CHAPITRE I
Division da sujet. ~ Origine de la littérature espagnole dans des temps de troubles.
Dans les premiers âges de toute littérature qui a revendiqué pour elle un caractère permanent dans l'Europe moderne, une grande partie de ses éléments constitutifs est le résultat de sa situation locale et de circonstances, en apparence, accidentelles. Tantôt, comme dans la Provence, dont le climat est si doux, le sol si luxuriant, jaillit une élégance prématurée, qui est ensuite subitement étouffée par les influences de la barbarie qui l'environne. Tantôt, comme dans la Lombardie et dans quelques parties de la France, les anciennes institutions sont si longtemps conservées par les vieilles municipalités, que, dans les intervalles accidentels de paix, il semble que les anciennes formes de civilisation peuvent revivre et prévaloir. Mais ce ne sont que de faibles espérances, que font bientôt évanouir les violences au milieu desquelles se sont élevées et se sont établies les premières communes modernes. Parfois ces deux causes se combinent Tune avec l'autre et promettent une poésie pleine de fraîcheur et d'originalité ; poésie qui, à mesure qu'elle avance, se rencontre avec un esprit plus vigoureux que le sien et dont la prédominance empêche son langage de s'élever au-dessus de la condition de dialecte local, ou qui le fait se fondre avec celui de son rival plus fortuné. C'est ce résultat que nous reconnaissons également, de bonne heure, en Sicile, à Naples, à Venise, où l'autorité des grands maîtres de
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la Toscane était reconnue, pour la première fois, avec autant de loyauté qu'elle l'était à Florence ou à Pise.
Comme le reste de T Europe, la partie du sud-ouest, comprenant actuellement les royaumes d'Espagne et de Portugal, subissait presque toutes ces diverses influences. Favorisés par la beauté du climat et du sol, parles restes de la civilisation romaine, qui s'était longtemps prolongée dans ses montagnes, par Tesprit ardent et passionné qui a marqué ces peuples, à travers toutes leurs révolutions, jusqu'au jour d'aujourd'hui , les premiers signes de renaissance poétique commencent à être perceptibles dans la péninsule, espagnole avant même de les trouver, avec leurs caractères distinctifs, dans la péninsule italique. Mais cette littérature naissante de l'Espagne moderne, dont une partie est provençale et dont le reste est absolument castillan ou espagnol , apparaît dans des temps de troubles, quand il était absolument impossible qu'elle avançât franchement et rapidement vers les formes qu'elle était destinée à revêtir enfin. En effet, les nombreux chrétiens espagnols répandus dans les États séparés, qui morcelaient malheureusement leur pays, avaient été engagés dans de terribles luttes contre les envahisseurs arabes, luttes qui leur firent, pendant vingt générations, consumer leurs forces, avant que la croix fût pLintée sur les tours de l'Alhambra et que la paix leur fournit les moyens d'embellir la vie. Or Dante, Pétrarque et Boccace avaient apparu, en Lombardie et en Toscane, au milieu d'une tranquillité relative, et l'Italie avait repris sa place accoutumée à la tête de l'élégante littérature du monde.
Rien d'étonnant qu'au milieu de pareilles circonstances, un grand nombre de ces Espagnols, engagés depuis si longtemps dans ces luttes solennelles, comme les enfants perdus du christianisme contre l'invasion du mahométisme (1) et de sa civilisation grossière en Europe, que ces Espagnols qui, au milieu de toutes leurs souffrances, avaient constamment regardé Rome comme le siège principal de leur foi, pour y puiser consolation et encouragement, n'aient pas hésité à reconnaître la suprématie littéraire de l'Italie, suprématie qui, au temps de l'Empire, avait obtenu l'obéissance la plus complète. Il s'ensuivit donc tout naturellement une école formée sur des modèles italiens. Mais, quoique le génie riche et original de la poésie espagnole ait moins reçu de cette dernière influence que je ne l'ai donné
(1) August-Wilhelm vod Schtegel , Ueber dramaiische Kunst, Heidelberg, 1811, in-8", Vorlesung XIV.
H penser, ses effets sont néanmoins trop importants, dès l'instant de sa première apparition, et trop distincts, pour les passer sous silence.
Par conséquent, on peut faire, selon nous, deux divisions de cette période où se développe Thistoire de la littérature espagnole. La première comprend la poésie et la prose vraiment nationales, produites depuis les temps primitifs jusqu'au règne de Charles-Quint; la seconde embrasse tout le temps où, par intervalles, Timitation de l'élégance provençale ou italienne fait plus ou moins éloigner la littérature espagnole de l'esprit et du génie de la nation. Ces deux parties réunies constituent une période où les éléments importants et caractéristiques de la littérature espagnole sont exposés avec les développements qu'ils ont eus jusqu'à nos jours.
