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CHAPITRE III

Alphonse le Sage. — Sa vie. — Sa lettre à D. Alphonse Ferez de Gusman. — Ses chansons en dialecte galicien. — Origine de ce dialecte et du portugais. — Son Trésor. —Ses ouvrages en prose. - Lois relatives au castillan.— Ses conquêtes d*outre-iner. — Vieux fueros. — I^ Fuero juzgo. — Le Septénaire. — Le Miroir. — Le Fuero royal. — Les Sept Parties et leur mérite. — Caractère d^Alphonse.

Le second auteur connu dans la littérature castillane porte un nom beaucoup plus distingué que le premier. C'est Alphonse X , que ses grands progrès dans les diverses branches des connaissances humaines ont fait surnommer Alphonse le Sage ou le Savant. Il était fils de Ferdinand III, inscrit au nombre des saints du calendrier romain, qui réunit les couronnes de Castille et de Léon, étendit les limites de sa puissance par d'importantes conquêtes sur les Maures, et jeta, d'une manière plus solide qu'ils ne l'avaient été jusqu'alors, les fondements de l'empire chrétien dans la Péninsule (1).

Né en 1221, Alphonse monta sur le trône en 1252. C'était un poète très-lié avec les troubadours provençaux de son temps (2), et un savant si profond en géométrie, en astronomie et dans les sciences occultes alors si cultivées, que sa réputation se répandit bientôt dans toute l'Europe étonnée de l'universalité de ses connaissances. Mais, comme le dit assez finement Mariana, c( il était plus apte à l'étude des lettres qu'au gouvernement de ses sujets ; il contemplait les cieux, il observait les étoiles, mais il oubliait la terre et il perdait son royaume (3). »

Son caractère est néanmoins tout à fait intéressant. Il apparaît

(1) Mariana, Hist., liv.XlI, chap. xv,vers la tin.

(2) Diez, Poésies des troubadours^ pag. 75, 226, 227, 331, 350. NatdeMons adressa au roi Alphonse un long poème sur l'influence des étoiles (Raynouard, Troubadours^ tom. V, pag. 169). Outre le curieux poème qui lui fut aussi adressé parGiraud Riquier de Narbonne, en 1275, poème donné par Diez, nous savons que cet illustre troubadour déplora, dans Tun et l'autre poème, la mort du roi. (Raynouard, tom. V, pag. 171. Millot, Histoire des troubadours, Paris, 1774, in-12, tom. Ul, pag. 329 et 374.)

(3) Histoire, liv. Xill, ch. xx. Le côté le moins favorable du caractère d'Alphonse est donné par le cynique Bayle» article Castille {.Dictionnaire critique).

comme un prince qui avait en politique, en philosophie, en littérature, plus de savoir qu'aucun autre homme de son temps, qui raisonnait plus sagement en matière de législation, et qui fit faire de grands progrès à quelques-unes des sciences exactes; avantages qui semblent lui avoir servi de consolation, au milieu des guerres désastreuses qu'il eut à soutenir contre les ennemis étrangers et contre son fils rebelle. La lettre suivante, qu'il écrivit à l'un des Guzman alors en grande faveur à la cour du roi de Fez, montre à la fois et le degré d'abaissement auquel était descendue la fortune du monarque chrétien avant sa mort, et l'admirable simplicité avec laquelle il parle de son malheur. Elle est datée de 1282, et elle donne un spécimen très-estimable de la prose castillane à une époque si reculée dans l'histoire de la langue (1):

« Primo don Alonzo Ferez de Guzman : la mi cuita es tan grande « que como cayô de alto lugar se verâ de lûefie, é como cayô en me, « que era amigo de todo el mundo, en todo él sabran la mi desdicha a é afincamiento, que el mio fijo à sin razon me face tener con ayuda « de los mios amigos y de los mios perlados, los quales en lugar de « meter paz, non à escuso, nin & encubiertas, sino claro, metieron € asaz mal. Non fallo en la mia tierra abrigo ; nin fallo amparador « nin valedor, non me lo mereciendo ellos, sino todo bien que yo les « fice. Y pues que en la mia tierra me fallece quien me avia de servir « é ayudar, forzoso me es que en la agena busqué quien se duela de « mi : pues los de Gastilla me fallecieron, nadie me ternà en mal que « yo busqué à los deBenamarin (2). Si los mios fijos son mis ene- « migos, non sera ende mal que yo tome â los mis enemigos por « fijos ; enemigos en la ley, mas non por ende en la voluntad, que es « el buen rey Abeni Juzaf, que yo lo amo é preco mucho, porque el « no me despreciarà nin fallecerà, ca es mi atreguado é mi apazguado.

(I) Cette lettre, que V Académie espagnole appelle « inimitable, » était depuis longtemps connue en manuscrit; elle fut imprimée pour la première fois, â ce qu'il semble, par Ortiz de Zuniga (Annales de SéviUe, Séville, 1677, in-fol., pag. 114). On en a tiré pluiiieurs romances. On en trouvera une dans le Cancionero de Romances, de Lorenzo de Sépulveda (Séville, 1584,in-l8, fol. 104). Cette lettre se trouve aussi dans la préface de Pédilion des Parties par TAcadémie espagnole; elle est expliquée dans les écrits de Manana {Hist., liv. XIV, chap. y); de Condé {Domination des Arabes, iom. III, p. r9), de Mondejar (Mémoires, liv. VI, ch. xiv). L'original se trouve, dit-on, en possession da due de Médina Sidonia (Semanario Pintoreseo, 1845, p. 303).

(ï) Race de princes africains qui régnaient au Maroc et qui avaient subjugué tout l'ouetl de l'Afrique (Chronique d'Alphonse ^/, Valladolid , 1551, in-fol., ch. 219. GayangoSy Dynasties mahométanes^ vol. II, p. 325).

« Yo se quanto sodés suyo, y quanto vos âma, con quanto razon, é « quanto con vuestro consejo farâ ; non miràdes à cosas pasadas, « sinon â présentes. Cata quien sodés é del linajedonde venides, é que c( enalgun tiempo vosfaré bien é si lô non vosficiere, vuestro bien « facer vos lo galardonarà. Por tanto, el raio primo Alonzo Ferez de ce Gruzman, faced à tanto con el vuestro sefior y amigo mio que sobre « la mia corona mas averada que yo hé^y piedràs ricas que ende son, c( me preste lo que el por bien tuviere, é si la suya ayuda pudieredes « allegar, non me la estorbédes : como yo cuido que non faredes : c( an tes tengo que toda la bùena amîstanza que del vuestro seùor à « mi viniere, sera por vuestra mano, y la de Dios sea con vusco. (( Fecha en la mia sola leal cibdad de Sevilla, & los treinta aûos de mi (( reinado y el primero de mis cuitas. — El Rey (i). » L'infortuné monarque ne survécut que deux ans à la date de cette

