‹ Histoire de la littérature espagnoleChapitre 14 sur 70 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

AlphoDseXI. — Son Iraitésur la chasse. — Sa Chronique rimée. — Le Bénéficier d*Ubeda. — L'Archiprétre de Hita, sa vie, ses ouvrages, sou caractère.— Rabbi don Santob— La Doctrine chrétienne. — La Révélation. — La Danse générale. — Le Poème de Joseph. — Pero Lopez de Âyala.— Son Rimado de Palacio.— Caractères de la littérature espagnole à cette époque.

Le règne d'Alphonse XI fut plein de troubles, et Tinfortuné monarque mourut enfin lui-même de la peste, au siège de Gibraltar, en 1350. Toutefois les lettres ne furent pas négligées, nous le savons, non-seulement par l'exemple de D. Juan Manuel, déjà cité, mais par plusieurs autres ouvrages que nous ne pouvons passer sous silence.

Le premier est unétraité sur la Chasse, en prose, et en trois livres, écrit sous la direction du roi par ses grands veneurs qui étaient alors au nombre des principaux personnages de la cour. Son contenu ne consiste guère qu'en une description des diverses espèces de chiens employés à cet exercice, de leurs maladies, de leur éducation et d'une nomenclature des divers endroits où le giber abonde, et des rendez-vous de chasse pour ce divertissement royal. Ce livre n'a pas par lui-même une grande valeur : Argote de Molina le publia sous le règne de Philippe II, et l'éditeur y fit de piquantes additions contenant des récits curieux de chasses au lion, de combats de taureaux, appropriés au goût de son temps. Quant au style, le livre original est aussi bon qu'un traité semblable du marquis de Villena intitulé Arte cisoria^ l'Art de découper^ écrit cent ans plus tard et bien plus intéressant parla nature du sujet (1).

(1) Libro de la Monteria que mando escrivir, etc., el rey don Alfonso de Castilla y de Léon, ultimo deste nombre, acrecentado por Argote de Molina. Livre de la Vénerie que fit écrire, etc., le roi D. Alphonse de Castille et de Léon, dernier de ce nom, ^augmenté par Argote de Molina, Séville, 1582, in-fol.de 9i feuilles. Le texte n*est pas

Le second monument littéraire attribué à ce règne serait très-important, si nous le possédions complètement. C'est une chronique, dans le style des romances, rapportant les événements arrivés du temps d'Alphonse XI, et qui porte communément son nom. Elle fut trouvée enfouie dans un amas de manuscrits arabes par Diego de Mendoza, qui l'attribua sans trop de scrupule à un secrétaire du roi. Le premier qui la publia et la fit connaître, ce fut Argote de Molina, qui la suppose écrite par quelque poète contemporain de l'histoire qu'il raconte. On ne connaît aujourd'hui que l'existence de trente-quatre de ses stances, et quoique Sanchez admette, comme probable, leur composition antérieure au quinzième siècle, il ne croit pas qu'elles appartiennent à un ouvrage écrit du temps du roi. En effet, ces stances semblent, et pour le style et pour la langue, moins anciennes que ne le suppose ce critique (1). Elles sont du castillan le plus limpide, et leur ton est aussi animé que celui des plus vieilles romances.

Nous connaissons aussi deux autres poèmes composés durant le règne de l'un des deux Alphonses, comme l'auteur le déclare, et cer-

correct, à ce que dit Pellicer (note à Don Quichote, H« part., chap. xxiv). Le discours qui suit d'Argote de Molina, et qui remplit plus de vingt et une feuilles, est illustré par de curieuses gravures sur bois, et se termine par une description du palais du Pardo et par une églogue, en stances de huit syllabes, composée par Gomez de Tapia de Grenade, sur la naissance de Tlnfante Doua Isabelle, GUe de Philippe II.

(1) Cette vieille chronique rimée fut trouvée par Thistorien Diego de Mendoza, à Grenade, parmi ses manuscrits arabes, n l'envoya avec une lettre, en date du i" décembre 1573, à Zurita, chroniqueur du royaume d*Aragon, en lui donnant à entendre qu*Argote de Molina avait un intérêt à la connaître. Il lui dit aussi : « qu'elle lui fournit Toccasion de Tentretenir un instant , parce qu'il sait que le Sr. licencié Fuenmayor aura du plaisir à voir avec quelle simplicité et quelle pureté les anciens écrivaient leurs histoires en vers, " et il ajoute qu'eUe est du genre de compositions appelées gestes en Espagne. Elle lui parait curieuse et précieuse parce qu'il la croit écrite par un secrétaire d'Alphonse XI, et parce qu'elle diffère en certains points des récits acceptés sur le règne de ce monarque (Dormer, Progrès de V Histoire d* Aragon, Saragosse, 1680, in-fol., pag. 502). Les trente-quatre stances de cette chronique que nous possédons encore furent publiées, pour la première fois, par Argote de Molina, dans son curieux livre, intitulé : Noblesse de l'Andalousie (Séville, 1588, fol. 198), d'où les prit Sanchez (Poe^^ies an^^rietires, lom. I, pag. 171-177). Argote de Molina s'exprime ainsi : n Par ce qu'elles ont de curieux pour la langue et la poésie de ce temps, parce qu'elles offrent ce qu'il y a de meilleur et de plus facile dans tout ce qui s'est écrit depuis longues années en Espagne, je les transcris ici. » Il est certain que ces stances sont si aisées, si dépouillées de tout archaïsme, que nous ne pouvons les considérer écrites postérieurement aux romances du quinzième siècle, avec lesquelles elles ont une grande ressemblance. La description suivante d'une victoire, celle de Salado peut-être, gagnée en 1340 , racontée dans la Chronique d'Al-

tainement durant le règne d'Alphonse XI, dernier de ce nom. Nous ne les connaissons que par les quelques stances qui ont été imprimées et parla condition de Tauteur qui s'appelle lui-même fieneficiado de Ubeda^ bénéficier d'Ubeda. Le premier, qui consite en un manuscrit de cinq cent cinq strophes, à la manière de Berceo, raconte la vie de saint Ildefonse ; le second a pour sujet la «vie de sainte Marie-Madeleine. Ils nous auraient probablement très-peu arrêté l'un et l'autre, même s'ils avaient été entièrement publiés (1).

Nous allons passer, maintenant, sans plus long délai, à Juan Ruiz, vulgairement appelé l'Archiprêtre de Hita, poëte qui vécut, nous le savons, à la même époque et dont les œuvres méritent, parleur caractère

phonse XI y fol. 15S1, chap. ccliy, victoire qui dut être remportée avant 1330, est une des meilleures de toutes celles qu'on a publiées :

Los Moros fueron fuyendo Maldicendo su Tentura, El Maestre los siguiendo Por los paertos de Segura.

B feriendo e derribando B prendiendo & las manos E Sanctiago llamando Escudo de los christianos.

En alcance los Uevaron A poder de escudo y lanza, E al castillo se tomaroD E entraron por la matanxa.

E machos Moros (allaron Espsdaxados Jacer ; El nombre de Dios loaroD Qae les mosut> grand plazer.

lo Les Maures prirent la fuite, — Maudissant leur destinée; — Le Maître les poarsniTit « A travers les gorges de Segura. — 2« Et frappant et renrerunt - Et de tes mains saisis* sant, — Et saint Jacques appelant — Le bouclier des chrétiens. — S* Et ils les atteignirent — A la portée de Vécu et de la lance. — Et ils retournèrent au château , — Et ils entrèrent pour le massacre. — 4* Et un grand nombre de Maures ils troufèrent, — Gisant en pièces. — Et le nom de Dieu ils louèrent — Qui leur en témoigna grand plaisir.

C'est un malheur que le poème entier soit perdu.

(i) On trouve de courts extraits du bénéficier d'Ubéda dans Sanchez (Poésies an' térieures, tom. I, pag. 116-118). La première stance, qui ressemble au commencement de plusieurs poésies de Berceo, est ainsi conçue :

Si me ayudare Christo e la Virgen sagrada, Querria componer una faccion rlmada De un confesor que figo vida bonrada, Que nado en Toledo, en esa cebdat nombrada.

Si m*aidait le Christ et la Vierge sainte, — Je Tondrais composer une surre rfmée — Sar un confesseur qui eut Tie honorable — Et qui naquit k Tolède, cette dté i

et leur importance, une étude spéciale. Leur date peut être fixée avec un certain degré d'exactitude. Dans Tun des trois vieux manuscrits qui existent, certaines poésies portent, pour date, Tannée 1330, et certaines poésies des deux autres, celle de 1343. Leur auteur qui paraît être né à Alcaiâ de Hénarès, a passé une grande partie de sa vie à Guadalajara et à Hita, villes éloignées seulement de cinq lieues Tune de Tautre. Il fut mis en prison, par ordre de Tarchevêque de Tolède, entre 1337 et 1350. Tous ces détails nous portent à induire qu'il résida principalement en Castille, qu'il fleurit sous le règne d'Alphonse XI et qu'il fut contemporain de D. Juan Manuel ou de très-peu postérieur à ce prince (1).

