‹ Histoire de la littérature espagnoleChapitre 13 sur 70 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Jean Laurent Segura. — Confusion des mœurs anciennes et des mœurs modernes. — Le Poème d'Alexandre. — Son histoire et son mérite.— Les Vœux du Paon.— Sanche le Brave. — Don Juan Manuel, sa vie et ses ouvrages publiés et inédits.— Son Comte de^canor.

La preuve que les Parties sont supérieures à leur siècle, tant par le style que par la langue, ressort avec évidence, non-seulement de Texamen que nous venons de faire , mais encore de la comparaison que nous n'en avons pas encore faite avec les poésies de Jean-Laurent Segura, poëte qui vivait à Tépoque de leur compilation et probablement un peu plus tard. Comme Berceo, Segura était un prêtre séculier, natif d'Astorga. C'est là tout ce que Ton sait de lui; on sait en outre qu'il vécut dans la dernière partie du treizième siècle, qu'il a laissé un poëme d'environ dix mille vers sur la vie d'Alexandre le Grand, puisée aux sources qui pouvaient être alors accessibles à un ecclésiastique espagnol, et écrit en stances de quatre vers, genre employé par Berceo [\).

Le défaut qui saute d'abord aux yeux, dans ce long poëme, c'est la confusion des usages des temps bien connus de l'antiquité grecque avec ceux de la religion catholique et de la chevalerie telle qu'elle existait à l'époque de l'auteur. Une confusion semblable se trouve dans toutes les parties de la littérature primitive de chaque contrée de l'Europe moderne. Dans toutes, il y a une période où les faits les plus frappants de l'histoire ancienne et les fictions pittoresques de la mythologie sont noyés au milieu des traditions du moyen âge

(t) Le poëme d*i4(e^aiufr« remplit le troisième volume des Poésies antérieures de Sanchez. 11 a été longtemps et d'une manière fort étrange attribué à Alphonse le Sage (Nicolas Antonio, Biàliotheca Hispana vêtus, édit. Bayer. Madrid, 1787-8, in-fol., tom. II, pag. 79, et Mondejar, Mémoires^ pp. 458-59), quoique les derniers vers du poème même déclarent que Fauteur fut Jean Laurent Segura.

et servent de matériaux à la poésie et aux contes. Aussi, quand Jes écrivains voulaient remplir et finir le tableau que leur présentait leur imagination, Tabus et la connaissance imparfaite de l'antiquité les portaient à y mêler, de la manière la plus inconvenante, les mœurs et les croyances de leur propre siècle, soit qu'ils fussent persuadés, dans leur ignorance, qu'il n'en avait pas existé d'autres, soit par suite d'une négligence coupable de tout ce qui concernait l'effet poétique. C'est là ce qui arriva en Italie, depuis le moment où les lettres commencèrent à poindre jusqu'aux temps postérieurs à Dante, dont la sublime et tendre poésie, la Divine Comédie^ est remplie de tant d'absurdités, de tant d'anachronismes. C'est là ce qui arriva encore en France, où des exemples singuliers de ce fait se présentent dans le poëme latin de Gautier de Châtillon et dans le poëme français d'Alexandre de Paris sur le même sujet qu'Alexandre le Grand, poèmes composés tous deux un siècle environ avant Jean Laurent et qui durent être tous deux feuilletés par lui (1). C'est là ce qui arriva aussi en Angleterre, jusqu'aux temps postérieurs à Shakespeare, dont le Songe (Tune nuit d'été montre tout ce que le génie peut faire pour justifier de tels excès. Rien d'étonnant, par conséquent, de retrouver ce même caractère dans la littérature espagnole ; il venait de ces monstrueux dépôts de fictions tels que les livres de Darès le Phrygien, de Dictys le Cretois, Guido de Colonna et Gautier de Châtillon ; et ces histoires , ces produits de la fantaisie des anciens temps remplissaient déjà les pensées de ces hommes qui, sans en avoir conscience, travaillaient à construire l'édifice littéraire de leur patrie sur des fondations essentiellement différentes.

Au milieu de tant de sujets si pleins d'attraits qui s'offraient à eux, le personnage le plus important fut celui d'Alexandre le Grand. L'Orient, la Perse, l'Arabie et l'Inde ont été longtemps rassasiées du récit de ses exploits (2), pendant que l'Occident le reconnaissait comme le héros qui approchait de l'esprit chevaleresque plus que tout autre personnage de l'antiquité. Aussi fut-il adopté par les flc-

(l)Le Poème latin de Gautier de Châtillon sur Alexandre le Grand était si populaire. qu*on le prit pour texte dans les classes de rhétorique, à Texclusion de Lucain et de Virgile (Warton, Poésie anglaise^ Londres, i824, in-8", vol. I, pag. 167). Le poème français, commence par Lambert li Cors et terminé par Alexandre de Paris, était moins estimé, mais il était très lu (Ginguené, Histoire de la lUiérature de France. Paris, in.4% tom. XV, 1820, pp. loo-n;).

(2) Mémoires de la Société rotfale de littérature^ vol. 1, part u, pp. 5-23. Article curieux de sir W. Ouseley.

tions poétiques de presque toutes les nations qui voulurent donner du relief à leur littérature naissante, de sorte que le moine des « Con- « tes de Cantorbéry » put dire en toute vérité :

The storie of Alexandrie is so commune That every wight, that hath discrétion, Hath herd somewhat or aU of his fortune (l).

Jean Laurent prend substantiellement cette histoire de IM/e^andride de Gautier de Châtillon, qu'il cite fréquemment (2). Mais il y ajoute tout ce qu'il trouve ailleurs ou dans sa propre imagination, parce qu'il lui parait convenable de ne pas être un pur traducteur. Après une courte introduction, il entre ainsi en matière à la cinquième stance :

Quiero leer un libro de un rey noble pagano, Que fue de graot esforcio, de corazon lozano, Conqui8té todel mundo. metiol so su mano, Terne, se le compliere, que soe bon escribano.

Del princepe Alexandre que fue rey de Grecia, Que fué franc e ardit e de grant sabencia , Venciô Poro é Dario dos reys de grant potencia, Nunca conosciô orne su par en la sufrencia.

El infante Alexandre luego en su ninnez Ck>menzo a demostrar que série de grant prez : Nunca quiso mamar lèche de mugier raféz Se non fue de linage 6 de grant gentilez.

Grandes signos contiron quando est infant nascio, El aire fué cambiado, el sol escurecio, Todol mar fue irado, la tierra tremecio, Por poco quel mundo todo non pereciô (3).

(Stances j 5-8.)

(1) L'histoire d'Alexandre est si commune — qu'il n'y a pas une personne, ayant quelque saToir, — qui ne sache une partie ou le tout de sa fortune.

(2) Stances f 225, 1452 et 1639, oùSegura donna trois vers latins de GauUer.

(3) Je veux lire un livre d'un roi noble païen , — qui fit de grands efforts, eut un cœur généreux, — conquit tout le monde, le mit sous sa main. — Je tiendrai à ce que (ma volonté) s'accomplisse, car je suis un bon écriyain.

Do prince Alexandre, qui fut roi de Grèce, — qui fut franc et hardi et de grande sagesse, — vainquit Porus et Darius , deux rois d'une grande puissance. — Jamais homme ne connut son pareil dans la souffrance.

