement qui elle est. Son ingrat mari essaye alors de la tuer et croit y avoir réussi. Il est arrêté pour le dit assassinat: au même instant arrive le frère, réclamant son droit pour un combat singulier avec l'offenseur. Personne ne veut servir de second à cet infime séducteur. Au dernier moment, la femme outragée elle-même et qu’on supposait morte, apparaît dans la lice, déguisée sous une armure complète, non pour protéger son criminel époux, mais pour venger son propre honneur et donner des preuves de courage. Le roi Ferdinand qui préside le combat, intervient ; et l’étrange spectacle finit par le mariage de la femme aragonaise avec an ancien amant qu'on a vu à peine sur la scène; sort véritablement sans espérance, snerte rerdaileramente sin esperanza , qui fait donner ce nom à une pièce aussi mal composée.
La poésie, sans-être absolument bonne, est meilleure que l'action. Elle est généralement facile, écrite en qiiintillason stances de cinq petits vers chacune, avec de longs morceaux dans la vieille mesure des romances. La scène du divertissement, sur le bord de la mer, près de Valence, où tons les personnages se réunissent pour la première fois, est fort belle, ainsi que plusieurs parties du dernier acte. En général, toute la comédie abonde en pointes, en jeux de mots; elle est tout à fait pauvre. Elle commence par une Ion dont l’objet est de prouver l’empire universel de l’homme, et elle finit par un discours du roi Ferdinand à l’auditoire. où il déclare que rien ne lui cause plus de plaisir que de calmer toutes ces discordes des amants, excepté la conquête de Grenade.
L’un cl l'autre, loa et discours, sont grotesques et inopportuns (1).
Un autre poète valencien, Guillen de Castro, est plus connu que chacun des deux auteurs que nous venons de mentionner. Comme eux, il était respecté dans sa propre patrie, mais il vintchercher fortune dans la capitale. Il était né d'une famille noble, en 1567, et il semble avoir été tout d'abord distingué, dans sa ville natole, comme homme de lettres. En effet, en 1501, il était membre des Noclurnos, une des plus prospères de ces fantastiques associations établies, en Espagne, à l'imitation des Acadcmms.tant à la mode, en Italie, pendant quelque temps. Ses goûts littéraires se perfectionnèrent dans les réunions de cette société où il trouvait, parmi les membres, Tarrega, Aguilar et Artieda (2).
Sa vie ne fut cependant pas tout entière consacrée aux lettres. A un moment, nous le trouvons capitaine de cavalerie; dans un autre, il était tellement entré dans la faveur du comte de Bénévent, le munificent viceroi de Naples, qu’il occupa une place importante qu’on lui confia dans ce gouvernement. Il fut si bien reçu, à Madrid, que le duc d'Ossuna lui donna une pension annuelle d'environ mille couronnes, à laquelle le favori régnant, le comte-duc d'OIivares, ajouta une pension royale. Mais son humeur inégale, son esprit de mécontentement et sa terrible obstination ruinèrent sa fortune ; il fut bientôt obligé d’écrire pour vivre. Cervantès parle de lui, en 1615. comme d'un des auteurs dramatiques les plus populaires : eu 1620, il assistait Lopc dans la fête de la canonisation de saint Isidore, composait plusieurs des pièces qui furent représentées et remportait un des prix. Six ans plus tard, il gagnait encore péniblement sa subsistance, en écrivant des pièces pour le théâtre : en 1631, il mourait tellement pauvre, qu’il fut enterré par charité (3).
On n’a publié qu'un petit nombre des œuvresde ce poète, à l'exception de ses comédies, dont vingt-sept ou vingt-huit ont été imprimées entre 1614 et 1625. Elles appartiennent décidément à l'école de Lope, entre
(t) Les détails sur Aguilar sc trouvent dans Rodriguez, jip . 148-149, et dans Ximeno, tom. I, pag 255. Ce dernier, ainsi qu’il arrive souvent, n’a guère fait que donner un meilleur ordre aux matériaifx réunis par Rodriguez. Neuf comédies d’Aguilar sont insérées dans les collections imprimées, à Valence, en 1614 et 1616, avec les comédies d'autres poêles. Nous possédons un exemplaire de la ÿuerlc sïn esperanza, sans date, ni pagination; elle nous parait plus ancienne.
(2) Dans les notes de Cerdà y Rico à l'édition moderne de la Diana de Gil Polo (Madrid, 1802, pp. 515 et 919), il y a une notice sur cette Académie et une liste de ses membres.
(3) Rodriguez, pag. 177; Ximeno, tom. I, pag. 305; Furster, tom. I, pag. 255. Ce dernier est important et mérite d'étre consulté sur ce sujet.
lequel et Guillen de Castro régna une amitié dont on peut suivre la trace, d’abord dans une dédicace d’une des comédies de Lope à Guillen de Castro, et dans plusieurs passages de ses Mélangés, vers l’époque de l’exil de Lope, à Valence : ensuite, dans un témoignage semblable de Guillen de Castro, exprimé de la môme manière par un volume de ses comédies, dédié à Marcelle, lillc favorite de Lope.
Les circonstances relatives <\ la condition personnelle de Guillen dp Castro, à l’époque où il vivait, où il écrivait, ne se distinguent pas moins dans ses drames que les traits de son école poétique. Ses Mal casados de Valencia semblent révéler une histoire, pouvant être bâtie sur des faits de la connaissance particulière du poète. C’est une série d’intrigues amoureuses, analogues à celles des comédies de Lope, se terminant par la dissolution de deux mariages, sous l’influence d une femme qui, déguisée en page, vit dans la même maison que son amant et sa femme, mais dont les machinations sont enfin découvertes, et qui a recours elle-même à l’expédient ordinaire de s'enfermer dans un couvent. Son DanQuijote, d’un autre côté, est tiré de la Première Partie du roman de Cervantès, conte aussi^iouveau alorsque touteautre fiction valencicnne. Les amours de Dorothée et de Fernando, la folie de Cardenio, forment la base de l’intrigue principale. Le dénoûment consiste dans la conduite du chevalier, porté en cage, dans sa propre maison, par lecuré et le barbier, comme il y est conduit par eux dans le roman. Quelques passages sont légèrement altérés, pour leur donner une tournure plus dramatique, le langage des principaux personnages, dans l’œuvre originale, est cependant souvent conservé, et lesemprunLs qu’on y a faits sont parfaitement reconnus. Ces deux drames sont surtout écrits en vieilles redondillas, et leur versification est des plus soignées. Il y a peu d’invention dans l’une cl dans l’autre, et le premier acte de Los mal casados de Valencia est défiguré par un jeu d’esprit, à la mode sans doute, dans la société de l’époque, mais qui ne produit d’autre résultat dans la comédie qu’une triste série d’équivoques et de pointes (1).