Ses poésies se composent d'environ sept mille vers : quoiqu'elles soient, en général, réparties en stances de quatre vers, à la manière de Berceo, nous y trouvons une variété de mesure, de ton et d'énergie jusqu'alors inconnue dans la poésie castillane. Le nombre de leurs formes métriques, dont quelques-unes sont empruntées de la poésie provençale , ne s'élève pas à moins de seize (2). Les poèmes, tels qu'ils nous sont parvenus, commencent par une prière à Dieu, composée apparemment à l'époque de l'emprisonnement de l'Archiprêtre, puisque c'est durant cet emprisonnement que furent écrits la plus grande partie (Je ces ouvrages, comme nous le prouve un des manuscrits (3). Vient ensuite un curieux prologue, en prose, pour expliquer l'objet jïioral de toute la collection ou plutôt pour chercher à cacher la tendance peu morale de la plus grande partie de l'ouvrage. Alors, après quelques autres de ces détails préliminaires, suivent dans une rapide succession les poésies elles-mêmes avec une extrême variété de sujets, mais rattachées ensemble par un lien des plus ingénieux. La masse entière, mise ensemble, forme un volume d'une grosseur respectable (4).

C'est une série de contes qui semblent être les esquisses des événe-

(1) Quant à sa vie, voyez Sanchez, tom. L pag. 100-106; tom. IV, pag. 2-6. Si Ton veut une eiceUente critique de ses œuvres , il faut lire le Jahrbiicher der Ht{eratur (l'Annuaire de la Littérature), Vienne, 1832, livrais, lyiii, pp. 220-255. L'article est de Ferdinand Wolf, qui compare hardiment rArcbiprélre à Cervantes.

(2) Sanchez, tom. IV, pag. x.

(3) ib,, pag. 283.

(4) La tendance peu morale de plusieurs de ces poèmes est un point qui n'a pas eml>arrassê seulement Tédi tour de T/lrc^ipr^/re (voy. pag. xvu et les notes des pages 76, 97, 102, etc.)» mais qui a troublé parfois TArchi prêtre lui-même (voy. stances 7, «66, etc.). La chose est trop évidente pour chercher à la couvrir; alors Tcditeur s'enlève toute inquiétude en faisant disparaître de longs passages, tels que les stances de 441 à 464, etc.

ments de la vie même de T Archiprôlre ; récits mêlés parfois à des fictions et à des allégories qui semblent, après tout, servir simplement de voile h d'autres faits; d'autres fois se traduisant avec la plus grande sincérité et s'avançant eux-mêmes, comme des parties de Thistoire personnelle du poëte (1). Sur le premier plan de cette scène animée, figurent les traits équivoques de sa messagère, l'agent principal de ses entreprises amoureuses, qu'il appelle, sans aucune crainte, Trotaconventos (Trotte-couvents), parce qu'elle portait souvent d'un couvent à l'autre les messages des religieux et des religieuses (2). La première dame à qui le poëte adresse sa messagère est, comme il dit, une femme instruite, mucho letrada^ et son histoire est embellie parles fables du Lion malade, visité parles autres animaux, et de la Montagne qui enfante une souris. Tout cela, cependant, lui réussit peu. La dame refuse d'agréer ses prières, et il s'en console aussi bien qu'il peut par ces paroles de Salomon : a Tout est vanité et vexations d'esprit (3). » Dans l'aventure qui suit, un faux ami le trompe et lui enlève sa dame. Mais il ne se décourage pas pour cela (4) ; il se montre disposé à se laisser conduire par sa destinée, comme le fils d'un roi maure dont il rapporte alors l'histoire; et, après quelques réflexions astrologiques, il se déclare lui-même né sous l'astre de Vénus et inévitablement sujet à sa puissance. Il éprouve une autre déception ; alors l'Amour vient en personne lui rendre visite et lui donner des conseils, dans une série de fables racontées avec beaucoup de facilité et degrâce.^ Le poëte répond avec gravité, s'irrite contre don Amour, lui reproche sa fausseté, et l'accuse d'être, par ses crin&es, implicitement ou direc-

(1) stances 6 1>68.

(2) n règne une assez grande obscurité sur ce personnage (stances 71, 671 et autres). Elle se nommait Urraca (stance iô50;, et elle apartenait à cette classe de per* sonnes techniquement appelées fif/c^Ane^cr^, entremetteuses, classe qui» par suite de la retraite dans laquelle vivaient alors les femmes en Espagne , et peut-être aussi par suite de Tinfluence de la société et des mœurs mauresques, figure largement dans la littérature primitive de la Péninsule, et même plus tard. Les Parties (part. VII, tit. xxii) lui consacrent deux lois; et la tragi-comédie de la Célesline, appelée ellemême une fois Trotte couvents, à la fin du second acte, est leur prototype. Quant à leur activité du temps de rArchiprétre, nous en trouvons une preuve singulière dans le nombre extraordinaire de noms et d*épilhètes odieuses et ridicules accumulées sur elles dans les stances 898-902.

(3) Stances 72, etc., 88, etc., 95, etc.

(4) Quand Taffaire fut terminée, le poëte dit av(c beaucoup de grâce :

El comiô la vianda é i mi fcso rumiar. Quant & lui, il mangea la viande, et & moi, il me fit nuniner.

tement, impliqué dans les Sept péchés mortels; il fortifie chacune de ses assertions par un prologue approprié au sujet (1).

L'Archiprêtre se présente alors à doua Vénus qu'il fait, malgré sa connaissance d'Ovide, réponse de don Amour; il prend conseil de la déesse, et réussit dans ses entreprises. L'histoire qu'il raconté n'est évidemment qu'une fiction, quelque accommodée qu'elle soit aux événements réels de la vie du poëte. Elle est tirée d'un dialogue ou d'une comédie, écrite avant l'année 1300, par Pamphile Maurianas ou Maurilianas, et longtemps attribuée à Ovide. Mais le poëtè castillan a très-heureusement donné à ce qu'il en a pris le coloris deô mœurs nationales de son propre pays. Toute cette partie, composée d'environ mille vers, est d'un ton un peu libre; l'Archiprêtre lui-même, étonné, change subitement de front, et il ajoute une série de leçons et d'instructions morales des plus sévères pour le sexe, enseignementô qu'il interrompt aussi brusquement sans en indiquer la raison, et il se dirige vers les montagnes de Ségovie. Or, c'est dans le mois de mars qu'il se met en marche, la saison est rude, et plusieurs de ses aventures ne sont rien moins qu'agréables : il conserve néanmoins toujours la même légèreté, la même irréflexion. Cette partie de son histoire est semée de chansons pastorales très-animées, à la manière provençale, chansons appelées Càntigas de Serrana^ comme la partie qui précède est remplie de fables appelées Enxiemplos ou Cuefitos (2).

Il y a, non loin de cette partie de la Sierra où voyage notre poète, un sanctuaire très-fréquenté par la dévotion ; il y fait un pèlerinage qu'il embellit par des hymnes sacrées, absolument comme Havaitem-

(0 stances 119, 142, etc., 171, etc., 203, etc. Un raisonnement analogue à ce dernier passage sur les sept péchés mortels se rencontre fréquemment dans les fabliaux français, et le lecteur anglais peut en trouver un spécimen remarquable dans le Per* sone's TalCj ou Conte du curé, deChaucer.

(2) Stances 4 19 et 548, 557-559. Pamphyle, De A more. F.-A. Ébert, Dictionnaire bibliographique, Leipsik, 1830, in-4", tom. H, p. 297. — P. Leysari, Hlst. poei. medl\ arri, Italie, 1721, in-8^ pag. 2071. Sanchez, tom. IV, pp. 23, 24. L'Histoire de Pamphyle dans la version de TArchiprétre est comprise dans les stances Ô55-8G5. La relation du voyage de l'Archiprêtre lui-même à la Sierra de Ségovie Test dans les stances 924-1017. Les Serranas sont, je crois, dans cette partie, des imitations des PastO' relasovL Po^/ore/Zw des troubadours (Raynouard, Troubadours, tom. 11, pag. 229). S'il se présentait fréquemment de pareilles poésies dans la littérature du Nord de la Franceâ cette époque, on pourrait croire que l'Archiprêtre y a trouvé, là, ses modèles, puisque c*est là qu'il a généralement recours. Mais on n'en a vu aueune venir da nord de la Loire, à une époque si reculée.

belli ses aventures amoureuses par des apologues et des chansons. Mais le Carême approche et notre voyageur s'empresse de regagner la maison. A peine est-il arrivé qu'il reçoit de don Carême une sommation en forme de comparaître armé avec tous les autres archipréUres et clercs, afin de commencer une attaque contre don Carnaval et ses adhérents, comme on en faisait sur le territoire des Maures. Suit alors la description d'une de ces batailles allégoriques, en si grande faveur chez les troubadours et les autres ménestrels du moyen âge, et dans laquelle figurent don Tocino (M. Jambon ) , doua Cecina (M"* Chairfumée) et d'autres personnages semblables. Comme raction a lieu pendant le temps du Carême, elle a pour résultat la défaite et Femprisonnement de don Carnaval. Mais, quand le Carême est fini, le prisonnier allégorique s'échappe nécessairement; il réunit de nouveau quelques partisans, tels que don Almuerzo et dofia Merienda (don Déjeuner et doua Collation), engage de nouveau la bataille et triomphe à son tour (1).