L'infant Alexandre, dès son enfance, — commença à montrer qu'il serait une grande âme ; — jamais il ne voulut facilement teter du lait d'une femme, — qui ne fût de noblesse ou de grande beauté.

De grands prodiges éclatèrent quand cet enfant naquit : — l'air fût troublé, le soleil obscareiy — toute la mer fut en courroux, la terre trembla; — peu s'en faUut que le monde entier ne péril.

Vient ensuite Thistoire d'Alexandre, mêlée aux fables et aux extravagances du temps, histoire généralement racontée avec la pesanteur d'une chronique, mais parfois respirant un esprit poétique. Avant son départ pour la grande expédition d'Orient, ce roi est armé chevalier; il reçoit une épée enchantée forgée par Vulcain, une ceinture brodée par dame Philosophie et une cotte de mailles, ouvrage de deux fées de l'Océan — duos fadas enna mar (1). La conquête de l'Asie se trouve immédiatement après ; pour arrêter le conquérant dans sa course, l'évêque de Jérusalem ordonne de célébrer une messe, dès qu'il le voit approcher de la capitale de la Judée (2).

En général, l'histoire connue des aventures d'Alexandre y est suivie, mais on y lit aussi une quantité de digressions fantastiques. Quand les forces macédoniennes passent par la plaine où fut Troie, le poëte ne peut résister à la tentation de faire un abrégé de la fortune et de la destinée de cette ville, et il place la narration dans la bouche d'Alexandre lui-même qui la raconte à ses compagnons et spécialement aux douze Pairs qui l'accompagnent dans son expédition (3). Homère est cité comme une autorité dans la narration extraordinaire qu'il nous donne (4). On peut induire du fait suivant combien peu le poëte d'Astorga s'inquiétait de Y Iliade et de Y Odyssée : au lieu d'envoyer Achille, ou don Achille, comme il l'appelle, à la cour de Lycomède, roi de Sc^tos, pour qu'il s'y déguise sous des habits de femme, il le place, par les enchantements de sa mère, sous un déguisement féminin, dans un couvent de religieuses, où l'astucieux don Ulysse vient, en colporteur, avec un ballot d'ornements du sexe et un trophée d'armes sur son dos, pour découvrir la ruse (5). Malgré tous ces défauts et toutes ces absurdités, le Poërrie d'Alexandre est une pierre milliaire importante et curieuse dans la littérature primitive de l'Espagne ; s'il est écrit avec moins de pureté et de dignité de style que les /^«r/iVs d'Alphonse, il a du moins un véritable air castillan, tant dans le langage que dans la versification (6).

On a perdu un autre poëme intitulé : los Votos del Pavon^ les Vœux

(1) Siances, 70, 80,83, 89, etc.

(2) SUnces 1086-1094.

(3) SUnces 299-716.

(4) Stances 3oo et 714.

(5) Stonces 386-392.

(6) Southey, dans les noies à son Madoc, part. I, chap. xi, parle avec justice du langage doux et fleuri et de la versification de Jean Li)renzo. A la fin du Poème d'Alexandre f^iiovLvenX deux lettres, en prose, que Ton suppose avoir été écrites par

du Paon, et qui était une continuation du poëme à' Alexandre. Toutefois, si nous pouvons juger par un vieux poëme français des vœux faits sur un paon qui avait été l'oiseau favori d'Alexandre, et qui fut par méprise servi sur une table, après la mort du héros, nous n'avons aucune raison de déplorer notre perte comme une infortune (1). Nous n'aurons probablement pas aussi grande occasion de regretter de ne posséder que par extraits le livre des Conseils^ livre en prose que composa , pour son héritier et successeur, don Sanche, le fils d'Alphonse X; et, quoique le chapitre où il prévient le jeune prince contre les bouffons nous montre que l'auteur ne manque ni de sens ni d'esprit, l'ouvrage ne peut néanmoins se comparer aux Parties^ ni pour la précision, ni pour la grâce, ni pour la dignité du style (2). Nous passerons donc immédiatement à un écrivain remarquable qui fleurit un peu plus tard, le prince Don Juan Manuel.

Alexandre à sa mère; mais je préfère citer, comme spécimen du style de Lorenzo, les stances suivantes, sur la musique que les Macédoniens entendirent à Babylone :

Alli era la musica cantada por razon

Las dobles que refieren coitas del coraz^n,

Las dolces de las baylas, el plorant scmlion

Blea podrien tôlier precio a quantos no mundo son*

No es eo el mondo orne un sabcdor, Que decir podiesse quai era el dolior, Mlentre orne Yivie«se en aquella sabor Non avrie sede nen fiime nen dolor.

Stan. 1706-1707.

Dobles, de doblar, signifie, dans TEspagne moderne, la mise en branle des cloches pour la mort de quelqu'un ; ici, je le suppose, ce mot signifie une espèce de chant triste.

(1) Le premier qui a fait mention du poème los Votas del Pavon, c*est le marquis de Santillane dans sa lettre au Connétable de Portugal (Sanchez, tom. I, pag. ô7).Fauchet, dans son JtecueU de Vorigine de la langue el de la poésie françaises (Paris, 1 ô8 1 , in-fol., pag. 88), s*ex prime ainsi : « Le Moman duPavon est une continuation des faits d'Alexandre. » Dans l'ouvrage intitulé : Notices el Extraits des Manuscrits de la Bibliolhègue nationale^ etc. (Paris, an VII, in-4*, tom. V, pag. 118), on parle d'un poème français sur le même sujet. Anciennement c'était un usage très-répandu de faire des ▼œux sur des oiseaux favoris (Barante, Histoire des ducs de Bourgogne, vers Tan 1454. Paris, 1837, in-8*, tom. VII, pag. Iô9-164). Dans le poëme espagnol, les vœux faisaient sans doute allusion aux bouleversements et aux guerres des successeurs d'Alexandre.

(3) Les extraiU sont dans Castro {Biblioth., tom. II, pp. 7)6-729). Le livre, composé de quarante-neuf chapitres, s'intitulait : Castigos y documentos para bien vivir, ordenados por el rey D. Sancho el quarto intUulado el Bravo. Le mot castigos est ici employé pour consejo, comme dans le vieux poème français : le Casloiement d'um père à son fils, et documentos dans le sens primitif d'instruction. L'esprit de son père semble parler par la bouche de Sanche quand il dit des rois : « Que ban de gobemar regnos é gentes con ayuda de cientiticos sabios. »

Juan Lorenzo Segura était un ecclésiastique, — bon clérigo é ondrado^ — comme il le dit lui-même; il vécut à Astorga, au nord-ouest de l'Espagne, sur les frontières du royaume de Léon et de la Galice. Berceo appartenait à la même contrée, et, quoiqu'il y eût un demisiècle entre eux deux, ils avaient une certaine ressemblance d'esprit. Nous voyons donc avec plaisir que le premier auteur que nous rencontrons. Don Juan Manuel, nous transporte des montagnes du Nord au pays chevaleresque du Midi, à Tétat social, aux conflits, aux mœurs, aux intérêts qui nous ont donné le poëme du Cid et le code des Parties.

