CHAPITRE XXV
Le drame après Caldéron. — Moreto. — Comédies de Figuron. — Rejas — Comédies écrites par deux ou plusieurs auteurs. — Cubillo. — Leiva. — Cancer. — Antonio Enriquez Gomez. — Sigler. — Zarate. — Barrios. — Diamante. — La Hoz. — Matos Fragoso. — Solis. — Candamo. — La Zarzuela. — Zamora. — Canizares et d’autres. — Décadence de la comédie espagnole.
L’époque la plus brillante du théâtre espagnol se place sous le règne de Philippe IV, qui s’étend de 1621 à 1665 : elle embrasse les quatorze dernières années de la vie de Lope de Vega et les trente-cinq années, les plus heureuses, de la vie de Caldéron. Après cette période, un changement commence à devenir apparent. En effet, si l'école de Lope représente le drame dans la fraîcheur et la vigueur de la jeunesse, l’école de Caldéron le personnifie dans l’âge de sa maturité et d'une décadence graduelle. Un pareil changement ne s'accentue pas énergiquement, durant la vie de Caldéron. An contraire, tant qu’il vécut, et surtout durant le règne de son grand protecteur, le déclin de la poésie dramatique, en Espagne, est peu visible; néanmoins, malgré la multitude de ses disciples, au milieu des cris d’admiration qui le suivirent sur lü scène, on pouvait distinguer les svmplrtmes de ses destinées futures.
De tous ceux qui partagèrent la faveur du public avec leur grand maître, nul ne se plaça plus près de lui que D. Agustin Moreto, poète dont nous ne savons presque rien, si ce n’est qu’il vivait retiré dans une maison religieuse de Tolède, de 1657 à 1069, époque de sa mort (1).
(I) Tous ces maigres détails, constituant tout ce que nous savons de Moreto, sont entièrement dus & Ochoa (Teatro cspatwl, Paris, 1838, in-8“, loin. IV, pag. 248). Quant à la suggestion decetécrivain,indiquant que Moreto prit probablement part A la mort violente de Baltasar F.lisio de Medinilla, pleuré par Lope de Vega, dans une élégie, insérée au premier volume de ses œuvres, elle ne parait pas appuyée sur des preuves suffisantes : elle s’accorde même mal avec l’estime qu’accordèrent & Moreto, Lope de Vega, Valdivieso et d’autres amis intimes de Medinilla. Quant aux œuvres de Moreto, nous avons ses Comalias, tom. 1, Madrid, 1677, dont Nicolas
HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE Ail
Trois volumes de scs comédies et un plus grand nombre de pièces détachées, qui n'ont jamais été réunies en collection, s’imprimèrent cependant de 1654 à 1681 . Moreto, toutefois, semble ne les avoirregardées lui-même, durant la plus grande partie de ce temps, que comme de plausibles extravagances ou comme autant de péchés. Elles revêtent toutes les formes connues dans le siècle auquel elles appartiennent : comme les drames de Caldéron, chaque forme se confond imperceptiblement avec le caractère d’une autre. Le théâtre n'était pas alors aussi scrupuleusement surveillé qu'il l'a été : et le petit nombre de comédies religieuses que Moreto nous a laissées, se rattachent généralement à des événements bien connus dans l'histoire. Telle est sa comédie intitulée : Los mas dichosos hermanos , contenant l’histoire des Siete durmientes d'Éphèsc, depuis le moment oit ils furent enfermés dans la grotte, jusqu'à celui où ils se réveillèrent de leur miraculeux repos de deux siècles (1). Un petit nombre de ses compositions appartiennent au genre héroïque, telles que lie y ralienle y jusliciero y rico hombre de Alcalà, drame plein de vigueur et de génie sur le caractère de Pierre le Cruel, bien que la vérité historique, comme dans toutes les comédies où ce personnage apparaît, n’y soit pas plus fidèlement respectée. Les drames de Moreto, en général, appartiennent au vieux genre chevaleresque, et, quand ils ne lui appartiennent pas, pour s’accommoder au goût de son temps, il leur donne plusieurs des traits caractéristiques de cette forme vraiment nationale.
Sur un seul point, Moreto opéra, sinon un changement dans la manière de conduire le drame de ses prédécesseurs, du moins un progrès. Plus qu'eux, il se consacra à la peinture des caractères, et souvent il y réussir
Antonio cite une édition de 1651. Tom. II, Valence, 1616. Tom. III, Madrid, 1681, tous in-4°. Nous avons encore une douzaine de ses comédies, non comprises dans aucun de ces volumes. Caldéron, dans son Astrologo fingido, imprimé pour la première fois par son frère, en 1637, fait allusion au Liiulu Itou Diego de Moreto ; de sorte que Moreto était encore connu, comme poète, avant cette date. Dans les Comedias escogidas de los nujores Ingenios, tom. XXXVI, Madrid, 1671, nousavons une Santa Rosa del Peru. dont les deux premiers actes sont, dit-on, son dernier ouvrage. Un troisième acte a été ajouté par Lancini, sans indiquer que Moreto avait écrit la première partie. Cette vieille collection de comédies choisies en contient quarante-six,
attribuées en tout ou en partie A Moreto.
(1) Los mas dichosos hermanos (les Frères Us plus heureux). C’est la première comédie du troisième volume. Elle ne peut se comparer avec la belle légende de Gibbon ; mais elle témoigne d'une intention de conserver la vérité historique, en la mêlant aux incidents qui l'accompagnent, plus accentuée qu’elle ne l’est d’ordinaire dans les vieilles comédies espagnoles.
HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE mieux qu'eux. Sa première comédie dans ce genre, La lia y la sobrina, s'imprima vers 1654. Les caractères sont celui d'une veuve extrêmement désireuse de se marier et follement jalouse des charmes de sa nièce, et celui d’un officier fat et présomptueux qui trompe la vieille femme par sa flatterie, pendant qu’il gagne l'afTection de la plus jeune. Une observation curieuse, c'est que l’idée de ce drame, le plus ancien du genre appelé de / îguron , à cause du rôle principal qu’y joue une figure peu noble et distinguée, se trouve encore dans Lope de Vega, qui a, comme sous l'avons vu, tracé presque directement ou indirectement chacune des formes de composition dramatique qui se sont définitivement établies ur la scène espagnole (1).
La seconde tentative de Moreto dans ce même genre est encore plus connue : El lindo Don Diego, phrase qui est devenue un proverbe national. Elle trace avec une force extraordinaire le caractère d’un petitmaître, qui croit que chaque dame qui le regarde doit tomber immédiatement éprise de lui. La première esquisse nous le montre à sa toilette du matin, et témoignant un sincère mépris pour les sentiments du véritable et sensible amant, lequel refuse de prendre de pareils soins frivoles de sa personne. C’est une peinture pleine de vie et de vérité. La pièce se termine par le châtiment mérité. Notre damoiseau berné finit par épouser une tille de chambre rusée, qui s'est fait passer à scs yeux pour une riche comtesse.
Plusieurs des comédies de Moreto, telles que Trompa attelante, ont reçu le titre de co médian de gracioso , parce que le rôle du gracioso, du bouffon, constitue le caractère sur lequel roule l'action. Une fois, pour le moins, Moreto a composé une farce burlesque de peu de valeur, en prenant pour sujet les exploits du Cid. En général, le ton de ses pièces est celui de la vieille comédie d’intrigue : parfois il doit beaucoup, pour le plan, à ses prédécesseurs, et en particulier à Lope; mais dans presque toutes ses imitations, et peut-être dans chacune, il a surpassé ses modèles, et le drame qu’il a écrit a remplacé sur la scène la pièce qu’il a imitée (2).
(1) Comcdias de Lope de Vega, lom. XXIV. Saragosse, 1641, fol. 16.
(2) La lia y la sobrina est prise de la comédie de Lope intitulée : l)e cuandn <kv i no.t ri no, et la pièce .Vo puede ser, de El mayor impusible. Sur ces imitations de Moreto et sur d’autres, on peut lireVl’excellentes remarques de Martinez de la Rosa ( Obras . Paris, 1827, in-12, tom. Il, pp. 443-446).Mais toutes les excuses alléguées en faveur du poète ne peuvent l'excuser d'un plagiat tel que celui du Valienle Jusliciero, pris, dans son intégralité, de Vlnfanzon de lllescas, de Lope. Cependant, Moreto améliore d'ordinaire son modèle. Cancer y Velasco, poète contemporain,
C'est ce qui lui est arrivé pour la meilleure de toutes ses comédies, El desden conel desden. Il en doit l’idée à Lope dont la pièce Milagros dçl desprecio est depuis longtemps oubliée, comme pièce à jouer, tandis que le drame de Moreto conserve sa place sur la scène espagnole, dont elle est un des plus brillants ornements (I). Le plan est des plus simples et des mieux combinés. Diane, héritièredu comtede Barcelone se rit de l’amour, et refuse le mariage, sous quelque forme qu’on le lui présente. Son père, dont les projets sont détruits par cette conduite déraisonnable, invite les princes voisins, les plus nobles et les plus charmants, à venir à sa cour, ils se livrent à des tournois et à d’autres joûtes chevaleresques pour gagner sa faveur. Diane, malgré tout, les traite tous avec une égale froideur et même avec un impertinent dédain, jusqu'à ce qu’elle reste enfin piquée et surprise de la conduite du comte d’Urgel.et de sa négligence apparente pour ses charmes. Cette négligence est habilement mise par le poète sur le compte d'un égal mépris de sa part pour tout ce qui est amour, mais en réalité elle ne sert qu'à déguiser une profonde et sincère passion pour Diane.
Le charme de la pièce consiste dans l’esprit poétique avec lequel cotte situation est développée. Le caractère du gracioso est bien tracé, bien défini : comme dans le plus grand nombre des comédies espagnoles, ce bouffon est le confident de son maître, et son habileté contribue matériellement à l'action. Dès le début, après avoir appris de son maître la position de ses affaires et le caractère de la dame, il lui donne son avis par les vers suivants qui résument tout l'argument du drame.
Atento, senor.he estado,
Y el suceso no me admira (2),
dans une espèce de jeu d’esprit satirique, représente Moreto assis et tenant une liasse de vieilles comédies, pour voir ce qu’il peut habilement en dérober, et dépouillant ce qu'il a pris (Obras, Madrid, 1761, in-4°, pag. 113). Or, cette attaque de Cancer est injuste, non-seulement pour l'honnéteté de Moreto, mais même pour son talent.
(1) En 1664, Molière imitait le Desden can el Desden dans sa Princesse d’Élide, représentée^ Versailles, avec la plus grande magnificence, par ordre de Louis XIV, devant la reine et sa mère, toutes deux princesses espagnoles. Le compliment adressé au roi était magnifique ; mais Molière ne réussit pas dans son rôle et la pièce ne fut plus jouée. La comédie originale de Moreto est toutefois connue partout où l'on parle la langue espagnole. Il en existe une bonne traduction allemande fréquemment mise en scène sur les théâtres de ce pays.
(2) Attentif, seigneur, j’ai été, — Et le succès n’a rien qui m'étonne, —
Porque eso, seftor, es cosa Que sucede cada dia ;
Mira : siendo yo ruuchacho Habia en mi casa vendimia,
Y por el suelo las uvas Nunca me daban codicia ;
Pasô este tiempo, y despues Colgaron en la cocina Las uvas para el invierno ;
Y' yo viindo las arriba,
Rabiaba por comer délias :
Tanto que trepando un dia Por alcanzarlas, cai,
Y' me quebré las costillas;
Este es el caso, élporél.