Don Carnaval s'unit bientôt à don Amour, et l'un et l'autre se présentent avec toute la pompe impériale. Don Amour est reçu avec des démonstrations de joie particulières ; clercs, séculiers, moines, nonnes et jongleurs sortent, en formant une procession extravagante, pour le recevoir et lui souhaiter la bienvenue (2). Mais rhonneur de recevoir formellement Sa Majesté, honneur réclamé par tous et principalement parles nonnes, n'est accordé qu'au poëte. C'est pourquoi don Amour raconte au poëte ses aventures de l'hiver précédent, à Séville et à Tolède, et le laisse pour aller en rechercher d'autres. Sur ces entrefaites, l'Archiprêtre, avec laide de son intelligent agent, dofia Trotte-couvents^ entreprend une nouvelle série d'intrigues amoureuses, entremêlées d'apologues et plus libres même que les premières, intrigues qui ne finissent qu'à la mort de dofla Trottecouvents elle-même. Son épitaphe termine la partie la plus soigneu-

(1) stances 1017-1040. Oo pourrait citer la Bataille des \m$, par d*Andèli (Bar* bazan, édit. Méon, tom. 1, pag iô7). Mais la Bataille de Karesme et de Chamafe {ibid., tom. IV, pag. 80) répond mieux à la circonstance. 11 y en a d'autres sur d*aQtrès sujets analogues. Quant aux succulents personnages allégoriques de la bataiUe de rArchiprétre, voyez les stances 1080, 1169, 1170, etc.

(2) Stances 1184, etc., 1199-1229. Il n'est pas aisé de comprendre comment TArcbiprétre se hasarda à dire certaines choses de ce dernier passage. Une partie de ceux qui marchent en procession chantent les hymnes les plus solennelles de TÉglise, ou leurs parodies, en les appliquant à D. Amour, comme le Benediclus qui venil. Cela semble un blasphème évident contre ce que l'on regardait comme les objets les plus sacrés

sèment composée des œuvres de TArchiprêtre. Le volume contient encore, outre cette partie, quelques autres petits poèmes sur des sujets extrêmement différents, tels que : De quales armas se debe armar todo christiano para vincer el diablo^ el mundo e la came; a De quelles armes tout chrétien doit s'armer pour vaincre le diable , le monde et la chair. » De las propriedades que las duenas chicas han^ « Des qualités que possèdent les petites femmes, etc. » Quelques-uns paraissent se rapporter à la grande série, quoique aucun d'eux n'ait avec un autre aucune connexion apparente (1).

Le ton de la poésie de TArchiprêtre est excessivement varié. En général Tesprit satiiique l'emporte, mais non sans un mélange de douce humeur. Cet esprit s'observe souvent dans les passages les plus graves; et l'on peut voir, sans aucun doute, jusqu'à quel degré d'intrépidité il s'élève, quand il s'abandonne à lui-même dans le morceau sur l'influence de l'argent à la cour de Rome et sur sa corruption (2). Tantôt, comme dans les vers sur la Mort, son accent est solennel et même parfois tendre ; d'autres fois, comme dans ses hymnes à la Vierge, il respire le plus pur esprit de dévotion catholique ; en sorte qu'il n'est peut-être pas aisé de trouver, dans tous les livres de la littérature espagnole, un volume offrant une plus grande variété de sujets, ni plus de manières de. les traiter et de les développer (3).

Le plus grand mérite de l'Archiprêtre de Hita consiste dans les nombreux contes et apologues qu'il a semés de toutes parts pour embellir les aventures constituant le fonds principal de ses poésies, comme il arrive dans le Comte Lucanor et dans les Contes de Cantorbéry. La plus grande partie nous est connue ; ils sont pris des recueils d'Ésope et de Phèdre ou mieux encore des traductions de ces fabulistes, traductions très-communes dans la poésie primitive du nord de la France (4). Les plus heureuses de ces libres imitations

(1) stances i321, 1329-1277, 1289, U91, 1492, etc., 1550, 15531581.

(2) SUnce 464 et sq. Comme dans beaucoup d'autres passages, rArchiprètre se rencontre sur le terrain occupé déjà par les poètes français du Nord. Voyez le Pater Noster de VUsurier, et le Credo^ dans Barbazan (Fabliaux, tom. IV, pp. 99to«).

(3) SUnces 1494, 1609, etc.

(4) L'Archiprêtre dit que la fable de la Montagne qui accouche d*une souris avait été composée par lopete. Nous savons maintenant qu'il y avait, au moins, deux collections de fables en France au treizième siècle, circulant sous le nom d'Isopet, et qui ont été pubUées par Robert {Fables inédUei, Paris, i825| 3 tom. in-8o). Comme

UTTÉEÀltRE ESPACKOLE. 6

sont la fable des Grenouilles qui demandent un roi à Jupiter^ du Chien qui perd par son avidité le morceau de chair qu'il portait à sa gueule^ des Lièvres qui reprenneiit courage lorsqu'ils voient les Grenouilles plus timides queux (1). Quelques-unes de ces fables ont une vérité , une simplicité et en même temps une grâce rarement surpassées dans ce môme genre de composition. Telle est, par exemple, le Rat de ville et le Rat des champs. Cet apologue, parti d'Ésope, est arrivé par Horace à la Fontaine, mais nulle part on ne le trouve mieux raconté que dans TArchiprêtre (2).

Toutefois ce qui nous saisit le plus, ce qui nous reste le plus longtemps de la lecture de ses poésies, c'est le ton naturel, c'est la vivacité qui règne dans chacune d'elles. En cela l'Archiprêtre de Hita ressemble à Chaucer, qui écrivait un peu plus tard, dans le même siècle. La ressemblance entre les deux poètes est remarquable pour

Marie de France , qui vivait à la cour de Henri III d^Angleterre où accouraient les poètes français du Nord, y fait allusion dans le prologue de ses propres fables, on peut probablement les faire remonter à 1240. (Voyez les Poésies de Marie de France, édit. Roquefort. Paris, 1820, in-S"", tom. II, pag. 61 ; l'admirable Dissertation dans de la Rue sur les Bardes, les Jongleurs et les Trouvères. Caen, 1834, in-8^, tom. 1, pp. 198- 202, tom. III, pag. 47-101.) Cest à l'un ou à lautre de ces Isopets, peut-être à tous les deux, querArchiprétre doit'une partie de ses fables. D. Juan Manuel, son contemporain, fit probablement la même chose, et prit parfois les mêmes sujets. (Voyez le Comte Lucanor, ch. xxvi, xliii, xlix, où se trouvent les mêmes fables que celles de l'Archi prêtre, stances 1386, 1411, 1428.)

(1) SUnces 189, 206, 1419.

(2) Il commence ainsi, stance 1344 :

Mur de Guadalaxara un lunes madnigaba, Fuese à Monfurrado, a incrcado andaba : Un mur de franca bai bj, rocibloP en su cava, ConYidoP a yaniar é diole otia faba.

Esiaba en mef» pobrr, bucn gesro c buena cara, Con la poca vianda buena voluniaJ para, A lospobiciinanjarescl placer los repéra, Pagos' del bucn latante mur de Guadalaxara.

On rat de Guadalajara, un lundi de bon malin, ~ Se rendait à Monferrat et allait aa marché i

— Un rat à barbe franche le reçut dans son trou, — L*invita à dîner et lui donna une fève.

— La table était pauvre, le visage était bon, bon éuii lu trou : — Si Ton a peu de viande, bonne Tolonié suffit. — Les pauvres mets, le plaisir les remplace. — Le rat de Guadalajara, des bonnes dispositions se paya.

Suivent huit autres stances. Outre l'original grec attribué à Ésope et la fable latine d*Horace, il existe encore plus de vingt traductions de cette fable, dont deux sont espagnoles. L'une appartient à Bartholomc Lconardo de Argensola, et Tautre à D. Félix Maria Samanit go. Le Kdt de l'Arcbiprétre est, je crois, le meilleur de tous.

quelques autres caractères. L'un et l'autre prennent souvent leurs sujets dans la poésie du nord de la France; Tun et Tautre offrent un mélange incroyable de dévotion et de licencieuse immoralité, reflet eu grande partie des mœurs de leur siècle, mais qui est aussi un trait de leur caractère personnel. Tous deux montrent une connaissance profonde de la nature humaine et un grand bonheur dans l'esquisse des détails des mœurs individuelles. Leur trempe naturelle les avait faits satiriques et humoristes. Chacun d'eux, dans son propre pays, devint le créateur de certaines formes de poésie populaire, par l'introduction de mètres nouveaux et de combinaisons nouvelles qu'ils employèrent dans une versification généralement rude et irrégulière , mais le plus souvent limpide, nerveuse et toujours naturelle. L'Archiprêtre n'a cependant pas la tendresse , Télévation ni la vaste puissance de Chaucer, mais son génie a cette mesure, ses vers ont cette finesse et cette fraîcheur qui montrent que le poëte espagnol a des rapports plus intimes qu'on ne saurait le croire avec le grand poëte anglais, à moins qu'on n'ait lu avec soin les ouwages de l'un et de l'autre.

L'Archiprêtre de Hita vivait dans les dernières années du règne d'Alphonse XI et peut-être un peu plus tard. Au commencement du règne suivant, vers 1350, nous trouvons un curieux poëme, adressé par un juif de Carrion à Pierre le Cruel, sur son avènement au trône. Le manuscrit qui existe à la bibliothèque nationale de Madrid est intitulé : Libro del rabi de Santob^ ou mieux de rabbi don Santob, et se compose de quatre cent soixante-seize stances (1). Le mètre fslla vieille redondillaàe sept syllabes, extrêmementfacile et coulant pour ce temps; le but du poëme, c'est de donner de sages conseils de morale au nouveau roi, conseils que le poëte engage plus d'une fois le monarque à ne pas mépriser parce qu'ils lui viennent d'un juif.