Don Juan était du sang royal de Castille et de Léon ; petit-fils de saint Ferdinand, neveu d'Alphonse le Sage et un des plus turbulents et des plus dangereux seigneurs espagnols de son temps. Il était né à Rscalona, le cinquième jour du mois de mai 1282; il était le fils de Don Pedro Manuel, infant d'Espagne, frère d'Alphonse le Sage (1), avec qui il eut toujours en commun et officiers et serviteurs. Avant que D. Juan eût atteint l'âge de deux ans, son père mourut. D. Juan fut alors élevé par son cousin, Sanche IV, vivant avec lui sur le même pied que son père avait vécu avec Alphonse (2). A douze ans il avait déjà combattu contre les Maures ; et, en 1310, à l'âge de vingt-huit ans, il occupait les postes les plus considérables de l'État. Mais Ferdinand IV vint à mourir, deux ans après, laissant pour successeur Alphonse XI, âgé seulement de onze mois. De grands troubles éclatèrent jusqu'en 1 320, année où D. Juan Manuel fut élu corégent du royaume, fonctions qu'il ne laissa partager à personne, excepté à ceux de ses proches parents qui étaient entièrement dévoués à ses intérêts (3).

(1) Argotede Molina : SucesUm delos Mamteles, qui précède son édition du Comte Lucanor (Séville, 1575). On a longtemps douté de la date exacte de sa naissance, mais nous avons pu la fixer d*une manière certaine, puisqu'il Tindique lui-même dans une lettre écrite à son frère Tarchevéque de Tolède, lettre inédite qui se trouve dans un manuscrit de la Bibliothèque nationale de Madrid et dont nous parlerons plus tard.

(2) Rapportant sa conversation avec le roi D. Sanche, quand ce monarque était sur son lit de mort, il dit : « El rey don Alonso y mi padre, mientras vivieron, lo mismo queel rey D. Sancho, y yo, tuvieron siempre una misma casa y servidumbre. • Puis il ajouta que le roi D. Sanche l'éleva et lui donna les moyens de constniire le château dePenafiel, et il prend Dieu à témoin qu'il garda toujours loyalement et fidèlement sa parole aux rois D. Alphonse le Sage, D. Sanche et D. Alphonse XI, quoiqu'il ajoute avec une certaine malice, en parlant de ce dernier : « Siempre que me ofredo ocasionés de servirle. » Ms. de la Bibliothèque nationale de Madrid.

(3) Chronique de D, Alphonse XI. — Mariana, Uist. — Argote de Molina, Sucesion de los Manueles.

Les affaires du royaume, durant radministration du prince D. Juan, semblent avoir été conduites avec talent et perspicacité. Mais, à la tin de la régence, le jeune monarque n'était pas assez content des affaires pour continuer son grand-oncle dans des fonctions si considérables. D. Juan, toutefois, n était pas d'un tempérament à se soumettre tranquille à Taffront d'un pareil dédain (1). Il laissa la cour à Valladolid et se prépara, avec ses grandes ressources, à Topposition armée, opposition que les politiques du temps regardent comme un moyen justifiable d'obtenir le redressement des torts. Le roi en fut alarmé : « [1 savait, dit un vieux chroniqueur, que le prince était un des seigneurs les plus puissants dans les royaumes de Castille et de Léon... et qu'il pourrait lui causer un grand préjudice dans son royaume. » 11 entra donc en composition avec Don Juan, qui n'hésita pas à abandonner ses amis et à rentrer dans sa fidélité, à la condition que le roi épouserait sa fille Constance, qui n'était encore qu'une enfant, qu'il le créerait gouverneur des provinces frontières des Maures, commandant en chef de la guerre contre les Musulmans, dispositions qui le placèrent encore, de fait, à la tête du royaume (2).

Dès ce moment, nous le trouvons activement engagé, sur les frontières, dans une série d'opérations militaires, jusqu'en 1327, année où il gagna sur les Maures l'importante victoire de Guadalhorra. Cette même année fut marquée par une sanglante perfidie du roi contre l'oncle du prince Don Juan, qui fut assassiné, dans le palais , au milieu de circonstances d'une atrocité singulière (3). Le prince, plein de dégoût, se retira immédiatement dans ses États, recommença à réunir ses amis et ses forces pour la lutte, qu'il entreprit d'autant plus aisément que le roi venait de refuser au même instant de réaliser son union avec Constance, et de s'unir à une princesse de Portugal. La guerre qui s'ensuivit dura , avec des succès divers, jusqu'en 1335, époque où le prince Don Juan fut définitivement soumis, où il entra de nouveau au service du roi, avec un crédit nouveau que lui donnait, à ce qu'il semble, son esprit de rébellion et le mariage de sa fille Constance, maintenant adulte, avec l'héritier présomptif du Portugal. Il redevint donc général en chef des troupes, avec lesquelles

(1) Chronique de D, Alphonse XI, chap. xlvi et xlyui.

(2) Id., cbap. XLix.

(3) Mariana, JUist,,\vf. XV, chap. xix.

il remporta une suite non interrompue de victoires sur les Maures, presque jusqu'au moment de sa mort, arrivée en 1347 (i).

Dans une vie comme celle de Don Juan, pleine d'intrigues et de violences, chez un prince, comme lui, qui épousa les sœurs de deux rois, qui eut deux autres rois pour gendres, qui bouleversa son pays par ses rébellions et ses entreprises militaires, pendant trente années environ, nous avons à peine lieu d'espérer quelques heureux efforts pour les lettres (2). Et cependant il n'en est pas ainsi. La poésie espagnole, nous le savons, a fait sa première apparition au milieu des troubles et des dangers, et maintenant nous voyons la prose jaillir du même sol et dans des circonstances semblables. Jusqu'à ce moment nous n'avons trouvé aucun ouvrage en prose de graade valeur dans le dialecte prédominant de la Castille, si nous en exceptons les livres d'Alphonse X et une ou deux chroniques que nous ferons connaître plus tard. Mais, dans la plus grande partie de ces travaux, l'énergie, qui semble être l'élément essentiel du génie primitif espagnol, se trouve comprimée, soit par la nature des sujets , soit par un concours de circonstances que nous n'avons encore pu connaître. Et ce n'est que lorsque ce nouvel essai est fait, au milieu des guerres et des révolutions qui semblent avoir été, pendant des siècles, le principe de vie de toute la Péninsule, que nous découvrons dans la prose espagnole un développement complet de ces formes qui la rendent plus tard nationale et caractéristique.

Don Juan, à qui appartient l'honneur d'avoir introduit une de ces formes, se montra digne d'une famille qui, durant un siècle environ, avait honoré et cultivé les lettres. On sait qu'il écrivit douze ouvrages; et il témoigna tant de sollicitude sur leur sort qu'il fut cause qu'on les transcrivit avec soin dans un gros volume, et qu'il les légua, par testament, au monastère qu'il avait fondé dans ses États àPeûafiel, monastère qui devait lui servir de sépulture à lui et à ses descendants (3).

(1) Mariana, Hist., liv. XVI, chap. i\.^ Chronique d* Alphonse Xf, chap. clxxviu. Argote de Molina, Svcesion de los Manueles.

