‹ Histoire de la littérature espagnole de G. TicknorChapitre 37 sur 65 · CHAPITRE XXL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXL

Continuation du théâtre. — Tirso de Molina. — Mira de Mescua. — Valdivielso. — Antonio de Mendoza. — Ruiz de Alarcon. — Luis de Relmonte et d’autres. — El Üioblo predicador. — Opposition des érudits et de l’église au drame popupulaire. — Longue lutte. — Triomphe du drame.

Un autre auteur qui chercha, dans ce temps,' lu faveur populaire sur la scène publique, c’est Gabriel Telles, appartenant à l’état ecclésiastique, et plus connu sous le pseudonyme de Tirso de Molina, nom sous lequel il se déguisait, par manière d’acquit, lorsqu'il publiait des œuvres d'un caractère profane. Nous ne savons presque rien de sa vie, si ce n’esi qu’il naquit à Madrid; qu’il fut élevé à Alcalà; qu’il entra dans l’Église, vers 1013, et qu'il mourut au couvent de Soria dont il était le supérieur, probablement au mois de février 1048. Suivant les uns, il avait soixante ans, au moment de sa mort, suivant d’autres, il en avait quatre-vingts (I).

Sous d’autres aspects, nous avons sur lui plus de détails. Comme auteur dramatique, il nous a laissé cinq volumes de comédies publiés entre 1046 et 163(5. Un grand nombre d’autres pièces se. trouvent en outre répandues dans ses autres ouvrages, ou ont été imprimées séparément par lui-méme. Son talent semble avoir été décidément dramatique, mais le ton moral de ses intrigues descend plus basque le commun, et plusieurs de ses compositions contiennent des passages d’une liberté telle qu'elles ont été proscrites par le confessionnal ou par l’Inquisition, et leurs exemplaires sont classés au nombre des livres espagnols les plus rares (2).

(1) Deleytar aprorechando , Madrid, 1765, 2 vol. in-i°, prologue; Baona, Uijos de Madrid , tom. 11, pag 267.

(2) De ces cinq volumes, contenant cinquante-neuf comédies, un grand nombre d’intermèdes et de romances dont la bibliothèque d’Aribau nous donne les titres (Madrid, 1848, tom. V, pag. xxxvi), je n’en ai jamais vu que quatre et je n'ai pu réunir que difficilement trente à quarante comédies séparées. Leur auteur dit cependant, dans la préface de ses Cigar raies de Toledo (1624), qu’il en avait écrit trois cents. Je crois qu’il y en a eu environ quatre-vingts d’impriroées.

Celles qui sont moins libres et moins offensantes, ont, toutefois, conservé leur place au théâtre, et sont des plus connues et des plus en faveur auprès du peuple.

La plus célèbre d’entre elles, surtout hors de l'Espagne, c’est El burlatlor dcSecilla, type primitif de ce Don Juan, connu sur toutes les scènes d’Europe, et que les basses classes d'Allemagne, d'Italie et d'Espagne ont entendu dans les théâtres de marionnettes et dans les romances populaires. Les premiers éléments de ce caractère, tracé historiquement, dit-on, d’après un membre de l'illustre famille des Tenorios, de Séville, avaient été exposés sur la scène par Lope de Vega, dans le second et le troisième acte de sa comédie intitulée : El dinero es quien hace hombre. Là, le héros montre une fermeté et une sérénité analogues, au milieu des plus épouvantables créations du monde invisible (I). Mais il n’y a rien de révoltant dans le caractère ainsi esquissé par Lope. Tirso de Molina, le premier, le présenta sur la scène avec toute son originale intrépidité, unie à une dépravation sans mélange, qui ne s'exerce que pour satisfaire scs égoïstes plaisirs; unie à une âme froide et impitoyable, continuant ses moqueries, au milieu même des terreurs d'un châtiment surnaturel.

La conception de ce caractère est pittoresque, malgré l’atrocité morale qu’il implique. Aussi fut-il bientôt apporté à Naples; de Naples, à Paris, où les acteurs italiens s’en emparèrent. La pièce ainsi produite n’était guère plus qu'une traduction italienne de la comédie de Tirso. Elle eut un grand succès, en 1650. sur les planches de cette compagnie alors à la mode, à la cour de France. Il s'en fit deux ou trois traductions françaises • et, en lüfi'i, Molière donna son Festin de Pierre où, prenant nonseulement les incidents de Tirso, mais souvent même son dialogue, il fit connaît) e à toute l'Europe la fiction espagnole qui lui avait été jusqu'alors inconnue (2). Dès ce moment, le caractère étrange cl bizarre, conçu par le poète espagnol, a fait le tour du monde, sous le nom de Don Juan, excitant une émotion répugnante et pleine d’horreur, qui marque les traits

(I) Il y a li des détails dans celle partie de la comédie de Lope, comme la mention de la statue de pierre qui marche, ne laissant, dans mon esprit , aucun doute que Tirso de Molina y a eu recours. La comédie de Lope se trouve dans le XXI V*volume de sa collection (Saragosse, 1(532). C'est un de ses drames qui n’ont cessé de se réimprimer et de se lire.

