‹ Histoire de la littérature espagnole de G. TicknorChapitre 40 sur 65 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Continuation de Caldéron. — Ses comédies profanes. — Difficulté de leur classification. — Leur principal intérêt. — Nature de leur intrigue. — Amar despues de morir. — El Medico de su honra. — El Pintor de su deshonra. — El Mayor monstruo los celos. — El Principe constante.

En passant des comédies religieuses de Caldéron à ses comédies profanes, nous rencontrons tout d'abord une difficulté que nous avons déjà sentie dans d’autres circonstances, celle d’une division en classes propres et déterminées. C’est même un embarras de résoudre, dans chaque exemple, si la pièce que nous considérons appartient ou non à l’une des subdivisions religieuses de ses drames. El magico prodigioso, en effet, est une comédie qui n’offre pas moins d’intrigue que la pièce Antes que todo es mi dama; et La Aurora de Capocabana est aussi remplie de personnages spirituels et de miracles que si elle n’était pas, au fond, une histoire amoureuse. Mais après avoir même écarté cette difficulté, comme nous l’avons fait, par l’examen séparé de tous les drames de Caldéron qu’on peut d’une manière ou d’une autre qualifier de religieux, il est impossible d’établir pour le reste une classification déterminée.

La plupart d’entre eux, tels que No hay cosa como callar, sont entièrement des comédies d’intrigue, et appartiennent strictement à l’école des comédies de cape et d’épée, de capa y espada; d’autres, telles qu cAmigo, Amante y Leal, sont purement héroïques, tantdans leurstructureque dans leur ton. Un petit nombre d’autres, telles que Amar despues de la muerte et El medico de su honra, appartiennent aux plus terribles inspirations de la véritable tragédie. Deux fois, dans des directions différentes, nous avons des opéras qui ne sont autre chose que des comédies du goût national, avec addition de musique (I). Une fois nous rencontrons un

(1) La Purpura de la Posa et Las Forlunas de, Andromeda \j Perseo sont deux comédies tout à fait dans le goût national et avec beaucoup de chant. La dernière

drame burlesque, Céfalo y Procris, où Caldéron, employant le langage du peuple, parodie une de ses pièces déjà représentées avec succès (I). Mais, dans la plus grande majorité des cas, les homes des classes ne sont point respectées, et dans un grand nombre, plus de deux formes de drame se mêlent imperceptiblement dans chacune. Ce mélange apparaît spécialement dans les pièces dont les sujets sont empruntés de l’histoire sacrée ou profane, des fictions mythologiques ou des romans connus; il y règne alors fréquemment une confusion telle qu’il semble qu'elles aient été composées avec la pensée de mettre toute classification au défi (2).

Et cependant, au milieu même de cette confusion, on remarque un principe d’ordre, peut-être même une théorie dramatique. En effet, si nous exceptons Luis Ferez el Gallego, offrant une série de tableaux pour peindre le caractère d’un bandit fameux, et quelques autres pièces représentées à la Cour, pour des circonstances particulières, avec la plus grande magnificence, tous les grands drames de Caldéron font dépendre leur succès d'une intrigue bien compliquée et tissue d’incidents étranges et surprenants (3). Il l’avoue lui-même lorsqu'il déclare que l’une d’elles est :

La novela mas notable Que en castellanas comedias,

Sutil el ingenio traza Y gustoso représenta. (4)

tirée des livres IV et V des Métamorphoses d’Ovide, se représenta devant la Cour avec un appareil théâtral magnifique. La première, composée en l’honneur du mariage de Louis XIV avec l’infante Marie-Thérèse, en 1660, est également empruntée & Ovide (Métamorphoses, liv. X). Dans la loa qui la précède, il y est dit expressément : « La comédie doit être entièrement en musique; elle a pour objet d'introduire parmi nous un nouveau style, afin que les autres nations voient qu'elles ont des rivales dans les distinctions dont elles se vantent, t Les opéras n'eurent néanmoins aucun succès permanent en Espagne; le contraire eut lieu en Portugal.