(2) Mariana, dans uq de ces heureux traits de caractère qui ne sont pas rares dans son Histoire, dit de D. Juan Manuel qu'il était « de condicion inquiéta y mudable, tanto, que à muchos parecia naciu solamente para revolver el reiuo. » (Liv. XV, chap. XII.)

(3) Argote de Molina, Vie de D. Juan Manuel, dam la première édition du Comte Lucanor, 1575. Les récils d*Argote de Molina et du manuscrit de la Bibliothèque nationale de Madrid ne sont pas précisément les mêmes : le dernier est incomplet, et il y manque évidemment un ouvrage. L'un et Tautre contiennent les quatre suivants :

Combien existe-t-il encore de ces ouvrages? c'est ce qu'on ne sait pas. 11 s'en trouve certainement quelques-uns au milieu des trésors de la bibliothèque nationale de Madrid, dans un manuscrit qui semble être une imparfaite et injurieuse copie d'un original déposé à Penafiel. Deux autres seront peut-être encore retrouvés; l'un des deux, la Cronicù de Espana, abrégé par Don Juan de la chronique de son oncle Alphonse le Sage (i), était en la possession du marquis de Mondejar, vers le milieu du dix-huitième siècle, et l'autre, qui est le Tratado de la caza^ a été vu, un peu plus tard, par Pellicer (2). La collection des poésies de Don Juan, son Cancionero^ qu'Argote de Molina entreprit de publier sous le règne de Philippe II, est probablement perdu, puisque l'infatigable Sanchez a fait de vains efforts pour le retrouver (3); seul, son Conde de Lucanor a été mis à l'abri de tout accident, grâce à l'imprimerie (4).

Tout ce que nous possédons de Don Juan Manuel est important. Le manuscrit incomplet de Madrid commence par l'exposé des raisons qui l'ont porté à transcrire tous ses ouvrages, raisons qu'il ex-

!• Cronica de Espana; 2« Lihrode la Monter ia; 3» Cancionero; 4° Llbro de Consejos à su hijo. Argote de Molina fait menlion de septaulres : \^ Libro de losSabios ; 1^ Li" bro del Cabaltero ; 3° Libro del Escudero; 4° libro del Infante; 5'» Librç de Cabale leros; 6® Libro de los Enganos^ 7° Libro de los Ejemplos, Outre les quatre livres cites, communs aux deux notices, le manuscrit de la Bibliothèque nationale donne les suivants : 1* Carta a su Hermano, où il explique les armes de la famille; 2* Livre des États^ qu'Argote de Molina appelle : de los Sabios; 3** Livre du chevalier et de Vécuyer^ dont Argote semble faire deux ouvrages séparés; 4** Livre de la chevalerie^ le même, sans doute, que Molina appelle : Libro de Caballeros; 5** la Cumplida; 6* Libro (/ftosf'n^eTÎo^, traité sur les engins militaires, que Molina appelle par erreur: de EnganoSf comme si c'était un traité sur les Fraudes; 7o Reglas como se debetrovar. Mais, comme nous lavons dit, le manuscrit a une lacune. Tout en disant qu'il y a douze ouvrages, il n'en cite que onze, omettant le Conde Lucanor^ qui est le Livre des exemples dans la liste d' Argote.

(1) Mémoires d'Alphonse le Sage, pag. 4C4.

(2) Note à Don Quichote, édition Pellicer, part. II, tom. I, pag. 284.

(3) Poesias anteriores^ tom. IV, pag. 1 1.

(1) J'ai remarqué que, dans les Cancioneros générales, on trouve des poésies composées par un D. Juan Manuel, et qu*on les attribue généralement à D. Juan Manuel, régent de Castille durant la minorité d'Alphonse XI, telles que les poésies intéréesy par exemple, dans le Cancionero d* Anvers (i573, in-S**, fol. 175, 207, 227, 267); mais elles ne sont pas de lui. Leur langage et leurs pensées sont comparativement trop modernes. Elles sont probablement l'œuvre de D. Juan Manuel, grand chambellan du roi de Portugal (-^1524), etdont les vers, tant casUllans que portugais, occupent une large place dans le Cancionero gênerai de Garcia de Resende (Lisbonne, iâl6,iii-fol.}» où ils se trouvent aux folios 48, ô7| 148, 169, 212, 230, etc. C'est Tau-

plique par rhistoire suivante, histoire vraiment caractéristique de son temps. Nous citons ses propres paroles :

« Et por probar aquesto, porné aqui una cosa queacacciôà un caballero en Perpiùan, en tiempo del primero Rey D. Jaymes de Mallorca; asi acaeciô que aquel caballero era muy grande trobador é fazie muy buenas càntigas à marabilla é fizo una muy buena ademas é avia muy buen son. Et atanlo se pagaban las gentes de aquellacântiga, que desde grande tiempo non querian cantar otra cântiga si non aquella. Et el caballero que la fisiera avia ende muy grande plazer. Et iendo por la calle un dia, oyô que un zapatero estaba diciendo aquella céntiga, é decia tan malerradamente, tan bien las palabras como el son, que todo ome que la oyese, si ante non la oyese ténia que era muy mala cântiga é muy malfecha. Quando el caballero que la fiziera oyô como aquel zapatero confondia aquella tan buena obra , ovo ende muy grande pesaré grande enojo, é descendio de la bestia, é asentôse cerca de el. Et el zapatero que non se guardava de aquello, non dexo de su cantar, é quanto mas decia, mas confondia la càntiga que el caballero fisiera. Et de que el caballero \1o su buena obra mal confondida por la torpedad de aquel zapatero , tomô muy paso unas teséras é tajo quantos zapatos el zapatero ténia fechos, é esto fecho cavalgo é fuese. Et el zapatero parô mientes en sus zapatos, et de que los vido asi tajados, entendiô que avia perdido todo su trabajo, ovo muy grande pesar, é fué dando voces en pos de aquel caballero que aquello le fiziera. Et el caballero dixole : a Amigo, el Rey nuestro seùor es a quien vos debedes acudir, e vos sabedes que es muy buen Rey é muy justiciero é vayamos ante el é librelo como fallare por derecho.» Ambos se acordaron àesto, é desque legaron ante el Rey, dixo el zapatero como le tajara todos sus zapatos é le fiziera grande daûo ; el Rey fue deste

teur des stances : Copias sobre los sUte Pecados mortales, dédiées à Jeau II de Portugal (1495), et qu'on lit dans la Floresta de Bohl de Faber (Hombourg, 1821-5, in-S"", tom. I, pp. 10-15), prises de Resende (fol. 55) sur Tune des trois copies de ce Canctonero qui existent au couvent das Necesidades de Lisbonne, et que j'ai vues il y a quelques années. Ce Canctonero n'est déjà plus si rare, à cause de la réimpression qu'en a faite Verein de Stuttgard. Le Portugais D. Juan Manuel fut un personnage de grande considération dans son temps; en 1497, il conclut un traité de mariage entre le roi Emmanuel de Portugal et Isabelle, fille de Ferdinand et d'Isabelle d'Espagne (Barbosa, ^t6/io^A. toi/., Lisbonne, 1747, in-fol., tom. ILpag. 688). Toutefois il apparaît sous un jour peu honorable, dans la comédie de Lope de Vega : El Principe perfeclOf sous le nom de D. Juan de So8a;(Comé(/tei, tom. XI. Barcelone, 1618, in-4% pag. 121).

