‹ Histoire de la littérature espagnoleChapitre 9 sur 70 · XXII LE TRADUCTEUR AU LECTEUR · texte numérisé non relu

XXII LE TRADUCTEUR AU LECTEUR

ront, si je ne me trompe, retirer un double profit de mon travail. Les uns et les autres pourront , avec lui , suivre les développements de la littérature espagnole , puis étudier , les Anglais, la langue française, en comparant le texte anglais à la traduction ; les Français , la langue anglaise , en comparant la traduction à Toriginal anglais. Les uns et les autres liront, en espagnol, les passages cités par Ticknor. Je les ai extraits de la traduction espagnole de D. Pascal Gayangos et de D. Henri de Vedia. Rarement j'ai négligé d'en donner le français en note. 11 n'en est pas de même pour certains passages des appendices et pour les poésies qui en forment plusieurs. Sans compter que la traduction de ces poëmes de longue haleine aurait augmenté ce volume outre mesure, je n'ai pu oublier que si, dans toutes les langues, les vers sont enfants de la lyre , s'il faut les chanter non les dire, c'est plus vrai de l'espagnol que de tout autre idiome. Je me suis donc interdit la version française de morceaux , éminemment poétiques dans l'original, mais dont la pensée et Texpression auraient tout perdu en passant de la langue castillane dans la nôtre.

Ticknor avait rejeté, à la fin de son ouvrage, les appendices se rapportant à son premier volume, j'ai cru à propos de ramener dans ce volume les appendices relatifs aux vingt-quatre premiers chapitres de son histoire. Par cette disposition, le lecteur aura ainsi dans sa main tout ce qui se rapporte à cette première période, commençant aux origines de la langue et de la littérature espagnoles, et finissant avec le règne des Rois Catholiques.

Si je suis heureux de publier ce livre au moment où, par sa circulaire du 29 septembre, S. Exe. M. le Ministre de l'Instruction publique vient de développer l'enseignement des langues vivantes dans les lycées de l'Empire, et de placer surtout les langues méridionales, ces sœurs si intimes de notre langue française, au même rang que les langues du Nord, je le suis encore plus de pouvoir, par lui, répondre à un besoin du cœur, en réi-

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térant ici tous mes remercîments à M. Gustave Rouland, pour les encouragements littéraires qu'il n'a cessé de me prodiguer, tant qu'il est resté Secrétaire Général du Ministère de l'Instruction publique et des cultes ; en témoignant toute ma gratitude à Sa Majesté la Reine d'Espagne, Isabelle II, pour la haute distinction dont elle a daigné honorer mes précédents travaux sur la littérature espagnole , par ma nomination de chevalier dans l'Ordre Royal de Charles III.

J.-G. MAGNABAL

Paris, ce 10 décembre 18dS .

En Tannée 1818, j'ai parcouru une grande partie de l'Espagne et j'ai passé quelques mois à Madrid. L'objet de mon voyage était d'augmenter les faibles connaissances que je pos* sédais de la langue et de la littérature de ce pays et de me procurer des livres espagnols, toujours si rares sur les grands marchés de la librairie de l'Europe. A certains égards le temps de mon voyage fut favorable au but qui me l'avait fait entreprendre; sous d'autres points de vue, non. Quelques-uns des livres qui me manquaient étaient alors , il est vrai, moins estimés en Espagne qu'ils ne le sont aujourd'hui, dépréciation dont il faut chercher la cause principale dans l'état d'abaissement anormal où se trouvait ce pays. Et, si ses hommes de lettres étaient, plus qu'on ne le voit communément, disposée à satisfaire la curiosité d'un étranger, leur nombre se trouvait matériellement diminué par les persécutions politiques ; il était difficile, en outre , d'entretenir quelque commerce avec eux, parce qu'ils avaient peu de rapports les uns avec les autres et

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En Tannée 1818, j ai parcouru une grande partie de l'Espagne et j'ai passé quelques mois à Madrid. L'objet de mon voyage était d'augmenter les faibles connaissances que je possédais de la langue et de la littérature de ce pays et de me procurer des livres espagnols, toujours si rares sur les grands marchés de la librairie de l'Europe. A certains égards le temps de mon voyage fut favorable au but qui me l'avait fait entreprendre; sous d'autres points de vue, non. Quelques-uns des livres qui me manquaient étaient alors , il est vrai, moins estimés en Elspagne qu'ils ne le sont aujourd'hui, dépréciation dont il faut chercher la cause principale dans l'état d'abaissement anormal où se trouvait ce pays. Et, si ses hommes de lettres étaient, plus qu'on ne le voit communément, disposée à satisfaire la curiosité d'un étranger, leur nombre se trouvait matériellement diminué par les persécutions poUtiques ; il était difticile, en outre , d'entretenir quelque commerce avec eux, parce qu'ils avaient peu de rapports les uns avec les autres et uniMhnmt ufaokole. 1

qu'ils vivaient entièrement séparés du monde qui les environnait.

