‹ Histoire de la littérature espagnoleChapitre 11 sur 70 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Première apparition de Tespagnol comme langue écrite. — Poème du Cid. — Son héros, son sujet, sa langue, sa versification. — Histoire du poème. — Son caractère. — Sainte Marie égyptienne. — L'Adoration des trois Rois. -— Berceo, premier poète castillan connu. — Ses œuvres et sa versification. — Sa vie de saint Dominique de Silos. — Son livre des Miracles de la Vierge.

Le plus ancien document en langue espagnole auquel on puisse assigner une date certaine, c'est la confirmation donnée par Alphonse VII, en Tannée H 55, de la Carta-puebla d'Avila (1) dans les Asturies (2). Cette pièce est importante, non-seulement parce qu'elle montre le nouvel idiome se dégageant du latin corrompu, peu ou point altéré par l'influence de l'arabe répandu dans les provinces méridionales, muis encore parce qu'on la regarde comme un des plus vieux documents de la langue espagnole écrite, et qu'on ne peut supposer avec juste raison que cette langue ait existé sous la forme écrite, un demi-siècle auparavant.

A quelle époque remonte la première apparition de la poésie dans ce dialecte espagnol, ou, comme on l'appelle plus souvent, castillan, (;' est ce qu'on ne peut établir avec précision ; mais on reconnaît qu'on peut trouver les traces des vers castillans dans une période tout à fait voisine de la date du document d'Avila. Un fait remarquable, c'est que ces traces apparaissent dans deux ouvrages également longs et intéressants l'un et l'autre. En effet, quoique les ballades et les autres formes de poésie populaire, qui marquent indistinctement les commencements de presque chacune des autres littératures, abondent aussi eu Espagne, nous ne sommes pas obligés d'y recourir au début de nos recherches, puisque deux monuments d'une importance décisive se présentent à la fois.

Le premier de ces monuments par le temps et le premier aussi par

(I) Carta-puebla, charte de répartition des terres, des impôts el des privilèges. (3) Voir Tappendice A sur rbittoire de la langue espagnole.

rimportance, c'est le poëme vulgairement appelé, avec sa simplicité primitive et sa tendance, « Poëme du Cid. » Il se compose de trois mille vers environ, et il ne paraît pas avoir été écrit avant Tannée 4200. Le sujet, comme le nom l'implique, est tiré des aventures du Cid, ce grand héros populaire des temps chevaleresques de l'Espagne : les mœurs et les sentiments concordent admirablement avec la lutte des Maures et des chrétiens, à laquelle le Cid prit une si grande part, et dont la violence n'avait pas diminué à l'époque où le poème fut écrit. D'où il résulte qu'on trouve partout le coloris et le caractère national (1).

(1) La date du seul manuscrit aocicn du poème du Cid se trouve dans ces mots: « Pcr Abhat le escribio en el tnes de Mayo, en era de MU e CC, XLV ahas. » Ici il y a un espace, résultat d*une rature entre le seconde et TX, blanc qui a soulevé la question de savoir si la rature a été Tœuvre du copiste qui s'était trompé en mettant accidentellement une lettre de trop, ou si c'est une rature postérieure qu'il aurait fallu remplir, et si pour la remplir il fallait la conjonction é ou un autre C : en un mot M le manuscrit doit être daté de 1245 ou de 134 S. (Sanchez, Poésies antérieures, Madrid , 1779, in-S"", tom. 1"^, png. 221.) Cetle année de 1245 de Vère espagnole^ eo accord avec le calcul du temps, ordinairement observé dans les vieilles annales espagnoles , répond à notre année A. D. 1207. — Différence de trente- huit ans , dont on trouve la raison dans une note à la « Chronique du Cid » de Southey (Londres, I80S, in-4", pag. 385), sans qu'on soit obligé de puiser à des sources plus érudi tes.

La date du poëme lui-même est toutefois une question bien différente de celle de ce manuscrU particulier qui en est la copie. Ces mots, Per Âbbat ^ se rapportent simplement au copiste, que son nom fut Peter Abbat ou Peter VAbbat (Risco, CasUlla, pag. 68). Quant à la question importante, je pense, la question de l'Age du poème lui-même, on ne peut la trancher que par l'étude intrinsèque du style et de la langue. Deux passages, w. 3014 et 3745, ont été cependant allégués (Risco, pag. 69, Soutliev, sa Chronique, note de la page 282) pour prouver historiquement sa date; mais, après tout, ils ne démontrent qu'une chose, c'est qu'il a été écrit postérieurement à Tannée 1135. (V. A. Hul)er, Geschichte des Cid, Bremen, 1829, in-12, pag. 29.) Ce point est difHcile à résoudre, et nul ne peut être mieux consulté que les auteurs du paysou les experts.Pàrmi eux, Sanchez le place vers Tannée 1 1 50, c'est-à-dire un demi- siècle après la mort du Cid {Poésies antérieures, tom. 1"*, p. 223). Capmany {Éloquence espagnole, Madrid, 1786, in-S**, tom. l'', p. 1) adopte son sentiment. Marina, dont Topinion est d'un grand poids, le fixe trente ou quarante ans avant Berceo, qui écrivait de 1220 à 1240 (^f^molrei de l'Académie d'histoire, tom. IV, I805. Essai, pag. 34). Les (diteurs de la traduction espagnole de Bouterwek (Madrid, 1829, in-8«, tom. I", pag. 1 1 2)« qui donnent un fac-similé du manuscrit, s'accordeut, avec Sanchez et Huber {Gesch, der Cid, Woncort, pag. 27). A ces opinions, nous ajouterons celle de Ferdinand Wolf, de Vienne (/fl^rfriîc/ifr der Literatur, Wicu, 1831, Bànd LVI, pag. 251), qui, comme Huber, e»t un des savants contemporains les plus versés dans tout ce qui touche à la littérature espagnole et du moyen âge , et qui place la date du poème du Cid entre 1140 et 1160. Nous pourrions citer beaucoup d'autres opinions; car la question a été longtemps diKutée , mais les jugements des hommes érudits que nous

Le Cid lui-môme, qu'on trouve constamment cité dans la poésie espagnole, est né dans la partie nord-est de TEspagne, vers l'année 1040, et mort en 1099, à Valence, qu'il avait reprise sur les Maures (1). Son vrai nom était Ruy Diaz ou Rodrigue Diaz. Par sa naissance, il était un des seigneurs les plus considérables de sa contrée. Le titre de Cid, sous lequel il est le plus généralement connu, lui fut accordé, à ce que l'on croit, dans une circonstance remarquable : cinq rois ou chefs maures le reconnurent dans une bataille pour leur

avons déjà donnés, jugements formés à divers moments, dans le cours de la moitié du siècle qui a vu la première publicaUon du poème, ne permettent pas de douter raisonnablement que le poème n'ait été d*abord composé vers Tan 1200.

Le nom de Southey, introduit dans la note ci-dessus, est le nom d'un personnage cité toujours avec un grand respect par tous ceux qui se livrent avec intérêt à Tétude de la littérature espagnole. Profitant de ce que son oncle , le Rév. Herbert Ilill, un savant et un excellent industriel, était lié avec les Factory anglais de Lisbonne, M. Southey visita TEspagne et le Portugal en 1795-96. Il était alors âgé d'environ vingt-deux ans : de retour dans sa patrie, il publia la relation de son voyage, en 1797 ; ce livre piquant, écrit avec cette clarté, cette singularité, ce pittoresque anglais qui distingue toujours son style , contenant un nombre considérable de traductions de Pespagnol et du portugais, a été plutôt composé avec une audacieuse liberté qu'avec une scrupuleuse exactitude. Depuis ce moment, jamais M. Southey n'a perdu de vue l'Espagne et le Portugal ou la littérature espagnole ou portugaise, comme le prouvent non-seulement ses œuvres originales, mais encore ses traductions et ses articles, dans la London Quarierly Review, sur Lope de Vega et sur le Camœns, et, en particulier, un article inséré dans le second volume de ce journal, article qui a été traduit en portugais par M. Mûller, secrétaire de l'Académie des sciences de Lisbonne, et qui forme un excellent manuel où se trouve condensée l'histoire de la littérature portugaise.