(1) <( Cousin doD Alphonse Ferez deGuzman, mon malheur est si grand que, venant de haut lieu, il se verra de loin ; el comme il est tombé sur moi, qui étais Taml de tout le monde, dans tout le monde on saura mon infortuné et ma détresse ; que mon fils, sans raison, me fait éprouver, avec Taide de mes amis et de mes prélats, qui, au lieu de mettre la paix, ont, sans déguisement ni feintes, mais ouvertement, semé assez le mal. Sur mes terres, je ne trouve point d'abri ; je ne trouve ni protection ni dé> fenseur; ils ne me la doivent pas, eux, mais plutôt tout le bien que je leur ai fait. Et puisque, sur mes terres, il me manque quelqu'un qui devrait me servir et m'aider, je suis forcé de chercher sur la terre étrangère quelqu'un qui compatisse à ma douleur; puisque ceux de Gastille me manquent, personne ne trouvera mauvais que j'aille chercher ceux de Renamarin. Si mes fils sont mes ennemis, il n'y aura aucun mal à ce que je prenne mes ennemis pour fils; ennemis selon la loi, mais non d'après la volonté, tel que l'est le bon roi Aben-Jusaf, que j'aime et que j'estime beaucoup, parce que lui ne me mésestimera pas, ne me fera pas défaut, car il est en trêve et en paix avec moi. Je sais combieu vous êtes son ami et combien il vous aime avec grande raison, et combien il agira par votre conseil ; ne regardez point les choses passées, mais bien les présentes. Considérez qui vous êtes et de quelle tige vous sortez, et qu'un jour je vous ferai du bien, et que si je ne vous en fais pas, votre bonne action vous en récompensera. Par conséquent, mon cousin Alonso Ferez de Guzman, agissez tellement sur votre seigneur et mon ami que sur ma couronne, la plus riche que j'ai, et sur les pierres précieuses qui s'y trouvent, il me prête ce qu'il jugera convenable, et si vous pouviez y joindre son assistance, ne me la détournez pas, comme je pense que vous ne le ferez : bien au contraire, je crois que toute la part de bonne amitié qui me viendra de votre seigneur sera de votre main ; que celle de Dieu soit avec vous. Fait, en ma seule cité fidèle de Séville, dans la trentième année de moo règne et la première de mes malheurs. — Le Roi. »

Alonso Ferez de Guzman, de l'illustre maison de ce nom, à qui est adressée cette lettre remarquable, passa en Afrique, en 1271, avec beaucoup d'autres chevaliers, au service d'Aben-Jusef contre ses sujets rebelles, mais en stipulant qu'on ne les obligerait pas à servir contre des chrétiens (Ortiz Zuniga, Annales^ p. i 13).

lettre, vraiment surprenante; il mourut en 1264. A un certain moment de sa vie, il jouissait d'une si grande considération dans toute la chrétienté, qu'il fut élu empereur d'Allemagne. Mais cet honneur ne fut pour lui qu'une autre source de chagrins : ses droits furent contestés et annulés, peu de temps après, tacitement par l'élection de Rodolphe de Hapsbourg, sous la dynastie duquel se sont conservées si longtemps les gloires de la maison d'Autriche. La vie d'Alphonse fut, en général, malheureuse, pleine de tristes vicissitudes ; elle aurait brisé l'âme de l'homme le plus robuste, et elle ne resta certainement pas sans effet sur la sienne (1).

Mais ce qu'il y a de plus remarquable dans Alphonse, c'est qu'il est un des plus distingués parmi les principaux fondateurs de la renommée intellectuelle de sa patrie ; distinction qui parait encore plus extraordinaire, si l'on réfléchit qu'il n'en jouit pas seulement pour ses œuvres littéraires ou pour ses études dans une seule branche du savoir, mais pour ses travaux sur un grand nombre; qu'on le cite, et pour les progrès considérables que la prose castillane a faits dans ses mains, et pour ses poésies, ses tables astronomiques, auxquelles tous les progrès de la science n'ont pas enlevé leur valeur, et pour son grand œuvre de législation qui fait, aujourd'hui encore, autorité dans les deux hémisphères (2).

(1) La principale biographie d'Alphonse X a été écrite par le marquis de Mondéjar (Madrid, 1777, in-fol.]; mais elle n'a pas été finalement revue par Tauteur, et c'est un ouvrage imparrait. (Préface de Cerda y Rico; Baena, les Errants de Madrid, Madrid, 1790, in-4*,tom. II, pp. 304-312.) Pour la partie delà vie d'Alphonse, considéré comme se dévouant aux lettres, on trouve d'amples matériaux dans Castro (BibUothèpte espagnoU^ tom. H, pp. 625-688) et dans le Répertoire américain (Londres, 1827, t. III, pp. 67-77), OÙ est inséré un article remarquable écrit, à ce que Ton croit, par SilvÂ, qui publiait ce journal.

(2) Les ouvrages attribués à Alphonse le Sage sont, en pbosb : 1^ Chronique générale d'Espagne^ dont nous parlerons plus tard ; 2® une histoire universelley contenant un abrégé de l'histoire des Juifs ; 3' une Version de la Bible: ^^ le Lèvre du Trésor^ livre de philosophie en général. Mais Sarmiento, dans un manuscrit que je possède, dit que c'est une traduction du Trésor de Brunetto Latioi, maître de Dante, et qu'elle n'a pas été faite par ordre d'Alphonse. Il ajoute cependant qu'il a vu un livre intitulé : Fleurs de philosophie^ qui a été, il l'avoue, compilé par ordre du roi, et qui pourrait bien être l'ouvrage cité ici ; &° les Tables Alphansines ou Tables astronomiques; 6" une Histoire de ce qui s'est passé outre-mer; 7^ le Spéculum ou Miroir de tous les droits; le Fuero royal et les autres lois publiées sous le titre de : Opuscules légaux du roi Alphonse le Sage (édit. de l'Académie royale d'histoire. Madrid, 1836, 2 vol. in-fol.) ; 8* Les Sept Parties. — • Eh vbhs : 1" un autre Trésor; 2* les Cantiques; 3^* deux Stances du livre des Querelles. Quelques-uns de ces ouvrages, tels que VBistoire universelle et celle d'otf/r»^er, sont, on le reconnaît, compilées par ses ordres; dans

Quant à ses poésies, nous possédons, outre ses œuvres d'une légi timité vraiment douteuse, deux compositions, dont lune a été Tobjet de quelques controverses et Tautre n'en a soulevé aucune : ce sont ses Cantiques^ ou chants en l'honneur de la Vierge, et son Trésor, ou traité de la transformation des métaux en or.

Ses Cantiques^ dont le nombre ne s'élève pas à moins de quatre cent un, sont composés en vers de six à douze syllabes et rimes avec un remarquable degré d'exactitude (1). Leur mesure et leur tour appartiennent à la Provence. Ils sont consacrés aux louanges et aux miracles de la Vierge^ en l'honneur de laquelle le roi fonda, en 1279, un ordre religieux et militaire (2) ; et c'est par dévotion à la Vierge que, par sa dernière volonté, il ordonna de chanter perpétuellement ces poèmes dans l'église Sainte-Marie de Murcie où il désira que son corps fût enterré (3). On n'en a imprimé que quelques-uns, mais ils suffisent pour faire connaître leur valeur et pour prouver, en particulier, qu'ils ont été écrits non en castillan, comme le reste de ses ouvrages, mais en galicien , circonstance extraordinaire dont il ne semble pas aisé de donner une explication satisfaisante.

Le galicien, en effet, fut, dans l'origine, une langue importante en Espagne, et elle paraît avoir, pendant quelque temps, exclusivement prévalu sur tous les dialectes parlés dans cette contrée. C'est probablement la première qui se développa dans la partie nord-ouest de la Péninsule et la seconde qui fut ramenée à l'écriture. En effet, dans le onzième ou le douzième siècle, précisément à l'époque où les éléments

d^autres, il a dû avoir de nombreux collaborateurs, mais Tensemble montre combien ses vues étaient larges, et combien grande a dû être son influence sur la langue, la littérature et le progrès intellectuel de son |>ays.