(I) U existe, pour le moins, deux maDuscritsdes poèmes de ce juif, dont on n'a rien publié, si ce n'est quelques légers fragments. L'un, cité ordinairement, est celui de lEfcurial, dont se sont servis CmIto {Biblioihèque espagnole, tom. I, pp. 198-202) et Saocbez (tom. I, pp. 179-184, et tom. IV, pp. 13, etc.). Celui dont je me suis servi appartient à la bibliothèque nationale de Madrid, est marqué B. b. 82, in-fol., et le poème de Rabbi s'y trouve, des fol. 61 à 81. Condé, Thistorien des Arabes, préférait ce manuscrit à celui de TEscurial, et il croit que le véritable nom de Rabbi était Santob et non Santo, comme on le lit dans le manuscrit de TEscurial. Il n*est pas probable que ce dernier nom ait été pris par un juif du temps de Pierre le Cruel, et il est plus vraisemblable que le premier a été écrit, comme le dernier, par un copiste igno-

Por nascer en el espino, No val la rosa cierto Menos; ni el buen vino , Por nascer en el sarmyento.

Non val el açor menos Por nascer de mal nido ; Nin los enxemplos buenos Por los decir judio (i).

Après une introduction plus longue que nécessaire, les conseils moraux commencent à la cinquante-troisième stance et continuent

rant. Le manuscrit de Madrid commence d'une manière différente de celui de TEscurial» comme on peut le voir dans Castro, et par ces vers :

Seoor rey, noble, alto Oy este sermon Qoe Tjrene desyr Santob Judio de Carrion.

Comunalmente trobado De glosas rooralmente, De la filosofia sacado Segunt qae Ta sigoiente-

Seigneor roi, noble, haut, — Écoutes ce sermoo, — Que Tient tous dire Santob, — Jaif de Carrion, — Gommonément composé — De gloses morales, — De la philoaopbie tiré, — Comme le montre ce qai suit.

La mention la plus ancienne du juif de Carrion se trouve dans la lettre du marquis de Santillane au connétable de Portugal , d*où Ton conclut, sans aucun doute, que ce Rabbi jouissait d*une grande réputation, vers le milieu du quinzième siècle. (Voir, pour le nom de Santob, et pour ce qui concerne Rabbi don Santob, les Études historiquesy etc., sur les juifs d'Espagne, chap. v et vi, traduites par J.-G. Magnabai. Paris, 1861, in-S*".)

(1) Pour naitre sur une épine — La rose ne vaut certainement — Pas moins; ni le bon vin, — Pour naître du sarment. — L*autour ne vaut pas moins — Pour naître en mauvais nid, — Ni les bons exemples — Parce qu'un juif les dit

Ces vers paraissent meilleurs dans le manuscrit de TEscurial, ainsi conçus :

For nascer en el espino La rosa jra non siento *

Que plerde ; ni el baen Tino, Por salir del sarmiento.

Non Taie el açor i Porfoe en Til nIdo siga ; Nin los enxemplos boenos Porqne Judio los diga.

Les manuscrits doivent être comparés et ce curieux poème publié. Après une préface en prose, qui semble d'une autre main, et adressée au roi par le poète lui-même, il poursuit :

Quando el rey don Alfoiiso Fynd, f^ncd la gente

dans tout le reste du livre, qui, pour le ton général, ne diffère en rien des autres poésies didactiques de cette époque, bien qu'il soit écrit avec plus de facilité et d'inspiration poétique. Il faut convenir cependant que peu de rabbins nous ont, dans d'autres pays, donné des vers plus ingénieux et plus agréables que ceux qui contiennent, dans plusieurs passages, les curieux conseils du juif de Carrion.

Dans le manuscrit de TEscurial, où sont les vers de ce juif , se trouvent d'autres poèmes qui lui ont été pendant quelque temps at-

Como quando el puiso FaUesce al doliente.

Que Inego no ayudata.

Que un grant m^Joria A ellos fyncaTa,

Nin omen lo entendia.

Quando la rosa seca.

En tu tiempo lale El agua que delta fynca,

Rosada que mas taie.

Asi Toa fyncastes dd

Para mocbo tu far Ettecerlo queel

Cobdiciaba Ubrar, etc.

Quand le roi D. Alphonse — Mourut, le peuple se trouva <- Comme lorsque le pools — Manque au malade. — Dès lors ne Paidait plus — Celui qui si grands avantages — Lui procurait, — Et aucun bomme ne pouvait le croire. — Quand la rose sèche, — Dans son temps sort— L'eau qui d'elle reste, — Rosée elle vaut mieux. — Ainsi vous restes après hii — Pour Cure beaucoup — Et pour réaliser ce qu'il — Désirait exécuter, etc.

La pensée philosophique des vers suivants est pleine de grâce :

Quando no es lo que quiero

Quiero lo que es.

Sipesar heprimero,

Plaser avré despues.

Quand il n*arrive pas ce que Je veux, — Je veux ce qui arrive. — Si l'ai d'abord do chagrin,

— J'ai du plaisir après

J'ajoute ce fragment de Toriginal , qui n'a pas été publié :

Las mys canas tefiilas.

Non por las avorrescer Mipor desdesyrlas,

Nin mancebo parescer;

Mas con miedo sobejo

De omes que buscarian Bn mi seso de vicjo

B non lo ikllarian.

Mes cheveux blancs, Je les ai teints, —Non par horreur pour eux,— Ni pour ne pas let désirer .

— Ni pour paraître Jeune, — Mais par crainte excessive — De gens qui chercheraient — En moi cervelle de vieillard — Et ne la irooverairni.

tribués, mais qui appartiennent probablement à d'autres auteurs inconnus (1). L'un de ces poëmes est un essai didactique intitulé Doc^ trina christiana^ la Doctrine chrétienne. Il se compose d'une préface en prose qui montre le repentir de l'auteur, et de cent cinquante-sept stances , de quatre vers chacune ; les trois premiers de huit syllabes avec rime, et le dernier dfe quatre syllabes sans rime; forme métrique qui n'est pas sans quelque ressemblance avec le vers saphique et adonîque. Le fond du poëme consiste dans l'explication du Credo, des dix Commandements, des sept Vertus morales, de^ quatorze Œuvres de miséricorde, des sept Péchés mortels, des cinq Sens, des saints Sacrements, avec des digressions concernant la conduite et le caractère d'un chrétien.

Un autre de ces poëmes est intitulé Fiston de un ermitano^ Vision d'un ermite. C'est, en vingt-cinq stances de huit vers , la vision d'un saint ermite qui se suppose avoir été témoin d'un combat entre l'âme et le corps. L'âme se plaint de ce que les excès du corps ont attiré sur elle tous les châtiments de la vie future ; le corps rétorque ses arguments et lui dit qu'il a été condamné aux mêmes tourments parce que l'âme a négligé de le tenir à l'état de sujétion convenable (2). L'ensemble est une imitation de quelqu'un de ces poëmes

(1) Castro, Biblioth. espag.^ tom. I, pag. 199; Sanehez, tom. I, pag. 18^; tom. IV, pag. XII. Je crois que D. José Amadcr de los Rios, dans ses Études historiques, politiques et littéraires sur les juifs d'Espagne, livre savant et érudit, publié à Madrid en 1848, est d'une opinion différente, et il soutient que les trois poèmes, y compris la Doctrine chrétienne^ sont des œuvres de Don Santo ou Santob de Carrion. Mais je pense que les objections que l'on peut faire à son opinion sont plus fortes que les raisons qu'il donne pour la défendre. Ces objections reposent, en particulier, sur les faits suivants : Don Santob s'appelle lui-même juif : les deux manuscrits des Conseils lui donnent le nom de juif; le marquis de Santillane, la seule autorité respectable qui fasse la première mention de lui , l'appelle juif; aucune de ces autorités ne donne à entendre qu'il se fût jamais converti, circonstance qui n*aurait probablement pas manqué de se répandre, si la conversion avait eu réellement lieu. Si c^esl un juif non converti, il est tout à fait impossible qu'il soit l'auteur de la Danse générale , de la Doctrine chrétienne, de la l^ision d'un ermite.

Je dois cependant ajouter, quant aux remarques exprimées dans cette note, et quant aux détails sur le petit nombre d'écrivains juifs dans la littérature espagnole, que je n'avais pas reçu le livre estimable de D. José Amador de los Rios, au moment où celuici était sous presse.

Ticknor a d'autant plus de raison d'ajouter celte remarque que rien n'est plus édifiant sur la part littéraire des juifs, en Espagne, que les deux derniers Essais du livre d'Amador de los Rios, auxquels le lecteur doit être renvoyé (voir la traduction française qui en a été faite par J.-G. Magnabal. Paris, 186i).

(2) Castro, BibL esp„ tom. I, pag. 300. L'amabilité de D. Pascal Gayingos m*a

analogues qui couraient, à cette époque, dont un existe manuscrit, en anglais, et dont Warton fixe la date vers Tannée 130 i (1). Mais laissons ces deux poëmes castillans, qui ont peu de valeur, et passons à un autre qui en a une plus réelle.

La Danza General ^ ou Danza de la Muerte, consiste en soixantedix-neuf stances régulières et octosyllabiques, précédées par quelques mots d'introduction en prose, et qui paraissent ne pas être du même auteur (2). Le poëme repose sur la fiction bien connue et si souvent illustrée parla peinture et la poésie, durant le moyen âge. D'après cette fiction, tous les hommes, de toute condition, sont appelés à la Danse de la Mort, le chef de cette mascarade spirituelle où tous les rangs de la société, depuis le pape jusqu'au plus jeune enfant, apparaissent, en danse, sous la forme de squelettes. Dans l'espagnol cette peinture est saisissante et pittoresque, plus peut-être que dans toute autre littérature. La nature sombre du sujet se trouve placée au milieu d'un contraste vraiment animé par le ton dégagé des vers, vers qui nous rappellent fréquemment quelques-uns des meilleurs passages

fait avoir une copie de tout le poème. Si l'on en juge par les premiers vers, il fut probablement composé en 1382.