Toute différente, quoique non moins caractéristique du temps, se présente sa comédie intitulée : Piedad y Justicia. histoire horrible d’un
(1) Ces deux comédies sont insérées dans le premier volume de ses Comédies , imprimées, en 46 14. Nous avons le Don Quichotte dans une livraison séparée, sans pagination, sans date, avec de grossières gravures sur bois, telles qu'on en voit dans les vieilles publications espagnoles de cette espèce. Quand D. Quichotte se présente sur la scène pour la première lois, l’avis dit : « Bon Quichotte entre monté sur Rossinante et vêtu comme le dit son histoire.» Les redondillas de cette
HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE prince de Hongrie, condamné à mort par son père pour les crimes les plus atroces, mais délivré du supplice par la multitude, parce que sa loyauté a survécu à la ruine de tous les autres principes, et lui fait même refuser le trône que lui offraient les révoltés. Cette pièce est écrite dans une variété de mètres plus grande que celles dont nous venons de parler; elle montre aussi plus de liberté de style et plus de mouvement. Son succès repose principalement sur le choix du sujet et sur le sentiment de loyauté, vertu héroïque, qui brilla primitivement dans les relations des rois d'Espagne avec leurpcuple, vertu tellement exagérée, à ce moment, qu'elle détruisit un grand nombre des éléments qui constituaientce qu'il y a de plus estimable dans le caractère national (1).
Santa Barbara 6 Milagro del monte y martir del cielo appartient à une autre division du drame populaire créé par Lope de Vcga. C'est une deces comédies où l'amour humain et l'amour divin, sur des tons se ressemblant trop l’un à l'autre, se montrentdans leur plusbrillantesplendeur. Comme le reste des pièces appartenant à ce genre, elle est, ce n'est pas douteux, le résultat de la législation sévère du théâtre, à cette époque, et de l'influence du clergé qui avait établi cette législation. La scène^se passe en Nicomédie, au troisième siècle, quand c'était encore un crime de professer le. christianisme. Le sujet embrasse l’histoire de sainte Barbe, suivant la légende qui la fait contemporaine d’Origène, lequel apparaît, effectivement, sur la scène, comme un des principaux personnages. Au commencement du drame, l'héroïne déclare qu’elle est déjà, par le cœur, attachée à la nouvelle secte. A la lin, elle est martyre triomphante, emmenant avec
pièce, considérées comme poésie, sont Cardenio à U tin du premier acte :
Demie me llevan lots pies Sia la vida ? El seso pierdo;
Pero? como serè cuerdo,
Si fuè traidor el Marque»?
; Que cordura, que concierto.
Tendre yo, si estoy sin mi,
Sin ser, sin aima y sin ti?
; Ay, Lucinda, que me has muerto !
excellentes ; exemple, les lamentations de
Où m’enlèvent les pieds Sans la vie? Je perds l'esprit.
Mais, comme je serai sage Si traître a été le Marquis?
Quelle sagesse, quel concert.
J'aurai, moi, si je suis sans moi.
Sans être, sans àme et sans toi?
Helas, Luciude, tu m’as donne la mort!
et ainsi de suite sur le môme ton. Guérin de Bouscal, un des innombrables dramaturges français Puihusque, tom. II,pag.441) qui allaient librement puiser aux sources espagnoles, de 1630 à 1050, mit ce drame de Gui lien sur la scène française, eu 1638.
(1) Elle se trouve dans le second volume des Comédies de Guillen, et aussi dans la Flor de las majores doce comedia* (Madrid, 1652).
elle, par suite d'une profession publique de sa foi, non-seulement son amant, mais encore tous les principaux habitants de sa ville natale.
Une des scènes de cette comédie est particulièrement dans l’esprit et la foi des siècles où elle s’écrivait; et elle fut imitée plus tard par Caldéron, dans El Mayico prodiyioso. La sainte est représentée reléguée par son père, dans une tour où, seule, elle se livre à des méditations chrétiennes. Soudainement l’ennemi mortel du genre humain se présente à elle, sous l’habit d’un fashionnablc et galant Espagnol. Il lui fait un récit de ses aventures, sous une ingénieuse allégorie, mais il ne parvient pas à déguiser assez effectivement la vérité pour qu’elle ne suspecte pas qui il est. Sur ces entrefaites, le père et l’amant entrent dans la prison. Pour le père, le mystérieux galant est tout à fait invisible, mais il est parfaitement vu par l'amant, dont la jalousie est ainsi excitée au plus haut degré. Le premier acte finit par la confusion et les reproches qu’un pareil état de choses devait nécessairement produire, et par la persuasion du père que l'amant devrait être plutôt dans une maison de fous, et qu’il ferait un triste mari pour sa fille si gentille (i).
Les plus importantes des comédies de Guillcn de Castro, sont les deux qu’il composa sur le sujet de Rodrigue leCid, intitulées Los Mocedades dtl Cid. et fondées l’une et l'autre sur les vieilles romances du pays, romances qui, suivant Francisco Santos et ce que nous savons aussi d'autre part, continuèrent à être chantées dans les rues, longtemps après l'époque de Guillcn de Castro (2). Le premier de ces deux drames embrasse la première partie de la vie du héros. Elle commence par la scène solennelle où il est armé chevalier, par l'insulte faite immédiatement après à son vieux père, dans la chambre du conseil du roi : elle se continue par l’épreuve dé l'esprit et du courage de Rodrigue, par la mort de l’orgueilleux comte Lozano qui a outragé le vénérable vieillard, en lui donnant un soufflet, événements tous conformes à la tradition des vieilles chroniques.
(1) Cette Comedia de Santos ne se trouve pas dans la collection des comédies de Guillende Castro; toutefois, mon exemplaire (Madrid, 1719) la lui attribue ainsi que le catalogue de Huerta. En outre, l’évidence intrinsèque de sa versification et son style conclut hardiment à sa propriété. Les passages où l'héroïne parle du Christ, en rappelant son amant et son époux, comme tous les morceaux analogues dans le vieux drame espagnol, sont blessants pour des oreilles protestantes.
(2) Francisco Santos, la Verdad en el Potro ij el Cid resuscitudo (Madrid, 1(186, in- 11, contient (pp. 9, 10, 51, 106, etc.) des romances sur le Cid, écrites, dit l'auteur, comme les aveugles les chantaient alors dans les rues. Le P. Sarmiento, qui les écrivait, un siècle après, assure le même fait ou des faits analogues.
Nous arrivons, maintenant, à la partie dramatique de l’action si heureusement inventée par Gui lien de Castro : Chimène, la fille du comte Lozano, est représentée, dans le drame, comme éprise déjà du jeune chevalier. Il s'élève, par conséquent, une lutte -entre le sentiment de ce qu'elle doit à la mémoire de son père et de ce qu’elle doit accorder à sa propre affection : lutte qui se continue, durant toute la pièce, et qui constitue son principal intérêt. Elle se présente, en effet, au roi, accablée d’une douleur violente qui lutte, par moment, avet^succès, contre les mouvements de son cœur, et elle réclame la punition de son amant, conformément aux anciennes lois du royaume. Rodrigue se sauve, toutefois, par suite des prodigieuses victoires qu'il a gagnées sur les Maures, qui assiégeaient la ville, au moment où ces événements se passaient. Plus tard, la fausse nouvelle de la mort du Cid, habilement supposée, arrache il Chimène l’aveu de son amour, enfin, son plein consentement au mariage avec Rodrigue est obtenu, partie par des intimations divines, partie par le progrès naturel de son admiration et de son attachement, durant une série d'exploits accomplis en son nom, et pour la défense de son roi et de sa patrie.