(1) Celos aun al aire malan. C'est la comédie que parodia Caldéron sous le titre de Cefalo y Procris, et à laquelle il ajouta assez improprement l'histoire d’Érostrate et l’incendie du fameux temple de Diane, à Éphèse.

(î) Par exemple, Las Armas de la Hermosura sur l'histoire de Coriolan et El nxâyor encanto amor, sur celle d’Ulysse.

(3) Caldéron était si célèbre pour ce qu’on appelle l’effet dramatique et les

coups de théâtre, que l’expression los lances de Caldéron avait fini par devenir un proverbe. v

(4) La nouvelle la plus remarquable — Qifen comédies castillanes — le génie subtil trace — Et représente avec plaisir. (El alcaide de si mismo. Jornada II.)

et qu'il répète dans une autre :

4 Es comedia de Don Pedro Calderon, donde ha de haber Por fuerza amante escondido O rebozada mujer? (1)

Caldéron a sacrifié, autant que l’avait fait Lope de Vega, à ce principe de bâtir une fable pouvant inspirer le plus vif intérêt dans toutes ses parties. Les éléments de l’histoire ou de la géographie ne rencontrent pas un instant des limites ou des obstacles. Coriolan est un général qui a servi sous Romulus : Véturie, son épouse, est une des femmes enlevées par les Sabius (2). Le Danube qui devait être, au temps de Charles-Quint, aussi bien connu que le Tage d’un public madrilégne, est placé entre la Russie et la Suède (3). Jérusalem est sur les bords de la mer (4), et Hérodote a fait la description de l’Amérique (5).

Combien de pareilles choses étaient absurdes, c’est ce que Caldéron savait aussi bien que tout autre. Une fois, en effet, il plaisante sur tout cela, un des bouffons de l’ancienne Rome qui va raconter une histoire, la commence ainsi ;

Un traite, mas no es bueno,

Porque aun no hay en Roma fraile (6).

La conservation du caractère national ou individuel, excepté peut-être quand il s’agit des Maures, est un sujet sans importance à scs yeux. Ulysse et Circé sont représentés, comme dans un salon de Madrid, réunissant une académie d’hommes et de femmes, et discutant des questions de galanterie métaphysique. Sainte Eugénie fait la même chose dans Alexandrie, au troisième siècle. Judas Macchabée, Hérode, le tétrarque de la Judée, Jupangui, inca du Pérou et Zénobie, ressemblent tous par leur physionomie générale, à autant d’Espagnols du temps de Philippe IV, et paraissent

(1) Est-ce une comédie de Don Pedro — Caldéron, où il doit y avoir — Forcément un amant caché — Ou une femme déguisée? 'iVo hay hurlas con el atnor, Jornada II.)

(2) Armas de. la Hermosura, Jornada I, II.

(3) Afer.tos de üdio y Amor, Jornada II.

(4) El mayor monstruo los zelos, Jornada III.

(5) La Virgen del Sagrario , Jornada I Le pieux prélat qui y parait, qui parle de l’Amérique et qui cite Hérodote, est supposé vivre à une époque précédant de sept ou huit siècles la découverte de l’Amérique.

(6) Un moine, mais ce n’est pas un bon, — Puisqu’aujourd’hui il n’y a pas de moines à Rome. (Los dos Amantes de cielo, Jornada III, etc.)

n'avoir jamais vécu ailleurs qu’à sa cour (i). Rarement se perdent l’intérêt et le charme d’un sujet dramatique, soutenu par une versification riche et harmonieuse, par de longues descriptions poétiques où les tournures phrasêologiques les plus ingénieuses sont employées pour provoquer la curiosité et enchaîner l'attention.