Despucs de la prima, la ors passada.

En el mes de enero, la noche primera £n CGGC e Teynte dorante la hera, Estando acostado alla en mi posada, etc.

Après prime, llieare passée, — Du mois de Janvier la nuit première, — En CCCC vingt, de notre ère — Étant couché là, dans ma demeure, etc.

Le 1^' janvier U20 de l'ère espagnole, moment où la scène se passe, correspond à Tannée de Jésus-Christ 1382. Le poème s'imprima en 1848, à Madrid, in- 12. La copie qui a servi à l'impression diffère assez de notre copie manuscrite. La première a été prise sur une copie faite évidemment avec moins de soin.

(l) Histoire de la poésie anglaise, sect. 24, vers la fin. On en trouve aussi en français à une époque très- reculée, sous le titre de Débat du corps et de Vdme (Ebert. BihL Lexicon, n"** 5671-5074). On suppose que Toriginc de cette fiction est un poème composé par un moine français {Uaqen und Bùsching Grundriss, Berlin, 1812, in 8°, pag. 446); mais le sujet est très -vieux, et on le trouve sous diverses fermes et en différentes langues. Voyez les poésies latines attribuées à Gautier Mapes,publiée8,au nom de la Société Camden, par T. Wright (1841, in<4'', pp. 95 et321). 11 fut réimprimé sous la forme de romance, en Espagne, vers 1764.

(2)Castro, Biblioth. espagn,y tom. I, pag. 200; Sanchez, tom. I, pp. 182-155, et t. IV, pag. 1 2. Je soupçonne la Danse de la Mort espagnole d'être une imitation de la française, parce que j ai trouvé, dans plusieurs éditions anciennes, la Danse de la Mort française unie, conune l'est la Danse espagnole dans le manuscrit de TEscurial, au Débat du corps et de Vdme : de la même manière que les VceuxduPaon paraissent dans les deux langues avpir été anis au Poème d* Alexandre,

de ces contes piquants que nous rencontrons, de temps en temps, dans le Miroir des Magistrats, Espejo para Magistrados (1).

Les sept premières stances du poëme espagnol constituent un prologue où la Mort lance ses sommations partie en personne, partie par la personne d'un frère prêcheur qui finit par ces vers :

Faced lo que digo, dod vos retardedes, Que ya la muerte escommienza à hordeoar Una danza esquiva de que non podedes Por uinguna cosa que seaescapar.

A la quai disce que quiere levar A todos nosotros lançando sus redes :

Abrid las orejas, que agora oyredes De su charambela un triste cantar (2).

La Mort procède ensuite comme dans les vieilles peintures et les vieux poëmes; elle appelle d'abord le pape, puis les cardinaux, les rois, les évoques, et ainsi de suite, jusqu'aux journaliers; tous sont forcés de se joindre à la danse des morts, quoique chacun commence d'abord par faire des remontrances qui indiquent la surprise, l'horreur ou la répugnance. L'invitation à la jeunesse et à la beauté est des plus animées (3) :

A esta mi danza traye de présente Estas dos donçellas que vedes formosas ; Elias vinieron de muy malamente A oyr mis canciones que son dolorosas ;

(1) On peut voir le nombre multiplié des formes que prit cette étrange fiction dans le livre érudit de M. P. Douce, intitulé : Danje de to If or ^(Londres, 1833, in-8^),dan8 la Littérature de la Danse de la Mort, de H. P. Massmann (Leipzig, 1840, in-^'O- Noos devons ajoutera ces ouvrages les détails insérés dans la Bibliothèque universelle aUô' mande (Berlin, 1792, vol. CVI, pag. 279), et une collection d*e8tampe8 publiées à Lubeck, en 1783, in-fol., copiées sur les peintures faites en 1463, et qui pourraient fort bien illustrer le vieux poëme espagnol. Voyez aussi K.-P.-A. Schiller : Dkctimmakre de la langue saxonne néerlandaise (Braunschweîg, 1826, in-8^ pag. 75). Toute cette immense série de travaux, tant peintures existant à Bàle, à Hambourg, etc., que vieux poèmes dans toutes les langues, dont un est de Lydgate, tendent, sans aucun doute, comme le poème espagnol, à rédification religieuse.

(2) Faites ce que je vous dis, ne vous retardez pas; — Déjà la Mort oommeooe à ordonner — Une danse terrible, dont vous ne pourrez — Pour aucun motif quelconque échapper.— C'est à cette danse qu'ellenous veut, dit-elle, amener— Nous tous, en lançant ses filets. — Ouvrez les oreilles, vous entendrez maintenant — De sacharambelleuue triste chanson.

(3) Nous avons une copie manuscrite de tout le poème, que nous devons au professeur D Paivcal Gayangos, et dont les couplets suivants sont aussi un spécimen. Ils

MasnoQ les valdrân flores ny rosas, Nin las composturas que poner solian ; De mi si pudiesen partirse querrian, Mas DOD puede ser, que son mis esposas (1).

La fiction est, sans aucun doute, effrayante ; toutefois elle eut une grande vogue en Europe, pendant plusieurs siècles, et elle est représentée de telle sorte qu'un grand nombre de critiques conviennent que dans le vieux poëme castillan il y a autant de vérité et de véracité que partout ailleurs.

On trouve dans le même volume manuscrit, avec le précédent ,

sont encore inédits : dans Tun la Mort réplique à un doyen, et dans l'autre c'est un marchand qui parle :

DICE LA MUEBTB.

Don Rico Avariento, dean may oCano, Que Tuestros dineros trocastes ea oro, A pobres e Tiudas cerrastes la mano, E mal deapendlstes el maestro tesoro :

Non qniero que esudes ya mas en el coro, Salid loego fuera sin otra peresa, To Tos Diostrare Tenir i pobresa. — Venit, Mercadero, à la dansa del lloro.

DICE EL MEBCADER.

A qnien dexare todas mis riqoesas E mercadarias, que traygo en el mar 7 Con moGhos u^spasos e mat sotilesas Gané lo que tengo en cado lugar.

Agora la Muerte Tino me llamar ; Qné sera de mi non se que me fiiga.

O Mœrte, to sierra a mi es gran plaga. Adios, Mercaderes, que Toyme à flnar.

LA MOET DIT : Dou Riche ATaridenx, doyen plein d^orgueil, — Qui a?ex changé roire argent en or — Et fermé b main aux pauTres et aux veut ea, — Et mal dépensé votre trésor, — Je ne Teux pas que tous soyea plus longtemps dans le chceur ; — Sortes donc dehors sans plos'de paresse : — Je tous montrerai à devenir pauvre ; — Venes, Marchand , à la danse des plenrt.

LE HARCHAiiD DIT: A qui lalsseral-Je toutes mes richesses — Et les marchandises que J'amène sur mer? —Par beaucoup de traverses et pi us de subtilités — J'ai gagné ce que J*al en chaque lien. — A présent la mort vient m'appeler. — Que sera-t-ll de molT Je ne sais ce que Je deviendrai. — O Mort, U scie me fait grand mal. — Adieu, Marchands, Je vais finir.

(1)A ma danse j*ainène présentement — Ces deux donzelles que vous voyez belles ; —Elles sont venues de fort mauvais gré ^ Entendre mes chants qui sont plaintifs; — Mais rien ne leur servira, ni fleurs, ni roses,— Ni les ornements qu*elles avaient coutume de revêtir. — De moi, si elles pouvaient, elles voudraient s'éloigner ; — Mais cela ne se peut, elles sont mes épouses.

un autre poëme, espèce de chronique très-mal copiée, d'une écriture différente, et qui appartient probablement à la même époque. Il roule sur les exploits moitié fabuleux, moitié historiques du comte Feman Gonzalez, ce héros de la première période de la lutte des chrétiens contre les Maures, et qui est, pour le nord de TEspagne, ce que devint un peu plus tard le Cid pour T Aragon et pour Valence. C'est à lui que Ton attribue la reprise d'une grande partie de la Castille sur la puissance mahométane, et ses exploits, en tant que sujet d'histoire plutôt que matière poétique, s'accomplissent entre l'année 934 où se livra la bataille d'Osma, et sa mort arrivée en l'année 970.