(1) Les récits arabes représentent la mort du Cid comme une conséquence de la douleur qu'il éprouva de la défaite des cbréUeus près de Valence, ville qui retomba entre les mains des musulmans en l'année 1 100 (Gayangos, Dynasties mahomélanes, vol. XI; appendix, pag. 43). Il est nécessaire de connaître quelques-unes des vies du Cid pour comprendre le poème et une autre grande partie de la littérature espagnole. Je vais en citer trois ou quatre des plus convenables et des plus importantes : 1* la plus ancienne est l'ouvrage latin intitulé : Hlstoria Roderici Campidocti, écrite avant 1228 et publiée par Risco dans un appendix à sa CastUla y el mai famoêo Castellano; T* la fabuleuse et crédule vie écrite par le père Risco, 1792 ; 3*" la biographie si curieuse, par Jean de Mûller, historien de la Suisse , 1805, qui précède les Romances du Cid, par son ami Herder ; 4** la Vie classique du héros, par Manuel Joseph Quintana, dans le premier volume de ses Vies des Espagnols célèbres (Madrid, 1807, in*12); 5* celle de Huber, 1829, ingénieuse et savante. Mais la meilleure de toutes est la Vieille chronique du Cid, traduite en anglais par Southey, en 1808. Elle est surtout, je crois, la meilleure pour tous ceux qui aiment à connaître la question littéraire du Cid. On peut ajouter un très-utile petit volume publié par Georges Deunis, intitulé le Cid, petite chronique fondée sur la poésie primitive de l'Espagne (Londres» 1845, in-lS), et le travail de Malo de Molina.

seid, leur seigneur ou vainqueur (1). Le titre de Campeador ou champion, sous lequel il est également connu, lui fut donné, suivant l'opinion commune, comme chef des armées de Sanche II ; ce titre a été depuis employé, presque exclusivement, comme l'expression populaire de Fadmiration de ses compatriotes pour ses exploits contre les Maures (2). De quelque manière que ce soit, il est certain que, dès une époque des plus éloignées, il a été appelé : le Cid Campeador. Et il méritait bien ce titre honorable : il passa presque toute sa vie dans la lutte contre les oppresseurs de sa patrie, sans avoir, autant que nous puissions le savoir, éprouvé une simple défaite de la part de Tennemi commun , et après avoir été plus d'une fois exilé et sacrifié par les princes chrétiens aux intérêts desquels il s'était attaché. Mais, quelles que soient les aventures réelles de sa vie, aventures sur lesquelles l'obscurité particulière des temps où elles s'accomplirent a jeté une nuit profonde (3), ce héros nous apparaît dans nos temps modernes comme le grand défenseur de sa nation contre l'invasion des Maures. Le Cid semble avoir tellement séduit l'imagination et répondu aux sentiments de ses compatriotes que, plusieurs siècles après sa mort , et même jusqu'au jour d'aujourd'hui, la poésie et la tradition se sont complu à attacher son nom à une longue série d'exploits fabuleux qui le rattachent aux fictions mythologiques du moyen âge et nous rappellent plus souvent les Amadis et les Arthur que les graves héros de notre histoire nationale (4).

(1) Chronique du Cid (Burgos, 1593, io-fol., ch. xix).

(3) Huber, pag. 96. MùUer, Vie du Cid, dans réditioD de Herder sur la littérature et les arU (VieDoe, 18t3, in-l2, liv. HI, pag. 21).

(3) « Il n*y a pas d'époque dans Thistoire espagnole qui soif plus privée de documents contemporai os. » (Huber, V'oru^or/, pag. 13.)

(4) Rien de plus amusant que de comparer les récils des Arabes à ceux des chrétiens sur le Cid. Dans l'ouvrnge de Condé sur les Arabes dTspagne, qui n'est guère qu'une traduction des chroniques arabes, le Cid apparaît pour la première fois, je crois, vers Tan 1087, quand on l'appelle le •« Cambiiour (Campeador), qui infeste les frontières de Valence » (tom. X(, p. 1.S5}. Quand il a pris Valence, en 1094, il nous dit : « Alors le Cambitour — qt^il soit maudit par Allah — y entra avec tousses gens et ses alliés » (tom. XI, pag. 183). Dans d'autres endroits, il e&t appelé « Roderic le Cambitour, *> — « Roderic, chef des clirétiens, connu comme Cambiiour,» et encore « le Maudit » : —toutes dénominations qui prouvent entièrement la crainte et la haine qu'il inspirait à ses ennemis. Nulle part, je pense , il n'est appelé Cid ou Seid par les écrivains arabes. Le motif qui fait que le Cid apparaît très-peu dans louvrage de Condé, c'est probablement que les manuscrits consultés par cet écrivain se rapportent principalement aux événements de l'Andalousie et de Grenade où le Cid ne ngure presque point Ou observe It même choM dans l'ouvrage plus savant et

Le Poëme du Cid participe de ces deux caractères. Parfois on le regarde comme entièrement ou presque entièrement historique (1). Mais son esprit est trop libre et trop romantique pour l'histoire. Il contient peu, c'est vrai, de ces fictions hardies que l'on trouve dans les chroniques postérieures et dans les romances populaires; la composition n'en est pas moins un poëme par essence. Dans les scènes animées du siège d'Alcocer, dans la peinture des Cortès, dans l'épisode des comtes de Carrion, il est évident que l'auteur prend la licence d'un poëte. Dans la réalité, le mariage même des filles du Cid a été démontré de tout point impossible , de sorte que la donnée réelle, le fondement historique semble avoir été détaché du fait principal que le poëme raconte (2). Mais cette circonstance n'altère en rien la valeur intrinsèque de l'ouvrage, qui est simple, héroïque et national. Malheureusement, le seul manuscrit ancien dont on connaisse l'existence est incomplet et ne répand aucune lumière sur le nom de l'auteur.

La partie perdue n'est pas grande toutefois. Ce ne sont que quelques feuilles au commencement, une feuille au milieu, et quelques vei's détachés dans le reste; la fin est complète. Par conséquent, il ne peut y avoir de doute sur le sujet ou le but de l'ensemble, c'està-dire, la peinture du caractère et de la gloire du Cid, le récit de ses exploits dans les royaumes de Saragosse et de Valence, son triomphe sur ses indignes gendres , les comtes de Carrion, leur disgrâce devant le roi et les Cortès, et enfin le second mariage de ses deux filles avec les Infants de Navarre et d'Aragon. L'ouvrage se

plus soigné de Gayangos sur les Dynasties mahométanes. Quand le Cid meurt, le chroniqueur arabe ajoute (vol. XI, app. pag. 43) : « Que Dieu n'ait pas pitié de lui. »

(1) Cest là Topinion de Jean de Mûller et de Southey. Ce dernier dit, dans la préface de sa Chronique (pag. xi) : « Le poème doit être considéré comme une histoire versifiée et non comme une romance en vers. » Mais Huber, dans Texcellente préface de son livre (pag. xxyi), démontre que c'est une erreur ; et, dans l'introduction à son édition de la chronique (Marburg, 1844, in-S"*, pag 43), il prouve, eu outre, que le poème n'est pas certainement pris de l'ancienne chronique latine qui est le fondement de tout ce qu'il y a d'historique dans le récit du Cid.

(2) Mariana est très-embarrassé sur l'histoire du Cid, et il ne décide rien (Historia, liv. X, chap. iv). Sandoval discute beaucoup et nie entièrement l'histoire des comtes de Carrion {Reyes de Castilla, Pamplona, 1615, in-fol., f. 54); Ferreras {Synopsis hisUnica^ Madrid, 1775, in-4o, tom. V, pag. 196-198), qui cherche à distinguer la vérité de la Cable, s'accorde avec Sandoval sur le mariage des filles du Cid avec les comtes. Soathey {Chronique, pag. 310-313) examine les deux opinions, manifeste le désir de s*en rapporter à l'hiitoire, miiiiM sait s*y détarminer.

termine par une légère allusion à la mort du héros et par une indication sur la date du manuscrit (1).

Mais l'histoire du poëme constitue la moindre partie de ce que demande notre travail. En effet, personne ne le lit uniquement pour les faits, souvent détaillés avec la minutie méthodique d'une chronique monacale ; c'est plutôt pour les peintures vivantes du siècle qu'il représente, pour la vivacité avec laquelle il met sous nos yeux des mœurs et des intérêts si éloignés de nous que, s'ils devenaient l'objet d'une histoire en forme, ils nous sembleraient aussi froids que les fables de la mythologie. Nous le lisons parce que nous y trouvons le spectacle contemporain et animé des temps chevaleresques de l'Espagne offert avec une simplicité homérique tout à fait admirable. Quant à l'histoire, elle n'est pas seulement le récit des exploits les plus romantiques attribués au héros le plus romantique de la tradition espagnole, mais c'est le mélange continuel de détails domestiques et personnels qui nous représentent le caractère du Gid et de son temps, et qui excitent notre intérêt et notre sympathie (2). La langue même dans laquelle il est écrit est la langue parlée par le Gid lui-même, à

(t) Le poème avait été primitivement publié par Sanchez dans le premier vo* lume de son estimable ouvrage, intitulé : Poésies castillanes antérieures au quinzième siècle* Madrid, 1779-90, 4vol. in-S"", réimprimés par Ocboa. Paris, 1842, in-8**. Il contient trois mille sept cent quarante-quatre vers ; et, si ce qui manque au manuscrit lui était rendu, Sanchez croit que l'ensemble s'élèverait à quatre mille environ. Sanchez vit une copie faite, en 1 596, par un certain Jean Ruys de Uiibarri y Leiva qui l'écrivit à Burgos. Quoiqu'elle ne fût pas entièrement fidèle, elle prouve que le vieux manuscrit avait les mêmes lacunes qu'aujourd'hui. Par conséquent , il y a peu de chance de voir suppléer à ce qui manque.