(1) Castro, Bibliothèque, tom. II, pag.632, parle du manuscrit des Can/i^tief existaol à l'Escurial. Le manuscrit de Tolède en contient seulement cent. Cest de ce dernier que Ton a donné un/ac-simUedans la Paléographie espagnole (Madrid, 1758, in-4% pag. 72), et dans les notes de la traduction espagnole de VHisioire de Bouterweck (p. 1 29). On trouve de longs extraits des Cantiques dans Castro (t. U, pp. 361, 362, «31, 643), et dans la Noblesse d* Andalousie, d'Argote de Molina (Séville, 1 588, in-f.,p. 151), où Ton peut lire une curieuse notice sur le roi (chap. xix) et un poème en son honneur.

(2) Mondejar, Mémoires, p. 438.

(3) Id., p. 434. Son corps fut néanmoins enterré à Séville ; et son cœur, qu'il voulait faire porter en Palestine, fut déposé à Sainte-Marie de Murcie, qui est, comme il le dit, dans son testament, cabezadeeste reino, y el primer lugarque Dios quiso que ganassemos à servicio i a honra del rey D, Fernando i de nos i de nuestra tierra^ « tête de ce royaume et la première place que Dieu voulut que nous gagnions pour le service et Thonneur du roi D. Ferdinand et du nôtre et de notre terre. » — Laborde a vu ce monument (itinéraire de V Espagne, PàriSt 1809, in«8%tom. II, p. 185).

de l'espagnol moderne s'efforçaient de se dégager des formes de la corruption latine, la Galice, parles guerres et les troubles du temps, avait été souvent séparée de la Castille ; de sorte que, presque au même moment, il apparaît des dialectes distincts sur deux différents territoires. De ces deux dialectes, celui du nord est vraisemblablement le plus ancien; l'autre, celui du midi, finit par avoir une meilleure fortune. Quoi qu'il en soit, même sans une cour qui fut Tunique centre de civilisation dans ces temps si rudes, sans aucune des raisons de développement d'un dialecte qui accompagnent toujours le pouvoir politique, nous savons que le galicien était déjà suffisamment formé, pour passer avec les armes conquérantes d'Alphonse VI et s'établir solidement entre le Douro et Minho, contrée qui devint le noyau du royaume indépendant du Portugal.

Ceci se passait entre les années 1095 et H09 ; et quoique l'établissement d'une dynastie bourguignonne sur le trône qu'on venait d'élevrer dût naturellement introduire dans le dialecte portugais une infusion de français qui n'apparut jamais dans l'idiome galicien (1), la langue parlée dans les deux royaumes, sous des souverains différents et sous des influences diverses, continua d'être essentiellement la même, durant une assez longue période, et peut-être jusqu'au temps de Charles V (2). Mais ce n'était qu'en Portugal que la cour existait et qu'on trouvait les motifs et les moyens suffisants de former et de cultiver une langue régulière. Voilà pourquoi ce n'est qu'en Portugal que l'idiome, commun aux deux territoires, apparaît avec une littérature propre et particulière (3), dont le premier monument, d'une date exactement connue, se trouve vers l'année 1192. C'est un document en prose (4). La poésie la plus ancienne doit

(I) J.-P. Ribeiro, Dissertations^ etc., publiées par ordre de ^'Académie royale des •denoes de Lisbonne (Lisbonne, 1808, in-8'', tom. I, pag. 180). Le Glossaire des mots français qui se trouvent dans le portugais, par Francisco de San Luiz» est inséré dans les Oléines Mémoires (Lisbonne, 1816, tom. IV, partie ii). Santa Rosa de Viterbe {Blucidario, Lisbonne, 1798, in-fol., tom. I, avertissement préliminaire, pp. 8-i3) eiamine aussi ce point.

(3) Paléographie espagnole (Madrid, 1758, pag. 10).

(3) A. Ribeiro dos Santos, Origine de la Poésie portugaise, dans les Mémoires de littérature portugaise, par TAcadémie, 1812, tom. VIII, pp. 248, 250.

(4) J.-P. Ribeiro, Dissertations (tom. L p. 176). Il est possible que le document inséré dans TAppendice, 273-275. soit plus ancien, puisqu'il semble correspondre aux temps de D. Sanche I*', de 1185 à 1211 : mais le document suivant, pag. 275, est daté « Era, 1230, • qui répond à l'année de J.C. 1 192; c'est par conséquent le plus aocieo avec date connue.

être recherchée dans trois fragments très-curieux , publiés pour la première fois par Manuel de Faria y Souza, et que Ton peut à peine placer plus loin que l'an J200 (1). Ces restes montrent qu'en Portugal, le galicien, avec des conditions moins favorables que celles qui secondèrent le castillan en Espagne, s'éleva, dans la même époque , jusqu'au point de devenir une langue écrite , et posséda presque, de très-bonne heure , les matériaux nécessaires à la formation d'une littérature indépendante.

Par conséquent, nous pouvons raisonnablement induire de ces faits, indiquant la vigueur du galicien en Portugal avant l'année 1200, qu'en Espagne, dans son pays natal, il devait être un peu plus vieux. Mais nous n'avons aucun monument qui nous permette d'établir cette antiquité. Castro, il est vrai, parle d'une traduction manuscrite de l'histoire de Servando, faite en 1130, par Pierre Seguin, en dialecte galicien ; or il n'en donne aucun spécimen, et sa propre autorité sur de semblables matières n'est pas suffisante (2). Dans la lettre bien connue adressée au connétable de Portugal par le marquis de Santillane, vers le milieu du quinzième siècle, il est dit que toute la poésie espagnole fut écrite, pendant longtemps, en galicien ou en portugais (3). Or une assertion pareille est une erreur si évidemment contraire aux faits ou une flatterie si claire pour le prince portugais à qui elle est adressée, que Sarmiento, plein de préjugés en faveur de son pays natal et désireux d'arriver à la même conclusion, se voit obligé de donner ce point comme tout à fait incertain (4).

Il nous faut, par conséquent, revenir aux Cantiques ou chants d'Alphonse, comme aux plus anciens monuments qui existent du dia-

(t) Europe portugaise^ Lisbonne, 1680, in-fol., tom. III, part, iv, ch. a et x ; Diez, Grammatik der Romànischen Sprachen, Bonu, 1836, in-8S tom. I, pag. 72.

(2) Bibliothèque espagnole. Tom. II, pp. 404, 405.

(3) Sancbez. Tom. L prol. p. ltii.

(4) Après avoir cité le passage du marquis de Santillane dont il est question dans le texte, Sarmiento, très-érudit dans tout ce qui a rapport à la vieille poésie espa« gnole, ajoute avec une simplicité vraiment charmante : «lo, como interessado en esta conclusion por ser Gallego, quisiera tener présenter los fundamentos que tuvoel marques de Santillana ; pero en ningun autor de los que he visto se halla palabra que pueda servir de nlguna luz. « (Mémoires sur la Poésie et sur les Poètes espagnols. Madrid, 1775, pag. 196.)— «Moi, comme intéressé à cette conclusion, puisque je suis Galicien, je voudrais avoir présents les documeuts qu*eut le marquis de Santillane; mais, dans aucun auteur de ceux que j*ai vus, on ne trouve un mot qui paisse servir de lumière. »

lecte galicien, distinct du portugais; et si par une démonstration intrinsèque on prouve que l'un d'eux fut écrit après la conquête de Jerez, nous pouvons placer leur composition entre 1263, date de cet événement, et 1284, date de la mort du roi (1). Pourquoi ce monarque avait-il choisi ce dialecte particulier pour cette forme particulière de poésie, quand il avait, comme nous savons, une admirable connaissance du castillan, et alors que, d'après sa dernière volonté, ces Cantiques devaient être chantés sur sa tombe, dans une contrée de son royaume où le dialecte galicien n'avait jamais provalu, c'est ce qu'il nous est impossible de déterminer (2). Son père, saint Ferdinand, était du nord; son éducation primitive put inspirer à Alphonse lui-même une affection pour cette langue ; ou, ce qui est peut-être plus probable, c'est qu'il y a eu quelque chose dans le dialecte lui-même, dans son origine et sa gravité, qui l'a fait, à une époque où aucun dialecte n'avait obtenu en Espagne une suprématie reconnue, considérer comme plus propre aux matières religieuses que le castillan ou le valencien.