Dans la première division de cette première période, nous avons considéré l'origine et le caractère de cette littérature qui jaillit, en effet, du sol même de l'Espagne, et qui a été presque entièrement exempte de toute influence étrangère.
Mais ici, dès l'abord, nous rencontrons un fait remarquable, qui annonce, en quelque sorte, un peu le caractère de cette littérature naissante : c'est le fait de son apparition au milieu de temps de troubles et de violence. En effet, dans les autres parties de l'Europe, durant ces troubles désastreux qui accompagnèrent la ruine de l'empire romain et de la civilisation, et l'établissement des nouvelles formes de l'ordre social, si l'inspiration poétique arrive à quelque chose, c'est pendant des périodes heureuses de repos et de tranquillité relative, quand la pensée de l'homme est moins occupée que d'ordinaire parla nécessité de veillei: à sa sécurité personnelle et de pourvoir à ses besoins physiques les plus pressants. Or il n'en est pas ainsi en Espagne. Là, la première expression de ce sentiment populaire, qui devint l'origine de la littérature nationale, se fit entendre au milieu de cette lutte extraordinaire que les chrétiens d'Espagne soutinrent, pendant plus de sept siècles, contre les Maures envahisseurs. De sorte que les premiers accents de la poésie espagnole éclatent comme les élans de cette énergie et de cet héroïsme qui, au temps de son apparition, animaient la plus grande partie des chrétiens espagnols d'un bout à l'autre de la Péninsule.
En effet, si nous considérons l'état de l'Espagne durant les siècles qui ont précédé et accompagné la formation de son langage actuel et de sa poésie, nous trouverons les données historiques les plus pleines d'instruction. En 711, Rodrigue hasarda téméraire*
ment les destinées de son empire goth et chrétien sur le résultat d'une seule bataille contre les Arabes qui, de l'Afrique, dirigeaient leur marche, pour forcer l'entrée, dans la partie méridionale de l'Europe. Rodrigue succomba, et le féroce enthousiasme qui caractérisa le premier âge de la puissance mahométane acheva presque immédiatement la conquête de toute cette contrée, qui était le digne prix delayictoire. Les chrétiens, toutefois, quoique battus, n'étaient pas entièrement vaincus. Loiu de là, un grand nombre d'entre eux, fuyant devant la sauvage poursuite de leurs ennemis, vinrent s'établir à l'extrémité nord-ouest de leur pays natal, au milieu des montagnes et dans les forteresses de la Biscaye et des Asturies. Là se perdit définitivement la pureté de la langue latine, qu'ils avaient parlée durant plusieurs siècles ; ils négligèrent de la cultiver, et cette négligence fut une conséquence nécessaire de la misère qui les opprimait. Toutefois, animés de l'esprit qui avait si longtemps soutenu leurs ancêtres contre la puissance de Rome, et qui a conduit leurs descendants à soutenir une lutte non moins féroce contre le pouvoir de la France , ils ont conservé, avec une constance remarquable, leurs anciennes coutumes, leurs opinions, leur religion, leurs lois et leurs institutions. Séparés par une haine implacable des Maures envahisseurs, ils ont jeté là, au milieu de ces rudes montagnes, les fondements du caractère national, de ce caractère qui s'est maintenu jusqu'à notre temps (1).
Là, ils grandirent peu à peu à l'école de l'adversité, et, comprenant les faibles avantages que leur situation pouvait leur procurer, ils commencèrent à faire des incursions sur le territoire de leurs conquérants et à prendre pour eux-mêmes une part de ces belles possessions qui leur avaient autrefois entièrement appartenu. Mais chaque pouce de terre était défendu avec la même ardeur et Je même courage qu'il avait été primitivement conquis. I^g chrétiens, cependant , accidentellement vaincus, gagnaient gé-
( 1 ) Augustin Thierry a dépeint très-élégamment, en peu de mots , la fusion de la société qui s*établit primitivement au nord-ouest de VEspagne et qui a été la hase de la civilisation du pays : « Resserrés dans un coin de terre, devenu pour eux toute la patrie, Goths et Romains, vainqueurs et vaincus , étrangers et indigènes, maîtres et esclaves, tous unis dans le même malheur, oublièrent leurs vieiUes haines, leur vieil éloignement, leurs vieilles distinctions; il n'y eut plus qu*un nom, qu*une loi, qu'un état, qu'un langage; tous furent égaux dans cet exil. » Dix ans d^études hiitarigues.Vàm^ 1836, in-8*,pag. 346.
mSTOlRE DE LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE. 11
néralement quelque chose à chacune de leurs plus considérables défaites. Mais ce qu ils gagnaient, ils ne le conservaient que par remploi de la valeur et de la puissance militaire, et cette conservation ne leur coûtait pas moins de peine que la conquête. En 801, nous les trouvons déjà possesseurs d'une partie considérable de la Vieille- Castille, et ce nom même , donné à cette contrée à cause de la multitude de châteaux forts dont elle était parsemée, prouve pleinement Topiniàtreté à laquelle furent réduits les chrétiens des montagnes pour conserver ces premiers fruits de leur courage et de leur constance (1). Un siècle plus tard, en 914, ils avaient poussé les avant-postes de leurs conquêtes jusqu'à la chaîne du Guadarrama, qui sépare la Nouvelle de la Vieille-Castille. A cette date, ils sont regardés comme ayant encore posé un pied ferme dans leur propre patrie, dont ils établissent la capitale à Léon.