(2) Je citerai les lignes suivantes, sur la famine de Valence durant son siège, par le Cid :

Mal se aqoexan los de Valencia , que non sabent qoes br ;

Ee ninguoa part que sea nq les viene pan,

Mn da consselo padre a QJo, nin ^o à padre,

Nin amigo a amigo non pueden consolar.

MaU cueota es, sennorcs, aver mingua de pan,

Fijos et mngieres ver los morir de (ambre.

Ceux de Valence se plaignent fortement et ils ne saTent que faire. — I^ancon c6té qae ce soit il ne leur Tient du pain. — Aucun secours ne donne le père au fils , ni le fils au père. — L^ami arec Tami ne se peut consoler. -^ Cest un ficheui état, seigneurs, que de manquer de pain — et de Toir enbnts et femmes mourir de (aim.

L*emploi du vocatif sennores, seigneurs, dans ce passage et dans les vers 734 et 2291» où le poète dit : • rerku, » voyez, et « saàed, • sachez, fait présumer que le poëme était adressé à quelques personnes en paAiculier, ou, ce qui est plus oon* forme à l'etprit de l'époque, qu*il éUit récité on public

moitié dé\eloppée seulement , se dégageant elle-même avec peine des liens du latin ; ses constructions nouvelles ne sont pas encore bien établies ; ses formes sont imparfaites ; elle manque de ces particules conjonctives qui donnent tant de force et de grâce à tout idiome ; mais elle respire l'esprit audacieux , noble et original de ces temps , et elle démontre évidemment qu'elle luttait avec succès pour conquérir sa place au milieu des autres robustes éléments du génie national. Enfin, le mètre et le rhythme qui régnent dans tout le poème sont rudes et indécis : le vers qui demande quatorze syllabes, divisées par une brusque césure, formant repos après la huitième, s'étend souvent au-delà de seize et même de vingt, et parfois se renferme en moins de douze (1). Mais il porte toujours l'empreinte de la liberté et de la hardiesse d'esprit qui s'harmonise parfaitement avec le langage du poëte, avec le sujet et l'époque ; ce qui donne à l'histoire une animation, un intérêt tels, que, malgré les siècles qui nous en séparent, nous croyons voir les scènes devant nos yeux comme à la représentation d'un drame.

Les premières pages du manuscrit sont perdues ; ce qui en reste nous conduit brusquement au moment où le Cid, récemment exilé par l'ingratitude de son roi, jette un regard sur les tours de son château de Bivar qu'il abandonne :

De los SOS oios tan fuerte mientre lorando

Tornaua la cabeça ë estaualos catando :

Viô puertas abiertas é uços sin canados,

Alcandaras vacias sin pielles é sin mantos

E sin falcones é sin adtores mudados.

Sospirù myo Cid, ca mucbo auie grandes cuidados.

Fablô myo Cid bien é tan mesurado ;

Grado a ii senor Padre, que estas eu alto :

Esto me han buelto mios enemigos malos (2).

(1) Par exemple :

Feman Gonzalez non Yiô alli âo* s*alzase nin camara abierta nia torre.

(V. 2296.) Fernand Gonialez ne vit là d'où s*élaocer ni chambre ouverte ni tour.

Feme ante vos y o é vuestras fija«, Infantes son e de dias chicas.

(VV .208260.) Me voilà devant vous, moi et vos filles, — elles sont des enfants et Jeunes encore.

Comme il n'existe qu'un seul manuscrit ancien du poème, il pourrait bien se faire que ces irrégularités fussent le résultat de la négligence du copiste ; mais ces irrégularités sont trop graves et trop fréquentes pour qu'on puisse, avec justice, le charger de toutes : quelques-unes peuvent bien venir de l'auteur lui-même.

(3) De ses yeux pleurant si fortement, — il tournait la tête et il les regardait. — 11

Il va alors là où se rendaient tous les hommes de cœur, à la frontière où les chrétiens faisaient la guerre. Auparavant il place sa femme et ses enfants dans une maison religieuse, puis, avec trois cents compagnons fidèles, il se précipite sur le territoire des infidèles, résolu, suivant la coutume du temps, à gagner terres et fortune sur Tennemi commun. Il prend néanmoins ses précautions^pour luimême et, suivant une autre pratique de ces temps, il dépouille des Juifs, comme si c'était un simple Robin Hood. Alcocer est une de ses premières conquêtes. Mais les Maures réunissent leurs forces et assiègent le Cid à leur tour; il ne peut se sauver que par une sortie audacieuse dans laquelle il met toute leur armée en déroute. La reprise de son étendard, témérairement engagé dans Tattaque par l'imprudence de Bermudez, et qui est percé de coups, est décrite dans un esprit vraiment chevaleresque (1).

Enbraçan los escudos delant los coraçones ; Abajan las lanças abuestas de los peodones : EBclinaron las caras de suso de los arzones : luaDlos à ferir de fuertes coraçones :

A grandes vozes lama el que en buen ora nàsco ; Ferid los, caballeros, por amor de caridad ; lo so Ruy Diaz el Cid campeador de Bivar. Todos iieren en el az do esta Pero Vermuez. Trezientas lanzas son todas Uenen pendones, Sennos Moros mataron, todos de sennos golpes ; A la toroada que fiacen, otros tantos son : Veriedes tantas lanças premer e alçar ; Tanta adagara foradar e passar ; Tanta loriga falssa desmanchar ; Tantos pendones blancos salir vermeios en sangre , Tantos buenos cavallos sin sos duenos andar (2).

vit les portes ouvertes et les buis sans cadenas;— les alcandaras vides, sans peaux et sans manteaux, — et sans faucons et sans autours mués. — Il soupira, mon Cid, car il avait maints grands soucis. — Il parla bien, mon Cid, et avec tant de mesure : — Grâces à toi. Seigneur Père, qui es là-haut: — Voilà ce que m*ont rendu mes méchants ennemis...

(1) Il suflit de citer quelques vers de ce passage pour montrer que la gravité, la dignité sont les principaux attributs de la langue espagnole dès sa première apparition.

(2) Ils embrassent leurs ccus devant leurs poitrines; — ils abaissent leurs lances parées de leurs pennons; — ils inclinent leurs visages sur leurs arçons; — ils vont les frapper d*un cœur énergique. —A grands crisles appelle celui qui en bonne heuK naquit. — Frappes-let, chevaliers, pour Taraour de la charité : — > je attit Ruy Dtai,

Le poëme raconte ensuite la lutte du Cid contre le comte de Barcelone ; la conquête de Valence, la réconciliation du Cid avec le roi qui Tavait si maltraité, le mariage des deux filles du Cid, sur la demande du roi, avec les deux comtes de Carrion qui étaient alors les premiers grands du royaume. A ce point, on remarque une espèce de division formelle du poëme ( 1 ). Le reste est consacré à ce qui forme le sujet principal, la dissolution de ces mariages par suite de la bassesse et de la brutalité des comtes ; le triomphe public du Cid sur eux, leur disgrâce non moins publique ; l'annonce du second mariage des filles du Cid avec les Infants de Navarre et d'Aragon qui élève, par conséquent, le Cid au plus haut point de gloire en le rattachant aux maisons royales d'Espagne. C'est par ce mariage que se termine réellement le poëme.