Quoi qu'il en soit, tous ses autres ouvrages sont écrits dans la langue parlée au centre de la Péninsule, tandis que ses Cantiques sont en galicien. Quelques-uns ont une remarquable valeur poétique; mais ils ne se distinguent, en général, que par la variété de leurs mètres, par la tendance accidentelle à la forme de romances, par l'accent lyrique, qui ne semble pas avoir fait plus tôt son apparition dans le castillan, et par une espèce de simplicité dorique qui résulte en partie du dialecte adopté et en partie du caractère de l'auteur lui-même. L'ensemble porte le sceau des poètes de la Provence, avec lesquels il était très-lié et qu'il patronna et maintint à sa cour durant toute sa vie (3).

(0 Que tolleu — a Mouros Neul è Xcres— est-il dit (Castro, tom. II. p. 637). Jerez fat gagné en 1263. Mais tous ces Cantiques ne sont pas probablement écrits dans une leale période de la vie du roi.

(2) Ortez de Zuniga, Annales de SévUle, p. 129.

(3) Nous donnerons pour exemple les vers suivants : Alphonse prie la Vierge de le protéger plutôt par sa miséricorde que pour ses propres mérites, et il le fait pendant cinq stances avec un refrain en chœur à chacune : « Sainte Marie, souvenez-vous de moi! »

Noncatedescomo Peqaei astas.

Mais caud o gran Ben qae en nos las; Ca noi me fesestet

4t HISTOIRE DE LA LITTÉRATUBE ESPAGNOLE.

Les autres poésies attribuées à Alphonse, si l'on excepte deux stances qui restent de ses Qtierelles contre la mauvaise fortune des dernières années de sa yie (i), sont contenues dans son traité appelé du Trésor^ divisé en deux petits livres et composé en 1272. Ce traité roule sur la pierre philosophale : la plus grande partie est enveloppée dans une série de chiffres inexplicables ; le reste est écrit partie en prose, partie en stances de huit vers qui sont les plus anciennes de la poésie castillane. Mais l'ouvrage tout entier est d'un faible mérite et d'une légitimité fort douteuse (2).

Gomo qoien Cm

Sa ooQsa qaita

Toda per assi.

; Saou Alaria nembre uos de mi I

Non catedes â como

Peqaey gren,

Mais catad o gran ben

Que nos Dens dea ;

Ca autro ben se non

Nos non et en

Nen ouue nonca

Des quando nacL \ Sanu Blaria ! nembre nos de mi I

(Castro, Bibliot, L II, p. MO.)

C*e8t, sans aucun doute, une poésie vraiment provençale; mais d'autres cantiques ont encore un caractère plus prononcé. En effet, les poètes provençaux, comme nous le verrons plus tard, accoururent, en grand nombre en Espagne, à lepoque de la persécution qu'ils souffraient dans leur pays; et cette époque répond aux règnes d'Alphonse et de sou père. Dès lors une forte teinte de caractère provençal imprégna la poésie castillane et y persista longtemps. Les preuves de ce commerce primitif avec les poètes provençaux sont très-abondantes. Aiméric de Bellinoi était à la cour d'Alphonse IX, qui mourut en 1214 (Histoire littéraire de la France par des membres de FJnsUtut, Paris, in-4^ tom. XIX, 1838, pag. 507). Il passa ensuite à celle d'Alphonse X. Il y vint aussi Montagnagout, Folquet de Lunel ; l'un et l'autre composèrent des poèmes sur l'élection d'Alphonse X au trône d'Allemagne (tMd., tom. XIX, p. 491; tom. XX» pag. 557, et Raynouard, Troubadours, tom. IV, p. 239). Raimond de Tours et Nat de Mons adressent des vers à Alphonse X{ilfkl.^ tom. XIX, pp. 555, 557). Bertrand Carbonel lui dédie ses ouvrages, et Giraud Riquier, surnommé quelquefois le dernier des Troubadours, compose, sur sa mort, une élégie dont nous avons déjà fait mention (ibid., tom. XX, pp. 559, 578, 584). Nous pourrions citer encore un plus grand nombre de poètes, mais ceux-ci suffisent.

(1) Les deux stances des Querelles conservées jusqu'à nous se trouvent dans Zuâiga {Annales, p. 123).

(2) Publié, pour la première fois, par Sanchez {Poésies antérieures, tom. I, pp. 148- 170). C'est là qu'on peut encore le mieux 1(« consulter. La copie dont il s'est servi a appartenu au marquis de Villena, suspect de nécromancie et dont les livres furent, pour ce motif, brûlés, après sa mort, sous le règne de Jean II. Un fao-simile des chiffres a été donné dans la version de Boutarweck, par Gortinas (tom. 1, p. 129). En

Alphonse doit sa place principale dans la littérature à ses écrits en prose ; c'est en elle que consiste son grand mérite. Le premier, il fit du castillan une langue nationale, en ordonnant la traduction de la Bible dans ce dialecte, et en prescrivant son usage dans toutes les procédures légales (1) ; le premier, par son excellent Code et par d'autres ouvrages, il donna des spécimens de la composition en prose qui a laissé le chemin libre et débarrassé pour tous ceux qui sont venus après : service plus grand peut-être que celui que tout autre Espagnol aurait pu rendre à la littérature de son pays. C'est à elle que nous allons maintenant revenir.

Ici, le premier ouvrage que nous rencontrons est plutôt une compilation faite sous sa direction qu'un livre écrit par le roi Alphonse lui-même; il est intitulé^: la Gran Conquista de ultramar^ « la Grande conquête d'outre-mer; » c'est un récit des guerres de la terre sainte, qui ont, à cette époque, si agité l'esprit humain, à travers l'Europe, et qui ont une relation intime avec les destinées des chrétiens espagnols, en lutte continuelle pour leur propre existence, dans leur croisade continuelle contre l'ennemi intérieur. Il commence par l'histoire de Mahomet et se continue jusqu'à l'année 1270 : une grande partie est extraite de la vieille traduction française du livre de Guillaume, sur le même sujet, et le reste, d'autres sources moins dignes de foi. Certaines parties de cette narration n'ont rien d'historique. Le grandpère de Godefroi de Bouillon, le héros principal, est le fantastique et bizarre chevalier du Cygne, représentant l'esprit de la chevalerie autant qu'Amadis de Gaule, avec des aventures non moins merveilleuses ; en combattant sur le Rhin, comme un chevalier errant, il est miraculeusement averti par une hirondelle de la manière dont il doit délivrer sa dame qui avait été faite prisonnière. Malheureusement,

liunt ce poème, il faut se rappeler qu'Alphonse croyait aux prédictions astrologiques et qu'U protégea Tastrologie dans ses lois (Parties vu, tit. xxiii , loi 1). Moratin le jeune ((Etcvres, Madrid, 1830, in-8«,tom. I, part, r, p. 61) pense que les deux livres des Querelles et du Trésor sont des œuvres du marquis de Viilena, se fondant d'abord sur ce que Tunique manuscrit, dont Texistence a été depuis peu connue, appartient an marquis; et ensuite sur la différence de langage et de style que présentent ces deux ouvrages et le reste des écrits connus d'Alphonse, différence qui peut bien certainement éveiller des soupçons, mais qui ne peut donner du poids à la conjecture de Moratin relative au marquis de Villena.