Ce drame de Guillen de Castro fut plus connu en Europe qu’aucun autre de ses ouvrages, non-seulement parce qu’il est le meilleur d’entre eux, mais parce que Corneille, son contemporain, en fit la base de sa magnifique tragédie du Cid ; drame qui contribua plus que tout autre à fixer pour deux siècles le caractère du théâtre, sur tout le continent de l’Europe. Mais, quoique Corneille, sans oublier les vives discussions soulevées sur les unités sous l’influence du cardinal de Richelieu, ait introduit dans l’action de sa comédie des changements heureux et judicieux, il en fait cependant reposer le principal intérêt sur la lutte entre le devoir et l'amour de l’héroïne, création primitive du génie de Guillen de Castro.
Dans cette exposition. Corneille n'a pas montré plus d’énergie ni de puissance que son prédécesseur espagnol. Il tombe même parfois dans des erreurs considérables, qui sont entièrement de lui. Ainsi, pour renfermer la durée de l’action dans l’espace de vingt-quatre heures, au lieu de permettre qu’elle s'étendit durant quelques mois, comme le fait l’original, il commet l'absurdité de violenter les sentiments naturels de Chimène par rapport à la personne qui a tué son père, pendant que le corps inanimé de son père est encore devant ses yeux. Il change la scène de la querelle qui, dans Guillen de Castro, se passe en po'-scnce du roi, et il la rend moins grave et moins naturelle. Par une erreur de chronologie, il établit la résidence de la cour à Séville, deux siècles avant que cette cité fût arrachée aux Maures. En concentrant en général l’action dans
les limites conventionnelles qui commençaient ù régner sur la scène française, Corneille a, c'est vrai, l'extravagance d'introduire, comme l’avait fait Guillcn, un épisode aussi déplacé que le miracle de saint Lazare, tiré des vieilles romances, mais il a arrêté la marche libre et facile des incidents et diminué leur effet général.
Guillen de Castro, au contraire, prenant les traditions .nationales telles qu'il les trouvait, s’est immédiatement concilié les sympathies de son auditoire, a donné en même temps à son action la fraîcheur et la vie d’une vieille romance, et répandu sur toute sa pièce une forte couche du ton et du coloris national. C'est ainsi que la scène dans la salle du conseil royal, où le père du Cid est insulté par l’orgueilleux comte Lozano; plusieurs scènes entre le Cid et Chimène, plusieurs autres entre ces deux personnages et le roi sont tracées avec une grande habileté dramatique, avec une véritable et naturelle ardeur poétique.
Le passage suivant, où le père du Cid l’attend, ù la naissance du crépuscule, et à la place désignée pour leur réunion, après le duel, est aussi caractéristique, sinon plus frappant, qu’aucun autre du drame; et il est bien supérieur au passage correspondant dans la comédie française, où il remplit les scènes v et vi du troisième acte.
DIEGO. No la ovojuela bu pastor perdido,
Ni et leon que sus hijos le han quitado
Balô quejosa ni bramé ofendido, •
Como yo por Rodrigo, j Ay hijo amado!
Voy abrazando sombras, descompuesto,
Entre la oscura noche que ha cerrado.
Dite la seùa y seùaléle el puesto Doride acudiese en sucediendo el caso :
4 Si me habrà sido inobediente en esto ?
Pero no puede ser. ; Mil penas paso !
Algun inconveniente le nabrà hecho,
Mudando la opinion, torcer el paso.
; Que helada sangre me revienta el peclio ! i Si es muerto, herido é preso? ; Ay, cielo santo (d),
(1) diego. Non, la tendre brebis qui a perdu son pasteur, — Ni le lion que ses petits ont abandonné, — Ne fait entendre son bêlement plaintif ou son rugissement courroucé, — Comme je gémis, moi, sur Rodrigue. Hélas! fils bien-aimé ! — Je marche en embrassant les ténèbres, en désordre — Au milieu de l’obscure nuit qui a fermé le jour. — Je lui ai donné le signe, je lui ai indiqué l’endroit — Où il devrait venir, si le fait arrivait. — S’il allait ne pas m'obéir? — Mais cela ne se peut. Mille terreurs m’assiègent! — Quelque accident lui aura fait — Changer d’opinion et détourner ses pas. — Mon sang se glace et brise ma poitrine ! — Serait-il mort, blessé, prisonnier? Juste ciel,
Tts HISTOIRE DE I.A LITTÉRATURE ESPAGNOLE
Y cuûntas cosas de pesnr sospecho !
i Qué sienlo? j Es él? Mas no merezco tanto. Sera que corresponden a mis males Los ecos de mi voz y de mi llanto.
Pero entre aqiicllos secos ped regales Vuelvo à oir cl galope de un caballo;
;Dél se apea Rodrigo! ;,IIay dirhas taies0 ; Hijo !
cid. ; Padro !
diego. Es posiblc que me halln
Entre lus brazos? Hijo, alienlo tomo Para en tus alabanzas empleallo.
i, Como tardasle tanto? Pues de plomo Se puso mi deseo, y pues veniste,
No he de cansarte preguntando el cùmo.
jBravamenle probaste! ; Bien lo hiciste! Bien mis pasados brios imitaste !
Bien me pagaste el ser que me debiste!
; Toca las blancas canas que me bonraste ! Llega la tierna boca A la mejilla Bonde la mancha de mi honor quitaste!
Soberbia el aima A tu valor se humilia,
Como conservador de la nobleza
Que hahonrado lantos reyes en Pastilla. (I)
La seconde partie qui nous donne les aventures du siège de Zamora, l’assassinat du roi Sanche sous ses murs, le défi et les duels qui s'ensuivirent, n'a pas le môme mérite que la première. Plusieurs passages, tels que les détails relatifs à la mort du roi, ne sont nullement susceptibles d'une représentation dramatique, tant il y a de grossièreté et de
(lj Quels innombrables motifs de chagrin je soupçonne ! — Quel sentiment m’agite? Est-ce lui? Mais non, je ne mérite pas tant de bonheur. — C’est que, peutêtre, répondent A mes maux — Les échos de ma voix et de mes pleurs. — Mais du milieu de ces endroits secs et pierreux, — J'entends encore le galop d’un cheval. — Rodrigue met pied à terre ! Aurai-je un tel bonheur? — Mon lits! le cid. Mon père ! diego. Est-il possible que je me trouve — Dans les bras ? Mon lits, je prends haleine — Pour l'employer à tes louanges. — Pourquoi as-tu lardé? Des lenteurs — Mon désir éprouvait ; mais puisque tu es venu, — Je n'ai pas à le fatiguer, en te demandant des pourquoi. — Tu as bravement fait tes preuves ' tu t’es bien conduit! — Tu as bien imité mon ardeur d’autrefois ! — Tu m'as bien payé la vie que tu me dois! — Touche les blancs cheveux que tu as houorés ! — Viens toucher de tes lèvres affectueuses la joue — D’où lu as enlevé la lâche à mon honneur! — Mon Ame flère, devant ta valeur s’humilie, — Comme devant celui qui a conservé la noblesse — Que tant de rois de Castille avaient honorée. [Morcdade» del Cid, première partie, jorjuidu n.)
répugnance. Mais même dans ces endroits, comme dans d'autres morceaux plus heureux, Guillen de Castro a scrupuleusement suivi la croyance populaire sur l'Age héroïque qu'il représentait, tel qu’il était arrivé jusqu'à lui : par là il a donné à toutes ses scènes une vie et une réalité qu'il lui eût été dillicile de leur donner autrement.