La partie la plus animée se trouve dans les scènes devant les Cortès convoquées sur la demande du Cid, par suite de la mauvaise conduite des comtes de Carrion. Dans l'une d'elles, trois compagnons du Cid défient trois compagnons des Comtes, etle défi adressé àAsur Gonzalez par Munio Gustioz est dépeint dans les vers suivants de la manière la plus caractéristique :

Asur Gonçalez entrava por el palacio Manto armino é un brial rastrando ;

le Cid Campeador de Bivar. — Tous frappent sur le bataillon où se trouve Pero Bermuez. — Il y a trois cents lances; toutes ont leur pennon. — Chacun d'eux tua un Hore, chacun d*un seul coup : — à la seconde charge qu*ils font, ils sont le même Dombre. — Vous eussiez vu maintes lances s^abaisser et se relever; — maints boucliers percer et traverser, — maintes cuirasses faussées se rompre ; — maints pennoos blancs reparaître rouges de sang ; — maints bons chevaux aller sans leurs maîtres, (f) Ainsi le prouvent clairement ces vers :

Las copias deste canUr aqui s* van acatMDdo. El Cl iador vos valla con todos I09 sos sancios.

(VV. 228Ô-87.) Les couplets de ce cbant ici vont finissant.- Que le Créateur vous protège avec tous ses saints !

Cette division et d'autres moins marquées ont suggéré à D. Eug. de Tapia (histoire de la civUisatUm en Espagne, Madrid, 1840, in- 12, tom. I, pag. 268) Tidée que le poème se compose de morceaux ou chants détachés, comme les rapsodies dont était formée V Iliade^ à ce que l'on a cru pendant quelque temps, ou comme eft écrit, sans iiean doute, le poème des Niebelttngen. Mais de telles séparations se présentent si fréquemment dans diverses parties du poëme, et ressemblent si généralement à ce qui a ëé fait pour d'autres raisons, que cette conjecture n'est pas probable (Huber, Chronipie du Cidt pag. 40). En outre, le poème se rapproche trop de la forme de la dMtMoii de gestes de la vieille poésie française, et sa composition dénote plus d'art que ne le permet la nature des chansons populaires.

Vermeio viene, ca era almorzado.

Eq lo que fablu avie poco recabdo.

Hya varones quien vio nunca tal mal ?

Quien nos darie nuevas de myo Cid el de Biuar?

Fuess' a Riodouirna los molinos piiiar,

E prender maquilas como lo suele far?

Quir darie con los de Carrion à casar?

Essora Mono Gustioz en pié se levanto :

Cala, alevoso, malo e traydor,

Antes almuerzas que vayas à oracion ;

A los que das paz, fartas los aderredor.

Non dices verdad amigo ni ba senor,

Falso à todos é mas al Criador.

En tu amistad no quiero aver raçion.

Facertelo decir que tal ères quai digo yo.

L'ouverture du théâtre de la lutte où vont s'engager les six combattants, en présence du roi, est un autre passage d'une grande animation et de beaucoup d'effet.

Los fieles é el Rey ensenaron los moiones, Libravanse del campo todos aderredor : Bien gelo demostraron a todos ti como son, Que por y série vencido qui saliesse del moion. Todas los yentes esconbraron aderredor De VI astas de lanzas que non legasen al moion. Sorleavaules el campo, ya les partien el sol : Salien los fieles de medioellos, cara por cara son, Desi vinien los de myo Cid à los ynfantes de Carrion, Et los ynfantes de Carrion a los del Campeador. Cada uno dellos mientes tiene al so :

Abraçan los escudos delant' los coraçones, Abaxan las lanças abueltascon loe pendones; Enclinaban las caras sobre los arçones;

(1) Asur Gonzalez entrait dans le palais, — traînant un manteau d'hermine et un bliaut; — il vient le visage vermeil, car il avait déjeuné. — Dans ce qu*il dit il y a peu de sagesse : — « Eh bien, guerriers, qui vit jamais un tel mal? — Qui nous donnerait des nouvelles de mon Cid de Bivar ? — S*en est-il allé à Riodovirna assiéger les moulins, — et prendre la mouture comme il a coutume de le faire.' — Qui Ta engagé à ce mariage avec ceux de Carrion ? — Alors Muno Gustioz debout se leva : — « Taistoi, perfide, méchant et traître. — Tu déjeunes avant d*aller à loraison : — ceux que tu salues, tu les dégoûtes à la ronde.— Tu ne dis la vérité ni à ami, ni à seigneur: — faux envers tous et surtout envers le Crtateur. — En ton amitié je ne veux avoir part. — Je te ferai avouer que tu es tel que je dis. »

Ce passage, avec ce qui précède et ce qui suit, peutétre comparé au déQ qu*oa trouve dans Shakspeare, Richard II, acte iv.

Batien los caballos con los espolones; Tembrar querie la tierra dond'éran movedores; Cada uno dellos mien tes tiene al so (1).

Ce sont là les passages les plus pittoresques du poëme qui est partout frappant et original, en même temps qu'il est national, chrétien et noble. Il respire partout le véritable esprit castillan tel que le représentent toutes les vieilles chroniques, au milieu des conquêtes et des désastres de la guerre contre les Maures. On trouve peu de traces de l'influence arabe dans le langage, on n'en trouve aucune dans ses images et dans ses tableaux. Toutefois, l'ensemble mérite d'être lu, et d'être lu dans l'original. C'est là seulement qu'on peut percevoir la fraîcheur des impressions qu'il nous transmet de cette rude mais héroïque période qu'il représente ; la simplicité du gouvernement, la loyauté et la véritable noblesse du peuple, la force immense de l'enthousiasme religieux primitif; l'état pittoresque des mœurs et de la vie quotidienne, dans ce siècle de trouble et de confusion, et les traits les plus marqués du génie national qui nous surprennent souvent, au moment où l'on s'attend le moins à les rencontrer. Tel est le caractère de cet ouvrage qui, plus on le

(1) Les juges (du camp) et le Roi indiquèrent les barrières; -- tout le monde débarrassa le champ à l'entour. — On les avertit bien tous six, tels qu'ils sont, — qu*on tiendrait pour vaincu, et qu'il le serait, quiconque sortirait de la barrière. — On leur tire au sort le champ, on leur partage le soleil. — Les juges se retirent d*au milieu d'eux : ils sont face à face. — Dès lors ceux de mon Cid viennent contre les infants de Carrion, — et les infants de Carrion contre ceux du Campéador : — chacun d'eux est attentif à son adversaire. — Us embrassent leurs ccus devant leurs poitrines ;~ils abaissent leurs lances ornées de leurs pennons; — ils inclinent leurs visages sur les arçons; — ils frappent leurs chevaux de leurs éperons : — la terre semblait trembler partout où ils se mouvaient : — chacun d*eux est attentif à son adversaire. »

On ne doit pas négliger un passage semblable de Chaucer, que l'on trouve dans le KnighVs Taie, et qui est le combat entre Palamon et Arcite. ( Tyrwhitfs, édit. v, 1601.)

The heraades left tair prilling np and down ,

Now ringen trompes load and clarioiin ,

There is no more to tay, but e.«t and west.

In gon ihe speres sadly in the reat.

In goih the sharpe spore into the side :

Ther see men vho can Jast and vho can ride.

Et ainsi de suite pendant plus de vingt vers, en anglais et en espagnol l'un et l'antre. Mais l'un l'emporte sur l'autre par la pensée, surtout quand on les compare et qu'on voit que le poème du Cid a été é^rit deux siècles avant les Canterbury Taies.

lit, plus il nous réveille par l'esprit des temps qu'il décrit. Quand on Ta déposé et qu'on se rappelle l'état intellectuel de l'Europe à l'époque où il fut écrit, et même longtemps avant, il paraît certain que, dans les mille ans qui se sont écoulés depuis les temps de décadence de la civilisation grecque et romaine jusqu'à l'apparition de la Divine Comédie^ il ij'y a pas de poésie qui ait produit une œuvre aussi originale pour la forme, aussi pleine de sentiment naturel, aussi remarquable par ses peintures énergiques etpittoresques(l).

(1) Les diverses opinions relatives au Poëme du Cid, les différentes appréciations qu*on a faites de sa valeur, sont des accidents très-remarquables dans son histoire. Bouterwek en parle très-légèrement, parce qull suit probablement sur ce point le père Sarmienlo, qui ne Tavait pas lu. Les Espagnols traducteurs de Bouterwek se rangent tout à fait à son opinion. Toutefois Schlegel, Sismondi, Huber, Wolf, et presque tous les autres écrivains qui en ont parlé, depuis quelque temps, expriment leur vive admiration pour les mérites du poème. Rien n'est plus vrai, je crois, que la remarque de Southey {Quarterly Review^ 1814, vol. XII, pag. 64) : « Les Espagnols n*ont pas encore découvert l'immense valeur de leur histoire rimée du Cid, comme poème; et ils ne produiront jamais rien de bon dans les branches plus élevées de Part, avant d*avoir rejeté bien loin le faux goût qui les empêche de le comprendre. *>

De tous les poèmes qui appartiennent aux temps primitifs des nations modernes, le seul qui peut le mieux soutenir la comparaison avec le Poème du Cid est le poème des Niebelungen, Et ce dernier, suivant l'opinion des plus judicieux critiques allemands, est au moins, dans sa forme actuelle, postérieur d'un demi-siècle environ à l'époque assignée au Poème du Cid. Un parallèle de ces deux compositions ne laisserait pas d'être très-curieux.

