‹ Histoire de la littérature espagnole de G. TicknorChapitre 42 sur 65 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Continuation do Caldéron. — Ses comédies de cape et d’épée — Antes que lodo es mi Dama. — La Dama duende. — La Banda y la Flor. — Altérations de l’histoire. — Origine des idées exagérées de l’honneur et de l’autorité domestiquos dans le drame espagnol. — Attaques contre Caldéron. — Ses allusions aux événements contemporains. — Le brillant de son style. — Sa longue influence au théâtre. — Caractères de ses drames poétiques et idéalisés.

Passons maintenant aux comédies de Caldéron qui caractérisent plutôt son temps que son génie particulier, je veux dire ses comédies de cape et d’épée, comedias, de capa y espada. Caldéron nous en a laissé plusieurs de ce genre, et un assez bon nombre semblent être l'œuvre non de sa jeunesse, mais de son Age mur, alors que ses facultés étaient dans toute leur force et dans toute leur fraîcheur. On peut en compter jusqu’à trente, et l'on pourrait en ajouter encore davantage, si nous voulions comprendre dans cette classe plusieurs pièces, qui, avec un caractère différent, appartiennent cependant plutôt à celte division qu’à toute autre. Parmi les plus remarquables on en distingue deux intitulées : Peor esta que estaba , et Mejor esta que estaba, pièces que lord Bristol avait probablement traduites en anglais, dans ses comédies perdues et qui avaient pour titre : Wor.se and Worse, et Betlerand Beltcr (1). El astrologo fingido que Dryden imita dans son Mock astrologer (2), Guardate del agita mansa

(1) Ces deux comédies, dit Downcs ( Roscius Anglicanus, Londres, 1789, in-8°, pag. 36) furent empruntées au théâtre espagnol par le comte de Bristol. Caldéron est, sans aucun doute, la source à laquelle il fait allusion. Les Adcrntures of fivc hours, de Tushe, insérée dans la Colla: lion de Dodsley , vol. XII, est tirée de Los Em/ienos de seis horas, les Embarras de six heures de Caldéron. 11 faut, toutefois, convenir qu’on trouve moins d’imitations espagnoles dans le théâtre anglais que dans le théâtre français.

(2) Dryden déclare avoir pris sa comédie du Mock Astrologer, le faux astrologue, du Fa ni Astrologue de Thomas Corneille (Scott, Vie de Dryden, Londres, 1808, in-8°, tom. III, pag. 229); mais Corneille l’avait tirée de l'Astrologo fingido de Caldéron.

et Casa con dos pnertas mala es de guardar , sont des titres qui indiquent l’esprit delà classe entière à laquelle ces drames appartiennent, et dont ils sont des exemples parfaits.

Une autre pièce, appartenant à la même division, est celle qui porte pour titre : Antes que todo es mi dama. Un jeune cavalier arrive de Grenade à Madrid, et tombe immédiatement amoureux d’une dame, dont le père le prend pour une autre personne qui, destinée à sa fille, est déjà éprise ailleurs. D’étranges confusions se multiplient ingénieusement sur cette erreur d’où découlent naturellement d’étranges scènes de jalousie. Les deux jeunes gens se trouvent dans la maison de leurs dames respectives, offense mortelle pour l'honneur espagnol, dramatiquement considéré. Les choses sont poussées jusqu’à la plus dangereuse extrémité et jusqu’à la dernière confusion. Le principe sur lequel tant de draines espagnols reposent : Mas facilsana una heridaque no una palabra (1), il est plus facile de guérir une blessure qu’une parole, est ici prouvé par desexemples abondants. Plus d'une fois le secret des dames est plutôt protégé que l'ami de l’amant, quoique l’ami se trouve, pour le moment, dans' un danger mortel, circonstance qui donne son nom au drame. A la fin, la confusion s’éclaircit par une simple explication de toutes les parties sur l’erreur primitive; un double mariage termine heureusement des scènes de confusion qui paraissaient fréquemment peu susceptibles d’un semblable dénoûment (2).