C'était, en effet, une des plus tristes périodes du règne de Ferdinand VII, quand le désespoir semblait faire croire que Téclipse n'était pas seulement totale, mais « qu'elle éloignait toute espérance de lumière. » Le pouvoir absolu du monarque n'était nulle part encore tombé dans le domaine de l'examen public ; son gouvernement, qui avait fait revivre l'Inquisition et qui respirait le même esprit, imposa, pour la première fois, silence à la presse, et, partout où il étendait son influence, il menaçait d'éteindre toute espèce de culture. Quatre ans s'étaient à peine écoulés, depuis la restauration de l'ancien ordre de choses à Madrid , que les hommes de lettres les plus distingués, qui habitaient naturellement la capitale, gémissaient dans la prison ou dans l'exil. Melendez Valdés, le premier poète espagnol de son temps, venait d'expirer dans la misère sur le sol, alors peu bienveillant, de la France ; Quintana, sous de nombreux rapports l'héritier de ses honneurs, était confiné dans la forteresse de Pamplona ; Martinez de la Rosa, qui s'est placé depuis à la tête de la nation comme à la tête de la littérature, était enfermé à Penon de Vêlez, sur les côtes de Barbarie. Moratin languissait à Paris, pendant que, dans sa patrie, ses comédies étaient couvertes d'applaudissements sincères, même par ses ennemis. Le duc de Rivas, qui, comme l'ancienne noblesse des jours les plus orgueilleux de la monarchie, s'était à la fois distingué dans les armes, dans les lettres, dans le gouvernement civil et la diplomatie étrangère de son pays, vivait retiré dans les terres de sa noble maison en Andalousie. D'autres, moins illustres et moins connus , partageaient un destin aussi rigoureux; et si Clémencin , Navarrete et Marina pouvaient traîner une existence tranquille dans la capitale dont leurs amis avaient été bannis, leurs pas étaient surveillés, leur vie pleine d'inquiétude.

Parmi les hommes de lettres que j'ai d'abord connus, à

Madrid, je dois citer D. José Antonio Condé, savant retiré, aimable, modeste , s'occupant rarement d événements d'une date plus éloignée que le temps de l'Espagne arabe dont il a depuis illustré l'histoire. Quoique son caractère et ses études le tinssent à l'écart des troubles politiques, il avait déjà goûté l'amertume de l'exil. Réduit à une honorable pauvreté, il consentait, sans déplaisir, à passer, chaque jour, quelques heures avec moi et à diriger mes études sur la littérature de son pays. Sa rencontre a été pour moi une bonne fortune. Nous lisions ensemble la vieille poésie castillane , qu'il connaissait mieux que la moderne et qui avait plus d'analogie avec ses inclinations et ses goûts. Il m'accompagnait aussi dans mes excursions pour réunir les livres dont j'avais besoin, et ce n'était pas une entreprise facile dans un pays où la librairie, dans le vrai sens du mot, est entièrement inconnue ; où l'Inquisition et le confessionnal ont souvent rendu très-rare l'objet de vos plus vifs désirs. Mais Condé connaissait les recoins où il fallait chercher ces livres et ceux qui les vendaient ; et c'est à lui que je dois le fonds de ma collection sur la littérature espagnole, collection que je n'aurais jamais pu réunir sans sa coopération. Je lui dois donc beaucoup ; et quoiqu'il y ait longtemps que la tombe renferme et mon ami et ses persécuteurs, c'est un véritable plaisir pour moi de reconnaître des services auxquels je n'ai jamais cessé d'être sc>nsible.