Effectivement, ce qui fait le plus grand charme de ce drame, c'est que les traditions populaires y sont partout semées de la manière la plus pittoresque, avec leur ton et leur caractère particuliers. Ainsi, l'insulte faite au vieux Laynez dans le conseil; les plaintes de Chimène au Roi sur la mort de son père; la conduite du Cid envers elle; l'histoire du Lépreux ; la basse trahison de Vellido Dolfos; les reproches de la Reine Urraque, du haut des murs de la ville assiégée; le défi et les duels qui s'ensuivent (1) ; toutes ces scènes sont empruntées des vieilles romances; souvent avec les mêmes mots, et généralement avec la même fraîcheur, le même esprit et leurs détails pittoresques. L'effet dut être immense sur un public castillan, toujours sensible à la puissance de la vieille poésie populaire, toujours excité, comme par un cri de bataille, lorsque les exploits des héros primitifs de la nation étaient rappelés à ses souvenirs (2).
Dans les autres drames de Guillen de Castro, nous trouvons les mômes principes, les mêmes habitudes de composition théâtrale que dans les pièces que nous venons de citer. Et curioso impertinente est tiré du conte que Ccrvanlès imprima primitivement dans la première partie de son Don Quichotte. El conde Alarcos et El conde d'irlos se trouvent dans les vieilles romances si belles qui portent ces noms. Las maravillas de Babiloniu constituent une comédie religieuse où l'histoire de la chaste Suzanne et des deux vieillards occupe une place un peu trop large; où le roi Nabuchodonosor est introduit broutant l'herbe, comme les bêtes des
(1) Cette accusation contre l'honneur de toute la ville de Zamora pour avoir donné asile au meurtrier du roi Don Sanche, tient une grande place dans la Cro tiica general (partie IV); dans la Cronica del Cid , dans 1 e Momancero antiquo; elle prend le nom de el Rcto de Zamora , espèce de défi, conservé dans cette comédie de Guillen, et reconnu comme forme légale, depuis les Partidas. Part. VII, titre ni, De los Rieptos.
(2) Les comédies de Guillen de Castro sur le Cid se sont réimprimées souvent, ce qui n'est arrivé à aucun autre de ses drames. Voltaire, dans sa préface au Cid de Corneille, dit que Corneille emprunta ses matériaux de Diamante. Mais c'est tout le contraire, Diamante écrivit après Corneille et dut beaucoup au tragique français, comme nous le verrons plus lard. La Vie de Guillen de Castroy par lord Holland, écrivain que nous avons déjà cité, voyez ci-dessus, est intéressante quoique incomplète.
champs (1). C’est ainsi que se manifeste partout le désir de satisfaire aux exigences du goût national : c'est ainsi que Guillen de Castro se montre évidemment, en tout, le disciple de Lope de Vega, et qu’il se distingue de tous ses rivaux par la douceur de sa versitication, plutôt que par des attributs plus saillants ou plus originaux.
Un autre des premiers disciples de Lope de Vega, reconnu comme tel. à cette époque, par Cervantès, c’est Luis Velez de Guevara. Il était né à Ecija, en Andalousie, en 1570, mais il vécut presque toujours, paralt-il, à Madrid, où il mourut en 1044. Douze ans avant sa mort, il avait déjà , composé, nous dit-on, avec quelque fondement, quatre cents pièces pour le théfttre. Comme ni la faveur du public ni celle de la Cour ne semblent pas l’avoir abandonné, durant le reste de sa longue vie, nous pouvons assurer qu’il fut un des auteurs de son temps qui recueillirent le plus de succès (2).
Scs comédies n’ont, cependant, jamais été réunies pour la publication: il n’en est même arrivé qu’un petit nombre jusqu'à nous. Une de celles qui nous ont été conservées est heureusement une des meilleures, si nous devons juger de sa valeur relative par la sensation qu'elle produisit, lors de sa première apparition, et par la place qu’elle a conservée depuis dans l'estime nationale. Le sujet est tiré d’un passage bien connu de la chronique de Don Sanche le Brave, lorsqn’en 1293, la ville de Tarifa, près de Gibraltar, était assiégée par le frère rebelle du roi, le prince Don Juan, à la tête d'une armée de Maures, et qu’elle était défendue par Alonzo Perez, le chef de la grande maison des Guzman.
« Y, dit le vieux chroniqueur, D. Alonso Perez de Guzman, que la « ténia, defcndiésela muy bien, y el infante D. Juan ténia un mozo
• pequeno, hijo deste Alonso Perez, y envié decir à este D. Alonso Perez « que le diesse la villa, sinon que le malaria el su hijo que él ténia, y
* D. Alonso Perez le dixo que la villa que la ténia porel Rey, y que non t gela daria, que quanto por la muerte de su hijo, que él le daria el
* cuchillo conque le matasse; y lançolesde encimadel adarve un cuchillo
• y dijo que antes queria que le matassen aquel hijo y otros rinco si los
(3) Las Maravillas de Babilonia ne se trouve pas dans la collection des drames de Guillen de Castro; elle n'est pas mentionnée par Rodriguez ni parFurster. Mais elle fait partie d’un volume intitulé : Flor de las Mejores docr Comcdias, Madrid, 1652, in-4“.
(2) Nicolas Antonio, Biblioteca nova, tom. II, pag. 68, et Montalvan, Para lodos, dans son catalogue des auteurs dramatiques de ce temps (1632). Nous parlerons de nouveau de Guevara, comme auteur du Diable boiteux, el Diablo cojuelo.
• loviesse, que non darle la villa del Rey susenor, de que le liicicra « omenaje, y cl infante D. Juan cou saüa mandé mutât' el hijo ante él ; < y con todo csto nunca pudô tomar la villa (1).
D'autres récits ajoutent à celte horrible histoire le détail suivant : après avoir jeté sa dague, Alonso Ferez étouffant sa douleur, se mit à prendre son repas de midi avec sa femme. Le peuple voyant du haut des remparts de la ville l'assassinat de l’innocent enfant, avait éclaté en cris d'horreur et d'indignation, Alonso Ferez se serait levé, mais apprenant la cause du trouble, serait retourné tranquillement à table en disant seulement :
• Cuidé que ios Moros entraban la Ciudad (2). >
Four ce sacrifice de tous ses autres devoirs à la fidélité, sacrifice si capable d’exalter l’imagination de l’époque où il vivait, Guzman reçut une addition appropriée à scs armoiries, addition qu’on voit encore sur l’écu de sa famille, et le surnom de El Bueno le bon, le fidèle, titre rarement oublié dans l'histoire d’Espagne, toutes les fois qu’il est fait mention de lui.