Dans UJahrbucher der Literatur ^ \ouTnai littéraire de Vienne, de 1846, cxvi* livraison , M. Francisque Michel, ce savant à qui la littérature du moyen âge doit tant, a publié pour la première fois ce qui reste d'une vieille chronique espagnole en vers, intitulée : Chronique rimée des choses d'Espagne. C'est l'histoire d'Espagne depuis la mort de Pelage jusqu'à Ferdinand le Grand. Ce même poème a été cité par D. Eug. de Ocboa dans son Catalogue des manuscrits espagnols (Paris, 1844, in-4», pag. 106- 1 10), et par Huber dans son édition delà Chronique du Cid, préface, app. B.

C'est une curieuse, mais peu importante découverte, qui sert à nous faire connaître la littérature primitive de l'Espagne , et la seule qui nous ramène immédiatement au vieux poème du Cid. Ce livre commence par une introduction en prose sur l'état des affaires jusqu'au temps de Fernan Gonzalez, comprise dans une seule page. Viennent ensuite onze cent vingt-six vers, qui s'arrêtent brusquement au milieu du dernier, comme si le copiste avait été interrompu, mais sans aucun indice que l'œuvre touchait à sa fin. Tout l'ouvrage traite presque de l'histoire du Cid, de sa famille, et de ses aventures, quelque peu différentes de celles que rapportent les vieilles romances et les chroniques. Ainsi, Chimène est représentée comme ayant trois enfants, qui sont faits prisonniers par les Maures et délivrés par le Cid; le Cid y devient le mari de Chimène par ordre du roi et contrairement à sa propre volonté; après quoi il vient à Paris, à l'époque des douze Pairs, et il accomplit des exploits comme ceux des livres de chevalerie. Tout cela est nouveau , sans aucun doute. Mais les vieilles histoires sont altérées et amplifiées, telles que la charité du Cid à l'égard du lé-

mSTOIRE DE LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE. 25

Trois autres poëmes, anonymes comme celui du Cid, se placent immédiatement après lui, parce qu'ils se trouvent ensemble dans un même manuscrit que Ton assigne au treizième siècle et que la langue et le style, au moins du premier d'entre eux, semblent justifier la conjecture qui les fait remonter si loin (1).

preux, qui est dépeinte avec des couleurs tout à fait pittoresques, la conversation de Chimène et du roi, du Cid et de son père, qui sont mises en dialogue avec un certain effet dramatique. L*ensemble du récit est une version libre des vieilles traditions du pays, composée apparemment dans le quinzième siècle, après que les fictions de la chevalerie commencèrent à être connues, et dans l'intention de donner au Cid une place parmi leurs héros. La mesure est celle du grand vers employé par la vieille poésie espagnole, avec une césure au milieu, et terminée par l'assonance a o. Mais il y règne une irrégularité telle que plusieurs vers ont vingt syllabes et plus, et que, dans quelques passages, Tassonance même n*est pas obsenée. Tout indique que les vieilles romances étaient familières à Fauteur, et on peut induire du passage suivant qu'il connaissait même le vieux poème du Cid :

Veredes lidiar a porfla e tan Arme se dar Atantofl peodones obrados alçar e abaxar, Atantas lao^s qoebradas por el primor quebrar, Atantt» cayallos caer e non se levantar, Atanto candlo sin duefio por el campo andar.

Ces vers semblent imités, en effet, du combat du Cid devant Alcooer; et ce passage ne permet pas de douter que Tauteur avait vu le vieux poème, où il est dit :

Veriedes tantas lanzas premer è alçar;

Tanta adarga a foradar è passar,

Tanta loriga falsadesmancbar,

Tantos pendones blancos salir benneios en sangre,

Tantos baenos cavallos sin sos duenos andar.

(1) L*unique connaissance du manuscrit qui contenait ces trois poèmes venait de quelques extraits que Rodriguez de Castro en avait donnés dans sa BibUoUtèque espagnole ; ouvrage important, dont Tauteur, né en Galice en 1739, était mort à Madrid, en 1799. Le premier volume, imprimé en 1781, in-folio, sous le patronage du comte Florida Blanca, consiste en une énumération chronologique des auteurs rabbiuiques qui ont fleuri en Espagne, depuis les premiers temps de leur séjour, qu*ils aient écrit en hébreu, en espagnol ou en toute autre langue. Le second, imprimé en 1786,se compose d*une liste semblable d*écriyains espagnols, païens ou chrétiens, qui ont écrit, soit en latin, soit en espagnol, jusqu a la tin du treizième siècle, et dont le nombre monte à deux cents environ. L'un et l'autre volume n'offrent qu'une espèce de compilation sans méthode ; les jugements littéraires qu'ils renferment sont de peu de valeur; mais tous ces nombreux matériaux, extraits de nombreux manuscrits, sont d'autant plus curieux qu'on ne les trouve souvent imprimés nulle.autre part.

C'est dans cet ouvrage (Madrid, 1786, in-fol., vol. II, pag. ô04, 505) que l'on a seulement trouvé, pendant longtemps, autant que je puis le savoir, les notices de ces poèmes. Ils ont été imprimés à la Gn de l'édition de Sanchez : Collection de poésies

Le poëme qui commence le manuscrit s'appelle le Livre d Apollonius; c'est la reproduction d'une histoire dont l'origine est obscure, mais qui nous est familière parce qu'elle est racontée dans le huitième livre de la Confession d'Amant^ de Gower, et dans la pièce de Périclès que l'on a parfois attribuée à Shakspeare. Le rh^thme de cette composition très-ancienne est le rhythme grec, mais le sujet est pris sans presque aucune variation dans les incidents du grand recueil de fictions populaires au moyen âge, intitulé « Gesta Romanorum.» Elle se compose de deux mille six cents vers, divisés en stances de quatre vers chacune, terminées toutes par la même rime. Au début, l'auteur parle ainsi en son propre nom :

Eq el nombre de Dios é de Santa Maria Si ellos me guiasen estudiar queria Componer un romance de nueva maestria Del bnen rey Apolonio é de su cortesia (1).

La nueva maestria, l'art ou méthode nouvelle, peut désigner ici la structure de la stance et le rhythme; car, sous un autre point de vue, la versification ressemble à celle du Poëme du Cid. Il montre toutefois plus de soin et d'exactitude dans la mesure et une légère perfection dans le langage. Mais le mérite du poëme est faible. Il donne, de temps en temps, des détails sur les mœurs de l'époque où il fut composé, et, dans le reste, quelques esquisses de jongleur féminin de la classe de celles qui furent, bientôt après, anathématisées par les lois d'Alphonse le Sage, sont vraiment curieuses et intéressantes. Le charme principal du livre réside dans la fable, et cette fable n'est malheureusement pas originale (2).

antérieures au quinzième siècle, publiée à Paris, d*après une copie tirée du manuscrit original de l'Escurial, marqué UI, K, in-40. Si Ton en juge par les spécimens de Rodrigue de Castro, l'orthographe du manuscrit n'a pas été soigneusement suivie dans la copie dont on s'est servi pour l'édition de Paris. D. Pedro José Pidal les a publiés plus tard (Madrid, 184i,in-4«) et les a fait précéder d'un savant prologue; et, soit qu'il y ait eu peu d'exactitude dans les copies, on y trouve encore des fautes assez nombreuses d'orthographe et de versification. Ils ont été réimprimés à Paris par D. Eugenio de Ochoa, en 1842. (Baudry, in-8**.)

(1) Au nom de Dieu et de sainte Marie , ~ s'ils me guidaient, je voudrais étudier, — composer une romance d'un art nouveau, — sur le bon roi Apollonius et sa cour.