Il y a une scène excellente, où le comte croyant avoir fait impression sur le cœur de la dame, lui confesse sincèrement son amour, pendant que Diane qui n'est pas encore entièrement subjuguée, se détourne et le traite avec son dédain accoutumé. Le comte se relève avec une adresse plus grande que la sienne, et proteste que toute sa confession n’est qu’une partie du jeu qu’ils sont convenus de jouer. Mais cet aveu conlirme la passion de la dame qui devient enfin irrésistible et le dénoûment s'ensuit immédiatement. Elle s'avoue coupable'd’un amour désespéré et elle épouse le comte.
Contemporain de Moreto, et presque aussi heureux que lui parmi les premiers écrivains dramaliqucs, brille Francisco de Rojas, qui llorissait durant la plus grande partie de la vie de Caldéron, et qui peut bien lui avoir survécu. Il était né à Tolède, avait été fait chevalier de l’ordre de Santiago, en 1641, mais on ignore l'année de sa mort. On publia deux volumes de ses comédies, en 1640 et en 1645; dans le prologue du second, il parle de la publication d’un troisième qui n’a jamais paru, de sorte que nous n’avons encore que les vingt-quatre comédies contenues dans ces deux volumes et quelques autres imprimées séparément, il différentes
C’est là, en effet, seigneur, une chose — Qui arrive chaque jour. — Regardez : J’étais tout enfant; — Dans ma maison, on faisait la vendange, — Les raisins jonchaient le sol — ‘ Et n’eicitaient jamais mon envie. — Ce moment se passa, puis — On suspendit dans la cuisine — Les raisins pour l’hiver; — Et moi, les voyant en haut, — Je rageais d’en manger. — Et tant, qu’un jour, grimpant — Pour les atteindre, je tombai, — Et je me brisai les côtes. — Voilà le cas, Irait pour trait (Jornada 1|.
époques (1). Francisco de Rojas appartient décidément à l’école de Caldéron, si ce n'est qu'il commença trop tôt sa carrière pour être un simple imitateur. Quant à son mérite poétique, il occupe la première place après Moreto, s’il ne l’a pas pour l’habileté dramatique. Il est tout h fait incorrect et inégal. Ses comédies intitulées : No hmj ser paire siendo rey, et Los aspides de Cléopalra , sont aussi pleines d'extravagance que le drame héroïque espagnol peut en comporter; tandis que d'un autre côté, Lo que son mujeres et Entre bobos anda el juego sont les pièces qui produisent le plus d’effet dans le genre des comédies d’intrigue (2).
Sa composition la meilleure, celle qui a toujours conservé sa place sur la scène, c’est Del rey abajo ninguno ou Garcia del Castanar. f action se passe dans les temps de trouble d'Alphonse XI, temps reproduits à certains égards avec beaucoup de vérité historique. Don Garcia, le héros, est un fils de Garci Bermudo. Ge dernier a conspiré contre le père du monarque régnant, et, eu égard à cette circonstance, Garcia vit, déguisé, comme un paysan, à Castanar, près de Tolède, très-riche, mais sans inspirer le moindre soupçon au gouvernement. Dans un moment de grand embarras, où le roi s’apprête à prendre Algésiras sur les Maures et demande, dans ce but, de libres contributions à ses sujets, les offrandes de Garcia sont telles qu’elles attirent particulièrement l’attention. Le roi s’inquiète de savoir qui est ce riche et loyal paysan. La réponse qu'on lui fait excite encore plus peut-être sa curiosité. Il se décide <ï le visiter incognito, à Castanar, accompagné seulement de deux ou trois courtisans favoris. Garcia reçoit cependant la nouvelle privée de l’honneur qui l’attend, mais une erreur dans la description le fait se tromper sur la personne et prendre l’un des serviteurs pour le roi lui-même.
C’est sur cette méprise que roule tout le plan. Le courtisan que Garcia suppose mal à propos être le roi s’éprend de dofia Blanca, épouse de
(1) Les deux volumes des comédies de Rojas se réimprimèrent à Madrid, en lt>80, in-4». Les licences et les privilèges sont datés du même jour. L’éditeur du premier, qui le dédia à un grand seigneur, est la même personne à qui le second est dédié par l'imprimeur des deux. Les autos de Rojas se trouvent dans les Autos, tous, etc., 1655, et dans Navidad y corpus Christi Fcslejadas, de Pedro de Robles, 1664. Généralement parlant, ils ne sont pas meilleurs que ceux de ses contemporains.
(2) Son Persiles y Sigismunda est tiré de la nouvelle de Cervantès portant le même titre. D’un autre côté, son Casarse )tor vmgarse a été pris sans cérémonie par Lesage pour l’histoire intitulée : U Mariage de Vengeance (Gil lilas, liv. IV, chap. iv). Lesage, il est vrai, ne négligeait jamais une bonne occasion de ce
genre.