Le poëme en question est presque entièrement consacré à sa gloire (i). Il commence par des détails sur l'invasion des (xoths en Espagne, et continue jusqu'à la bataille de Moret, en 967; là le manuscrit s'interrompt tout à coup et laisse intactes les aventures du héros pendant les trois dernières années de sa vie. Le style en est essentiellement prosaïque et monotone, bien qu'il conserve parfois quelques traits de cette fraîcheur et de cette simplicité qui s'allient toujours à toute poésie primitive ; le langage en est rude, et le mètre, qui s'efforce de ressembler à Berceo et au poëme d'Apollonius, se compose le plus souvent, au lieu de strophes de quatre vers, de stances de trois, parfois de cinq et, une fois au moins, de neuf. Comme le poëme de Berceo sur saint Dominique de Silos, il commence par une invocation; et, coïncidence singulière, cette invocation est entièrement dans les mêmes termes employés par Berceo : En el nome del Padre que fizo toda cosa^ etc. La partie historique qui vient après commence à l'invasion des Goths, suit les traditions populaires du pays, à peu d'exceptions près , exceptions dont la plus remarquable se trouve dans la manière de raconter l'invasion des Maures. Ce récit est tout à fait anormal. Il ne donne aucun détail sur l'histoire de la belle Cava, dont la destinée a fourni tant de matière à tant de poésie. Mais le comte JuUien y est représenté comme s'étant, sans aucun motif d'outrage personnel , volontairement vendu au roi de

(1) Voyez la savante dissertation de Fr. Benito Montejo sur les Commencements de V indépendance de la CastiHe. — Mémoires de V Académie royale d'histoire, tom. IH, pp. 245-302. — La Chronique générale d'Espagne f part. ni,chap. xtiii-xx. — Duran, Romances chevaleresques. Madrid, 1832, in- 12, tom. II, pp. 27-39, On'troQTedes extraits du manuscrit de l'Escurial dans Bouterwek, traduit par J.-G. de la Cortina, etc., tom. I, pp. 154-161. Je possède une copie manuscrite delà première partie, faite par D. Pascal Gayangos, Pour des détails, voyez Castro, Bibl. esp., tom. I,p. 199; Sanchez, tom. I, pag. 115.

HISTOIRE DE U LITTÉRATURE ESPAGNOLE. 9t

Maroc, et ayant réalisé sa trahison en persuadant au roi Don Rodrigue , en pleines Cortès , de convertir tout Tattirail militaire du royaume en instruments d'agriculture; de sorte qu'au moment de l'invasion des Maures, le pays fut envahi sans difficulté.

La mort du comte de Toulouse est, d'un autre côté, décrite conformément à la Chronique générale d'Alphonse le Sage; il en est de même de l'apparition de saint Millau et du combat personnel du Comte avec un roi maure et avec le roi de Navarre. Plusieurs passages du poëme ressemblent tellement à des passages correspondants de la Chronique , qu'il paraît évident que Tun des deux ouvrages a servi à la composition de l'autre. Mais, comme le poëme a plutôt l'air d'être une amplification de la Chronique que la Chronique un abrégé du poëme, il semble plus probable, dans ce cas, que la narration en prose soit la plus ancienne , et qu'elle ait fourni les matériaux du poëme dont l'évidence intrinsèque prouve qu'il fut composé pour une lecture publique (1).

La rencontre de Feman Gonzalez avec le roi de Navarre, à la bataille de Yalparé, que l'on trouve dans l'un et dans l'autre, est ainsi décrite dans le poëme :

El Rey y el Conde ambos se ayuntaron, El UDO contra el otro ambos endereçaron Ë la lid campai alli la escomençaron.

Non podrya mas fuerte ni mas brava ser Cà alli les y va todo levantar o caer; El nia el Rey non podya ninguno mas facer, Los unos y los otros façian todo su poder.

(I) Chronique générale f édit. 1604, part. Ill^fol. 55, v"; 61-65 w«. Comparezaussi avec le poème le chap. xix de la C/^roni^tie, et Mariana, Histoire, liv. VIII, chap. th. Que ce poëme fût Uré de la Chronique, c'est ce que l'on peut affirmer, je crois, par la comparaison de cette chronique (part. UI,chap. xviii, vers la fin), qui contient la défaite et la mort du Comte de Toulouse, avec le passage du poème donné par Gortina, et commençant par ces mots : CavaUeros Tolesanos tmientos y prendieron; ou la vision de saint Millan (Chronique, part. in,chap. xix), avec le passage du poème qui commence ainsi : El Cryador te otorgo quanto pedido le as. L'éclaircissement suivant, quoique purement rhétorique, est une preuve frappante, sinon concluante. La chronique dit (part. IIJ, chap. xviii) : Non cuentan de Alexandre los dias nin los niioi mas los buenos ftchos e las sus cavallerias que fizo, « On ne compte d'Alexandre ni les jours, ni les années, mais les belles actions et les expéditions qu'il fit. » Le poème dit presque dans les mêmes termes :

Non coenun de Âleiandre lu noches nio los dias; CwDUn suf buenot tttbos t tut ctvallerlu.

Muy grande fue la facienda e mucho mas el roydo. Darie el orne muy grandes voces y non séria oydo, El que oydo fuese séria como grande tronydo, Non podrya oyr voces ningun apellido.

Grandes eran los golpes, que mayores non podian ; Los unos y los otros todo su poder facian ; Muchos cayan en tierra que nunca se encian : De sangre los arroyos mucba tierra cobryan.

Asas eran los Navarros cavalleros esforsados Que en qualquiera lugar seryan buenos y priados, Mas en contra el Conde todos desayenturados; Ornes son de gran cuenta y de ooraçon loçanos,

Quiso Dios al buen Conde esta gracia facer,

Que moros ni crystyanos non le podian venoer (1).

Ce n'estcertainementpaslàune poésie du genre sublime; rinvention, la dignité, Tornement y manquent ; cependant elle n'est pas sans une certaine vigueur, et, sous un certain point de vue, il serait difficile de trouver, dans tout le poëme , un passage plus digne de considération.

La Bibliothèque nationale de Madrid possède un autre poëme de deux cent vingt vers, composés dans le système de rimes de cuadema via^ aussi connu qu'usité dans la littérature primitive de la Castille, et avec les irrégularités que Ton trouve dans toute la classe de poëmes à laquelle il appartient. Le sujet est Joseph, le fils de Jacob. Mais deux circonstances le distinguent de toutes les autres narrations poétiques de cette époque, et le rendent curieux et important. La première, c'est que, composé en langue espagnole, il est entièrement écrit en caractères arabes, et qu'il a par conséquent l'apparence d'un manuscrit arabe. Ajoutez à cela que la prononciation et le mètre sont accom-

(1) Le roi et le comte, tous deux se joignirent; ~ L*un contré Taatre ils 86 dre»i sèrent, tous deux, — Et en champ ouvert ils commencèrent la lutte. — Elle ne pouvait être ni plus forte ni plus brave : — Ils allaient tous se lever ou tomber. — Et personne ne pouvait faire plus que le roi : — Les uns et les antres faisaient tout ce qu'ils pouvaient. — Très-grande fut l'action et plus grand le bruit. — L'bomme pourrait pousser de grands cris et il ne serait pas entendu. — Et celui qui serait entendu serait comme un grand coup de tonnerre, — Et aucun bommene pouvait entendre la voix. — Les coups étaient si grands qu'ils ne pouvaient l'être davantage. — Lésons etlesautret faisaient tout ce qu'ils pouvaient : — Beaucoup tombaient à terre pour ne jamais se re» lever. — Les ruisseaux de sang inondaient la terre. — Les Navarrais étaient des cavaliers si valeureux — Qu'en tous lieux ils seraient bons et appréciés; — Mais, enoemît du comte, ils étaient tous malheureux.— Ce sont des hommes dont il fiaut tenir grand compte; ils ont le cœur énergique. — Dieu voulut au bon comte cette grâce accorder, — Que ni Maures ni chrétiens n'aient pu le vaincre, etc.

modes à la valeur des voyelles arabes; de sorte que, si Tunique manuscrit de ce poëme dont nous connaissons l'existence n'est pas le manuscrit original, il faut absolument qu'il ait été originalement écrit de la même manière. La seconde de ces circonstances singulières, c'est que le sujet du poème, qui est l'histoire si connue de Joseph et de ses frères, n'est pas racontée conformément à la narration originale de nos Écritures hébraïques, mais d'accord avec la version plus courte et moins intéressante du onzième chapitre du Coran, avec des variations et des additions accidentelles dont quelques-unes sont dues au caprice des commentateurs du Coran , et d'autres semblent l'être à l'imagination propre de l'auteur. Ces deux circonstances réunies ne laissent aucun moyen raisonnable de douter que l'auteur du poème ne fût un de ces nombreux morisques qui restèrent dans le nord, après que le corps de la nation fut repoussé vers le midi, morisque qui, oubliant sa langue maternelle, adopta celle des conquérants, tout en conservant la religion et le culte arabes (1). Le manuscrit du poème de Joseph, Poema de José^ est incomplet tant au commencement qu'à la fin. Il ne semblé cependant pas qu'il s'en soit beaucoup perdu. Il commence par la jalousie des frères de Joseph, à cause de son songe, et par la demande qu'ils font à leur père de le laisser venir avec eux aux champs.

Disieronsusfilhos : Padre, eso do pensedes; Somos diez ermanos; eso bien sabedes; Seriamos taraydores, eso non dubdedes ; Mas emperoy se non vos place, aced loque queredes.

Mas aquesto pensamos \ sabelo el Creador. Porque supiese mas, é ganase el nuestro amor, Ensenarle-iemos las obelhas i el ganadomayor ; Mas, empero, sino vos place, mandad oomo senor (2).

(i)Od connaît Teiistence de beaucoup d'autres manuscrits de ce genre, maison n'en connaît pas d'aussi anciens ni d'une aussi grande valeur poétique (Othon, Catalogue des tnanuscrits espagnols, elc^, pp. 6-21. — Gayangos, Dynasties mahométanes en Espagne^ tom. I, pp. 492-503). Quant à la prononciation et à l'orthographe du poème de Joseph, nous trouvons les mots : sembraredes, chiriador, certero, maravella, taragdores. Pout éviter Thia^us, on met une consonne devant le second mot : coda guno pour coda uno. Le manuscrit du poème àt Joseph, in-4® de 49 fol., existe à la Bibliothèque nationale de Madrid, G. g., tOl . 11 me fut montré par l'historien don Juan Antonio Condé, et l'amabilité de D. Pascal de Gayangos, professeur d'arabe à l'Université de Madrid, m'en a procuré une copie.