Tel est le sujet et en réalité la substance de la comédie de Guevara : Mas pesa el Hey que la sangre, qui témoigne d’une grande habileté pour donner aux événements une forme dramatique. Dès le début, le Roi D. Sanche est représenté traitant son grand vassal, Alonso Ferez de Guzman, avec dureté et injustice, de sorte que l’héroïque fidélité du vassal ressort encore plus au dénoûment du drame, et produit un effet plus brillant. La scène où Guzman sort de la présence du Roi, irrité mais avec une entière soumission à l'autorité royale : la scène entre le père et le fils, se
(1) « Don Alonso Ferez de Guzman, qui l’occupait, la défendit fort bien, et Tin- « fant D. Juan avait un petit serviteur, fils de cet Alonso Ferez; il envoya dire . à cet Alonso Perez de lui rendre la ville ; que s’il ne la rendait pas, il lui tue- « rait lo fils qu'il avait. D. Alonso Perez lui répondit que pour la ville il la gardait « pour le roi et qu’il ne la lui rendrait pas ; que, quant à la mort de son fils, il lui <( donnerait le couteau pour le tuer. Et il leur lança de par-dessus les créneaux, un < couteau, en leur disant qu’il voudrait voir immoler et ce fils et cinq autres, s’il les • avait, avant de lui rendre la ville du roi son maître, i qui il en avait fait hom- > mage ; l'Infant D. Juan, dans sa rage, fit massacrer l’enfant sous ses ycux.mais, « malgré lout.il ne put jamais prendre la ville. » Cronica de D.Sancho el Bravo, Valladolid, 1554, fol. 76.
;2) a Je croyais que les Maures entraient dans la ville. » Quintana, Vida de espafwles célébrés, ton). fT Madrid, 1807, in-12,, pug. 51, doit être comparé avec le passage de cette ceméclie. Martinez de la Hosa, dans son Isabel de Soli s, donne une peinture réellq’ou imaginaire de la mort du jeune Guzman, et il présente la conduite de-'son.sJCie comme pleine de tendresse. Mais la sévérité de la vieille chronique est pftis conforme & la vérité, et la comédie la suit ponctuellement.
AV
soutenant mutuellement l’un l’autre, etse persuadant par la voixdti devoir et de l'honneur, qu'il vaut mieux se soumettre à tout plulét que de livrer la ville; enfin la dernière scène où, après l'abandon du siège, Guzman présente le cadavredc son enfant comme une preuve de sa fidélité etde son obéissance à un injuste souverain, sont dignes d’être placées parmi les meilleures des premières tragédies anglaises, et ne sont pas sans quelque ressemblance avec des passages de Grcene et de. Webster. Comme expression d'une fidélité sans bornes, cette grande vertu des temps héroïques de l’Espagne, ce drame excita l'admiration universelle et acquit une place importante, non-seulement dans l'histoire du théâtre national, mais encore au milieu de tout ce qui pouvait rehausser le caractère national. Considéré sous chacun de ces points de vue, c'est un des spectacles les plus sublimes et les [dus grandioses de la scène moderne (1).
Dans le plus grand nombre de ses autres comédies, Guevara s'écarta moins de la roule frayée qu’il ne le lit dans celte composition profondément tragique. in Luna de la Sierra, par exemple, est une peinture poétique de la loyauté, de la dignité, de la fermeté de caractère des classes inférieures du peuple espagnol, mises en relief dans la personne d’un laboureur, allier et indépendant, qui se marie avec une jeune beauté de ses montagnes, mais qui a le malheur de la voir immédiatement poursuivie par l'amour d’un personnage de haut rang, aux poursuites duquel elle échappe par le recours franc et courageux de son mari à la reine Isabelle, royale souveraine de l'oITenseur (2). El Ollero de Ucana est aussi une comédie d’intrigue, se renfermant entièrement comme la précédente, dans les limites du genre. Reinar despues de'morir est une tragédie pleine de mélancolie, tendre comme une idylle, qui s’harmonise parfaitement avec les destinées d’Inès de Castro, sur la triste histoire de laquelle elle se fonde.
Dans les drames religieux de Guevara, nous avons, comme de coutume, l’élément perturbateur des aventures d’amour mêlé à tout ce qu'il doit y avoir de plus spirituel et de plus distinct de la souillure des passions humaines. C'est ainsi que dans Los très mayores porlenlos, nous lisons toute l’histoire de saint Paul, apparaissant tout d’abord sur la scène,
(1) L’exemplaire de cette comédie, dont je me suis servi, date de 1745, pour son impression. Ainsi que beaucoup d’autres drames publiés de Guevara, elle est
' pleine d’enflure et de gongorisme. Mais son style élevé et le'ton grave qui y règne partout lui ont toujours fait trouver de l’écho dans le caractère,. national.
(2) La Luna de la Sierra est la première comédie dans la F lof de las Mejorcs doce Comedias, 1652.
HISTOIRE DE LA LITTERATURE ESl'AI.AUl.E 351
comme épris du Marie Madeleine. El dans La Carte de Sataïuie , nous avons également l'histoire de Jonas, annoncé comme fils de la veuve de Sarepta, et vivant à la cour de Ninive, sous les règnes de Ninus et de Sémiramis, au milieu d'atrocités qu'il semble impossible qu'on ait pu rappeler devant un auditoire respectable et chrétien.
Une fois Guevara dépassa les sages privilèges accordés au théâtre espagnol : son offense n’alla pas violer les règles du drame, mais porta contre l'autorité de l'Inquisition. Dans El pleito de! üiablo con el Cura de Madrilejos qu'il composa avec Rojas et Mira de Mescua, il nous donne l'histoire d’une pauvre insensée, traitée de sorcière, qui n’échappa à la mort qu’en confessant qu’elle était possédés des démons, démons qu’on fit sortir de son corps sur la scène, devant le public, par des conjurations et des exorcismes. Cette histoire, selon toute apparence, se fonde sur des faits réels, et la comédie n’est pas moins curieuse par les détails étranges qu’elle renferme. Mais le crime de sorcellerie, son exhibition, son châtiment, appartenaient exclusivement au Saint-Office. Défense fut donc faite de représenter ou de lire le drame de Guevara, et il disparut bientôt entièrement de la connaissance du public. De pareils cas sont, toutefois, fort rares dans l’histoire du théâtre espagnol, quelle que soit la période de son existence (1).
Le plus prononcé, peut-être, des imitateurs de Lopc de Vega, ce fut son biographe et son panégyriste, Juan Pcrez de Montalvan, fils d’un libraire du roi. et né, à Madrid, en 1602 (2). A l’âge de dix-sept ans, il était déjà licencié en théologie et écrivain dramatique de quelque succès : à dix-huit, il concourut avec les principaux poètes du temps pour la fête de la canonisation de saint Isidore de Madrid, et gagna, avec l’approbation de Lopc, un des prix qui étaient offerts (3). Immédiatement après, il prit le grade de docteur en théologie, et, à l’exemple de son ami et de son maître, il entra dans la confrérie des prêtres de Madrid, el accepta des fonctions à l’Inquisition. En 1626. un opulent marchand du
(1) Les comédies dont nous venons de faire mention sont répandues dans dilférentes collections : El Pleito del Diablo , dans le volume que nous venons de citer; Flor de las mejorcs doce comedias , lu Cortedel Diablo , dans le tome XXVIII des Comedias escogidas. Nous avons vu les Très Por tentas, tirée à part, sans date. Il y a en outre quinze comédies de Luis Veley de Guevara dans ladite Colcciun de Comedias escogidas, dont nous parlerons plus tard.
(2) Baena, Hijos de Madrid, tora. 111, pag. 157, où se trouve une Vie de Montalvan très- bien faite.