La dama duende (3), est un autre drame de Caldéron, plein de vie, d’esprit, d’ingénuité. L’action se passe le jour du baptême du prince Balthasar, héritier présomptif de Philippe IV, et né, comme on le sait, le 4 novembre 1629. La pièce elle-même se composa et se joua probablement bientôt après (4). Si nous en jugeons par le nombre de fois que Caldéron y fait de complaisantes allusions, nous ne pouvons douter que ce ne soit sa pièce favorite : si nous en jugeons par son mérite

(1) Une blessure se guérit plus facilement qu'une parole. Et dans Amar despues de la muerte, il est encore dit :

Una herida mejor Se sana que una palabra.

( Comedias , 1760, tom. 11, pag. 372.)

(2) Antes que todo es mi Dama.

(3) La Dama duende, Comedias, tom. III.

(4) Oy el bautisma célébra — Del primero Daltliasar. — Aujourd'hui se célèbre le baptême — Du premier Balthasar (Jornada I).

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intrinsèque, nous pouvons être sûrs que ce fut le drame favori du public (1).

Dona Angèle, l’héroïne de l'intrigue, veuve, jeune, belle et riche, vit, à Madrid, dans la maison de ses deux frères. Mais, par des circonstances relatives à ses propres affaires, elle vit tellement retirée que personne au dehors ne connaît le moindre de ces détails. Don Manuel, un ami de l’un des deux frères, arrive dans Madrid, pour le voir. II approchait de la maison, quand une dame, entièrement cachée sous son voile, l'arrête, dans la rue, et le conjure, s’il est homme d'honneur, de l’empêcher d'être plus longtemps poursuivie par un gentilhomme qui la serre déjà de près. Cette dame est dona Angèle elle-même, et le jeune poursuivant, son propre frère, D. Luis, qui la presse par ce seul motif qu’il aobservé qu'elle se cache avec soin de lui. Les deux cavaliers n'ayant aucune relation l’un avec l'autre, D. Manuel est venu en elîet pour faire visite à l'autre frère, une dispute s'élève facilement. Il sensuit un duel qui est interrompu par l'arrivée du second frère, et par une explication de son amitié pour D. Manuel.

Maintenant Manuel est conduit chez eux, établi dans la maison des deux frères avec toute la courtoisie due à un hûte aussi distingué. Son appartement communique avec celui de dona Angèle par une porte secrète, connue d'elle seule et de sa domestique de confiance. Se trouvant ainsi près d’une personne qui a risqué sa vie pour sauver la sienne, dona Angèle se détermine à se mettre mystérieusement en communication avec elle.

Dona Angèle est jeune et imprudente. Une fois entrée dans l’appartement de l'étranger, elle est tentée d’y faire des espiègleries; elle y laisse des marques de son humeur capricieuse sur lesquelles on ne peut se méprendre. Le serviteur de D. Manuel pense que c’est un esprit malin, ou mieux une fée, se complaisant à ces jeux fantastiques, bouleversant les papiers particuliers de son maître; laissant des notes sur sa table; mettant la confusion parmi les meubles de la chambre, et, une fois même par accident, jetant dans l’obscurité ceux qui l'occupaient. Enfin, son maître lui-même est confondu. Une fois, il a saisi un instant cette dame

(I) Il y fait allusion huit fois au moins et peut-être plus ; dans Mananas de abril y mayo , dans Agradecer y no amar, dans lit Joseph de las Mugerrs, etc. Je remarque ce fait, parce que Caldéron parle rarement de ses comédies, et jamais de la manière dont il parle de celle-ci. La Dama duende est bien connue dans le Répertoire français par l’Esprit follet, de Hauteroche.