Il n'y a pas de doute, ce n'est pas là cet intérêt dramatique auquel nous sommes accoutumés et dont nous apprécions tant la valeur : mais ce n’en est pas moins un intérêt dramatique, et qui produit aussi des effets dramatiques. Nous ne pouvons pas juger Caldéron d'après les exemples de Shakespeare, pas plusqu’ilneconvientde juger Shakespeare d’après les exemples de Sophocle. Les Mille et une nuits arabes ne sont pas moins brillantes, parce que les admirables fictions poétiques de Miss Edgeworth sont différentes. Les spectateurs polis de Madrid donnent encore la pleine mesure d'une intelligente admiration pour les drames de Caldéron, comme le firent leurs ancêtres. Un pauvre alguazil, de garde sur le théâtre, pendant la représentation de la Nina de Gomez Arias , éprouva une telle illusion par l’habileté des acteurs, qu’au moment où une noble dame espagnole était enlevée pour être vendue aux Maures, il se précipita, sabre en main, au milieu d’eux, afin de les arrêter (2). C’est en vain qu'on soutiendrait que des drames produisant un pareil effet ne sont point dramatiques; le témoignage de deux siècles et de toute une nation prouve le contraire.

Admettant donc, que les comédies de Caldéron sont réellement des drames, que leur base repose sur la structure de leurs plans, nous pouvons les examiner dans leur esprit, ou du moins dans l’esprit où elles ont été primitivement écrites. Et si, dans cette recherche de leur caractère et de leur mérite, nous fixons notre attention sur les différents degrés où l’amour, la jalousie, l'honneur fier et sensible, la loyauté, entrent dans leur composition, en donnant le mouvement et la vie à leurs actions respectives, nous ne pourrons manquer de nous former une opinion juste de ce qu’a fait Caldéron pour le théâtre profane espagnol dans ses diverses branches.

En premier lieu, et en parlant de la passion de l'amour, une des pièces des plus saillantes de Caldéron et qui se présente tout d'abord, dans la collection de ses oeuvres, c’est la pièce qui porte pour titre Amar despues •

(1) El mayor encanto Ainor, Jumada il , El Joseph de las Mugeres, Jornada III, etc.

(2) Huerta, Teatro espanol , Part. II,tom I, prologue, pag. vu. La Nina de Gomez Arias, Jornada III.

de In muerte. Elle se base sur des événements arrivés pendant la rébellion des Maures de Grenade, révolte qui éclata en 1568. Quoique plusieurs passages portent les traces de 1 histoire de Mendoza (I). la plus grande partie est évidemment empruntée de la narration demi grave, demi fabuleuse de Gines Perez de Hita, où les principaux détails sont rappelés comme des faits authentiques (2). L’action remplit environ l’espace de cinq années; elle commence trois ans avant la révolte complète des insurgés et linit avec leur destruction.

Le premier acte se passe dans la ville de Grenade, et explique l’intention des conspirateurs de secouer le joug espagnol devenu intolérable. Tnsani, le héros, apparaît sur le premier plan dans la pièce par son attachement pour Clara Malec, dont le vieux père, deshonoré par la blessure d’un espagnol, cause la rébellion qui éclate un peu prématurément. Tuzani recherche alors l’insolent auteur de l’offense, il s’ensuit un duel décrit avec une grande animation : duel qui est interrompu (3) et les adversaires se séparent pour renouveler le combat sur un théâtre plus sanglant.

Le second acte commence trois ans après, dans les montagnes, au sud de Grenade, oit les insurgés sont fortement retranchés et où ils sont attaqués par Don Juan d'Autriche, représenté comme récemment arrivé de la grande victoire de Lépante, victoire qui n’arriva, ainsi que le savaient bien Caldéron et son auditoire, qu'un an après la répression complète de la révolte. Le mariage de Tusani et de Clara venait à peine d'être célébré, quand, par une des chances de la guerre, le héros est séparé de

(t) Comparez les éloquents discours de Zaguer,dans Mendoza (édition de 1776, liv. !, pag. 29) et ceux de Malec, dans Caldéron, Jornada 1, ou la description des Alpujarras, dans la inéme Jornada, avec celle de Mendoza, pag. 43, etc.