(3) Lope de Vcga. Obras sueltas, tora. XI, pp. 531, 537, et tora. XII, pag. 424.
Pérou, avec lequel il n'avait eu aucune espèce de rapports, qu'il n'avait même jamais vu, lui envoya, des contins opposés du monde, une pension, comme à son aumônier particulier, pour prier pour lui, à Madrid, sans autre motif que son admiration pour son génie et scs écrits (I).
En 1627, il publia un petit volume sur la Vida y purgalorio de San Palricio, sujet populaire dans l'Eglise catholique, et sur lequel il écrivait maintenant, pour satisfaire probablement aux exigences de sa position ecclésiastique. Toutefois sa nature l'emporta malgré lui, et il ajouta à la légende ordinaire de saint Patrice un conte étrange, tout entier de son invention, mais si intimement soudé au sujet principal qu'il semble en faire partie, et qu’il réclame du lecteur le même intérêt et la même foi (2).
En 1632, il avait composé, dit-il, trente-six comédies et douze auto s sacramentels (3); en 1636, immédiatement après la mort de Lope, il publia l’extravagant panégyrique que nous avons déjà mentionné. Ce fut probablement là le dernier ouvrage qu’il donna à la presse : peu de temps après son apparition, l’excès de travail le lit tomber dans un état de maladie désespéré, et il mourut, le 23 juin de l’année 1638, à peine âgé de trente-six ans ; un de ses amis rendit à sa mémoire les mêmes soins pieux que Montalvan avait rendus à la mémoire de son maître. Il réunit des poésies détachées et d'autres éloges sur lui, au nombre d'environ cent cinquante pièces d'auteurs du temps, connus et inconnus, et les publia sous le titre de : Lagrimas panegirictu à la lemprana muerte delgran poeta.. .etc. .Juan Pere: de Montalvan. Collection pauvre, où se mêlent les nomsd'Antonio de Solis, de Gaspar de Avila, de Tirso de Molina, de Caldèron et d'autres auteurs de réputation, sans y trouver beaucoup de vers dignes de leurs auteurs ni du sujet (4).
La vie de Montalvan fut courte, mais brillante. Attaché tout d'abord à Lope de Vega par une amitié sincère, il continua jusqu'à sa mort d'être le plus ardent de ses admirateurs, et mérita, à plusieurs égards, le titre
(1) Para todos, Alcaln, 1601, in-4°, pag. 4*28.
(2i Comme livre de dévotion, il a eu plusieurs éditions; la dernière est, je crois, de 1739, in-18.
(3) Para todos , 1601, pag. 529, écrit en 1632, où il parle aussi d’une vovela picaresque, Vida de Mal-Hagas et d’autres livres déjà préparés pour la publication, et qui ne se sont jamais imprimé*.
(4) Larmes panégyriques sur la mort prématurée du grand poète D. J. Pere: de Montalvan, par Pedro Gronde de Terra. Madrid, 1639, in-41*, fol. 164. Quevedo, ennemi de Montalvan, est le seul poète de renom qui ait élé omis.
HISTOIRE DU LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE ààJ
que lui décerna Valdivielso de pr'mogenito y heredero del ingenio de Lope. Lope de son côté se montra sensible à l'hommage qui lui était si franchement offert : non-seulement il protégea et encouragea son jeune disciple, mais il le reçut presque comme un membre de sa maison et de sa famille. On va même jusqu'à dire que El Orfeo , poëme sur l'histoire d’Orphée et d’Eurydice, publié au mois d'août, 1624, par Montalvan pour rivaliser avec le poème publié, sous le même litre, au mois de juin précédent par |). Juan deJauregui, était, en réalité, l’œuvre de Lope lui-méme, qui aurait ainsi voulu donner à son disciple un avantage sur son formidable compétiteur. Mais il est probable que ce n’est là qu'une des inventions scandaleuses de la génération suivante. Le poëme lui-même composé d'environ deux cent trente octaves, faciles et harmonieuses, comme si elles sortaient des mains de Lope, porte plutôt l'empreinte d'un jeune écrivain que d'un vieux poète. En outre, les vers qui le précédent et qui sontdédiés à Lope. scs louanges extravagantes, qui viennent plus tard, en parlant de son drame sur le même sujet, font, de la pensée de lui imputer la composition du poëme, une grave offense à la noblesse de son caractère (I). Quoi qu'il en soit, Montalvan et Lope, nous le savons par différents passages de leurs œuvres, furent constamment unis, et la sincère admiration du disciple fut payéede retour par la tendresse et la protection du maître.
Montalvan obtint ses principaux succès sur la scène, où sa popularité était si considérable que les libraires trouvèrent de leur intérêt d'imprimer sous son nom des comédies qui ne lui appartenaient en rien (2). Il prépara lui-même, pour les éditer, deux volumes complets de ses œuvres dramatiques, volumes qui parurent en 1638 et 1639, et se réimprimèrent en 1632. Il avait en outre inséré primitivement plusieurs comédies dans un de ses volumes de romans, en avait imprimé un plus grand nombre, sous d'autres formes, comédies montant ensemble à une soixantaine environ. Si elles ont été toutes publiées, comme celles qu'il publia lui-même, ce doit être durant les sept dernières années de sa vie (3).
Si nous prenons le premier volume de sa collection, revu vraisembla-
(i) Orfeo en lengua castellana, par J. P. de Mon'alvan. Madrid, 1614, in-4°; Nicolas Ant., Dibl. nova, tom. I, pag/757, et Lope de Vega, C» médias, tom. XX. Madrid. 1629, où il dit dans la préface que l'Orphée de Montalvan contient tout ce qui peut contribuer à sa perfection.
(1) Ses plaintes sont aussi vives que celles de Lnpe et de Caldéron et peuvent se lire dans la préface du premier volume de ses comédies. Alcalà, 1638, in-4°, et dans son Para todos, 1661 , pag. i69.
(3) La date du premier volume est de 1639, sur le titre, et de 1638, i la fin.
UTTÉKATIRE ESPAUSOLE. Il — S3
bleraent avec plus de soin que le second ; si nous l'examinons pour nous éclairer sur les théories et le stvle du poète, nous comprendrons facilement le caractère dp ses drames. Six des comédies qu’il contient, ou la moitié du volume, appartiennent au genre appelé décapa y espada ; tout leur intérêt roule sur des scènes de jalousie, ou sur quelque intrigue. de point d'honneur. Elles sontgénéralement, commecelle qui porte le litre de Cnmplir eu» su obligation , construites sans grande habileté, quoiqu'elles ne manquent pas d'intérêt. Elles contiennent toutes des morceaux pleins de sentiment poétique dont l'effet disparaît sous d'autres morceaux où le mauvais goût semble les délier. Cette remarque s’applique plus particulièrement à la comédie intitulée : ,4 lo hecho pecho. Quatre des pièces restantes roulent sur des sujets historiques. L'une d'elles porte sur la suppression de l'Ordre des Templiers, suppression dont Itaynouard, se rapportant à Montalvan, à fait le sujet d'une des tragédies françaises qui ont obtenu le plus de succès, dans la première moitié du dix-neuvième siècle. Une autre peint Séjan. non pas tel que le représente Tacite, mais tel qu'il apparaît dans La cronica general de Espana. Une troisième nous montre Don Juan d’Autriche. Elle n’a d’autre denoüinent qu’une relation que 1). Juan nous donne lui-même de sa vie, pendant trois cents vers. Sur les douze pièces, il se trouve une comédie singulière, spécimen extravagant des drames composés pour satisfaire aux réquisitions de l'Église ; elle a pour base la légende relative à saint Pierre d’Alcantara (I).