(1) Mariana, HisL^ lib XlV,ch. vii ; Castro, Bkbl,, tom. I, p. 411 ; Mondejar, Mé- 9Ufires^ pag. 4:^0. Toutefois ce dernier est dans l'erreur quand il suppose que la veriion de la Bible imprimée à Ferrare, en 1553, a été faite par ordre d'Alphonse, tandis qu'elle est Touvrage de quelques juifs de l'époque où elle fut publiée.

dans Tunique édition de ce curieux ouvrage, imprimé en 1503, le texte a reçu de telles additions qu'elles nous rendent incertains sur la part qu'on peut avec certitude assigner au temps d'Alphonse X, sous le règne et par les ordres duquel la plus grande partie semble avoir été préparée. Le principal mérite de ce livre, c'est qu'il nous donne un spécimen de la vieille prose castillane (1).

En effet, on peut à peine dire que cette prose a existé plus tôt, à moins qu'on ne veuille reconnaître comme preuves de son existence un petit nombre de maigres documents, qui ne sont généralement

(1) La Grande Conquête d'Outre-mer fui imprimée, à Salamanque, par HansGiesser, io-fol., en Iô03. Les additious qui y ODt élé faites commencent au liv. III, ch. clxx, où se trouve une relation de la destruction de Tordre des Templiers. Il y est dit que cet événement arriva en Tannée 1402 de Tère espagnole. La partie traduite de Guillaume de Tyr est prise d'une vieille version française du treizième siècle. Je me r^e sur Tautorité d*un manuscrit du P. Sarmiento. La Conquête commence ainsi : — « Capitulo priinero. Como Mahoma predico en Aravia : y gaio toda la tierra de Oriente.

n Eu alq. tiêpo q eraclius emperador en Roma q fue bue Xpiano, et matuvo gran tiëpoel imperio en justicia y en paz, levantose Mahoma en tierra de Aravia y mostro a la gètes necias sciêcia nue va, y fizo les créer q era profeta y mensagero de Dios, y que le avia embiado al mundo para saluar los hombres q le creyessen, etc. »

Chapitre premier. Comment Mahomet prêcha en Arabie et gagna toute la terre d'Orient — « En ce temps où Héraclius, empereur de Rome, qui fut bon chrétien, maintint longtemps, dans l'empire, la jqstice et la paix, Mahomet se leva dans la terre d'Arabie et montra aux nations insensées une science nouvelle, leur fit accroire qu'il était prophète et messager de Dieu, et qu'il avait été envoyé au monde pour sauver les hommes qui croiraient en lui. »

L'histoire du chevalier du Cygne, pleine d'enchantements, de duels, et dont la plug grande partie porte les marques des livres de la chevalerie, commence brusquement liv. I, chap. XLVii, fol. 17, par ces mots: « Agora dexala istoria de fablar una pieçade todas las otras razones, por contar del caballero que dixeron del cisne, » et se termine au chapitre 185, fol. 80. Le chapitre suivant commence ainsi :« Agora dexa la ystorîa a hablar desto, e torna a contar como fueron a Hierusalem très caualleros, etc. «Cette histoire du chevalierdu Cygne, qui occupe 63 folios ou le quart environ de l'ouvrage entier, apparaît, à l'origine, en Normandie ou en Belgique, commencée par Jehan Renault, et terminée par Gandor ou Graindor, de Douai, en trente mille vers, en Tannée 1300. (De la Rue, Essai sur les Bardes, etc., Caen, 1834, in*8o, tom. IlL pag. 213; Poésie anglaise, par Warton. Londres, l824,in-8% tom. II, pag. 149. Collection de Romances en prose, par Thoms. Londres, 1838, in-12, tom. III, préface.) Cette histoire fut glissée, nous le supposons, dans la Conquête d'outremer, au moment où Ton en préparait la publication, pour rehausser et ennoblir l'histoire de Godefroy deBouilloo, son principal héros. Mais ce n'est pas là la seule partie de l'ouvrage postérieure à sa date. Le dernier chapitre , par exemple, qui rapporte la mort de Con radin de Hohenstaufifen et l'assassinat dans l'église de Viterbe, au moment de l'élévation de Thostie, de Henri, le petit-fils de Henri III d'Angleterre, par Gui de Montfort, événements re* latés, tous deux, par Dante, n'ont rien à voir avec l'ouvrage principal, et semblent pris de quelque chronique plus moderne.

que des concessions ou grâces, en forme légale, à commencer par celle qui concerne Avila, en 1135, dont nous avons déjà parlé, pièces qui se continuent jusqu'au temps d'Alphonse, moitié dans un latin barbare et moitié dans un espagnol informe (1). Par conséquent, le premier monument qu'on puisse proprement citer à ce sujet, bien qu'appartenant par sa date au règne de saint Ferdinand, père d'Alphonse, est celui qu'on a toujours attribué à ce dernier, pour la part personnelle qu'il dut prendre à sa préparation. Je veux parler du Fuero Juzgo ou Forum Judicum^ collection de lois visigothes qu'en 1241, après la conquête deCordoue, Saint-Ferdinand envoya en latin, à cette cité, avec ordre de le traduire en langue vulgaire et de l'observer, comme loi, dans tout le territoire qu'il venait de reprendre sur les Maures (2).

(1) Il existe une curieuse collection de documents publiés par ordonnance royale (Madrid, 1829-33, 6 vol. in-S**), intitulée Coleccion de cedtUas, carias patentes, etc., relatives à la Biscaye et aux provinces du Nord, où le castillan apparaît pour la première fois. Elle ne contient pas, dans ce dialecte, de monument plus ancien que la lettre de confirmation des fueros d'Âvila par Alphonse Vll, et que nous connaissons déjà. Mais elle renferme d'autres matériaux qui ne sont pas sans valeur pour tracer la décadence du latin par des documents qui remontent à Tannée 804 (tom. YI, pag. 1). On se heurte toutefois contre une difficulté relative tant aux documents écrits eu latin qu'aux pièces rédigées en dialecte moderne primitif, difficulté que présente, par exemple, la pièce du tom. V, pag. 120, à la date de 1197. C*est le défaut de certitude de posséder les uns et les autres dans leur forme originale et intégralement, alors que pour plus d*un on est sûr du contraire. Quant à ces fueros ou privilèges, comme 00 voudra les appeler , comme ils ne sont que des concessions arbitraires de monarques absolus, les personnes à qui elles étaient accordées avaient grand soin de les foire confirmer, le plus souvent possible , par les souverains successeurs. Lorsque ces confirmations étaient faites, la pièce originale était traduite, si elle se trouvait en latin, comme celle de Pierre le Cruel, donnée par Marina (Théorie des Corlès, Madrid, 1813, in-4'*,tom. lil, p. 11) ; si elle était écrite en dialecte moderne, on la copiait parfois et on raccommodait aux changements survenus dans la langue et l'orthographe du siècle. Ces confirmations sont très>nombreuses dans certains cas. Ainsi la lettre de concession citée plus haut fut confirmée treize fois, de 1231 à 1621. On regrette, dans les documents publiés par cette collection, de ne pas voir à chacun d'eux la véritable date de la version particulière. Ce reproche ne peut s'appliquer à la lettre d' Avila. Elle existe enoore sur le parchemin original, où la confirmation a été faite en 1 155, avec les signatares originales des personnes qui l'ont donnée, et certifiée par les témoins les plus compétents (voir l'appendice A, à la fin du volume).