(2) L’histoire de Tuzani se trouve aux chapitres xxit, xxm, xxtv du second volume des Guerres de Grenade par Hita, et elle en constitue la meilleure partie. Hita rapporte que Tuzani lui-méme la lui raconta, longtemps après, À Madrid, et il n’est paB par conséquent invraisemblable que la plus grande partie soit vraie. Caldéron emploie bien les mêmes paroles, mais il dut y faire de notables changements pour la ramener â la forme dramatique. Toutefois, les faits sont les mêmes, et l’histoire originale appartient à Hita.

(3) Pendant qu’ils se battent dans une chambre, les portes fermées, il se produit tout à coup un grand bruit, on appelle du dehors. Alors Mendoza demande i son ennemi :

mfndoza. Que haremos?

tuzani. Que muera el uno,

Y abra luego el que viviere.

mendoza. Decis bien.

Que faire ?

Que l’un meure.

Et que celui qui survivra ouvre immedia- Bien dit. ftemeul.

Clara. La forteresse où la cérémonie avait eu lieu, tombe tout à coup entre les mains des Espagnols. Clara qui y était restée est assassinée, dans la mêlée, par un soldat qui veut lui enlever ses riches bijoux de mariée. Tusani arrive bien à temps pour être témoin de sa mort, mais trop tard pour l'empêcher ou pour reconnaître l'assassin.

Dès ce moment la terreur est mise en scène. Tusani change de caractère ou parait en changer en un instant, et toute sa nature de Maure est ébranlée dans ses fondements les [dus profonds. A la surface il reste, c’est vrai, aussi calme qu’auparavant. Il se déguise avec soin sous une armure castillane, et se glisse dans le camp ennemi à la recherche d’une vengeance qui, par une résolution froide et terrildp, témoigne de la violence d'une grande passion, et démontre aussi que toutes les autres viennent contribuer à en augmenter l’énergie concentrée. Les bijoux de Clara servent à mettre son amant sur les traces de l’assassin. Tusani s'assure parfaitement de sa propre victime, en écoutant avec sang-froid la description minutieuse de la beauté de Clara et des circonstances qui ont accompagné sa mort : et au moment où l’Espagnol finit en disant : la atrei'eséel pccho, je lui ai traversé le creur, Tusani s’élance sur lui comme un tigre et s’écriant : j. F ne coma esta la punaladal Ce fut comme ce coup de poignard, il l’étend mort à ses pieds. Le Maure est entouré; il est reconnu par les Espagnols comme le plus féroce de leurs ennemis : et en présence môme de D. Juan d’Autriche, il se fait un passage, au milieu de tous et s’échappe dans les montagnes. Hita dit qu’il le connut plus tard personnellement.

Le mérite de cette douloureuse tragédie consiste dans la vive impression que produit en nous le contraste d'un amour pur et élevé avec les éléments barbares du siècle où il est placé. Le tout est bien idéalisé par la luxuriante imagination de Caldéron, mais les événements sont, au fond, empruntés de l'histoire et reposent sur des faiLs connus. Considéré sous ce point de vue,cedrame est une peinture solennelle de violences, de désastres, de rebel lion désespérée, dont les terri blés scènes sont animées par cet amour ardent qui a caractérisé l’Arabe partout où il s’est trouvé, et par cet élevé sentimentd’honneurqui ne lequitta pas même lorsqu'il dût, découragé et vaincu, se retirer peu ù peu de ce riche empire dont il avait si longtemps joui, dans le midi de l'Europe. La rapidité du drame nous conduit en présence de ce que la guerre a de plus odieux et de plus révoltant, puisque nous voyons, de nos propres veux. ses plus cruelles horreurs. Mais au milieu de tout ce tableau s’élève la figure de Clara, symbole des plus beaux de l’amourde la femme, devant la tendresse de laquelle semble au moins se calmer le tumulte des combats. En même temps, les carac-

HISTOIRE DK LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE lères de Don Juan d'Autriche, de Lopc de Figueroa (I), de Gantés d'une part, du vénérable Malec et du lier Tuzani de l’autre, nous éblouissent par la peinture du temps que Galdéron nous retrace et des passions' qui caractérisent si profondément deux nations des plus chevaleresques, toujours en lutte ouverte l'une contre l'autre.