saûudo é pregunto al caballero si ero aquello verdad, é el caballero dixole que si, mas que quisiera saberporque le ficiera. Et mandé el Rey que dixiese é el caballero dixo que bien sabia el Rey que el fiziera tal càntiga, que era muy buena é avia buen son é que aquel zapatero gela avia confondida é que gela mandara dezir; é el Rey mandogela dezir è vio que era asi. Entonces dixo el caballero que pues el zapatero confondiera tan buena obra como el fiziera, e en que avia tomado grande dapno é afan, que asi confondiera el la obra del zapatero. El Rey é quantos lo oyeron, tomaron desto grande plazer, é rieron ende mucho, é el Rey mando al zapatero que nunca dixiese aquella càntiga, ni ofendiese la buena obra del caballero , é pechô el Rey el daûo al zapatero, é mando al caballero que non fiziese mas enojo al zapatero. Etrecelando yo Don Juan, que por razon que non se podra escusar que los libros que yo he fecho non se hayan de trasladar muchas veces, é porque yo he visto que en los traslados acaece muchas veces lo uno por desentendimiento de escrivano o porque las letras semejan unas a otras, que en trasladando el libro, pornà una razon por otra, en guisa que muda toda la entencion e toda la seûa, e traydo al que la fizo, non aviendo y culpa, é por guardar esto quanto yo pudiere, fize fazer este volumen en que estàn escriptos todos los libros que yo fasta aqui he f échos, é son doce (i). »

(i) « Et pour prouver ceci, je rapporterai ici un fait arrivé à un caballero, à Perpignan, au temps du premier roi D. Jaymes de Majorque. 11 arriva que ce caballero était un grand troubadour qui composait à merveille de très-bonnes chansons. Il en fit une très-bonne et qui avait en outre un air excellent. Et le public se payait teUement de cette romance,que pendant longtemps il ne voulut chanter d'autre chan- 800 que celle-là. Le caballero qui Tavait composée en éprouvait un grand plaisir. Et uo jour qu'U allait par les rues, il entendit un cordonnier qui la chantait, mais si mal, pour les paroles et pour Tair, que quiconque l'entendait, sans même Tavoir déjà entendue auparavant, avouait que la chanson était très-mauvaise et très-mal faite. Quand le caballero qui l'avait composée entendit la manière dont le cordonnier brouUlait cette œuvre si bonne, il en conçut un grand cliagrin et un grand ennui; il descendit de sa béte et s'approcha de lui. Le cordonnier, qui n'y prenait aucune garde, ne cessa pas de chanter, et plus il parlait, plus il brouillait la chanson que le caballero avait composée. Le caballero, voyant son bon travail tout brouillé par la sottise de ce cordonnier, prit tout tranquillement des ciseaux et mit en pièces tous les souliers que le cordonnier avait faits. Cela fait, il remonta à cheval et s'en alla. Lecordonnier porta ses regards sur ses souliers, et, les voyant ainsi en pièces, il comprit que tout son travail était perdu ; il en éprouva un grand chagrin et se mit à poursuivre, en poussant des cris, le caballero qui les avait détériorés. 1^ caballero lui dit : « Mon ami, c'est au roi, notre seigneur, à qui vous devez recourir ; vous le sa- • vez, il est bon roi, bon justicier; allons devant lui, et qu'il prononce son arrêt sui- « yant l'équité. » Tous deux tombèrent d'accord à ce sujet, et, dès qu'ils arrivèrent devant le roi, le cordonnier lui raconta comment le caballero lui tvait mis en pièces

UTTriATlKi: EtfAGXOLI. i>

Des douze ouvrages dont il est ici parlé, le Manuscrit de Madrid n'en contient que trois : l'un est une longue lettre de D. Juan à son

tous ses souliers, et lui avait ainsi cau«é un grand dommage. Le roi en fut courroucé et demanda au caballero si ce récit était véridique. Le caballero répondit affirmativement, mais il pria Sa Majesté de vouloir bien écouter pourquoi il l'avait fait. Le roi lui ordonna de le dire. Alors le caballero raconta que le roi savait bien que c'était lui qui avait composé la chanson si bonne dont Tair était si bon, et que ce cordonnier la lui avait toute métamorphosée ; qu'il voulût bien lui ordonner de la dire. Le roi le lui ordonna, et il vit bien quMl en était ainsi. •« Alors, dit le caballero, puisque le cor- • donnier avait brouillé l'œuvre si bonne, qu'il avait, lui, composée, à laquelle il avait « tant travaillé, et qui avait reçu une si grande atteinte, il pouvait bien lui aussi dé- « tériorer le travail du cordonnier. » Le roi et tous ceux qui entendirent ces paroles en éprouvèrent un grand plaisir, en rirent beaucoup. Le roi ordonna au cordonnier de ne jamais répéter la chanson, ni de gâter le bon travail du caballero. Le roi paya le* dommage au cordonnier et défendit au caballero de lui causer aucun ennui. Et moi D. Juan, pensant que, par des causes que je ne peux empêcher, les livres que j'ai composés doivent être copiés plusieurs fois; comme j'ai vu que, dans les copies, il arrive le plus souvent, soit par inintelligence du copiste, soit parce que les lettres ressemblent les unes aux autres, que, dans la transcription d'un livre, une raison est mise pour une autre, de sorte que la pensée et lesens sont entièrement changés et que ce changement est imputé à l'auteur sans qu'il y ait de sa faute, pour me prémunir contre cet inconvénient autant qu'il est en moi, j'ai fait faire ce volume où se trouvent écrits tous les livres que j'ai composes jusqu'ici et qui sont au nombre de douze. »

On raconte une histoire analogue de Dante, qui était contemporain de D.Juan Manuel. C'est Sacchetti qui la rapporte, et il vivait uu siècle après eux. Elle est tout au long dans la Aouvelle CA'/K (Milan, 1816, in-8°, tom. Il, pag. 154), où, après avoir donné le récit d'une importante affaire, pour laquelle on avait prié Dante de solliciter un des administrateurs de la cité, le fait est raconté en ces termes : « Quand Dante eut diné, il sortit de sa maison pour s'occuper de cette affaire, et, passant par la porte de Saint-Pierre, il entendit un forgeron qui chantait en même temps qu'il battait le fer sur son enclume. Ce qu'il chantait était tiré de Dante, et il le faisaitcomme si c'était une chanson, tin cantare, mêlant les vers, les confondant et les estropiant, au grand déplaisir de Dante. Le poète ne dit rien, mais, entrant dans la boutique du forgeron, où il y avait tous les outils de son état, il prit d'abord un marteau qu'il jeta dans la rue, puis les tenailles, puis des limes, puis d'autres objets de la même espèce qu'il lança auss^i dans la rue. Le forgeron se retourna d'un air brûlai et lui cria : <« Que diable faites vous donc là? £tes-vous fou ? — Regardez plutôt, lui dit le Dante, « ce que vous faites vous-même. — Moi, répliqua le forgeron, moi, je travaille dans « ma boutique, tandis que vous m'enlevez mes outils pour les jeter dans la rue. — « Mais, lui répondit Dante, pourquoi ne voulez pas que je détériore vos affaires, puis- « que vous détériorez les miennes? — Qu'est-ce que je vous détériore? lui demanda « le forgeron. — Vous chantez, lui répliqua Dante, des vers pris dans mon livre, mais « non pas tels que je lésai écrits. Je n'ai pas d'autre atelier et vous me le détériorez.» Le forgeron, ennuyé et chagrin, ne sut que répondre; il sortit, ramassa ses outils et se remit à son ouvrage. Quand par la suite il chanta quelque chose, ce fut du TristaQ ou du Lancelot, et il laissa Dante en repos, »