(2) Fuero Juzgo est une expression barbare qui signifie la même chose que Forum JtuUcum^ et qui n'en est peut-être qu*une corruption (Covarrubias, Tesoro, Madrid, 1674, in-fol., à ce mot). La première édition imprimée du Fuero Juzgo est de 1600 : la meilleure est celle de l'Académie, en latin et en espagnol (Madrid , 1815, in*fol.)

Onn'apu déterminer avec exactitude Tépoque précise où cette traduction a été faite. Marina, dont l'opinion doit avoir tant de poids, croit qu elle n'existait pas avant le règne d'Alphonse ; mais, comme nous connaissons la vieille autorité dont elle jouit, il est peut-être plus probable de lui assigner pour date les dernières années du règne de saint Ferdinand. Dans l'un et l'autre cas, si l'on considère le caractère particulier et la condition d'Alphonse, il n'y a pas le moindre doute que ce prince n'ait été consulté et qu'il n'ait travaillé à sa préparation. C'est un code régulier, divisé en douze livres, subdivisés en titres ou lois : son étendue est si considérable, son caractère si naturel, si limpide, que nous pouvons véritablement juger par lui de l'état de la prose castillane à cette époque, et affirmer qu'elle était déjà aussi avancée que la poésie contemporaine (1).

La sage prévoyance de saint Ferdinand s'étendit bientôt au-delà du but qu'il s'était proposé, par la pensée primitive de traduire les vieilles lois visigothes. Il entreprit la préparation d'un code général pour les chrétiens d'Espagne réunis sous son sceptre, et qui, dans des villes et des provinces différentes, étaient régis par des fueros, des privilèges et des lois différentes et souvent contradictoires, donnés à chacune d'elles, à mesure qu'elles échappaient à l'ennemi commun. Mais il ne lui fut pas permis de réaliser un projet

(1) Voyez le discoure en tète de l'édition de TAcadémie par D. Manuel de Lardizabal y Uribe; et l'Essai de Marina, pag. 29 du tom. IV des Mémoires de VAcadémke (^histoire , 1805. Le passage le plus curieux peut-être du Fuero Juzgo est la loi (lib. Xlly tit. m, loi 15) qui contient le terrible serment d'abjuration prescrit aox juifs qui voulaient entrer au sein de TÊglise cbrétienne. Mais je préfère donner comme un spécimen du langage un morceau d'un esprit plus libéral : la loi 8 du titre f ou introduction « concernant ceux qui peuvent devenir rois. » Le latin original est de l'année 643. La traduction castillane s^ex prime ainsi : « Quando el rey morre, « nengun non deve tomar el regno, ncn facerse rey, nen ningun religioso, nen otro « omne, nen servo, nen otro omne estrano, se non omne de linage de los godos, et 611o« « dalgo, et noble et digno de costumpnes, et con el otorgamiento de los obispos, et n de los godos mayores, et de toto el poblo. Asi que formos todos de un corazon, et a de una voluntat, et de una fé, que sea entre nos paz et justicia enno reyno et que « podamos ganar la companna de los angeles en el otro siegio ; et aquel que quebran* « tar esta nuestra lei, sea escomungado por sempre. » — « Quand le roi meurt , personne ne doit prendre le royaume, ni se faire roi , ni aucun religieux , ni un autre homme, ni un serviteur, ni un autre homme étranger, excepté un homme de la race des Gotbs et hidalgo, et noble et digne par ses mœure, et avec le consentement des évéques , et des grands des Goths et de tout le peuple : de sorte que, n'ayant tous qu'un cœur, une volonté, une foi, il y ait entre nous paix et justice dans le royaume, et que nous puissions gagner la compagnie des anges dans l'autre siècle ; et que celai qui voudra enfreindre notre loi soit excommunié pour toujours. »

si bienfaisant, elle fragment qui nous reste de ce qu'il avait entrepris, plus vulgairement connu sous le nom de Septénaire^ démontre évidenunenl que, pour une partie au moins, il est Touvrage de son fils, D. Alphonse (1).

Alphonse, toutefois, ne jugea pas à propos de le terminer, bien qu'il eût travaillé à la préparation de ce code. Il se chargea d'une entreprise plus générale et ne voulut pas permettre que son royaume souffrit plus longtemps de Tincertitude et de la contradiction de ses différents systèmes de législation. Mais il procéda avec la plus grande circonspection. Son premier corps de lois, intitulé : Espejo on Miroir de tous les droits^ en cinq livres, était préparé avant 1255. Il contient en lui-même les dispositions pour son établissement et sa pratique, et cependant il ne semble pas qu'il ait été jamais mis en pratique. Son Fuero real^ Fuero royaly code abrégé, divisé en quatre livres, fut complété, en 1255, pour Valladolid, et fut successivement donné aux autres cités du royaume. L'un et l'autre travail fut suivi de différentes lois, suivant que l'occasion les demandait jusqu'à la fin de son règne. Mais toutes ces lois, môme réunies, sont loin de constituer un code tel que l'avait projeté saint Ferdinand (2).

Ce grand ouvrage, Alphonse l'entreprit en 1256, et le termina en 1263 ou en 1265. Alphonse lui-même l'avait primitivement intitulé : le Septénaire (3), titre du code entrepris par son père. Aujourd'hui il est généralement connu sous la dénomination de : las Siete Partidas^ les Sept Parties^ dénomination tirée des sept divisions de l'ouvrage lui-même. Alphonse fut aidé par d'autres collaborateurs dans l'immense tâche de cette compilation extraite des Décré taies ^ du Digeste^ du Code de Justinien^ ainsi que du Fuero Juzgo et des autres

(1) Pour le Septénaire^ voyez Castro, Bibliothèque, tom. \\, pag. 680-4; Marina, Hittoire de la Législation, Madrid, 1808, in-fol. §8^290, 291. Ce qui en reste et qui ne complète pas la première partie des sept qu*il devait avoir, consiste : 1® dans une introduction par Alphonse; 2*" en une série de discussions sur la religion catholique, lar le paganisme, etc., qui furent plus tard substantiellement incorporées dans la première des Parties d'Alphonse lui-même.

(2) Opuscules légaux du roi D. Alphonse le Sage, etc., publiés par l'Académie royale d'histoire. Madrid, 1836, 2 vol. in-fol. Marina, Législation, § 301.

(3) El Setenario, « le Septénaire, » est le titre du Code commencé sous le règne de mni Ferdinand, parce [que, dit Alphonse dans la préface, va puesto todo por setenas^ tout est divisé par sept; de la même manière il divisa sou propre ouvrage en sept parties, qui ne reçurent, à ce qu'il parait, le nom de Parties qu'un siccle après leur composition. (Marina, Législation, g$ 292-203. Préface de l'édition des Parties par l'Académie, Madrid, 1807« in-4s tom. I,'pp. xv-xviii.)