Le dernier drame du volume, celui qui a joui d'une popularité constante, qui a été toujours joué, toujours imprimé, depuis sa première apparition, est celui qui a pour titre : Los amantes de Teruel. Il repose sur une tradition reçue, dès le treizième siècle, à Tèruel, ville d’Aragon où vivaient les deux amants. Leur union était empêchée par la famille de la dame et par la raison que lu fortune du jeune homme n’était pas aussi considérable qu’ils devaient l'exiger de lui. On lui accorde par conséquent un certain nombre d'années pour acquérir la position qu'on demande à tout aspirant à la main de la demoiselle. Le jeune homme accepte cette offre; il se fait soldat. Il se distingue par de brillants exploits, mais ils restent longtemps inconnus. Enfin, après avoir réussi, il rentre dans sa patrie, en 1217, comblé d'honneurs et de fortune. Mais il arrive trop tard. La dame de sou coeur s'est vue obligée de donner, malgré elle, la main à
(I) l/autre comédie religieuse de Montalvan, intitulée : El IJivino Nuzareno Samson, contenant l’Iiistoire de ce personnage, depuis sa lutte avec le lion jusqu'à sa mort ut la ruine du temple des Philistins, n'est pas aussi disparate que celle-ci.
HISTOIRE lit: LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE :I.V>
son rival, la nuit même où il vient d'arriver à Téruel. Désespéré, dans son désappointement et sa douleur, il pénètre dans la chambre nuptiale et meurt aux pieds de son amante. Le lendemain la jeune femme est trouvée endormie en apparence, dans sa bière tt l’église, lorsque les prêtres viennent pourcélébrer le service funèbre, l'un et l'autre étaient morts, le cœur brisé : l’un et l’autre furent ensevelis dans le même tombeau (l).
Le récit de cette histoire avait produit une impression considérable sur l'imagination juvénile de Montalvan ; elle le porta à s’emparer de la tradition qui en formait la base, et à la convertir en drame; il fait vivre ses amants du temps de Charles-Quint pour les rattacher à une époque des plus frappantes de l'histoire d'Espagne. Le premier acte s’ouvre par des scènes où se manifestent les d illimités et les dangers de la situation des deux amants. Isabelle, l'héroïne, exprime un attachement qui. après quelque anxiété et quelques déplaisirs, devient une passion tellement ardente qu’elle semble devoir être accompagnée des plus violents chagrins. Le père cependant, qui reconnaît la vérité, consent ü l’union, mais à la condition que, dans l'espace de trois ans, le jeune homme aura acquis lui-même une position digne d’une telle épouse. Les deux amants se soumettent volontiers, et le premier acte se termine avec des espérances de bonheur.
Le terme des trois ans est presque entièrement écoulé, avant le commencement du second acte, où nous trouvons le héros débarquant en Afrique pour prendre part à l'assaut si célèbre de la Gouletle, à Tunis. Il fait mille actions d'éclat, mais elles restent inconnues et un profond découragement brise presque son cœur. A ce moment, il sauve la vie de l'Empe-
(11 Nous aurons l’occasion de revenir sur ce sujet, lorsque nous parlerons d’un long poème publié par Juan Vague de Salas, en 1(110. L'histoire dont se servit Montalvan se base sur une tradition déjà mise en scène, mais avec un mauvais plan, une intrigue mal nouée et une pauvre versilication, par Andres Rey de Artieda, dans scs Amantes, en (58), et par Tirso de Molina dans ses .Amantes de Terael, 1635. Ces deux comédies étaient oubliées depuis longtemps, lorsqu'un extrait de la première et toute la seconde parurent, dans le cinquième volume de la Biblioleca d'Aribau (Madrid, I848i. Ce volume contient trente-six comédies choisies de Tirso de Molina, avec une préface et d’estimables discussions sur la vie et les œuvres de l’auteur. Il résulte de la comparaison des Amantes de Teruel de Tirso de Molina avec la pièce de Montalvan, imprimée trois ans plus tard, que Monlalvan dut énormément à son prédécesseur; mais aussi qu’il ajouta de grandes beautés à sa composition ; qu'il donna à chacune des diverses parties un sentiment d> tendresse que son cœur seul lui inspira sans aucun doute. (Arihau, Biblioteca de Autores espafioles, tom. V, pp. xxxvii et 690
HIsTOIKK UE LA LITTÉRATURE espagnole reur : ce dernier exploit est encore perdu, au milieu de la confusion du combat. Il persévère encore, énergiquement, héroïquement; etstimulé par sa passion plus forte que la mort, le premier il monte sur les remparts de Tunis et pénètre dans la ville. Alors sa valeur est reconnue. Ses exploits oubliés sont môme rappelés, et il reçoit, en une fois, la récompense accumulée de tous ses services et de tous ses sacrifices.
Au commencement du troisième acte, nous voyons qu’il est destiné au plus fatal désappointement. Isabelle qu on a arlilicieusement persuadée de sa mort, se prépare, sous de sinistres présages, à remplir la promesse faite à son père d’en épouser un autre. La cérémonie a lieu, les témoins sont sur le point du départ, son amant apparaît devant elle. Il s’ensuit une douloureuse explication ; elle le laisse, pc.ise-t-elle, pour longtemps. Mais son amant la suit jusque dans son appariement, et, dans l’agonie de sa douleur, il tombe inanimé, en exhalant des plaintes et des reproches contre lui-méme autant que contre Isabelle. l’n instant après le mari entre. Isabelle lui expose la scène dont il est témoin, et, incapable de soutenir plus longtemps une lutte si cruelle, elle s’évanouit et meurt, le ccBiir brisé, sur le corps de son amant.
Comme dans presque toutes les autres pièces de ce genre, il y a dans Los Amantes de Téruel beaucoup de choses qui nous blessent. Le rôle inévitable du gracioso est particulièrement déplacé; il y a des relations interminables et 1e style sent parfois trop l’enflure. Malgré ces défauts, la pièce est écrite dans le véritable esprit de la tragédie. El comme l’histoire était réputée authentique, lorsqu’elle fut représentée pour la première fois, elle produisit un elfet immense. Vraie ou non, la simple narration des chagrins de deux jeunes cœurs qui s’aiment et dont la triste destinée n’est pas le résultat d’un crime, ne peut jamais être lue ou représentée sans exciter un intérêt véritable. Il y a des parties dans ce drame d'un caractère plus familier et plus domestique qu’on ne les trouve d’ordinaire sur le théfttre espagnol, en particulier la scène où Isabelle est assise avec ses femmes à son ennuyante broderie, durant l’absence de son amant : celle de son découragement et de son déplaisir, avant la cérémonie nuptiale : et les passages de cette scène d'horreur qui termine le drame.