Garcia. Il cherche à pénétrer la nuit dans sa chambre, en pensant que son mari est absent, et il est découvert par le mari lui-même. Alors commence, par conséquent, la lutte entre la loyauté et l'honneur espagnols. Garcia ne peut penser à se venger sur une personne qu'il croit être le roi, il ne conçoit pas le plus léger soupçon sur sa femme qu’il sait lui être sincèrement et profondément attachée. Mais l’apparence la plus éloignée d’une intrigue demandait alors une satisfaction sanglante. Il se détermine par conséquent à faire mourir sa femme qui l'aime. Au milieu de ses défiances et de ses délais, Blanca s’échappe et arrive à la cour au moment où Garcia lui-même y est appelé pour recevoir les plus grands honneurs qu’on puisse conférer à un sujet. En présence du roi, Garcia découvre nécessairement son erreur, en élevant les yeux sur la personne royale; dès ce moment, les faits lui paraissent parfaitement claire et sa conduite devient parfaitement simple. Il pusse immédiatement dans l’antichambre. D’un seul coup il étend sa victime à ses pieds, il rentre, montre sa dague ensanglantée et présente comme défense unique et suffisante la narration de tout ce qui est arrivé, déclarant, ce qui donne le nom à la pièce, que personne au-dessousdu roi, Del Rey abajo ninguno, ne peut se permettre de se placer entre lui et les droits de son honneur, Peu de drames ont dans la langue espagnole une expression plus poétique, peu encore ont un ton plus national. Le caractère de Garcia est peint avec une grande vigueur, avec des traits des plus vifs et des plus lins. Celui de son épouse est également bien dessiné, et il respire la douceur et la patience. La figure du bouffon elle-même offre encore un spécimen, plus heureux que d’ordinaire, de cette espèce de parodie en rapport avec sa position. Il s’y trouve aussi des descriptions excellentes. On peut y lire une charmante peinture de la vie champêtre, telle qu’on pouvait l’imaginer, dans les circonstances les plus favorables, aux plus beaux jours de l’Espagne. A la fin du deuxième acte, il y a une scène piquante, entre Garcia et le courtisan, au moment où ce dernier cherche à pénétrer secrètement dans la chambre de son épouse, scène qui nous fait assister ù la lutte entre la fidélité et l’honneur espagnols, et qui est tracée avec un pittoresque et une vigueur qui laissent peu àdésirer. En un mot, si l’on excepte les meilleures comédies de Lopc de Vega et de Caldéron, la pièce de Rojas, Del rey abajo ninguno, est une de celles qui produisent le plus d’effet parmi les vieux drames du théâtre espagnol (1).
(1) Del Iky abajo ninguno a été souvent imprimée avec le nom de Caldéron, qui aurait pu être satisfait de se voir considéré comme son auteur. Or, il n’y a pas le
Rojas a été très-connu en France. Thomas Corneille a imité et presque traduit une de ses comédies. Scarron, dans son Jodelet, en a fait autant avec la pièce intitulée, Uondc hag agravios no hag celo. Ainsi donc, la seconde comédie, qui a conservé sa place sur la scène française, est due à l’Espagne, comme l’avaient été, longtemps avant, la première tragédie et la première comédie (1).
De même que plusieurs autres écrivains dramatiques espagnols, Franciscode Rojas prépara plusieurs de ses comédiesen collabo ration avec d’autres. Franchi, dans son éloge sur Lope de Yega, qui s'abandonna à cette pratique comme pour tout le reste, se plaint de ce système et reconnaît qu'un drame ainsi composé ressemble plus à une conspiration qu'à une comédie, et que de pareils ouvrages devaient nécessairement, dans leurs différentes parties, avoir des inégalités et des dissemblances. Mais ce n’était pas là l'opinion générale du siècle. Cette plainte n’est pas toujours fondée, nous le savons, non-seulement par l’exemple de Beaumont et de Fletcher, en Angleterre, mais encore par le succès qui a couronné la composition d'un grand nombre de drames, en France, dans le dix-neuvième siècle, drames écrits par plus d’une personne. Il ne faut pas oublier aussi qu’en Espagne, la structure du drame national, son sujet, avaient une telle importance, les caractères avaient des attributs tellement particuliers que de pareilles associations pouvaient arriver au succès plus aisément que sur toute autre scène. En un mot, ces collaborations y ont été plus communes que partout ailleurs (2).
D. Alvaro Cubillode Aragon qui parle de Moreto, comme d’un de scs contemporains, et qui fut peut-être connu, même avant lui, comme un
moindre doute sur la personne qui l’a composée. Elle se trouve parmi les comédies détachées de Rojas, et non dans les volumes de la collection de ses œuvres.
(1 ) La comédie de Thomas Corneille, Don Bertrand de Cigarral ( Œuvres , Paris, 1758, in-12, tom. I, pag. 209), et ses obligations à Rojas sont reconnues dans la dédicace. Le Jodelet de Scarron (Œuvres. Paris, 1752, in-12, tora. 11, pag. 73), est une comédie pleine d’animation, entièrement copiée sur Rojas. Scarron empruntait constamment au théâtre espagnol.
(2) Trois personnes se réunissaient fréquemment pour la composition d’un drame qu’elles se partageaient, conformément à la division régulière en trois Jornadas. Dans la grande collection des comédies, imprimée dans la dernière moitié du dix-septième siècle, en quarante-huit volumes, nous trouvons, je crois, environ trente comédies écrites de cette façon. Deux sont l’œuvre de six personnes. Une, en l’honneur du marquis de Canete, est l'ouvrage de neuf poètes différents. Elle ne se rencontre dans aucune collection; elle est imprimée séparément et mieux qu’à l’ordinaire. Madrid, 1G22, in-4<\
écrivain dramatique en renom, dit, en 1654, qu'il avait déjà écrit cent comédies. Mais tout ce grand nombre de compositions est maintenant perdu, à l’exception des dix pièces qu'il a publiées lui-même et de deux ou trois autres, publiées, sans son autorisation, si nous en jugeons par ses plaintes. Dans celles qu'il édita lui-même, est comprise El rayo de Anüalucia, en deux parties, et empruntée des vieilles romances sur les infants de Lara, drame fort admiré dans son temps. Las munecas de Morcela , comédie simple, basée sur le premier amour enfantin d'une jeune tille, la remplaça depuis entièrement. Une de ses pièces : El Senor de Noclte Buenos s'imprima d’abord sous le nom de D. Antonio de Mendoza. Cubillo réclama immédiatement ses titres à ce drame; malgré tout, après la mort de l'un et de l’autre, il fut inséré de nouveau dans les œuvres de Mendoza, preuve frappante de la grande négligence, si longtemps commune en Espagne, relativement à la qualité d’auteur.