(2) Set fils dirent : « Pèr« vous ne penseï pas cela; — Nous sommet dix frèret, vont

Tanto le dijeron de palabras fermosas, Tanlo le prometieron de palabras piadosas Que el les dio él ninno : dijoles las oras. Que lo guardasen à él de manos enganosas.

Quand les frères eurent consommé leur trahison et qu'ils eurent vendu Joseph à une caravane de marchands égyptiens, l'histoire suit le récit qui nous est donné par le Coran. La belle Zuleikha, ou Zuleia, qui correspond à la femme de Putiphar, dans les Saintes Écritures, et qui a une grande figure dans k poésie mahométane, Zuleikha, dis-je , occupe une place plus large qu'il ne convient dans l'invention de notre poôme. Joseph y est aussi un personnage plus considérable. Il est adopté comme fils du roi, et il fait le roi dans le royaume. Les songes du vrai roi, les années d'abondance et de famine, le séjour des frères en Egypte, leur reconnaissance par Joseph, son message à Jacob, la douleur de ce dernier de ce que Benjamin ne revient pas, et ici le manuscrit sUnterrompt, tous ces faits sont amplifiés à la manière orientale et résonnent comme des passages de YAntar ou des Mille et une Nuits arabes plutôt qu'ils ne nous touchent, comme la si tendre et si belle histoire à laquelle nous avons été accoutumés dès notre enfance.

Au nombre des inventions de l'auteur, il faut mettre la conversation que fait le loup avec Jacob, le loup introduit par les faux frères comme l'animal qui avait dévoré Joseph (1). Une autre, c'est la concep-

le savez bien : — Nous serions des traîtres, vous D*en doutez pas. — Si cependant cela ne vous platt pas, faites ce que vous voudrez.

« Mais voici ce que nous pensons ; le Créateur le sait. — Pour qu'il en sache da* vantage et se concilie notre amour, — Nous allons lui enseigner les brebis et le plus grand troupeau. — Mais enOn, si cela ne vous plait, ordonnez comme un seigneur. >

Tant de belles paroles ils lui dirent, — Partant de paroles pieuses ils lui promirent — Qu il leur confia Tenfant ; il les supplia — De le tenir loin des mains trompeuses.

Ces strophes sont les strophes 5-7 du manuscrit original » tel qa*il est aujourd'hui, avec les imperfeclions du commencement*

(0 Rogo Jacob al Criador, a al lobo fuê a fablar :

Dijo el lobo : « No lo mando Allah, que a nabi fuese à matar; En tan estranna tierra, mefueron à caiar; Anme fecho pecado, i lebanme k lazrar. > (Mss.)

Jacob pria le Créateur et alla parler au loup. — Le loup dit : • Allah n'or* donna point d'aller tuer le prophète; — Dans une terre si étrangère, oo vint me chasser; — Hs m*oat fait pécher, et ils me vont dechinr. •

tion orientale que la mesure avec laquelle Joseph distribuait le blé, et qui était d'or et de pierres précieuses, pouvait lui faire connaître, en l'appliquant à son oreille, quelle était, parmi les personnes présentes, celle qui était coupable de fausseté à son égard (1). Le morceau suivant, qui, comme le passage de la séparation de Joseph, respire un sentiment de tendre pardon pour ses frères (2) qui viennent de le vendre, est ajouté à la narration du Coran, ce morceau, dis-je, démontre beaucoup mieux le ton général du poëme, en même temps que 1rs facultés générales du poëte.

La première nuit après son malheur, Jusuf , tel est son nom dans le poëme, s'avançait sous la garde d'un nègre, quand il traversa un cimetière situé sur une colline où sa mère était ensevelie. Alors :

(I) La mesura del pan de oro era lobrada,

Ede piedras preciosasera estrellada, 1 era de ver toda cod guisa enclabada, Que fasia saber al Rey la berdad apurada.

E ferio el rey en la mesura e tizo la sooar, Pone la â su orella por oir e guardar : Dijoles, e no quiso mas dudar, Segun dice la mesura, berdad puede estar. (Mss.)

La mesure du pain, d'or était faite, — Et de pierres précieuses elle était étoilée. — U fallait la voir, avec goût, de clous parsemée. — Elle faisait savoir

au Roi la vérité toute pure — — Le roi frappa sur la mesure et la

fit lésonner. — Il la porta à son oreille pour entendre et écouter: — Il leur dit, et je ne veux plus en douter, — D'après ce que dit la mesure, la vérité peut exister.

Celui qu'on appelle ici Roi, c'est Joseph, comme on le voit souvent dans le poème, où il est une fois appelé Empereur, quoique Pharaon soit toujours reconnu comme le monarque de cette époque. La mesure si coûteuse, d'or et de pierres précieuses, répond à la coupe du récit biblique. Elle se trouve, comme cette dernière, dans le sac de Benjamin, où Joseph l'avait mise, après l'avoir secrètement révélé à Benjamin luimême, comme un moyen de s'emparer de lui et de le retenir en Egypte, avec son con« senlemeot, mais sans en faire connaître la cause â ses faux frères.

(2) Dijo Jusuf : « Ermanos, perdoneos el Criador

Del luerto que me tenedes, perdoneos, el Senor, Que para siempre e nunca se parta el nuestro amor. » Abraso à cada guno, e parliose con dolor. (Mss.)

Joseph leur dit : « Frères, que le Créateur vous pardonne — Le tort que vous m'avez fait, que le Seigneur vous pardonne. —Que toujours et à jamais règne notre amour. • — Il embrassa chacun d'eux et s'échappa aveo douleur.

Diô salto del camello, do iba cabalgando;

No ]o sintio el negro, que lo iba guardando,

Fuese à la fuesa de su madré, a pedirla perdon doblando,

Jusuf à la fuesa tan apriesa llorando.

Diciendo : « Madré, seunora, perdonos el sennor;

Madré, si me bidiesses, de mi abriais dolor ;

Boi con cadeoa al cuello, catibo con senuor,

Bendido de mes hermanos, como se fuera traidor.

Ellos me ban bendido, no teniendoles tuerto ;

Parlieron me de mi padre ante que fuese muerto ;

Con arte, con falsia ellos me obieron buelto ;

For mal precio me han bendido, por do boy ajado e cueito. i

E bolbiôse el negro ante la camélia

Requiriendo à Jusuf, et no lo bido en ella,

E bolbiôse por el camino, aguda su orella,

Bidolo en el fosal, llorando, que es marabella.

E fuese alla el negro, e obolo mal ferido ,

E luego en aquella ora caiô amortesido ;

Dijo : « Tu ères malo, é ladrou compilido ;

Asi nos lo dijeron tus senores que te obieron bendido. »

Dijo lusuf : (t No soi malo, ni ladron ;

Mas, aqui ias mi madré, e bengola à dàr perdon ;

Ru ego ad Allab i a el fago loaçion,

Que, si colpa non te tengo, te enbie su maldicion. »

Andaron aquella noche fasta otro dia ,

Eniorbioseles el mundo, gran bento corria,

Afallezioles el sol al ora de mediodia^

No bedian por do ir con la mercaderia (1).

(1) Il sauta du chameau sur lequel il chevauchait, — Sans que le sentit le nègre qui le gardait. — Il se rendit à la tombe de sa mère lui demander pardon humblement. — Jusuf sur la tombe pleura amèrement.— Il disait : « Mère, seûora, que le Seigneur nous pardonne; — Mère, si vous me voyiez, de moi vous auriez compassion ; — Je vais, la chaîne au cou, captif avec mon maître, — Vendu par mes frères, comme â j'avais été un traître. ^ C'est eux qui m*ont vendu, sans leur avoir fait tort; — Ils m*ont séparé de mon père avant qu'il fût mort; leur artifice, leur fausseté m'a détourné; — Poor un vil prix ils m'ont vendu, voilà pourquoi je suis accablé de chagrin et de trittesse. »

— Le nègre revint devant la chamelle — Cherchant Jusuf, et il ne le vit pas dessus, Et il se retourna sur le chemin, son oreille dressée; — 11 l'aperçut dans la fosse, pleurant, c'était merveille. — Bt le nègre s'avança et le trouva oppressé de doalear,

— Et bientôt, au même moment, il tomba évanoui ; — Le nègre lui dit : « Tu es un méchant, un fripon fini; — Ainsi que nous l'ont dit tes maîtres qui t'ont vendu. «

— Jusuf lui répondit : « Je ne suis ni méchant ni fripon ; — Mais ici git ma mère et je viens lui demander pardon; — Je prie Allah et je lui demande — Que, si je suis exempt de faute, il t'envoie sa malédiction. » — Ils marchèrent toute cette nuit jusqu'au jour suivant, — Le monde se couvrit de ténèbres, un grand vent s'éleva, — Le soleil s'éclipsa à l'heure de midi, — Ils ne voyaient pas par où marcher avec leais marchandises.