(2) I/histoire d'Apollonius , prince de Tyr, comme on l'appelle communément, et dont nous avons les incidents dans ce long poème, est le 153* conte du « Gesta Romanorum » (1488 , in-fol. sine loco). Ce conte est toutefois plus ancien que cette

Le poôme qui suit, dans cette collection, est intitulé : Vie de Notre- Dame Sainte Marie d Egypte^ sainte autrefois plus vénérée qu elle ne lest maintenant, et une de celles dont Thistoire n'est ni si pure ni si décente qu'elle n'ait été souvent répudiée par lés membres les plus sages de l'Église qui l'a canonisée. Telle elle apparaît dans les vieilles traditions avec toutes les fautes accumulées sur sa tête, telle elle nous est représentée dans le poëme. Mais on remarque bientôt une différence considérable entre la composition de ces vers et la versification des autres poésies castillanes attribuées à la même époque et même à une époque plus éloignée. Cet ouvrage est écrit en petits vers, généralement de huit syllabes et par couplets : quelquefois, par négligence, un vers arrive au nombre de dix ou onze syllabes, et dans quelques circonstances, trois et même quatre vers sont contenus dans une seule ligne. Il a un air de légèreté bien éloigné de la majesté du poëme du Gid; et il semble, tant par la versification et par le style que par le petit nombre de mots français qui s'y trouvent répandus, que le sujet a été tiré de quelques vieux fabliaux français ou qu'il a été en quelque sorte écrit à l'imitation de leur style facile et badin. Voici le commencement, qui prouve que le poëme était destiné à la lecture publique :

Oit, varones, hana razon Ed que non ha si verdat, non :

Escuchat de corazon Si ayades de Dios perdon (1).

Il se compose de quatorze cents vers environ, vers faibles et durs,

collection {Douze éclaircissements sur Shakspeare. Londres, 1807, in*8*, tom. XI pag 135 :Swan, traduction des Gesta, Londres, 1824, in-12, tom. XI, pag. 164, 49&). Deux mots, dans les vers cités ci-dessus, demandent une explication. L*auteur dit:

Estudlar qoerla Gomponer an romance de nueva maestria.

Romance signifie évidemment ici histoire, conte, et c'est là le sens primitif dans lequel ce mot a été employé. Le mot maestria, ainsi que le vieil anglais maisterie, signifie art ou science, comme dans Chaucer, mot qui par la suite s'est corrompu en ntfsterff. Ici il veut dire invention dans la forme métrique. C'est cette forme nouvelle qu'an poète célèbre, dont il sera parlé plus loin, appelle « la quatrième voie, c'est-à-dire des couplets ou des strophes de quatre vers, avec la même consonnance suivie.

(I) Ëcoatez, seigneurs, une raison. — Et si elle ne renferme la vérité, non : — Écoutez de oœar — pour que vous ayez de Dieu pardon.

38 HISTOIRE DE LA LITTllltATUBE ESPAGNOLE.

monastiques, aussi n'a-t-il d'importance que comme monument de la langue de l'époque où il a été écrit (1).

Le dernier de ces trois poëmes offre la même irrégularité de mesure et de versification. Il a pour titre : V Adoration des trois saints rois^ et il commence par l'antique tradition sur les rois Mages qui vinrent d'Orient. Mais le sujet principal est l'arrestation de lasainte Famille par des bandits, lors de sa fuite en Egypte; laguérison d'une lèpre hideuse opérée sur l'enfant de l'un d'eux que l'on plonge dans l'eau qui avait auparavant servi à baigner le Sauveur; enfant qui devient plus tard le bon larron lors du crucifiement. Cette légende rimée ne se compose que de deux cent cinquante vers, et elle appartient à cette espèce nombreuse de compositions pareilles, qui ont été longtemps populaires dans l'Occident de l'Europe (2).

Jusqu'ici, la poésie du premier siècle de la littérature espagnole est anonyme, comme la première poésie des autres nations modernes. En effet, la profession d'auteur était une distinction que l'on recherchait rarement, un titre auquel pensaient peu ceux qui, au milieu du peuple, écrivaient alors dans un de ces dialectes qui se formaient en Europe. Il est même impossible de déterminer de quelle partie de la conquête chrétienne, en Espagne, nous sont arrivés les poëmes dont nous venons de parler. Nous pouvons toutefois induire de leur langue et de leur style que le Poëme du Cid appartient à la contrée frontière où se faisait la guerre contre les Maures, dans la direction de Valence et de la Catalogne; que les premières romances, dont nous parle-

(i) Sainte Marie d*Égypte était une sainte dune grande réputation en Espagne et en Portugal. On a sa vie écrite par Pedro de Ril)adeneyra, en 1609, et par Diego Vas Garrillo, ep 1673. Elle est aussi amplement racontée dans le « Flos sanctorum » du passé et sous une forme des plus attrayantes par Bartolomé Cayrasco de Figueroa à la fin de son « Temple militant » (Valladolid, 1602, in-l3), où elle remplit environ cent trente stances octosyllabiques, et par Montalvan , dans son drame : la Gitana de Menfis. Elle a encore uYie église qui lui est consacrée, à Rome, sur les bords du Tibre, et qui lui a été construite avec les belles ruines du temple de la Fortuna Virilis. Mais le récit grossier de sa vie a été souvent rejeté comme apocryphe ou du moins comme ne pouvant être répété (Bayle, Dictionnaire historique et critique. Amsterdam, 1740, in-fol. , tom. III, pp. 334-336).

(2) Ces deux derniers poèmes manuscrits ont été imprimés, pour la première fois, par D. José Pidal dans la Bevista de Madrid, en 1 S4 1 , et d*après de mauvaises copies, à ce qu'il semble. Elles contiennent du moins de plus nombreuses fautes d'orthographe, de versification et de style que le livre d'Apollonius. D*où il apparaît qu'ils sont plus modernes : en effet, rien ne me fait croire que li*s fabliaux français qu'ils imitent aient été connus, en Espagne, avant Tépoque très-postérieure à la date communément assignée au livre d'Apollonius.

rous plus tard, tirent leur origine du milieu même de la lutte, dont elles respirent souvent Tesprit. Un raisonnement semblable peut aussi nous convaincre que les poëmes d'un caractère plus religieux se sont produits dans les royaumes plus tranquilles du nord^ où s'élevaient de nombreux monastères et où le christianisme avait déjà jeté des racines profondes sur le sol du caractère national. Cependant il ne nous est pas possible de démontrer avec évidence en quels lieux furent composés quelques-uns des poëmes que nous avons jusqu'ici fait connaître.

Mais, à mesure que nous avançons, Tétat des choses change. Le premier poème que nous rencontrons est d'un auteur connu, et la localité d'où il vient l'est aussi. C'est l'œuvre de Gonzalo, clerc séculier, appartenant au monastère de San-Millan ou Saint-Émilien, sur le territoire de Calahorre, loin des frontières de la guerre contre les Maures, et qui est plus ordinairement appelé Berceo, du lieu de sa naissance. On ne sait presque rien du poète lui-même, excepté qu'il florissait vers l'époque comprise entre 1220 et 1246, et que, comme il le dit encore lui-même (1), la mort mit probablement un terme aux souffrances et aux fatigues de son grand âge, vers l'an 1260, sous le règne d'Alphonse le Sage (2).

Ses œuvres se composent de plus de treize mille vers et forment un volume in-octavo (3). Ils roulent tous sur des sujets religieux : ce sont les vies réunies de saint Dominique de Silos, de sainte Orie, de saint Émilien; des poèmes sur la Messe, sur le martyre de saint Laurent; les Mérites de Notre-Dame, les Signes qui doivent précéder le Jugement dernier, les Douleurs de la Yierge au pied de la croix ; quelques petites hymnes et surtout un poème sur les miracles de la Vierge Marie, de plus de trois mille six cents vers. A part quelques

(1) 11 6*exprime ainsi dans la vie de sainte Orie :

Quiero en mi vfjes, maguer to ya cansado. De esu sanu Virgeo romaoaar su dictado.

(V. 5 el 6.) Je veui, dans uu vidlleise et quoique foUgué déJ4, — De cette sainte Vierge romancer le rédt.

(2; Sanchez, Poésies antérieures, tom. U, pag. 4; tom. lU, pp. 44 , 46, v. 6 et 6. Berceo fut ordonné diacre en 1 22 1 ; sa naissance remonte, pour le moins, à 1 198 . En effet, on ne conférait le diaconat à personne^ à moins d'avoir vingt-trois ans. On peut lire quelques remarques curieuses au sujet de Berceo dans • l'Examen critique du premier volume de VAnli'Quijote » (Madrid, 1800, in-i2, pag. 22 et suivantes), pamphlet anonyme, écrit, à ce que Ton croit , par Pellicer, éditeur du Qu\foêe)

(a) Second volume de Sanchei, Poésies antérieures.

exceptions sans importance , toute cette masse formidable de poésies est divisée en stances de quatre vers chacune, comme le poëme d'Apollonius de Tyr. On peut bien apercevoir quelques progrès de langage sur celui de l'époque où le poëme du Cid fut composé ; toutefois l'énergie et le mouvement de cette remarquable légende sont tout à fait absents dans les vers de cet excellent ecclésiastique (1).