Aucune des comédies de Cubillo ne brille par un grand mérite poétique, quoique plusieurs d’entre elles soient agréables, faciles et naturelles. La meilleure, c'est La yerfecia cas ida : le caractère noble et sincère de l’héroïne est tracé de main de maître, avec une véritable conception de tout ce qu’il y a d'aimable dans la nature de la femme. Deux de ses comédies religieuses, d’un autre côté, respirent une extravagance et une absurdité plus qu’ordinaire. L’une d’elles, San Miguel, contient, au premier acte, l’histoire de Caïn et d’Abel; au second celle de Jonas; au troisième, celle du roi visigoth, Bamba, avec une espèce de conclusion distincte, sous forme de vision, où sont retracés les temps de Cbarles-Quint et de ses trois successeurs (1).
La scène espagnole, a mesure que nous- avançons dans la vie de Caldéron, devient déplus en plus inondée d’auteurs dramatiques, tous pleins d'ardeur dans leurs luttes pour obtenir la faveur populaire. L’un d’eux était D. Antonio, ou comme d’autres l’appellent, D. Francisco de Leiva, dont le Mucio Escecola est le drame le plus absurdement construit et la
(I) Les comédies de Culiillo que nous avons vues sont au nombre de dix, dans son Enano de las Musas (Madrid, 1654, in -4°] ; cinq dans les Comedias escogidas, imprimées vers 1000, et deux ou trois dispersées çà et là. Le Enano de las musas forme la collection de ses œuvres, contenant des romances, des sonnets, un poème allégorique sur la Cnrle del Leon, publié vers 1625, nous dit D. Nicolas Antonio, et qui dut plaire, puisqu'il eut plusieurs éditions. Mais aucune des compositions poétiques de Cubillo ne vaut ses comédies. Voyez la préface et la dédicace de V Enano, et la liste des ailleurs dramatiques publiée par Monlalvan, à la fin de son Para lodrn .
HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE 4-tt)
comédie historique la plus étrange, tandis que son El honor es lo primera et sa Dama Présidente nous offrent des comédies des plus agréables, assaisonnées de petits côntes et d’apologues ingénieux, écrits avec la plus grande tinesseetun naturel charmant (1). Un autre de ces auteurs dramatiques, c’était Cancer y Velasco dont les poésies sont plus connues que les comédies, et dont la Muerte de Baldovinos rentre dans la caricature et la farce grossière, plus hardiment qu’on ne le tolérait d’ordinaire sur le théâtre d’une capitale (2). Parmi les autres écrivains dramatiques, nous trouvons: Antonio Enriquez Gomez, fils d’un juif portugais, qui inséra, dans ses Academias morales de lus Musas (3), quatre comédies, toutes de peu de valeur, à l'exception de celle qui porte pour titre: A lo que obliga el honor; Antonio Sigler de Huerta qui composa la pièce intitulée : No hag biensin ajeno daiio; et Zabaleta qui, après avoir lancé une attaque satirique des plus vives contre le théâtre, ne voulut pas se refuser le plaisir d’écrire pour lui (4).
(1) Il y a quelques comédies de Leiva dans la collection de Duran et dans les Comedias escogidas ; nous en possédons quelques autres de détachées. Nous ne savons pas, toutefois, combien il en avait écrit et nous n’avons point de détails sur sa vie. On l’appelle quelquefois Francisco de Leiva. Peut-être y a-t-il eu deux auteurs avec le même prénom.
(2) übras de D. Geronimo Cancer y Velasco, Madrid, 1761, in-4°. La première édition date de 1651, et Nicolas Antonio place sa mort en 1654. \a Muerte de Baldovinos est dans Vlndex de l'Inquisition de 1790, ainsi que soin Bandalero de Flandres . Cne comédie, composée en collaboration avec Pedro Rosete et Antonio Martinez, a évidemment pour but de se concilier la faveur de l’Église et est tris-bien combinée dans cette intention. Elle a pour titre : El mejor représentante san Gines, et se trouve dans le tome XXIX des Comédies choisies, 1668. San Gines était un acteur romain, converti au christianisme ; il souffrit le martyre, en présence des spectateurs, pour avoir été appelé à jouer une comédie écrite par Polycarpe et ingénieusement construite pour la défense des chrétiens. La tradition est certainement assez absurde, mais le drame peut être entièrement lu avec intérêt, et plusieurs parties offrent un vrai plaisir. L’intrigue amoureuse s’y mêle avec une habileté profonde. Cancer n’écrivit qu’une ou deux fois, je crois, des pièces sans collaborateurs. Douze de ses comédies sont certainement composées avec Moreto, Matos Fragosoet d’autres. Elles font toutes partie de la Collection des Comédies choisies.
(3) Acadesnias morales de las Musas, Madrid, in-4°, 1660; il en existe d’autres éditions imprimées, h Barcelone, en 1704, in-4“.
(4) Flor de las majores Comedias, Madrid, 1652, in-4°; Baena, Hijos de Madrid , tom. III, pag. 227. Un grand nombre des comédies de Zabaleta se trouvent dans le volume XLVHI des Comedias cscogidas, 1652. Une d'elles, El hijo de Marco Aurélia, relative à la vie de l'empereur Commode, fut jouée, en 1664, et reçue avec peu de faveur, suivant ce que l'auteur lui-même nous raconte. On se plaignait
Si de ces écrivains nous passons au petit nombre de ceux dont les succès sont plus fortement marqués, le premier qui se présente avant tous les autres, c’est Fernando de Zarate, poète qui s'égare parfois, en suivant la mode et le mauvais goût du temps, mais qui leur résiste aussi parfois et lutte contre eux. Ainsi, dans la meilleure de ses comédies, A lo que obligan los celos, il n'y a pas la moindre trace de gongorisme, tandis que cette folie, éminemment espagnole, se rencontre sans cesse dans un autre de ses drames, excellent sous certains rapports : Quien habla mas obra rhenos, et même dans La presumida y la hermosa , qui a continué de ' se représenter jusqu’à nos jours ({).