L'une des deux histoires est probablement calquéesurl'autre; mais celle de D.Juan est plus ancienne, tant pour la date du fait que pour le temps où il est rapporté.

frère, archevêque de Tolède et chancelier du royaume, où il lui explique d'abord l'histoire des armes de leur famille ; puis les raisons pour lesquelles leurs héritiers directs mâles peuvent armer chevaliers sans avoir reçu aucun ordre de chevalerie, comme il l'avait fait lui-même, avant d'avoir deux ans ; enfin il lui rapporte une conversation solennelle qu'il eut avec Sanche IV, à son lit de mort, dans laquelle le roi déplorait amèrement son sort, parce qu'ayant, à cause de sa rébellion, justement reçu la malédiction de son père, Alphonse le Sage, il ne pouvait maintenant donner la bénédiction d'un mourant à don Juan lui-même.

Le second des ouvrages du Manuscrit de Madrid est un traité en trente-six chapitres intitulé Consejos à su hijo Fernando^ Conseils à son fils Serdinand, livre qui n'est en réalité qu'un essai sur les devoirs chrétiens et moraux de celui qui est destiné, par sa naissance, aux postes les plus élevés de l'État. Il se reporte fréquemment à des discussions plus amples sur des sujets analogues du traité de don Juan sur les différents états ou conditions des hommes, ouvrage plus étendu apparemment et dont on ignore encore l'existence.

Le troisième et le plus long de ces ouvrages est aussi le plus intéressant. C'est le livre du Chevalier et de l'Écuyer, Libro delCaballero y del Escudero^ écrit, dit l'auteur, dans la manière appelée en C^stille /abiellay petite fable. Il l'envoya à son frère l'archevêque, qui devait le faire traduire en latin, preuve, non unique, que don Juan accordait peu de valeur au langage auquel il doit aujourd'hui toute sa réputation. Le livre lui-même contient l'histoire d'un jeune homme qui, encouragé par l'heureuse condition de son pays sous un roi qui convoque souvent les Cortès et donne à ses peuples de bons exemples et de bonnes lois, se détermine à fournir sa carrière dans l'État. A cet effet, il se rend à l'assemblée des Cortès où il a l'intention de se faire armer chevalier : il rencontre un chevalier retiré qui, dans son ermitage, lui explique entièrement les devoirs et les honneurs de la chevalerie, et le prépare ainsi à la distinction à laquelle il aspire. De retour, il visite de nouveau son vieil ami, et ses instructions ont pour lui tant de charmes qu'il demeure avec lui, le secourt dans ses infirmités et profite de sa sagesse jusqu'à sa mort. A ce moment le jeune chevalier rentre dans son propre pays, où il passe le reste de sa vie dans les plus grands honneurs. Cette histoire, ou petite fable, n'a toutefois qu'un très-médiocre intérêt ; elle sert seulement à lier ensemble une longue suite d'instructions sur les obligations morales des hommes, et sur les différentes branches des connaissances hu-

maines, exposées avec énergie et conviction , selon l'esprit du temps (1).

El Conde Lucanor^ le Comte Lucanor, le plus connu de tous les ouvrages de l'auteur, a quelque ressemblance avec la fable du Libro del Caballero y Escudero. C'est une collection de quarante-neuf contes (2), anecdotes et apologues évidemment conformes au goût oriental. La première idée en a été probablement prise de la Disciplina clericalis de Pierre Alphonse, recueil de contes, en latin, composé en Espagne deux siècles auparavant. Le motif qui a donné naissance, à ce que l'on suppose, aux récits de don Juan, et les fictions elles-mêmes, sont inventés avec une simplicité orientale qui nous ramène constamment aux Mille et une Nuits et à leurs imitations infinies (3). ^

(t) Ticknor a pu, par la gracieuseté de M. Pascal de Gayangos, prendre uoe c^pie de ce manuscrit de D. Juan, manuscrit déposé à la Bibliothèque nationale de Madrid.

(2) Il ne semble pas invraisemblable que D. Juan ait eu primitivement Tinlention d'arrêter son récit à la 6n du douzième conte : il insinue du moins ici cette pensée.

(3) Pour se convaincre que la forme générale du Comte Lucanor est orientale, il suffit de jeter les yeux sur les fables de Bidpai ou toute autre collection d*histoire8 orientales. Nous parlons de la forme, c'est-à-dire de divers contes, unis entre eux par une fiction commune à eux tous, comme celle qui les suppose racontés pour Tamusement ou Tinstruction d'une personne. La première apparition en Europe de pareil'e série de contes, groupés ensemble, se trouve dans la Disciplina clericalis, ouvrage remarquable composé par Petrus Aiphonsus, juif connu primitivement sous le nom de Moïse Sephardi, né à Huesca, en Aragon, en 1062, baptisé chrétien en 1 106, et qui prit un de ses noms d'Alphonse V d*Aragon, son parrain. La Disciplina clericalis, ou En* seignement des clercs et des gens d'église, est une collection de trente-sept contes et de divers apophthegmes, que l'on suppose donnés par un Arabe à son lit de mort pour l'instruction de son fiis. Le livre est écrit dans une espèce de latin approprié à son siècle. Une bonne partie respire une origine orientale; il est aussi parfois extrêmement grossier. Il a été néanmoins grandement admiré pendant longtemps, et traduit plus d'une fois en vers français, comme on peut le voir dans Barl)azan {Fabttaux, édit. Méon. Paris, 1808, in*8<», tom. II, pp. 3^183). Il est probable que la DistApUna clericalis servit de modèle au Comte Lucanor, parce que le premier ouvrage était très- populaire quand le dernier fut écrit; parce que le plan des deux ouvrages est semblable; les histoires sont présentées comme des conseils; que la plus grande partie des proverbes sont les mêmes, dans l'un et dans l'autre ; que certaines histoires ont, dans l'un et dans l'autre, une ressemblance extraordinaire : la trente-septième du Comte Lucanor est la même que la première de la Disciplina. Mais, dans le ton, les manières et la civilisation, c'est là qu'apparaii une différence absolument égale aux deux siècles de distance qui séparent les deux ouvrages. Par la version française, la Disciplina clericalis fut tellement connue dans tous les autres pays, que nous trouvons des traces de ses tictioni dans les Gtsta Eomanorum, dans le Déeaméron^ dans les