(1) La forme métrique adoptée par Berceo» qu'il appelle lui-même guadema via, et qui est celle du poëme d'Apollonius, mérite d'être particulièrement remarquée parce qu'elle aélé la seule préférée, en Espagne, pendant deux siècles environ . Les stances suivantes, qui sont des meilleures de Berceo, peuvent le mieux donner un spécimen du caractère de sa versification. Elles sont tirées du poème intitulé : Signes précurseurs du jugement (Sanchez, tom. Il, p. 276} :

Bsii sera el unode los signes dubdadott Subira a los nubes el mar muchos estados, Mas alto que las sierras è mas que los collados, Tanto que en sequero flucarao los pescados.

Las aves esso mesmo menudas é granadas Andaran dando gritos todas mal espantadas; Assi foran las bestlas por domar è domadas, No podran à la noctae tomar a sus posadas.

11 y aurait, sans doute, de la difficulté à continuer un pareil système de rime, mais elle ne serait pas excessive ; et quand la rime fit sa première apparition dans les langues modernes, l'emploi excessif qu'on en fit était une conséquence naturelle de sa nouveauté. Dans un grand nombre de productions de ta poésie provençale, son abondance est tout à fait ridicule. Ainsi dans la Croisade contre les hérétiques albi' geois, poème remarquable, de la date de 1210, édité avec soin par M. C. Fauriel (Paris« 1837, in-O, il se trouve des stances où la même rime est répétée jusqu*à cent fois. On ne peut bien déterminer Tépoque où cttte guadema via, ou couplet de quatre vers, tel que l'emploie Berceo, fut introduite pour la première fois. Il semble qu'elle a dû être employée primitivement dans les poèmes destinés à la récitation publique (F. Wolf, sur les £ai5, Vienne, I841, in-8*, pag. 257). Le premier exemple que l'on connaisse de c«tte versification, dans un dialecte moderne, date de l'an 1100, et se trouve dans le curieux manuscrit de la Poésie des Waldenses (F. Diez, Troubadours, Zwickau, 1826, in>8», pag. 230), que M. Raynouard mit à profit. Je veux parler de la composition ïniiiuïée lo ^ovel Confbrt {Poésies des Troubadours, Paris, 1817, in-8*, tom. II, pag. 3), et qui commence ainsi :

Aqoal norel confort de veitoos laTor

Mando, tos scrivent en cariu eten amor ;

Prego vos carament per Tamor del Segnor '

Abandooa le segle, serve a Dio cum teinor.

Ce mètre passa de la Provence en Espagne : son histoire est très-simple. Il se pré^ sente, pour la première fois, dans le poème d'Apollonius, il trouve une date connue dans Berceo, vers 1230, et il continue d'être employé jusqu'à la fin du quatorzième

La vie de saint Dominique de Silos, qui est en lôte du volume, commence, comme une homélie, par ces mots :

En el uomne del Padre que fizo toda cosa f t de Don (1) Jesu-Christo Fijo de la Gloriosa, Et del Spiritu Saato que egual dellos posa De un confessor sancto quiero fer una prosa. Quiero fer una prosa en roman paladino, En quai suele el pueblo fablar a su vecino, Ca non so tan letrado por fer otro latino. Bien valdrà, como creo, un vaso de bon vino (2).

siède. Les treiie mille vers de la poésie de Berceo, les Hymnes même compris, à l'exception de vingt vers sur le Duelode la Virgen, sont composés dans cette mesure, câ vingt vers constituent le chant des Juifs, qui gardent le tombeau après le crucifiement. Gomme le rôle des démons , dans les vieux mystères, ils tendent à la plaisanterie; et, en effet, ainsi que ledit Berceo lui-même avec plus de vérité qu'il ne pense, « non valen tresfigas » (ils ne valent pas trois ligues). Ils ont toutefois leur importance comme premier spécimen de la poésie lyrique espagnole parvenue jusqu'à nous avec une date certaine. Ils commencent ainsi :

Velar aliama de los Jadios

Eya Yelar I Qae DOT08 furten el flgo de Dioa

Eja velar Ca funanrosloqaerran

Eya velar Aodre è Piedro et Jobaa

Eya velar.

Sanchei les considère comme un vïUancïeo qu*on pouvait chanter en litanie (tom. IV, pag. 9), etMartinez de la Bosa est du même avis (Œuvres, Paris, 1827, inn,tom.l«%p. 161).

En général, la versification de Berceo est régulière, parfois même harmonieuse , quoiqu*il se permette, de temps en temps, des rimes imparfaites qu*on pourrait regarder comme Torigine de Vassonance nationale (Sanchez, tom. II, pag. 15). Or les licences qu'il prend sont moindres que celles qu*on souffrait auparavant. Sanchez représente rharmonie et le fini de ses vers comme vraiment surprenants, mais Texpression de son éloge est trop forte pour qu*on puisse la justifier, si l'on considère quelques-uns des faits quUl admet (tom. II, pag. 51).

(1) Saint Dominique de Silos, stances 1 et 2. Le Sauveur, suivant la coutume de l'époque, est appelé, au deuxième vers, Don Jésus-Christ. Ce mot Don est synonyme de DonUnus. Voyez une note curieuse sur remploi de Don dans le Don Quichote, éditioa de Clémencin (Madrid, 1836, in-4*, tom. V, pag. 408).

(2) Au nom du Père qui fit toute chose — Et de Don Jésus-Christ, fils de la glorieuse (Vierge) —- et de l'Esprit Saint qui Tégal des deux se pose, — D'un saint confesseur je veux faire une prose. ^ Je veux faire une prose en roman paladin — par lequel le peuple a coutume de parler à son voisin, ->- car je ne suis pas assez lettré pour en faire un autre en latin* — 11 vaudra bien , comme je crois, un verre de bon vin.

Il est certain qu'il ne peut y avoir de poésie sur des pensées semblables, et la plus grande partie de ce que nous a laissé Berceo ne s'élève pas à une plus grande hauteur.

Parfois la composition est meilleure. Dans certaines parties de l'ouvrage il règne une onction et une piété vraiment enchanteresses; dans d'autres la narration est tout à fait pittoresque. Les meilleurs passages se trouvent dans son long poëme sur « les Miracles de la Vierge » qui consiste en une suite de vingt-cinq récits sur son intervention dans les affaires humaines. Ce poëme fut évidemment composé pour augmenter l'esprit de dévotion qu'il faut apporter à l'adoration qui doit lui être particulièrement rendue. Le début ou introduction de ces récits renferme peut-être le morceau le plus poétique des œuvres de Berceo. Le passage suivant nous donne un spécimen de son caractère en même temps qu'il nous fournit une idée de sa couleur et de sa versification :

Amigos e vassallos de Dios omnipotent , Si vos me escuchasedes por vuestro consiment, Querriavos contar un bu en aveniment Terrédeslo en cabo por bueno verament.

Yo Maestro Gonzalvo de Berceo nomnado lendo en romeria caéci en un prado Verde e bien sencido, de flores bien poblado Logar cobdiciaduero para orne cansado.

Daban olor sobeio las flores bien oUentes, Refrescaban en ome las caras et los mientes. Manaban cada canto fuentes claras corrientes, En verano bien trias, eu yTierno calientes. Avie by grand abondo de buenas arboledas, Mil granos é figueras peros e manzanedas, E muchas otras fructas de diversas monedas, Mas non avie ningunas podridas nin acedas. La verdura del prado, la olor de los flores Las sombras de los arbores de temprados sabores Refrescaronme todo e perdi los sudores, Podrie vevir el ome con aquellos olores (1).