La comédie, Amar despues delà muerte se base, en ce qui concerne son plan, sur l'amour passionné de Tuzani et de Clara, sans le moindre mélange de l'action de jalousie et sans autres questions s'élevant, dans le développement de cctamour, que celles qui naissent d’un point d’honneur exagéré. C'est une chose rare dans Caldéron dont les drames offrent presque toujours une intrigue compliquée par l'addition de l’un ou l’autre de ces deux éléments, et arrivent tantôt à une fin tragique, tantôt à une conclusion heureuse.

Un des drames mixtes le plus connu et le plus admiré, c'est El medico de su honra , comédie dont la scène se passe du temps de Pierre le Cruel, dont le sujet ne semble pas reposer sur des faits connus, et où le caractère du monarque se présente avec une élévation que l’histoire ne conlirme pas (2). Son frère, Henri de Transtamare, est représenté comme éperdûinent épris d’une dame qui, malgré ses hautes prétentions, est donnée en mariage à Don Gutierre de Solis, espagnol de haut lignage et extrêmement sensible sur le point d’honneur. Elle est sincèrement attachée à lui,

(1) Le caractère de Lope de Figueroa peut servir d’exemple pour la manière dont se servait Caldéron, afin de donner de la vie et de l’intérêt à ses comédies. Lope de Figueroa est un personnage historique, figurant souvent dans le second volume des Guerres de Grenade de Hita et ailleurs. Il commandait le bataillon dans lequel servait Ccrvantès, en Italie et probablement en Portugal, puisqu'il se trouvait dans le bataillon de Flandres, lerciode Flandre, un des meilleurs corps de troupe des armées de Philippe II. Lope de Figueroa apparait encore, et d’une manière plus saillante, dans une autre comédie de Caldéron intitulée : El Alcalde île Zalamea, la dernière de la collection ordinaire. Le principal personnage est un laboureur finement esquissé et copié en partie de Mendo, dans El cuerdoen su casa, de Lope de Vcga. A la fin de la pièce, on dit que le fait est authentique, qu’il s’est passé en 1581, lorsque Philippe II s’avançait vers Lisbonne et probablement lorsque Cervantès passait par Zalaméa avec ledit régiment.

(2) Vers cette époque se manifesta la pensée décidée que nous attribuons à un sentiment excessif de loyauté «et de chevalerie, de relever la mémoire de Pierre le Cruel des accusations portées par son chroniqueur D. Pedro Lopez de Ayala (Voyez tome I, chap.tx, p. 171). Nous en avons parlé, et nous en trouvons des traces dans Moreto et chez d’autres auteurs dramatiques, du règne de Philippe IV. Dans la Mina île Plala, de Lope de Vega, figure aussi le roi Don Pedro, mais avec un autre caractère que celui qu’on lui attribue généralement.

elle f'aime. Mais le prince est accidentellement conduit en sa présence: sa passion se ravive, il lui rend visite encore, malgré sa volonté expresse, et par inadvertance il laisse une dague dansson appartement. Les soupçons du mari sont excités, la dame inquiète veut détourner tout danger ultérieur, et, dans cette pensée, elle se met à écrire une lettre à son amant, lettre que son mari saisit avant qu’elle ne soit terminée. Sa résolution est immédiatement prise. Rien n'est plus profond et plus tendre que son amour, mais son honneur ne peut souffrir l’idée que sa femme ait eu, même avant son mariage, quelque intérêt avec un autre, et que cet autre ait pu, après le mariage, avoir avec elle une entrevue particulière. Aussi lorsque la femme revient de l'évanouissement où elle était tombée, au moment où son mari lui arrache l’équivoque commencement de sa lettre, elle trouve à ses côtés un papier contenant seulement ces mots terribles.

Et amor te adora, el honor te aborrece,

Y asi el uno te mata, y el otro te avisa.