Le Comte de Lucanor, seigneur puissant et considéré, et qui peut nous représenter probablement ces premiers comtes chrétiens d'Espagne qui, comme Ferdinand Gonzalez de Castille, étaient de fait des princes indépendants, se trouve accidentellement embarrassé sur des questions de morale et de politique. Ces questions, il les soumet, suivant qu'elles se présentent, à Patronio, son ministre ou conseiller, et Patronio y répond par un conte ou une fable qui se termine généralement par une moralité rimée. Le caractère de ces histoires est très-varié (i). Parfois c'est une anecdote de l'histoire d'Espagne à laquelle don Juan concourt, comme celle des trois chevaliers de son grand-père, saint Ferdinand, au siège de Se ville (2). Plus fréquemment c'est l'esquisse de quelque trait frappant des mœurs nationales, telle que l'histoire de Rodrigue le Franc et de ses trois fidèles compagnons (3). D'autres fois c'est une fiction chevaleresque, comme celle de Termite et de Richard Cœur-de-Lion (4). Tantôt c'est un apologue comme celui du Vieillard, son Fils et l'Ane, ou celui du Corbeau que le Renard persuade de chanter, apologues qui, avec beaucoup d'autres semblables, ont dû être empruntés, d'une manière ou d'une autre, à Ésope (5). Tous ces récits sont extrêmement curieux, mais le plus

Comtes de Canterbury^ et ailleurs. Sous d'autres rapports, il resta loagtemps un livre famé, CCD DU seulement des antiquaires, jusqu'à ce qu'il fui imprimé, pour la première fois, d*après Toriginal latin, collationné sur sept manuscrits de la Bibliothèque du roi par une société de bibliophiles (Paris, 1824, 2 vol. in-8**). Fr.-W.-V. Schmidl, à qui ces matières intéressantes de l'histoire primitive des fictions romantiques sont si redevables parce qu'il y a tant contribué, publia de nouveau la Disciplina^ à Berlin, en 1827, in-4*, d'après un manuscrit de Breslau. Et, chose singulière pour un homme de lOQ savoir sur ce sujet, il suppose que son édition est la première : elle est du moins la meilleure à cause des notes curieuses qui raccompagnent. Mais le texte de l'édîtioD de Paris est préférable, et la version en vieille prose française qui l'accompagne en fait un livre d'une très-grande valeur.

(1) On les appelle ici Enxiemplos, mot qui signiBait alors histoire ou apologue, comme on peut le voir dans Parchiprétre de Hita, stance 3oi, et dans la Cronica gênerai. Lord Berners, dans sa charmante traduction de Froissart, appelle de la même manière la fable àe \à Corneille gui sépare des plumes d* autrui, « an En' sawiple. »

(2) Gbap. II.

(3) Cbap. m.

(4) Chap. IT.

^5) Chap. xxrv et xxn. Les imitateurs de D. Juan lui doivent beaucoup plus qu'il ne doit à ceux qui Tont précédé. Ainsi l'histoire de D, Illan le Nécromancien (chapitre xm) fut trouvée par M. Douce dans deux auteurs français et dans quatre anglais (Blanco White, Variétés. Londres, 1824, tom. I, pag. 310). L'apologue que Gil-Blas mourant de faim raconte au duc de Lerme (liv. VIII , cb. vi) et qu'il dit avoir lu

intéressant est, sans aucun doute, le Mariage morisque, soit parce qu'il marque distinctement son origine arabe, soit parce qu'il a une ressemblance remarquable avec l'histoire dont s'est servi Shakspeare, dans son Taming of the Shrew (1), le Vainqueur de l'Acariâtre. Ce conte est trop long pour être inséré ici ; nous prendrons donc un léger spécimen du style de don Juan au vingt-deuxième chapitre, intitulé : « De ce qui arriva au Comte Fernand Gonzalez et de la réponse qu'il donna à ses vassaux. »

c< Una vegada venia el conde Lucanor de unà hueste muy cansado, « y muy lazdrado y pobre, y ante que oviese a folgar nin descansar, « llegôle mandado muy apresurado de otro fecho que se moviô de « nuevo , y las mas de sus gentes consejaronle que folgase algun « tiempo, y despues que faria lo que fuese guisado. Y el conde prett guntô â Patronio lo que faria en aquel fecho, y Patronio le dixo : « Seùor, para que vos escojades en esto lo mejor, placermeia que (( supiesedes la respuesta que diô una vez el conde Ferran Gonzalez <c a sus Vassallos. — El conde Ferran Gonzalez (2) venciô â Al- (( manzor en Hacinas,y murieron hi muchos delos suyos, y ely todos (c los mas, que fincaron hi vivos, fueron muy mal feridos, y ante que ce veniesen â guarecer supo que le entraba el rey de Navarra la ic tierra, y mandé à los suyçs que enderezasen â lidiar con los Na- (( varros, y todos los suyos dixeronle, que tenian muy cansados los ttcaballos, y aun los cuerpos; y aunque por esto non lo dexasen.

dans Pilpay, ou dans tout autre fabuliste, je l'ai cherché en vain dans Bidpay, et je Tai rencontré par hasard, quand je ne le cherchais pas, dans le Comte Lucanor (chapitre XVIII). J'ajouterai que la fable des Hirondelles et du Lin est racontée, au chapitre xxYii, avec plus de grâce que dans la Fontaine.

(1) Shakspeare, on le sait, emprunta, sans trop de scrupule, le sujet de son Taming ofthe Shrew j d'une comédie qui portait un titre identique et imprimée en 1594. Mais l'histoire, dans ses différentes parties, semble avoir été vulgaire en Orient, dès les temps les plus reculés, où la trouva, je suppose, sir John Malcolm, au milieu des traditions de la Perse {Sketches of Persia, Londres, 1827, in-8<», vol. H, pag. 54). En Europe, je ne crois pas qu'on puisse la découvrir avant le Comte Lucanor (chap. xlt). La doctrine de la soumission illimitée de la part de la femme semble avoir été le thème favori de D. Juan Manuel. Dans un autre conte, chap. v, il dit, avec le même esprit de raillerie de Petruchio, parlant du soleil et de la lune : « Que si le mari prétend que le fleuve coule de bas en haut, la femme bonne doit le croire et doit dire que c'est la vérité. »

(2) Fernand Gonzalez est le grand héros de Castille dont nous ferons connaître les aventures quand nous parlerons du poème qui les raconte. A la bataille d'Hazinas, il remporta, sur les Maures, une victoire décisive, très-bien racontée dans la troisième partie de la Cronica gênerai.