Depuis l'époque de mon séjour en Espagne, plusieurs circonstances ont favorisé les tentatives que j'ai successivement faites pour augmenter ma bibliothèque espagnole. La résidence à Madrid de mon vieil ami, M. Alexandre Hill Everett, qui a représenté, pendant plusieurs années, notre pays à la cour d'Espagne , l'occupation du même poste élevé par mon autre ami, M. Washington Irving, dont le nom est également honoré des deux côtés de l'Atlantique et qui est plus particulièrement cher aux Espagnols, à cause des durables mo"

numents qu'il a élevés à l'histoire de leurs premiers exploits, et des charmantes fictions dont il a placé la scène dans leur romantique contrée ; toutes ces heureuses circonstances ont naturellement contribué à me faciliter une collection de livres que pouvaient produire la bienveillance seule de personnes placées dans des positions si distinguées, et le désir de répandre, parmi leurs compatriotes, la connaissance d'une littérature, objet de leur amour et de leurs études.

C'est aussi un devoir pour moi en même temps qu'un plaisir, de témoigner ici ma reconnaissance à deux autres personnes qui ne sont pas sans rapport avec ces deux hommes d'Etat, avec ces deux écrivains, I-.e premier, c'est M. O. Rich, ancien consul des États-Unis en Espagne, bibliographe distingué à qui M. Irvinget M. Prescott ont dû de semblables services et à la considération personnelle duquel je dois beaucoup, mais moins encore qu'à sa connaissance des livres rares et curieux et à son succès extraordinaire pour les collectionner. Le second, c'est Don Pascal de Gayangos, professeur d'arabe à l'Université centrale de Madrid, certainement un des littérateurs les plus distingués dans la branche particulière d'études qu'il cultive, et dont la familiarité pour tout ce qui regarde la littérature de son pays est fréquemment démontrée dans les notes de mon ouvrage, qui en rendent un témoignage incontestable. J'ai eu, pendant de nombreuses années, des rapports constants avec le premier de ces deux personnages, et j'ai reçu de lui de nombreuses et précieuses contributions de livres et de manuscrits recueillis pour ma bibliothèque , tant en Espagne qu'en Angleterre et qu'en France. Avec l'autre, à qui je ne dois pas de moindres largesses, j'ai été personnellement lié, quand je suis venu en Europe, dans la période de 1 835 à 1 838 , pour me procurer la connaissance de littérateurs distingués, comme lui, et pour consulter les auteurs, non-seulement dans les bibliothèques publiques du continent, mais encore dans les riches collections

particulières, telles que celle de lord Rolland, en Angleterre ; de M. Ternaux Compans , en France; et de mon bien aimé et bien respectable Tieck, en Allemagne ; dépôts que m'ont rendus accessibles la franchise et Tamabilité de leurs propriétaires.

Le résultat naturel d*un intérêt si continué pour la littérature espagnole et de si agréables motifs de Tétudier, a été , je le dis dans la pensée d'atténuer mon entreprise et de m'excuser moi-même, un livre. Dans l'intervalle qui a séparé mes deux voyages en Europe, j'ai prononcé une série de leçons sur les principaux points de la littérature espagnole dans les classes du collège Harvard. Au retour de mon second voyage, je me suis résolu à coordonner ces lectures pour les publier. Mais, après y avoir consacré beaucoup de temps et de travail, j'ai trouvé, ou j'ai cru trouver que le ton de la discussion adopté pour mes leçons académiques n'était pas en rapport avec le but qu'on se propose dans une histoire régulière. J'ai donc détruit tout ce que j'avais écrit et j'ai recommencé une tâche, toujours sans désagrément pour moi, et dont la préparation a donné le présent ouvrage, ouvrage qui a peu de rapport avec mon projet primitif, mais qui embrasse toujours la même idée avec plus d'étendue.

Dans la correction de mon manuscrit pour le donner à la presse, j'ai profité des conseils de deux de mes plus intimes amis , M. François C. Gray, littérateur qui devrait permettre au public de profiter, plus qu'il ne le fait, des grandes ressources d'une érudition rare et délicate, et M. William Prescolt, l'historien des deux hémisphères, dont le nom ne sera oublié ni dans l'un ni dans l'autre, mais dont les honneurs seront toujours plus appréciés de ceux qui connaissent mieux par quelles épreuves décourageantes il les a obtenus, et de quelle modestie et de quelle amabilité il les a accompagnés. A ces amis sincères, dont l'inaltérable estime a rempli de délices toutes les années actives de ma vie, j'adresse les témoignages

fi PRÉFACE.

de ma plus vive reconnaissance, au moment où je me sépare d'un ouvrage auquel ils ont toujours porté un véritable intérêt et qui, partout où il ira, répandra, dans ses pages, les preuves tacites de leur amitié et de leur bon goût.

{Park Street, Boston, 18/49.)

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