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sources de législation, tant espagnoles qu'étrangères; il n'y a pas de doute à cet égard. Mais l'aspect général, le fini du livre, son style et son exécution littéraire lui appartiennent plus ou moins, tant il y a d'harmonie avec tout ce que l'on connaît de ses autres ouvrages et son caractère.

Les Parties^ cependant, bien qu'elles fussent le monument de législation le plus important de ce temps, ne furent pas immédiatement prises pour code du royaume (1). Au contraire, les grandes cités, jouissant de leurs privilèges particuliers, résistèrent longtemps à l'adoption d'un système de législation uniforme pour tout le pays.Ce ne fut que vers 1348, deux ans avant la mort d'Alphonse XI, et soixante environ après celle de leur auteur, que les Parties furent finalement proclamées, avec autorité légale, dans toute l'étendue territoriale comprise par les royaumes de Castille et de Léon. Mais depuis eette époque le grand code d'Alphonse a été universellement respecté (2). Ce code, en effet, est une espèce de loi commune en Espagne, et, par les décisions prises d'après lui, il est devenu depuis la base de la jurisprudence espagnole. Il a fini de cette manière par devenir une partie de la constitution politique dans toutes les colonies espagnoles, et, depuis le moment où la Louisiane et la Floride ont été ajoutées aux États- Unis, il fait, dans certains cas, partie de nos lois dans nos propres contrées. Tant est grande l'influence d'une sage législation (3).

Les Parties apparaissent très-peu comme une collection de statuts, ou même comme un code semblable à celui de Justinien ou de Napoléon. Elles ressemblent plutôt à une série de traités sur la législation, la porale et la religion, divisés avec la plus grande gravité, suivant

(1) De nombreux troubles éclatèrent quand Alphonse X essaya d'introduire son Code. Marina, Législation^ %% 417-419.

(2) Marina, Législation, § 449. Fuero juzgo^ édition de l'Académie, préf., pag. 43.

(3) Voyez un livre curieux et érudit intitulé : Leyes de las siete Partidas vigentes hoy en el estado de la Luisiana, traduites en anglais par L. Moreau Lislet et H. Carleton (Nouvelle-Orléans, 1820, 2 vol. in-8»), et une discussion sur le même sujet par Wbeaton : Reports of cases in the suprême court ofthe United States : Mémoire des causes de la cour suprême des États-Unis, tom. V, 1820, appendix ; et dans d'autres volumes qui contiennent des rapports do la même classe (Wbeaton, tom. UT, 1818, pag. 202, note a). « On peut observer, dit Dunham, dans son Histoire d'Espagne el de Portugal, vol. IV, pag. 1 2 1, que, si tous les autres codes étaient perdus, TEspagne conserverait toujours un corps de jurisprudence très-respectable : en effet, diaprés le témoignage d'un avocat éminent du tribunal royal d'appel, durant vingt-neuf ans de pratique dans sa profession, il y avait à peine eu quelques cas qui n'eussent été virtuellement ou explicitement décidés par les lois des Parties. »

les sujets, en Parties^ Titres et Lois, Ces dernières, au lieu d'être des ordonnances purement impératives, se livrent à des argumentations, à des investigations de diverses espèces, discutent souvent les principes de morale qu'elles établissent, et souvent elles contiennent, sur les mœurs et les opinions du temps, des notions qui en font une mine curieuse pour l'étude des antiquités espagnoles. Elles sont, en un mot, une espèce de résumé méthodique des opinions et des lectures d'un savant monarque et de ses collaborateurs, au treizième siècle, sur les devoirs relatifs du roi et de ses sujets, sur le système complet de législation et de police ecclésiastique, civile et morale, auquel, suivant leur jugement, l'Espagne devait être soumise : le tout mêlé de discussions, parfois plus plaisantes que graves , relativement aux coutumes et aux principes sur lesquels repose, sinon l'ouvrage entier, du moins une grande partie.

Comme spécimen du style des Parties^ je donnerai un extrait de la loi intitulée : « Que signifie le mot tyran ^ et comment il doit user du pouvoir dans le royaume quand il s'en est emparé (1). »

« Tirano tanto quiere decir como sefior cruel, que es apoderado « en algun regno 6 tierra por fuerza 6 por engaûo 6 por traycion ; et « estos taies son de tal natura que despues que son bien apoderados « en la tierra, aman mas de facer su prô, maguer sea à daflo de la « tierra, que la procomunal de todos, porque siempre viven d mala « sospecha de la perder. Et porque ellos pudiesen cumplir su enten- « dimiento mas desembargadamente, dixerion los sabios antiguos que « usaron ellos de su poder, siempre contra los del pueblo, en très ma- « neras de arterla : la primera es que puûan que los de su sefiorio a sean siempre nescios et medrosos, porque quando atales fuesen, no « osarien levantarse contra ellos, nin contrastar sus voluntades ; la <c segunda, que hayan desamor entre si, de guisa que non se fien unos « dotros, ca mientra en tal desacuerdo vivieren, non osarân facer « ninguna fabla contra él, por miedo que non guardarien entre si « nin fe nin poridat ; la tercera razon es, que puùan de los facer pobres, « et de raeterlos en grandes f échos, que los nunca pueden acabar, « porque siempre hayan que veer tanto en su mal, que nunca los

(1)« Tyran veut dire autant que seigneur cruel, qui s'est emparé d*un royaume ou territoire par force ou par ruse ou par trahison ; et de tels êtres sont de telle nature, qa'après s'être bien empares de la terre, ils aiment mieux agir dans leur intérêt, serait-ee au détriment de la terre, que dans l'intérêt commun de tous, parce qu'ils vivent toujours dans le terrible soupçon de la perdre. Et pour qu'ils puissent réaliser leurs projeta sans ambageSi les sages de l'antiquité ont dit que les tyrans usaient de leur

« venga â corazon de cuidar facer lai cosa que sea contra su seùo- « rio ; et sobre todo, sierapre puûaran los tiranos de astragar â los <( poderosos, et de matar a los sabidores, et vedaron siempre en sus a tierras, confradios et ayuntamientos de los homes; et pugnaron « todavia de saber lo que se decie o se facie en la tierra ; et fian mas « su consejo et la guarda de su cuerpo en los estraûos, por quel sir- <c ven a su voluntat, que en los de la lierra quel han de facer servicio (( por premio. Otro si decimos, que maguer alguno hubiese ganado « sefiorio de regno por alguna de las derechas razones que deximos « en las leyes antes deste, que si él usase mal de su poderio en las (( raaneras que dixiemos en esta ley, quel puedan decir las génies ti- « rano, ca tornase el seûorio qne era derecho en lorticero, asi como « dijo Aristôtiles en el libro que fabla del regimiento de las cibdades « et de los regnos. »