(1) Amis et vassaux du Dieu tout-puissant, — Si vous m*êcoutiez pour votre bien, — Je voudrais vous conter un bon événement, — Que vous tiendrez enfin pour vraiment bon. — Moi, maître Gonzalve, de Berceo nommé,— Allant en pèlerinage, suis arrivé dans un pré, — Vert et bien orné, de fleurs bien peuplé, — Lieu désirable de tout homme fatigué. — Elles donnaient une odeur excessive, les fleurs odoriférantes — Qui rafraîchissaient de Thomme et le corps et Tesprit — De chaque cété coulaient des sources aux eaux claires et courantes, — Bien fraîches au printemps, bien chaudes en hiver. ^ U y avait là grande abondance de bons arbres, — El grenadiers et

Cette métaphore, qui continue pendant plus de quarante stances d'un mérite inégal, a peu de rapport ecsec les récits qui suivent; ces récits môme ne sont pas très-liés entre eux, et l'ensemble du poëme finit brusquement par quelques vers d'hommage à la Madone. La structure de l'ouvrage manque d'art, quoique dans la partie narrative on trouve souvent du naturel, de l'énergie, quelquefois même, mais rarement, de la poésie. Les récits eux-mêmes appartiennent aux fictions religieuses du moyen âge, et leur but était, sans aucun doute, d'exciter des sentiments de dévotion à l'objet pour lequel ils étaient composés. Mais, comme les vieux mystères et comme beaucoup d'autres choses qui passaient, à cette même époque, sous le nom de la religion, ils ne présentent souvent qu'une moralité douteuse (1).

a Les Miracles de la Vierge» ne sont pas seulement la composition la plus longue, mais c'est encore la plus curieuse des poëmes de Berceo. Il ne faut pas cependant négliger entièrement les autres. Le poème sur tt les Signes qui précéderont le Jugement dernier » est souvent solennel et s'élève une ou deux fois jusqu'à la vraie poésie. L'histoire de Marie de Cisneros, dans la « Vie de saint Dominique de Silos, » est trèsbien racontée, ainsi que la fantastique apparition, dans les cieux, de saint Jacques et de saint Millau combattant pour les chrétiens à la bataille de Simancas, apparition qui se trouve aussi dans la Chronique générale d Espagne. Mais rien ne fait mieux connaître peut-être le caractère de l'auteur et de son siècle que cet esprit de simplicité puérile et de tendresse religieuse que respirent plusieurs parties des « Douleurs de la Madone au pied de la croix (2). » Cet esprit, d'une

figuiers et poiriers et pommiers, ^ Et beaucoup d'autres fruits de diverses espèces,— Mais il n'y en avaitaucuo de pourri ni d'acide.— La verdure delà prairie, le parfum des fleurs, — L'ombre des arbres aux fruits doux et savoureux, — Rafraîchissent tout mon être et je perdis la sueur. — L'homme pourrait-il vivre au milieu de ces odeurs ?

(1) L'appréciation de cette partie des œuvres de Berceo, appréciation que je crois un peu trop sévère, se trouve dans le livre du docteur Dunham : Histoire d'Espagne ei de Portugal (Londres, 1832, in-S", tom. IV, p. 215-229), ouvrage estimable dont la première partie repose, comme ce qui regarde Berceo, plus souvent qu'on n'oserait Tespérer, sur des autorités originales. On trouve aussi des traductions excellentes dans Vissai du professeur Longfellow, essai qui sert d'introduction à sa version des Coupieis de Manrique (Boston, 1833, in-12, pag. 5 et 10).

(2) Telle est, par exemple, la peinture de la Vierge contemplant la croix et adressant les paroles suivantes à son fils mourant :

FUo liempreovietDosio é tu una vida, lo aii quitta macbo e foi de ti querida i

UTTÉIATUai UPAGIIOLI. 3

dévotion douce, fidèle et crédule, qui animait le peuple espagnol dans ses guerres contre les Maures, est si naturellement marqué qu'il

lo siempre te crey e fui de ti creyda,

La lu piedad larga ahorame oblida.

Fiio, non me oblides é lievame contigo .*

Non me finca en sieglo mis de un buen amigo,

Joan quem dist por fiio, aqui plora commigo :

Rucgoie qaem condones esto que io te digo.

(Couplet 7e-70.)

Mon fils, nous avons eu, moi et toi, même vie ; — Bfoi, Je t*at aimé beaucoup et de toi f ai été aimée : — Moi, toujours Je t*ai cru et de toi J*ai éti crue. — Ta longue compassion maintenant m*oubl!e. — Mon flls, ne ra*oublie pas et emmëne-mol avec toi : ~ n ne me reste dans le siècle plus qn*un bon ami, — Jean, que tu m*as donné pour flls, id plenre avec mol : — Je t'eb supplie, accorde-moi ce que Je te demande.

Jo ne saurais passer plus loin sans offrir le tribut de ma reconnaissance à deux personnes qui ont, plus que les autres, contribué à faire connaître, dans le dix-neuvième siècle, la littérature espagnole, et qui ont obtenu pour cela leshonneu» que Ton accorde hors des limites du pays qui Tout vue naître.

La première d'entre elles, dont j*ai cité plusieurs fois le nom, est Frédéric Bouterweek, né à Oker, dans le royaume de Hanovre, en 17C6,et quia passé la plus grande partie de sa vie active à Gotlingue, où il mourut, en 1828, respecté, au loin, comme un des professeurs les plus distingués de cette Université C/élèbre. Le projet de préparer par des mains compétentes une histoire complète des arts et des sciences, depuis répoque de leur renaissance dans l'Europe moderne, fut conçu pour la première fois à GotUngue par un autre de ces professeurs bien connus, Jean Gottfried Eichhorn, vers la dernière partie du dix-buitième siècle. Ce remarquable écrivain publia, de 1796 à 1799, deux volumes d'une introduction savante à l'ouvrage qu'il avait projeté, mais il n'alla pas plus loin, et plusieurs de ses collaborateurs s'arrêtèrent à sa mort, ou bientôt après. Toutefois la partie assignée à Bouterweck, l'histoire complète de la littérature dans les temps modernes, fut heureusement achevée, de 1801 à 1819, par douze volumes in-8**. Une de ses subdivisions, V Histoire de la littérature espagnole^ remplit le troisième volume et fut publiée en 1804. Ouvrage remarquable par ses vues générales et philosophiques, et de beaucoup le meilleur qui existe sur le sujet qu'il traite, mais imparfait sous plusieurs rapports, parce que son auteur n'avait pu se procurer le grand nombre de livres espagnols nécessaires à son entreprise, et qu'il ne connaissait les écrivains espagnols les plus considérables que par des extraits insuffisants. En 1812, madame Streck en imprima une traduction française en deux volumes, avec une préface très-judicieuse par le respectable M. Stapfer. En 1823, il en parut une autre en anglais, faite avec beaucoup de goût et de savoir, par mademoiselle Thomasina Ross, accompagnée du petit traité de l'auteur sur VHistoire de la lit' téralure portugaise. En 1829, une traduction espagnole de la première partie, la plus courte, avec des notes importantes, pouvant, texte et notes, former un volume in-octavo, fut préparée par deux excellents littérateurs espagnols, D. Juan Gomez de la Cortina et D. Nicolas Hugalde y Mollinero, livre que les vrais amants de la littérature espagnole verraient compléter avec plaisir.

Après Bouterweck, aucun étranger ne s'est plus occupé de propager la connaissance de la littérature espagnole, que M. Sismonde de Sismondi» né à Genève en 1773, et mort, dans la même ville, en 1843, honoré et aimé |Mir tous «ox qui ont connu la

prouve rignorance dans laquelle était généralement plongé le monde chrétien, en ces temps de ténèbres et de troubles.

sagesse et la générosité de son àme, telle qu'il Ta montrée lui-même, soit dans son commerce personnel, soit dans ses excellents ouvrages sur l'histoire de France et dltalie, deux contrées auxquelles le rattachaient ses ancêtres depuis un laps de temps considérable et auxquelles il semblait devoir appartenir également. En 18 1 1 , il fît, dans sa ville natale, de brillantes leçons sur la littérature du midi de l'Europe, et il les publia à Paris, en 1813. Elles comprennent la littérature provençale et portugaise^ ainsi que la littérature italienne et espagnole. Or, en ce qui touche l'Espagne, Sismondi avait recueilli moins de matériaux originaux que Bouterweck. Il eut, par conséquent, de l'obligation à son prédécesseur, obligation qu'il ne prend pas la peine de cacher et qui diminue l'autorité d'un livre qu'on devra néanmoins toujours lire pour la beauté du style, la richesse et la sagesse des réflexions. La série entière de ces leçons fut traduite en allemand, par L. Uain, en 181 5 ; en anglais, avec des notes, par T. Roscoe, en 1823. La partie relative à la littérature espagnole fut publiée, en espagnol, avec quelques changements et des additions nombreuses et importantes, par D. José Lorenzo Figueroa et par D. José Amador de los Rios (Séville, 2 vol. in-8<', 1841-42) ; les notes relatives aux auteurs de l'Andalousie sont particulièrement remarquables.

Il n'y a que les personnes qui ont eu le courage de parcourir tout le vaste champ de la littérature espagnole qui puissent bien apprécier le mérite de savants tels que Boaterweck et Sismondi, écrivains ingénieux, philosophes profonds, et qui, avec un nombre d'auteurs aussi insuffisant, sont encore parvenus à répandre tant de lumière sur le sujet qu'ils traitaient.

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