Un autre écrivain dramatique de cette époque, c’est Miguel de Barrios, un de ces infortunés enfants d’Israël qui, sous la terreur de l’Inquisition, cacha sa religion et eut à souffrir les excessives rigueurs de l’incrédulité, par suite de l’intolérance jalouse qui poursuivait partout les Juifs. Sa famille était portugaise, mais il était né lui-même en Espagne, et avait longtemps servi dans les années espagnoles. Toutefois, pendant qu’il se trouvait en Flandres, les tentations pour avoir la conscience tranquille l’assaillirent aussi fortement. Il s'enfuit à Amsterdam, où il mourut, en professant ouvertement la foi de ses pères, vers l'année 1699. Ses corné-
qu’elle ne reposât pas sur la vérité historique. Zabaleta entreprit alors une Vie de cet empereur, traduite, dit-il, d’Hérodien ; mais qui ne se recommande ni par la fidélité de la version, ni par la pureté du style. Cette vie reste longtemps incomplète, jusqu’à ce qu’un matin, en 1664, il se réveille et se trouve entièrement aveugle, et il cherche, comme celui qui regarde d’une hauteur, une occupation conforme à sa tristesse et à sa solitude. Sa comédie avait été imprimée, en 1658, dans le tome X des Comédies choisies ; il compléta son histoire pour la justifier, la publia en 1666, et sc qualifia dan9 le titre de Chroniqueur de Sa Majesté (Gronista de Su MajeslatT). Cette histoire n’eut pas plus de succès que n’en avait eu sa comédie. Dans le Yejamen de Ingenios de Cancer, où l’on parle de l’insuccès d’une autre pièce de Zabaleta ( Obras de Cancer, Madrid, 1761, in-4", pag. lit), est insérée une épigramme fort aigre et très-mordante sur la laideur du poète. Elle revient à dire que si la pièce coûtait cher au prix payé pour un billet, la figure de l'auteur indemnisait de cette perte quiconque le regardait.
(1) Les comédies de Zarate se trouvent plus fatalement, je crois, dans les Comedias escogidas, où vingt-deux des siennes sont insérées ; la première dans le tome XV, 1061, et la Presumida y la Hermosa dans le tome XX11I, 1668. L'Index Erpurgatoire de 1792, pag. 288, donne à entendre que Fernando de Zarate est la même personne que Antonio Enriquez Gomez. Erreur née sans doute de ce que une comédie d’Enriquez Gomez, qui était juif, s’imprima avec le nom de Zarate, comme il en avait eu plusieurs autres publiées sous le nom de Caldéron. Voyei Amador de los Rio s, Jwlios de Espana (Madrid, 1848, in-8°) et la traduction française de ce livre, donné en 1860 par I.-G. Magnats! (Paris, in-8“).
dics s'imprimèrent vers 1605; la seule qui mérite d'étre connue, c'est son Et espafiol en Oran : elle est trop longue, mais ne manque pas de mérite (1).
D. Juan Bautista Diamante doit être placé au nombre de ces écrivains qui composaient des drames spécialement accommodés au goût du peuple, pendant que Caldéron était encore à l'apogée de sa réputation. Le nombre en est considérable. 11 en a lui-méme formé une collection en deux volumes, publiés de 1670 à 1684 : il en reste encore d’autres disséminés dans des brochures et dans des manuscrits (2). Ils réunissent toutes les variétés de ton alors en faveur : les uns sont religieux, comme Sancta Teresa de Jésus : d'autres historiques, comme Marin Estuarda. Ceux-ci sont empruntés aux vieilles traditions nationales, comme El cerco de Zamora, roulant sur le même sujet que la seconde partie du L’idde Guillen de Castro, tout en étant moins poétique. Ceux-là sont des zarzuelas , ou drames principalement chantés, et dont le spécimen le meilleur de Diamante est la composition à'Alfeo y Arelusa , écrit avec une loa divertissante en l'honneur du connétable de Castille. La plus grande partie appartient au genre de cape et d'épée , plus qu'à tout autre : aucun d'eux ne se distingue toutefois par un mérite supérieur. Un de ceux qui ont attiré le plus l'attention, hors de l'Espagne, c'est El honradar ilesu padre , comédie dont le sujet porte sur la dispute entre le Cid et le comte Lozano et qui, par une erreur de Voltaire, a été longtemps regardé comme le modèle du Cid de Corneille, tandis que c’est l’inverse qui est la vérité. La pièce de Diamante ne s'est produite, en effet, que vingt ans environ après la grande tragédie française, et elle lui doit beaucoup (3). Comme la plus
(1) Son Coro de las Musas, à la fin duquel viennent d’ordinaire se placer ses comédies, s'imprima à Bruxelles, in-4°, en -1655 et 1872. L’exemplaire que je possède est de la première édition : il a appartenu à H. Southey et porte la note manuscrite suivante, note tout à fait caractéristique : • Parmi les manuscrits ■* Lansdwone, se trouve un volume de poésies de cet auteur qui, nouveau chré- « tien, fut assez heureux pour venir dans un pays où il pouvait s’avouer juif. ■ Nous avons sur lui une longue notice dans Barbosa, Dibliotera Lusitana, tom. III, pag. 484, et une plus longue dans Amador de lus Hios, Judios de Espana, Madrid, pag. 608. Traduction française de J -G. Magnabal, pag. 539.
(2) Les comédies de Diamante forment deux volumes in-4", Madrid 1G70 et 1674 Le premier en contient huit avec un foliotage continu, puis quatre autres, chacune avec un foliotage distinct. Toutes les douze lui appartiennent cependant, puisque, dans la Tassa et dans la table des matières, il est question des douze pièces du volume.
(3) Le Cid, de Corneille, date de 1636, et El Honradar île vu Paître de Diamante,
grande partie des dramaturges de son temps, Diamante est un disciple de Caidéron, et il incline du côté le plus romantique de son caractère et de son école. Diamante, comme la plupart des poètes espagnols de tous les temps, finit sa carrière dans la retraite religieuse : l'époque précise de sa mort n’est pas bien connue; on la place avec probabilité vers la fin du dix-septième siècle.