Dès cette époque les chrétiens semblent avoir compris que le résultat final était assuré. En 1085, Tolède, cette vénérable tête de la vieille monarchie, était arrachée aux Maures, qui l'avaient possédée durant trois cent soixante-trois ans; en 1118, Saragosse était reconquise ; de sorte que , vers le commencement du dourième siècle, la péninsule entière, jusqu'à la sierra de Tolède, était de nouveau occupée par ses premiers maîtres, et les Maures étaient repoussés dans les provinces du midi et du sud, par où ils avaient primitivement pénétré. Toutefois la puissance musulmane , quoique réduite ainsi à d'étroites limites, comprenant à peine plus d'un tiers de son étendue quand elle était dans toute sa splendeur, semble avoir été plutôt consolidée qu'ébranlée. Après trois siècles de victoires, il faut encore plus de trois autres siècles de lutte, avant que la chute de Grenade délivre définitivement l'Espagno entière de la domination maudite de ces conquérants infidèles.
Et c'est au milieu de ces luttes désolantes, et dans une époque où les chrétiens n'étaient pas moins divisés par leurs discordes intestines qu'outrés et exaspérés par la guerre commune contre l'ennemi commun, que les éléments de la langue et de la poésie espagnoles se développent, pour la première fois, avec le caractère qu'elles ont toujours conservé depuis. Et c'est précisément au moment de la prise de Saragosse , prise qui assura aux chrétiens la pos-
(1) Manuel Risoo, La CastUla y elmas/aîMso Castellano. Madrid, 1792, in-4'*, m- «4-l«.
session de toute la partie orientale de l'Espagne ; au moment de leur grande victoire dans les plaines de Tolose , victoire qui ébranla tellement la puissance musulmane qu'elle ne recouvra jamais depuis tout l'éclat de sa splendeur primitive (1); c'est précisément dans ce siècle de confusion et de violence où les populations chrétiennes de ce pays ont été, suivant l'expression d'un vieux chroniqueur, constamment armées pour le combat, que nous entendons les premiers accents de leur poésie nationale, qui arrivent jusqu'à nous môles à leurs cris de guerre et respirant le feu même de leurs victoires (2).
(1) En parlant de cette bataille décisive, et ne suivant, comme il le fait toujours, que les auteurs arabes, Condc s'exprime ainsi: « Cette effroyable déroute arriva le lundi , quinzième jour du mois de sa fer de Tannée 609 (A. D. 1212), et par elle tomba la puissance des musulmans en Espagne, car, après elle, rien ne leur réussit. •^{Histoire de la domination des Arabes en Espagne. Madrid, 1820, in-4'', tom. 1 1 , p. 42Ô.) Gayangos , dans son livre, plus érudit et plus complètement arabe, « les Dynasties roahométaues en Espagne » (Londres, 1843 , in-4'', vol. Il, p. 323), rapporte le même fait. Les historiens espagnols purs le dépeignent, pir con- Situent, avec plus d'énergie. Mariana, par exemple, regarde le résultat de la batailli^ comme une chose tout à fait surhumaine. (Histoire générale d'Espagne, 14* édition. Madrid, 1780, in-folio, liv. XI, ch. xxiv.)
(2) « Et dans ce temps, » dit la vieille chronique générale d'Espagne (Zamora , Iâ41, in fol. pag. 275). « se faisait la guerre cruelle des Maures; de soKe que les rois, les comtes et les nobles, et tous les chevaliers qui se targuaient de la profession d'armes, tous plaçaient les chevaux dans les chambres où ils avaient leurs lits et où ils habitaient avec leurs femmes, afin qu'en entendant le cri de guerre, ils trouvassent leurs armes et leurs chevaux préparés, qu'ils pussent les monter et partir sans retard. » — « Ces durs et rudes préparatifs, » dit Martinez de la Rosa, dans son gracieux roman d'Isabelle de Solis, dont voici le passage : » Ces durs et rudes préparatifs, prélude de tant de gloire et de la conquête du monde, alors que nos ancêtres accablés sous le harnais, et l'épée toujours au côté, ne dormirent pas en paix une seule nuit pendant huit siècles. » Dona Isabelle de Solis, reine de Grenade, roman historique. Madrid, 1839, in-8", part. 1 1% ch. xt.