Les deux amants sont peints avec beaucoup d’habileté. Notre intérêt n’est jamais trompé : leurs caractères sont présentés et développés avec tant d’art que la catastrophe si triste n’a rien qui nous surprenne. Elle semble tenir plutôt de l'inévitable et irrésistible fatalité de l’antique tragédie grecque, dont la sombre couleur se répandait sur toute I action, depuis le commencement jusqu a la fin.
Quand Montalvan prend des sujets dans l’histoire, il observe, plus sou-
vent que ses contemporains, la vérité historique. Dans deux drames sur la vie du prince D. Carlos, il introduit ce prince évidemment avec les couleurs qui lui correspondent, comme un jeune homme ingouvernable et insensé, dangereux pour sa famille et pour l'Etat. Si pour obéir aux croyances de son temps, le poète a représenté Philippe II, comme un monarque plus noble et plus généreux que nous pouvons penser qu'il l’a été, il n’a pas manqué de concevoir et d’exposer d une manière frappante la sévérité, la prudence, la sagesse qui constituaient les traits saillants du caractère de ce roi (I). Don Juan d’Autriche, Henri IV de France, sont aussi heureusement dépeints et complètement soutenus dans les compositions où ils apparaissent respectivement comme principaux personnages (2).
Quant aux .4 nlns de Montalvan.et il ne nous en reste que deux ou trois, nous ne pouvons pas tenir le même langage. Son Polifemo, par exemple, où le Sauveur et l’Église catholique sont placés d’un côté de la scène, tandis que le Cyclope arrive lui-même de l'autre, comme une allégorique représentation du judaïsme, est aussi extravagant et absurde que tout ce qui revêt ce caractère dans le théitre espagnol. On peut appliquer la même observation à son Escanderberg , basé sur l’histoire du célèbre Iskander- Beg, figure moitié barbare, moitié chevaleresque, et sur sa conversion au christianisme, vers le milieu du quinzième siècle. Nous éprouvons, en effet, aujourd'hui, quelque difficulté à croire que des pièces comme la première où Polyphénie joue de la guitare, où une lie des premiers temps de la tradition hellénique s'enfonce dans la mer, au milieu d'une décharge de , pétards et de fusées, ait pu jamais être nulle part représentée (3).
Mais Moutulvan suivait Lope en toute chose, et, comme tous les autres écrivains dramatiques de son siècle, il était à l'abri d'une censure qui ne lui pardonnerait pas aujourd'hui, parce qu’il écrivait pour satisfaire aux exigences de son auditoire de Madrid (4). 11 faisait de la noce/a ou coule.
M) El principe Don Carlos est la première comédie dans le vingt-huitième volume des Comedias cscogidas, 1667, et elle raconte la guérison miraculeuse du prince, atteint de folie; l’autre, qui a pour titre : El segundo Scm v« i In Espaûa. est la première comédie dans son Para lodos. Elle se dénoue par le mariage du roi avec Anne d’Autriche, et par la nomination de D. Juan comme généralissime de la ligue catholique.
(â) Henri IV apparait dans la comédie cl Maréscal de Dirait, et D. Juan dans celle qui porte son nom.
(3) Ces deux autos se trouvent dans le Para lodo », divertissement du cinquième jour.
|4) Para lodos, préface.
la hase principale de l' intérêt de ses drames, et se servait principalement de la passion de la jalousie pour leur donner de la vie et du mouvement (i). Soumis à l'autorité de la Cour, il évita, nous dit-on. de représenter la rébellion sur la scène pour ne pas paraître l'encourager : il ne voulut même pas introduire au théâtre des personnages d'un rang élevé, dans des situations dégradantes, de crainte qu'on pût en déduire un sentiment de déloyauté ou le lui imputer. Il aurait avec plaisir, ajoute-t-on, réduit scs actions au* vingt-quatre heures; limité chacune des trois divisions de ses drames à trois cents vers, et consenti à ne laisser jamais la scène vide dans aucun d'eux. Mais de pareilles règles ne lui étaient point prescrites par la volonté du peuple, et il écrivait avec trop de liberté et trop d'abandon pour s'inquiéter d'observer lui-méme ses théories plus que ne le faisait son maître (i).
Sa comédie intitulée, La mas constante mujer, une de ses pièces des plus agréables par la fermeté et la tendresse du caractère de l'héroïne, fut composée, nous dit-il, en quatre semaines, essayée par les acteurs en huit jours, et représentée sans interruption, jusqu'à ce que. les grandes fêtes religieuses de la semaine sainte tirent fermer les théâtres (3). Las ilos venganzas. avec toutes ses horreurs, se joua trente-et-un jours de suite (4). No hay vida como el honor, une de ses tentatives les plus sobres, se représenta simultanément, pendant quelque temps, sur les deux principaux théâtres de Madrid ; honneur que n'avait encore obtenu, dit-on,
(I) Le sujet du C eloso cxtrcmrnn est un peu différent de celui de la novela du même nom par Cervantès. Il lui doit cependant beaucoup, et il lui emprunte les noms de plusieurs de ses personnages. A la lin de la comédie intitulée : Ve un castigo dos Venganzas, drame rempli d'horreurs, Montalvan déclare que le sujet est :
Historié tan verdadera Histoire si véritable
Que no hay ciucuenta «émanas Quïl n’y a pas cinquante semaines
Que sucedio Qu'elle est arrivée.
Presque toutes ses comédies sont fondées sur des événements intéressants et pleins d'attraits.
(i) Pellicer de Tobar, dans les Ixigrimas pancgiricas, etc., nous explique les théories littéraires de son ami Montalvan, pp. 140-151 11 affirme que, dans les parties les plus graves de ses pièces, Montalvan employait oclavns , canciones, silvas; dans les endroits tendres, tlccitnas, glosas et autres formes semblables; dans tout le reste, les romances. 11 évitait surtout les dactyles et les vers blancs, comme inconvenants et durs. Tout cela n’est qu’une amplilication du système de laipe dans son Arte nuevo.
(3) Para todos, 1001, pag. 508.
(4j f bid. ibid. 158.
aucune autre comédie espagnole, honneur qu’aucune autre n'ohtint que longtemps après fi). En général, durant la période oit se représentèrenl ses drames et qui est l'époque de la vieillesse de Lope, il n’y eut pas d'auteurqui fut écouté, sur lascène, avec plusde plaisir, que Montalvan. son grand maître excepte.
Montalvan éprouva, cependant, ses peines et ses dégoûts, comme tous ceux dont le succès dépend de la faveur populaire. Quevedo, le plus inexorable satirique de son temps, attaqua la partie la moins heureuse d'une de ses œuvres d'imagination, avec toute la vivacité et l'aigreur de son caractère. Dans une autre occasion, où une comédie de Montalvau avait été si (liée, il lui écrivit une lettre de consolation par le litre, mais qui était en réalité la moins consolante qu'on puisse imaginer (2). Malgré tous ces motifs de découragement accidentel, la carrière de Montalvan peut, après tout, être considérée comme heureuse, et il est encore cité lui-même comme un des ornements du vieux théâtre national de son pays.
(1) C. Pellicer, Origen de la Comedia, tom. I, pag. Ï02.
(2) Quevedo, Obraa, tom. XI, 1704, pp. 123-16 J. Ce fut alors qu'un anonyme, plein d'indignation, répondit A Quevedo par lo Tribunal de la jueta Venganza dont nous avons déjA parlé.