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si espiègle, mais elle s'est échappée du côté de son appartement et ne

sachant que penser de cette apparition, il s'écrie :

Como sombra sc marché,

Fantaslica su luz Tué,

Pero como cosa humana Se dej6 tocar y ver ;

Como mortal se temiô,

Recelé como muger,

Como ilusion sc deshizo,

Como fantasma se fué ;

Si doy la rienda al discurso No sé, vive Dios, no sé Ni qué tengo de dudar Ni qué tengo de créer, (i)

Mais la capricieuse dame qui a si ingénument joué à l'amour avec le beau et jeune cavalier, est poussée trop loin par scs brillants succès. Elle finit par être découverte en présence de ses frères étonnés, et l'intrigue, une des pluscompliquéeset des, plus gaies qui se voient au théâtre, se dénoue par l’explication du caractère jovial de dona Angèle et par son mariage avec don Manuel.

La Banda ij la Flor (2) qu’une évidence intrinsèque fait placer en l'année 1632, est un autre spécimen heureux du genre deCaldéron, dans cette espèce de drames ; mais à la différence du dernier, l’amour et la jalousie constituent le fond principal de l'intrigue et de sa complication (3). L’action sc passe à la cour du duc de Florence. Deux dames donnent au héros de la pièce l’une un ruban, l’autre, une (leur. Mais l'une et l’autre sont tellement voilées, lorsqu'elles lui font leur cadeau, qu'il est impossible de distinguer l’une de l’autre. Les erreurs résultant de ce que le galant attribue chacune de ces marques de faveur précisément à la dame

(t) Comme une ombre elle s’est envolée, — Fantastique a été sa lumière. — Mais, comme une forme humaine, — Elle s’est laissé voir et toucher. — Comme mortelle, on la craignit ; — Comme une femme, elle trembla ; — Comme une illusion, elle s’évanouit; — Comme un fantôme, elle se dissipa. — Si je m’abandonne i mes conjectures, — Je ne sais, vive Dieu, je ne sais — Ni sur quoi je dois douter, — Ni ce que je dois croire. (Jornada 11.)

(2) L'Écharpe et la Fleur, la Baiula y la Flor, Cri médias, tom. V, a été admirablement traduite en allemand par A Vf. Schlegel.

(3) Dans la première Jornada, se trouve une longue description du Jura de Balthasar, du serment de Balthazar, comme prince des Asturies. Cet événement s'accomplit en 1632, et Caldéron dut le mettre peu de temps après sur la scène, paire que l’intérêt de ces cérémonies ne dure qu'un moment.

à qui elle n’appartient pas, constituent la première série de troubles et de soupçons. Ces derniers s’augmentent encore par la conduite du grand duc qui, par suite d’une convenance de prince qui lui est propre, exige què le héros prodigue ses marques d'attention à une troisième dame. De telle sorte que les relations de l’amant arrivent au plus haut degré de confusion possible, jusqu’au moment où un danger soudain de sa vie arrache la déclaration involontaire de son véritable attachement à la dame qui l’aime, attachement auquel il répond do sa part avec une satisfaction assez sincère pour ne pas laisser de doute sur son affection. Par là la confiance se rétablit et le dénoûment est complètement heureux.

Il y a dans cette comédie, comme dans la plus grande partie des drames de Caldéron appartenant au même genre, une grande fraîcheur de coloris, une grande animation, une intonation vraiment castillane, pleine de courtoisie et de grâce. Lisida qui aime Henri, le héros, et qui lui donne la fleur, le trouve orné du ruban de sa rivale, et cette circonstance, jointe à d’autres, fait qu’elle l’accuse naturellement d’être dévoué à cette rivale. Celte accusation, il la repousse, et il explique l’apparence trompeuse par le motif qui le fait s’approcher d'une dame dans le seul but de rechercher l’autre. Le dialogue par lequel il se défend lui-même caractérise de la manière la plus vive le style de galanterio du drame espagnol, spécialement par ces tournures ingénieuses et ces répétitions de la même idée, sous différentes formes de langage, qui se développent de plus en plus et se condensent, à mesure que la pensée approche de son terme.

LISIDA.

Pues /.como podeis negarme Lo mismo que yo estoy viendo?

ENRIQÜE.

Negando que vos lo veis.

LISIDA.

No fuisteis en el paseo Sombra de su casa?

RNRIQUE.

Si.

LISIDA.

i Estatua de su terrero No os ballâ el albat

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