«2) Pour la manière dont cette fiction vraiment espagnole passa en France par ('Italie et comment, par Modère, elle se répandit dans toute l’Europe, voyei Parfaits, Histoire du théâtre français (Paris, in-12, toril. VIII, 1746, pag. 255;tom. IX, 1746, pp. 3 et 343; tom. X, 1747, pag. 420); Cailliava, tri de la comédie (Paris, 1786, in-8“, tom. Il, pag, 175). Le Libertine, de Shadwell (1676), est en substance

particuliers de sa conception, et qui confond toutes les théories de l'intérêt dramatique. Zamora, écrivain de la première moitié du dix-huitième siècle, en Espagne; Thomas Corneille, en France; Lord Bvron, en Angleterre. sontles principaux poètes à qui il doit le plus sa renommée, quoique le génie de Mozart soit peut-être celui qui a le plus contribué à réconcilier la société élégante et cultivée avec ses sombres et dégoûtantes horreurs (I).

En Espagne, El burladorde Sérilla, n'a jamais été l’oeuvre de Tirsn de Molina favorite du public. Cette distinction appartient à la pièce qui porte pour titre. Don Gil de las colzas renies , le spécimen peut-être le plus frappant de la comédie d’intrigue, en langue castillane. Doua Juana. son héroine, femme de Valladolid, indignement abandonnée par son amant, le suit à Madrid, où l'inlidèle est arrivé pour se préparer un mariage plus avantageux. A Madrid et durant les quinze jours que dure l'action, elle apparaît tantôt comme, dame, sous le nom d'Elvire, tantôt comme cavalier, sous celui de Don Gil, mais jamais, jusqu'au dernier moment, sous son nom propre. Souscesdeux caractères supposés, elle confond tous les plans et toutes les intrigues de son amant inlidèle : elle rend sa nouvelle maîtresse amoureuse de sa propre personne ; elle s'écrit des lettres à elle-même, comme si c’était un cavalier qui les écrit, et comme si elles étaient écrites par une dame à un cavalier : elle passe tantôt pour son propre amant, tantôt pour d'autres personnages purement imaginaires. y-

A Valladolid. sa famille fait croire quelle est morte. Alors deux cavaliers arrivent à Madrid, l'un avec un but déterminé, l'autre conduit par le hasard, tous deux sont vêtus de vert, comme l’habit qu'elle porte. On les prend tous les trois pour un seul et même individu ; et la confusion devient tellement incompréhensible, que son amant inquiet et son propre écuyer qui ne l’a jamais vue, à Madrid, qu'en habit d'homme, sont persuadés que c'est quelque esprit, venu parmi eux dans un costume vert, imposé

le même sujet, mais avec plus d’horreurs. Si je ne me trompe, El Burlador dr SeviUa a servi de base & un petit drame qui se représente souvent sur le théilre. en Amérique. La comédie de Shadweli est trop obscène, pour être tolérée de nos jours, et son mérite littéraire est en outre bien faible.

(1) Cette popularité que la Action de D. Juan a conservée, en Espagne, se manifeste dans des écrits récents dont les auteurs se sont inspirés d'elle et en particulier par les deux comédieB de Zorilla, Von Juan Tenorio (1844), et ses deux poèmes, et Vesaflo tlrl Viabla et un Testigo de bronce (1845), non moins dramatiques que les pièces de théâtre qui les avaient précédés.

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par le destin, pour tirer.une vengeance terrible des affronts qu’il a soufferts, lorsqu’il était uni au corps. Ace moment, quand la terreur et l’effroi sont au comble, les rapports des diverses parties se découvrent et il s'opère trois mariages, au lieu d'un qui allait se briser. Le serviteur qui avait été si épouvanté, arrive à l’instant même où tout vient de se régler, avec le chapeau rempli de bougies, scs habits couverts de petites images des saints, et jetant de l'eau bénite sur la ligure de tout le monde, il s'écrie :

<,Hay quien rece por el aima De mi dueno, que penando Esta dentro de suscalzas'.’(i)

Sa maîtresse se retourne tout à coup et lui demande ce qu'il fait : le serviteur saisi d’effroi à la vue d'une femme au lieu d'un cavalier, mais dont il reconnaît la voix et la tournure, s’écrie en frissonnant :

CA RAM A S CH El..

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