Négligeant des écrivains dramatiques tels que Monroy, Monteser, Cuellar et un grand nombre d'autres qui florissaient dans la seconde moitié du dix-septième siècle, nous arrivons à une comédie charmante intitulée : El castigo de la miseria, composée par D. Juan de la Hoz, natif de Madrid, fait chevalier de l’ordre de Santiago en 1653, régidor de Burgos, en 1657, élevé ensuite aux plus hants emplois de la cour, où il vivait encore en 1689. Combien a-t-il écrit de comédies, on ne nous l'a pas dit, et la seule que l'on connaisse, c'est son Castigo de la miseria. Elle se base sur le troisième conte de Maria de Zayas, du même nom et auquel sont empruntés et l’esquisse générale et tous les principaux incidents (1). Le caractère de l'avare est dessiné d'une manière plus complète et plus poétique dans le drame que dans le roman. Aussi la comédie de Diamante est-elle un des meilleurs spécimens de la comédie de caractère du théâtre espagnol, et peut-elle soutenir, à certains égards, lai comparaison avec l'Aulularia de Plaute et l’Avare de Molière.
La peinture de l’avare par une de ses connaissances, au premier acte, Unissant par ces mots fué el quien inventé aguar el agtia, est une peinture excellente : et, jusqu’à la dernière scène où l’avare va chercher un
paraît pour la première fois dans le tome XI des Comedias escogidas, dont le permis d’imprimer est de 1658. On peut douter que Diamante ait écrit pour le théâtre, avant 1636, puisqu’on ne trouve aucune de ses comédies imprimée avant 1657. Noue lisons dans le tome XXIII des Comédies choisies , 1662, une autre comédie sur le sujet du Cid, imitée en partie de celle de Diamante et portant presque le même titre : Et Honrador de sus Hÿos. L’auteur est Francisco Polo dont nous savons seulement qu’il composa ce drame, d'un mérite très-faible, ayant pour sujet le mariage des filles du Cid avec les comtes de Carriou, les mauvais traitements qu’elles reçoivent de leurs maris, etc.
tl) Huerta, qui réimprima El Castigo de la Miseria dans le premier volume de son Tealro Hespanol, exprime un doute sur l’inventeur de cette histoire. Est-ce Hoz, est-ce Maria de Zayas? Mais il ne peut s’élever de difficultés sur ce point. Les Novetas s’imprimèrent à Saragosse en 1637, in-4“, et leur approbation est datée de 1635. Voyez aussi Baena, llÿos de Madrid, tom. III, pag. 271. Dans la préface des comédies de Candamo (Madrid, tom. 1, 1722), Hoz écrivit, dit-on, le troisième acte du San Bernanlo de Candamo, que cet auteur laissa incomplet à sa mort, en 1704. Si le fait est vrai, La Hoz dut arriver à un âge fort avancé.
sorcierqui lui fasse recouvrer, par ses conjurations, son argent perdu, son caractère se maintient constamment et se développe parfaitement (1). C'est toujours un avare et, qui plus est, un avare espagnol. La moralité est meilleure dans le conte en prose; l’intrigante qui trompe l’avare et le fait se marier avec elle, devient, comme lui, la victime de ses crimes. Dans le drame, au contraire, ellp en profite et elle finit par triompher. C’est un renversement étrange de la pensée originale qu’il n’est pas facile d’expliquer. Quant au mérite poétique, il ne peut y avoir de comparaison entre les deux compositions.
Juan de Matos Fragoso, Portugais qui vivait, à Madrid, à la même époque que Diamante et La Hoz, et qui mourut en 1692, jouit auprès du public d’une réputation égale à la leur, bien qu’il ait souvent écrit dans le mauvais goût du siècle. Il n’imprima jamais plus d’un volume de ses drames, de sorte qu’il faut maintenant chercher les autres principalement dans les brochures séparées et dans des collections formées pour d’autres objets que le prétendaient les auteurs particuliers qui s’y trouvent réunis.
La plus connue de ses comédies, c’est El yerro del entendido , basée sur le roman de El curioso impertinente, de la première partie de Don Quichotte. Son drame intitulé : La dicha por el desprecio, est une fabledramatique bien disposée ; et sa pièce, El sabio en su retira y rillano en su rincon passe communément pour le meilleur de ses ouvrages.
El Redentor cautivo, dans la composition duquel il fut aidé par un autre auteur bien connu de son temps, Sébastien de Villaviciosa, est, sous beaucoup d’aspects, plus pittoresque et plus attrayante. Le sujet, dit-il, est une histoire véritable. Certainement, c’est un fait des plus déchirants, fondé sur un incident fort commun durant les guerres barbares qui éclatèrent entre les chrétiens d’Espagne et les Maures d’Afrique, restes d’une haine implacable de dix siècles (2). Une dame espagnole est emmenée en
(1) La première de ces scènes est surtout tirée des Noveltu, édition 1617, p. 86. Mais la scène avec l'astrologue est de l’invention exclusive du poète, et entièrement digne de Ben Jonson. Ajoutons, toutefois, que le troisième acte de la comédie est artistiquement superflue, puisque l'action finit en réalité au second. D'un autre côté, il serait fort regrettable de l'en détacher, tant il a de grâce et d'animation.