Dans la Partie 11^ titres v et vu, lois 10 et 16 (1), il explique pour quelles raisons on doit enseigner la lecture aux rois et à leurs enfants; et dans la même Partie^ titre vu, loi 11, il déclare en ces termes les obligations des gouvernantes des princesses. « Et elles c( doivent s'efforcer, tant qu'elles peuvent, de les rendre bien modé- « rées et très-convenables dans le manger, et dans le boire, et dans le « parler, et dans leur contenance, et dans leur habillement ; et de

pouvoir, toujours contre le peuple, par trois espèces de ruses : la première consiste dans leurs efforts pour que ceux de leur domaine soient toujours simples et craintifs, parce que, tant qu*ils seraient dans de pareilles conditions, ils n'oseraient se soulever contre eux ni contrarier leurs volontés ; la seconde, à semer la désaffection entre eux, de sorle qu'il n'y ait point de confiance de l'un à l'autre, car, en vivant dans un tel désaccord, ils n'oseraient entreprendre aucune conspiration contre lui, de peur de ne voir observer entre eux ni foi ni secret; la troisième raison consiste dans leurs efforts â les rendre pauvres, à les engager dans de grandes entreprises qu^ils ne pourront jamais achever, afin qu'ils aient toujours tant â voir dans leur mal qu'ils n'aient jamais le cœur de travailler à entreprendre aucune action qui soit contre leur seigneur. Pardessus tout, les tyrans ont toujours fait leurs efforts pour détruire les puissants, mettre à mort les savants, et empêcher sur les terres les confréries et les réunions des hommes : ils ont cherché toujours à savoir ce qui se disait ou se faisait sur leur terre ; et ils confient plus volontiers leurs projets et la garde de leur corps à des étrangers, qui les servent à leur volonté, qu'à ceux de leur pays, qui leur rendent service en échange d'une récompense. Nous disons aussi que, lors même que toute autre personne ait obtenu la possession d'un royaume, par quelqu'une des voies légitimes que nous avons exposées dans les lois antérieures à celle-ci, si elle use mal de son pouvoir, suivant les manières que nous avons dites dans cette loi, les nations peuvent l'appeler tyran, car sa puissance qui était juste devient injuste, comme dit Aristote dans le livre où il traite du gouvernement des cités et des royaumes. » (1) Ëdit. de l'Académie

hlSTOlRE DE LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE. 53

« bonnes mœurs en toutes choses ; et surtout qu'elles ne soient point « colères, car, outre la fâcheuse impression qui en résulte, c'est là la ce chose du monde qui porte le plus promptement les femmes à faire « mal ; et elles doivent leur montrer à se rendre habiles à faire ces <c travaux qui conviennent aux nobles dames ; car c'est là une chose c< qui leur convient beaucoup parce qu'elles en reçoivent de la joie, « et qu'elles sont plus tranquilles, et qui leur enlève les mauvaises « pensées qu'elles ne doivent pas avoir. »

Plusieurs des lois concernant les chevaliers, leur fidélité, l'explication des cérémonies usitées quand on les armait (1), et toutes les lois relatives à l'établissement et à la direction des grandes écoles publiques, qu'il s'efforçait d'encourager en même temps par les privilèges accordés à Salamanque (2), sont écrites avec plus d'élégance et de pureté de langage. Aussi les Parties , dans tout ce qui regarde la forme et le style, sont non-seulement supérieures à tout ce qui les avait précédées, mais même à tout ce qui les a suivies longtemps après. Les poëmes de Berceo, à peine plus vieux de vingt ans, semblent appartenir à un autre âge et à un état de la société beaucoup plus rude. D'un autre côté, Marina, dont l'opinion en pareille matière trouve peu de personnes suffisamment autorisées pour la révoquer en doute, dit que, durant les deux ou trois siècles suivants, la prose espagnole n'a rien produit d'égal aux Parties pour la pureté et l'élévation du style (3).

En effet, et ceci est un point hors de doute, c'est qu'au milieu d'une certaine rudesse et de ces fastidieuses répétitions, si communes à l'époque à laquelle il appartient, il y a, dans ce livre, une richesse, une propriété et parfois même une élégance de tour et d'expression vraiment remarquables. Il montre que les grands efforts de son auteur pour rendre le castillan la langue vivante du pays , en le faisant la langue des lois et des tribunaux de justice, ont été couronnés de succès, ou étaient destinés à l'être bientôt. Son mouvement grave et mesuré et la solennité du ton, qualités qui sont restées de-

(1) Partie 0, titre xxi, lois 9, 13.

(2) Les lois sur les Écoles générales, nom donné aux établissements qui s'appellent aujourd'hui Universités, remplissent tout le titre xxxi de la Partie II; elles sont remarquables par leur sagesse, et on peut y reconnaître quelques traces de l'organisation que conservent encore certaines Universités du continent. 11 n'y avait cependant pas à cette époque beaucoup d'établissements de ce genre en Espagne, à l'exception d'un seul qui existait depuis quelque temps à Salamanque , dans un état très-imparfait, et auquel Alphonse X donna la première dotation en 1254.

(3) Marina, Mémoires de V Académie d'histoire, tom Vf; Essai, pag. 52.

puis comme des traits caractéristiques de la prose espagnole, prouvent ce succès d'une manière incontestable. Elles mettent encore en évidence le caractère d'Alphonse lui-même , donnant la preuve d'une sagesse et d'une philosophie profondes, et prouvant l'immense influence que peut exercer une grande intelligence, heureusement placée pour imprimer une direction décisive à la langue et à la littérature d'un pays, même à une époque aussi éloignée que le premier siècle de son existence indépendante (1).

(1) n n*y a peut-être pas de spécimeD plus beau du castillan primitif que la loi 18 du titre v de la Partie H, intitulée : Como el Rey debe ser granado et franco: — « Grandeza es virtud que esta bien a todo home poderoso, et senaladamente al rey « quando usa délia en tiempo que conviene, et como debe ; et por ende dixo Aristo- « tiles a Aleiandro que el punase de haber in si franqueza, ca por eUa ganarie mas « aina el amor et los corazones de la gente ; et porque el mejor podiese obrar desta « bondat, espaladinol que cosa es, et dixo que franqueza es dar al que lo ha menester • et al que lo meresce, segunt el poder del dador, dando de lo suyo, et non tomando « de lo ageno para darlo à otro, ca el que da mas de lo que puede non es franco, mas « desgastador, et ademas haberà por fuerza a tomar de lo ageno, quando lo suyo non « compliese, et si de la una parte ganare amigos por lo que les diere, de la otra parte « série han enemigos aquellos de quien lo tomare ; et otro si dixo, que el que da al « que non lo ha menester, non le es gradecido, et es tal como el que vierte agua en la « mar; et el que da al que lo non meresce, es como el que guisa su enemigo que « venga contra al. » — nComment le Roi doit être grand et libéral: La grandeur est la vertu qui sied bien à tout homme puissant et au roi particulièrement, quand il en use lorsqu'il convient et comme il doit : et par conséquent Aristote dit à Alexandre de s'efforcer d'avoir en lui la libéralité ; que par elle il gagnerait plus rapidement l'amour et les cœurs du peuple; et, pourquoi pût faire le meilleur emploi de cette qualité, il lui eji explique la nature; et il dit que la libéralité consiste à doi^ner à celui qui a besoin el à celui qui le mérite, suivant le pouvoir de celui qui donne, en donnant du sien, et non en prenant à autrui pour donner à un autre; car celui qui donne plus qu*il ne peut n*est pas libéral, mais prodigue; et il devra, du reste, prendre par force à autrui quand ses ressources ne lui suffiront pas; et si d'une part il gagne des amis par ce qu'il leur donne, de l'autre, il devra avoir pour ennemis ceux à qui il prend.Et il dit aussi que celui qui donne à quiconque n'en a pas besoin n'obtient pas de reconnaissance: c'est comme si l'on versait de l'eau dans la mer ; et que celui qui donne à celui qui ne le mérite point agit comme celui qui arme l'ennemi qui doit venir contre lui. »

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