« que lo devian dexar porqué el y todos les suyos estaban muy mal a feridos, que dexase la lid y esperase fasta que el y ellos fuescn « guaridos. Y cuando el conde vi6 que todos querian partir de aquel « caraino, sintiose mas de la honra que del cuerpo, y dixoles : « Amigos, por las feridas que avemos, non dexemos la batalla, ça 0 estas feridas nuevas que aora nos daran, nos faran que olvidemos «las que nos diéron en la otra lid. Y desque los suyos viéron que se tf non dolia del su cuerpo, y por dcfender su tierra y su honra, a fueron con el y venciô la lid, y fué muy buen andante. Y vos, se- « ûor conde Lucanor (1), si queredes afacer lo que devieredes que « curaple para defendimiento de lo vuestro, y de los vuestros, y de a vuestra honra, nunca vos sintades por laceria, nin por trabajo, nin « por peligro, e fased en guisa que el peligro nuevo non vos faga « acordar lo pasado. Y ol conde tuvo este por buen enxemplo y por a buen consejo, y fizolo asi, y fallose endebien. Y entendiô don Juan a que este era buen enxemplo y fizolo escrevir in este libro , y ademas tt fizo estos versos que dicen asi (2) :

(1) T vos Senor Conde, etc., formule castillane très-usitée anciennement {Cronica gênerai, [>art. III, ch. y). Argole de Molina dit, eu parlant deces phrases qui abondent dans le Comte Lucanor^ qu'elles font connaître les vieilles qualités du castillan; et ailleurs, qu'elles manifestent la pureté de la langue. Don Juan lui-même dit avec sa simplicité ordinaire dans la préface : « Fiz este libro compuesto de las mas fermosas palabras que yo pude^je fis ce livre composé des plus belles expressions que fai pu (édit. 1575, fol. 1, G). » Cependant plusieurs des mots qu'il emploie avaient besoin d*eiplication au temps de Philippe II. La langue du Comte Lucanor parait, en général, plus ancienne que celle des Parties, qui l'ont précédé d*un siècle. Certains mots sont purement latins, tels que cras pour manana, demain, et beaucoup d autres.

(2) Une fois, le Comte Lucanor revenait d une bataille , très-fatigué, très-brisé et pauvre. Avant d'avoir pu se remettre et se reposer, il lui arriva une nouvelle des plus pressantes sur un autre fait qui venait de s'accomplir. La plus grande partie de tes gens lui conseillaient de se reposer quelque temps et de faire ensuite ce qui lui conviendrait. Le comte demanda à Patronio ce qu'il ferait en cette occurrence, et Patronio lui dit : «Seigneur, afin qu'en ceci vous puissiez choisir le meilleur parti, j'aimerais que vous connussiez la réponse que fit une fois le comte Fernand Gonzalez à ses vassaux.. — Le comte Fernand Gonzalez vainquit Almansor à Hacinas, et un grand nombre des siens moururent dans cette bataille ; et lui et tous les autres qui restèrent vivants, furent très maltraités, et, avant d'obtenir leur guérison,il apprit que le roi de Navarre entrait sur sa terre ; il ordonna à tous les siens de recommencer à combattre les Navarrais. Alors tous les siens de lui dire qu'ils avaient leurs chevaux et même leurs corps très- fatigués; que, sans l'abandonner pour cela , ils devaient le quitter parce que lui et tous ses compagnons étaient très-blessés; qu'il cessât la lutte, qu'il attendit que lui et eux fussent guéris. Quand le comte vit que tous voulaient partir par ce chemin, il se sentit plus dans son honneur que dans son corps, et il leur dit :

72 HlSTOraE DE LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE.

« Tened eso por cierto ; ca es verdad provada

« Que honra y vicio grande non han una morada. »

Il n'est pas aisé d'imaginer quelque chose de plus simple ni de plus clair que cette histoire, tant pour le sujet que pour le style. D'autres contes respirent un air de dignité plus chevaleresque ; quelques-uns ont un peu de cette galanterie qu'on devait s'attendre à trouver dans une cour comme celle d'Alphonse XI ; dans un petit nombre d'entre eux, don Juan donne des avis qui relèvent bien audessus des idées et des opinions de son temps. Au chapitre vingt, il se moque des moines et de leurs prétentions (1); dans le chapitre quarante-huit, il introduit un pèlerin sous un jour qui n'^st certainement pas avantageux (2), et, dans le huitième, il ridiculise son oncle Alphonse, qui ajoutait foi aux folies de l'alchimie (3) et donnait sa confiance à un homme qui prétendait changer en or de vils métaux. Mais dans presque tous nous voyons la grande expérience d'un homme du monde, du monde tel qu'il était à cette époque ; la froide observation d'un philosophe qui connaissait trop l'espèce humaine et qui en avait trop soutfert pour consei-ver beaucoup de ces illusions de jeunesse qui restent longtemps dans le caractère. Parce que nous en savons par lui-même, le prince Juan écrivit le Comte de Lucanor quand il était déjà parvenu au plus haut degré d'honneur et d'autorité, probablement après qu'il eut passé par ses terribles

« Amis, que les blessures que nous avons ne nous fassent pas abandonner la bataille, car les blessures nouvelles que nous aUons encore recevoir nous feront oublier celles que nous avons reçues dans une autre lutte. » Et dès que ses compagnons virent qu*il ne se plaignait pas de son corps, pour défendre sa terre et son honneur, ib marchèrent avec lui : U vainquit dans le combat, et fut très heureux. « Et vous, seigneur, comte Lucanor, si vous voulez faire ce que vous devez, par rapport à la défense de votre bien, des vôtres et de votre honneur, que jamais blessures , travaux ni dangers ne vous arrêtent, et faites en sorte que le danger nouveau ne vous fasse pas rappeler le passé. » Et le comte trouva cet exemple bon, et bon aussi ceconseU; il agit en conséquence et il s*en trouva bien. Et Don Juan comprit que cet exemple était bon, il le fit donc écrire dans ce livre, et il composa, en outre, les vers suivants :

Soyei-CQ bien certains, c'eti clair comme le Jour, Jamais vice et vertu nVmt un même séjoor.

(1) Chap. XX.

(7) Chap. XLTin.

(3) Chap. Tiu. — Je conclus du Comte Lucanor que D. Juan connaissait pea la Bible, qu^il cite mal au chap. iv; et, dans le chapitre xliv, il montre qu'il ignore que ce livre contient la parabole d*un aveugle qui guide un aveugle.

défaites. Disons toutefois, en sa faveur, que nous n'y trouvons jamais aucune trace de cette arrogance que donne le pouvoir, ni de Tamertume d'une ambition déjouée; rien sur les maux qu'il a soufferts des autres, rien sur ceux qu'il leur a infliges. Il semble, néanmoins, que ce livre a été composé durant un intervalle heureux, dérobé au bruit des camps, aux intrigues de la cour, aux crimes de la rébellion ; quand l'expérience de la vie passée, de ses aventures, de ses passions, était déjà trop loin pour éveiller un peu des sentiments personnels, assez vive encore pour qu'il nous en donne les résultats avec une heureuse simplicité, dans cette série de contes et d'anecdotes marqués de cette originalité qui appartient à ce siècle (1), et de ce caractère de philosophie chevaleresque et de sagesse honnête qui ne seraient pas à dédaigner dans un siècle plus avancé. ±

(1) Ileiiste deux éditions espagnoles du Comte Lucanor: la première et la meilleure est celle d'Argote de Molina (SéviUe, 1575, in-4''), avec une vie de D. Juan en télé, et un curieux essai sur la versificaUon castillane à la fin. C'est un livre des plus rares. La seconde est un peu moins rare et a été publiée à Madrid , en 1642. Tout ce qui a rapport aux notes se trouve dans la première. La réimpression , si je ne me trompe, a été faite d'après cette dernière, et éditée par A. Keller, à Stultgard, en 1839, in- 12. J. Van Licbendorff la traduisit en allemand, et la publia à Berlin , en 1840, in- 12. D. Juan Manuel fait deux fois, à ce que j*ai observé, des citations de Tarabe, dans le Comte Lucanor^ circonstance très- rare dans l'ancienne littérature espagnole.

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