Dos horastienes de vida; christiana eres;

Salva el aima, que la vida es impossible. (1)

A la fin de ce terme fatal de deux heures, Guticrre revient avec un chirurgien qu'il place à la porte de la chambre où il a laissé sa femme.

gutirrbe. Asomate à su aposento ; l Qué ves en él ?

ujdovjco. Una imàgen

De la muerte, un bulto veo Que sobre una cama yace :

Dos vêlas tienc A los lados,

Y un crucifigo delante ;

Quién es no puedo decir,

Que unos tafetanes El rostro tienen cubierto. (2)

Gutierre, par les menaces les plus violentes, le requiert d’entrer dans la chambre el de saigner à mort la personne qui s’est ainsi disposée ellemême pour son enterrement. Le chirurgien entre donc et accomplit la

(t) L'amour t’adore, l'honneur t’abhorre; — Ainsi l’un te lue et l’autre te prévient. — Tu as deux heures à vivre; tu es chrétienne, — Sauve ton âme; quant â la vie, c’est impossible (Jornada III).

(2) D. gutierre. Parcours cette chambre; — Qu’y vois-tu? ludovico. Une image

— De la mort, je vois un corps — Gisant étendu sur un lit; — Deux cierges brûlent à ses côtés, — Devant, se trouve un crucifix. — Qui est-ce? Je ne peux le dire,

— Des voiles de taffetas — Lui couvrent le visage. (Jornada III).

volonté du mari, sans la moindre résistance de la part de la victime. Mais quand on l'emmène hors de la maison, les yeux bandés, comme lorsqu’il y était entré, il imprime sa main sanglante sur la porte afin de pouvoir ensuite la reconnaître, et il va révéler immédiatement au roi les horreurs de la scène qui vient de s’y passer.

Le roi court à la demeure de Gutierre qui attribue à un accident la mort de sa fpmme, non qu’il ait le moindre désir de cacher la part qu’il y a prise, mais par suite d’une répugnance à expliquer sa conduite, en révélant des raisons où son honneurselrouvecngagé. Le roi ne lui répond point directement, mais lui ordonne de se marier à l’instant même avec Léonore qui est là présente, à qui Gutierre avait promis sur l’honneur de se marier longtemps avant, et qui avait déjà porté au roi ses motifs de plainte contre sa fausseté. Gutierre hésite et demande ce qu’il devra faire, si le prince vient visiter en secret sa femme et qu'elle lui écrive ensuite ; cherchant par ces indices à informer le roi des causes réelles du sanglant sacrifice auquel il assistait et qu’il ne voulait pas se voir exposé, à renouveler. Mais les ordres du Roi sont formels et péremptoires, et le drame finit par cette scène extraordinaire :

REY

Para todo habrâ remedio.

GUTIERRE.

^Posible es que à esto le haya?

REY

Si, Gutierre.

GUTIERRE.

i Cual, sefior?

REY

Uno vuestro.

GUTIERRE.

j, Qué es?

REY

Sangrarla.

GUTIERRE.

1 Qué decis ?

REY

Que hagais borrar I .as puertas de vuestra casa Que hay mano sangrienta en ellas.

GUTIERRE.

Los que de un oOcio Iralan Ponen, senor, à las puertas Un escudo de sus armas; Trato en honor, y asi pongo

Mi mono en sangre banada (1)

(t) LE roi. 11 y aura remède pour tout. — d. gutierre. Est-il possible qu’il y en ait pour ceci? — le roi. Oui, Gutierre. gutierre. Lequel, Seigneur? — le roi. Un des vôtres, gutierre. Qui est? le roi. De la saigner. — gutierre. Que dites-vous? le roi. De faire laver — Les partes de votre maison; — Il y a sur elles une main sanglante. — gutierre. Ceux qui exercent un art — Mettent, seigneur, sur leurs portes, — Un écu de leurs armes. — Je m’occupe d’honneur; aussi, ai -je mis — Ma main baignée dans du sang —

A la puerta, que el honor Con sangre, sefior, se lava.

REY

Didsela, pues, à Leonor, Que yo sé que su alabanza La merece.

GUTIERRE.

Si la doy,

Mas mira que va baiiada En sangre, Léonor.

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