(2) Nous avons déjà fait connaître les comédies de Lope et de Cervantès dépeignant la cruelle condition des chrétiens espagnols en Algérie, et plus loin nous parlerons de la grande influence que cet état de choses exerça sur le roman espagnol. Rappelons que beaucoup d’autres drames se fondaient sur ce même sujet, outre ceux dont nous avons fait mention. Un des plus frappants est la comédie de Moreto offrant certains points de ressemblance avec celle dont nous parlons dans le texte. Elle a pour titre : El Asote de jn patria. ■' Comedias tscogidas, tom. XXXIV,
454 HISTOIRE DE LA l.ITTÉR 1TURE ESPAGNOLE
captivité par une compagnie de maraudeurs maures qui sont descendus sur lacéte pour la piller, et qui se sont échappés immédiatement avec leur proie. Son amant, au désespoir, la suit, et le drame consiste dans le récit de leurs aventures, jusqu'à ce qu'ils se retrouvent l’un et l’autre, et qu’ils obtiennent leur liberté. À cette histoire mélancolique se mêle une espèce d’intrigue subalterne qui donnq le nom à la pièce, et caractérise l’état du théâtre, les exigences du public pu du moins celles de l’Église. On découvre qu’une grande statue du Sauveur, en bronze, est tombée entre les mains des infidèles. Les chrétiens captifs offrent immédiatement l’argent qui leur avait été envoyé pour leur propre liberté, afin de la racheter de leurs mains et d’éviter un pareil sacrilège. Les Maures finissent par consentir à la livrer, en échange de son poids en or. Quand la valeur de trente pièces d’argent, primitivement payées pour la personne du Sauveur lui-même, a été comptée dans l’un des plateaux de la balance, elle se trouve l’emporter sur le poids de la statue massive mise dans l’autre plateau, et il reste encore assez d'argent pour obtenir la liberté des captifs, qui, offrant le prixde leur rançon, avaient effectivement offert leur propre vie, comme ils le supposaient. La pièce finit par ce miracle triomphant. Comme tous les autres drames de Fragoso, ce dernier est écrit dans une grande variété de mètres, disposés avec une rare habileté et pleins de douceur et d’harmonie (1).
Le dernier des bons écrivains pour le théâtre espagnol avec tous ses
1573); elle est remplie des cruautés exercées par un renégat Valencien qui semble avoir été un personnage historique.
(1) Dans les Comedia s escogidas, il y en a pour le moins vingt-cinq composées en tout ou en partie par Matos I'ragoso : la première est insérée dans le tom V, 1653. Dé la fin de sa comédie Pocos baslan si son humas, (tom XXXIV, 1670) et de quelques autres descriptions locales qui s’y trouvent, on peut conclure, sans aucune espèce de doute, que Matos Fragoso était en Italie, que cette pièce se composa à Naples, et qu'elle fut représentée devant le vice-roi d’Espague. Un volume des comédies de Fragoso, intitulé premier volume, s'imprima à Madrid, in-4", en 1758. La collection de Duran en contient quelques autres de détachées, mais ce ne sont pas les meilleures. Villaviciosa écrivit une partie du Solo el piadoso es mi hÿo, du El lelrado del Cielo, du El Hedenlor caulivo , et de plusieurs autres. L’apologue du Barbier, dans le second acte de la dernière comédie que nous venons de citer, est pris, je crois, d’une comédie de Leiva, mais rien ne me porte à l'affirmer positivement. Du reste la chose était trop ordinaire pour faire l’objet d’une mention particulière, excepté pour jeter incidemment un peu de jour sur l’état moral bien connu de la littérature espagnole. La vie de Fragoso se trouve dans Barbosa, tom II, p. 685-607. On a dix-huit comédies dans des brochures séparées, outre les pièces contenues dans les Comedias escogidas.
rieu* attributs, c’est 1). Antonio de- Solis, l'historien du Mexique. Il était né le 18 juillet 1610, à Alcalà de Honorés, et avait terminé ses études à l’Université de Salamanque où, à l’âge de dix-sept ans, il avait composé un drame. Cinq années plus tard, il avait donné au théâtre sa t Gitanilla , basée sur la nouvelle de Cervantes, ou plutôt sur une comédie de Montalvan empruntée du même conte. C’est une fiction gracieuse qui s’est reproduite constamment, sous une forme ou sous une autre, depuis qu’elle est sortie pour la première fois de la main du grand maître. Un loco hace ciento est une amusante comédie de figuron de Solis, jouée bientôt après devant la cour; elle a moins de mérite, et elle doit beaucoup à El Lindo Don Diego de Moreto. D’un autre côté, son Amoral uso. Amour à la mode, qui lui appartient en propre, est une des excellentes comédies de la scène espagnole, et a fourni des matériaux à une des meilleures pièces de Thomas Corneille.
En 1642, Solis prépara, pour des fêtes célébrées à Pampelune, un divertissement sur la fable d’Orphée et d’Eurvdice, où le ton du théâtre national espagnol est fantastiquement confondu avec le génie de l’antique mythologie grecque, avec plus de désordre même qu’il n’est ordinaire dans des cas semblables. La pièce finit d’une manière contraire à la tradition universellement admise, par le rachat d’Eurydice des régions infernales et par l’annonce d’une seconde partie qui devait suivre, et dont la conclusion devait être tragique; promesse qui n’a jamais été remplie, comme plusieurs autres de la même espèce, dans la littérature espagnole.
Sa réputation augmentant, Solis se vit nommer attaché h l’un des secrétariats d’État : pendant qu’il remplissait ses fonctions, il composa un drame allégorique, partie ressemblant ù une moralité de l’époque primitive du théâtre, partie aux mascarades modernes, en l’honneur de la naissance d’un prince : cette pièce se joua au palais du Buen Ketiro. Le titre de cet opéra assez mauvais, mais non dépourvu de poésie, c’est Triunfos de amor y fortuna ; Diane et Endymion, Psyché et Vénus, la Félicité et l’Adversité sont au nombre des personnages les plus dramatiques. Le ton de l’honneur et de la galanterie s’y maintient d’une manière aussi constante que si la scène se passait à Madrid; que si les caractères étaient pris sur le public qui assistait à la représentation. Une circonstance des plus curieuses, c’est que la loa, Y entremis et le saynete dont la pièce était primitivement accompagnée, poésies cntièrementécrites par Solis lui-même, y sont encore conservés. (1)
(1) Les Triunfos de amor y fortuna parurent , dès 1660, dans le tom XIII des Comédies choisies.