L'époque et Torigine de ce poëme si remarquable ne peuvent être fixées que par Tévidence intrinsèque. C'est elle qui nous fait considérer comme probable qu'il fut écrit en Aragon, parce qu'il contient des mots et des phrases propres à cette contrée limitrophe de la Provence (4 ) ; qu'il date de la seconde moitié du quatorzième siècle , parce que la stance rimée de quatre vers se trouve à peine plus tard dans les vers, et parce que la rudesse du langage aurait encore indiqué une époque primitive, si le récit était venu de la Castille. Quelle que soit, toutefois, la période où nous le plaçons, il reste toujours comme une production curieuse et intéressante. Il a le natqrel et la simplicité de l'époque à laquelle on l'attribue, mêlés parfois à une tendresse qu'on trouve rarement dans des temps si violents. Son caractère pastoral et sa conservation des mœurs orientales s'harmonisent aussi très-bien avec le sentiment arabe qui règne dans tout le poëme. Quant à son esprit et à son intention morale, il montre la confusion des deux religions qui régnaient alors en Espagne, et le mélange des éléments de civilisation orientale et occidentale -qui donna, plus tard, quelque chose de son coloris à la poésie espagnole (2).

Le dernier poëme, qui appartient à ces spécimens primitifs de la littérature castillane, c'est le Rimado de Palacio, sur les devoirs des rois et des nobles dans le gouvernement de l'État, esquisses des mœurs et des vices du temps qu'il est du devoir des grands de réformer et de déraciner, comme le préfend le poëme. Il est principalement écrit en stances de quatre vers, selon l'usage de l'époque à laquelle il appartient ; il commence par une confession pénitentielle de l'auteur ; il passe à la discussion des dix commandements, des sept péchés mortels, des sept œuvres de miséricorde et à d'autres sujets religieux. Après cela il traite du gouvernement d'un État, des conseillers du roi, des marchands, des hommes lettrés, des collecteurs d'impôts, et d'autres états, et il finit, comme il a commencé, par des exercices de dévotion. Son auteur est don Pedro Lopez de Ayala, ce chroniqueur dont il suffit de dire ici qu'il fut un des Espagnols les plus distingués de son temps, qu'il remplit les charges les plus élevées du royaume, sous Pierre le Cruel, Henri II, Jean I et Henri III, et qu'il mourut en 1407, à l'âge de soixante-quinze ans (3).

(1) Gela parait aussi dans TaddiUon d'un o ou d'un a aux mots finissant par une consonne, comme mercadero pour mercader,

(2) Ainsi le marchand qui achète Joseph parle de la Palestine comme de la Urre sainte, et Pliaraon parle défaire Joseph comte. Mais le ton général est oriental.

(3) Pour le Rimado de Palacio, voyez Bouterwek, traduction de CorUna, tom. I,

UTTEBATL'RE E&PAQNOLB. 7

Le Rimado de Palacio^ qu'on pourrait traduire par Courtes Rimes^ a été écrit à différentes époques de la vie d'Ayala. Deux fois il marque Tannée où il l'écrivait, et ces dates nous font connaître qu'une partie du poëme fut certainement composée de t398 à 1404, et que l'autre partie semble l'avoir été durant sa prison, en Angleterre, emprisonnement qui suivit la défaite de Henri de Transtamare à la bataille deNajera, parle duc de Lancastre, en 1367. En un mot, on peut placer le Rimado de Palacio vers la fin du quatorzième siècle; et les souffrances de son auteur dans sa prison d'Angleterre nous rappellent à la fois, et le duc d'Orléans, et Jacques I" d'Ecosse, qui, à la même époque et en des circonstances pareilles, montrèrent un talent poétique peu différent de celui du grand chancelier de Castille.

Dans quelques-unes de ses parties, et surtout dans celles qui ont un caractère lyrique, le Rimado ressemble assez aux poésies légères de l'Archiprôtre de Hita ; d'autres sont composées avec calme et gravité et expriment les pensées solennelles qui durent l'occuper pendant sa captivité. Son genre est en général tempéré et didactique, autant que le demandent son sujet et son époque. Il montre, toutefois, de temps en temps, sa veine satirique qu'il ne peut supprimer, surtout quand le vieil homme d'État discute les vices qui l'ont offensé. Ainsi, quand il parle àesletrados ou avocats, il dit (1) :

Si quisieres sobre un pLeyto d*eilos aver consejo,

Poneose solemnemente iuego abaxan el cejo ;

Dis : « Graut question es esta, grant trabajo sobejo ;

El pleyto sera lueugo, ca atane à to el consejo. »

« Yo pieuso que podria aqui algo ayudar, •

Tomando grant trabajo mis libros estudiar ;

Mas todos mis negocios me conviene dexar,

Ê solamente en aqueste vuestro pleyto estudiar (2). »

pp. 138-154. Le poème entier se compose de mille six cent dix-neuf stances. Quant à Ayala, voyez plus bas, chap. ix.

(1) Letrado a continué d'être employé jusqu'à nos jours, en Espagne, dans le sens &*avocat, comme, en anglais, derAsigniOe écrivain, quoique la signification primitive des deux mots soit dilTérente. Quand Sancho va dans son lie, il dit qu'il est : parte de letrado^ parte de capitan ; et Gui lien de Castro dans sa comédie : Los mal Cazadas de Valcncia, act. ni, dit, en parlant d'un grand fripon : enganà como letrado (il séduit comme un avocat). On trouve une description des letrados^ digne de Tacite par sa satire profonde , au premier livre de la Guerre de Grenade de D. Diego Hurtado de Mendoza.

(2) Si vous voulez sur un procès obtenir d'eux un conseil, — ns prennent une pose solennelle, puis ils froncent le sourcil -— Et disent : <« C'est une grande question que celle-ci, c'est un travail grandi excessif; — Le procès sera long, il faut aller au Gon*

Un peu plus loin, en parlant de la justice dont l'administration avait été négligée d'une manière si lamentable par suite des guerres civiles durant lesquelles il avait vécu, il prend un ton plus grave et s'exprime avec une sagesse et une urbanité à laquelle on ne se serait pas attendu :

Jusiicia que es virtud atan noble é loada , Que casUga los malos é ha la tierra poblada, Devenla guardar Reyes, é la tien olvidada, Siendo piedra preciosa de su corona onrrada. Muchos ha que por cruesa cuidan justicia fer, Mas pecan en la mafia, ca justicia ha de ser Gon todo piedat, â la verdat bien saber : Al fer la execucion siempre se han de doler (1).

Comme c'est naturel, une bonne partie du Mimado dePalacio respire l'homme d'État; tels sont les morceaux qui se rapportent, par exemple, aux favoris du roi, à la guerre, aux mœurs du palais. Mais le ton général du poëme, ou plutôt des différents petits poèmes dont il est composé, est fidèlement reproduit dans les passages qui précèdent. Il est grave, mesuré, didactique, semé, de temps en temps, de quelques vers d'une simplicité et d'un sentiment vraiment poétiques et qui semblent appartenir autant à l'époque qu'à l'auteur du poëme.

Nous avons passé en revue une partie considérable de la littérature primitive castillane et complètement terminé l'examen de celle qui fut d'abord épique, puis didactique par le ton de formule des vers longs et irréguliers avec des rimes quadruples. Tout cela est curieux et, en grande partie, pittoresque et intéressant. Si, à ce qui vient d'être examiné, vous ajoutez les romances et les chroniques, les romans de la chevalerie et le théâtre, l'ensemble vous constituera l'immense base sur laquelle est toujours resté depuis le véritable édifice littéraire de la civilisation espagnole.

leil. » — «Je pense que je pourrais vous y aider quelque peu — En me livrant à un grand travail par Tétude de mes livres; — Mais il me faut abandonner toutes mes affaires — Et n'étudier seulement que votre procès. »

(I) Justice, qui est vertu si noble et si louée, — Qui châtie les méchants et qui a la terre peuplé,, — Les Rois doivent la garder, et ils Tont oubliée, — Elle, qui est une pierre précieuse de leur honorable couronne. — Il y en a beaucoup qui, par cruauté, chercbeotà rendre justice, — Mais ils pèchent, dans leur fureur; car la justice doit s*exercer — Avec entière piété et parfaite connaissance de la vérité; — Lors de l'exécution, il faut toujours avoir de la douleur.

D. José Amador de los Rios a donné quelques extraits du Rimado de Palacio dans 00 cbarmaot artide du Semanario PintoreseOé Madrid, 1847, pag. 411.

Mais, avant d'aller plus loin, arrôlons-nous un instant et observons quelques particularités de la période que nous venons d'examiner. Elle s'étend d'un peu avant l'année 1200 jusqu'après l'année 1400 ; prose et poésie y sont marquées par des traits qu'on ne peut méconnaître. Quelques-uns de ces traits sont particuliers et nationaux, d'autres ne le sont pas. Ainsi la Provence, qui fut longtemps unie à l'Aragon, et qui exerça une influence sur toute la Péninsule, vit la poésie populaire, à cause de sa légèreté enjouée, recevoir le nom de Gaie Science [Gaya Siencia), Cette poésie était essentiellement différente de l'intonation grave et mesurée qui se faisait entendre sur l'un et l'autre flanc des montagnes de l'Espagne. Dans la partie plus septentrionale de la France dominait un esprit babillard et conteur; en Italie, Dante, Pétrarque et Boccace apparaissent en même temps, sans égaux parmi ceux qui les ont précédés et parmi tous les contemporains de leur gloire. D'un autre côté, les principaux traits caractéristiques de la littérature castillane primitive, l'esprit historique et didactique de la plus grande partie de ses longs poèmes, ses vers traînants et irréguliers et ses rimes redoublées sont des qualités qui appartiennent aux vieux poètes espagnols, en même temps qu elles sont communes aux bardes des contrées que nous venons d'énumérer, contrées où, à la même époque, l'esprit poétique luttait pour se faire une place, au milieu des éléments de leur civilisation incertaine.

Il y a, dans la littérature espagnole primitive, deux traits tellement exclusifs et particuliers, qu'il importe de les faire connaître dès le début : ce sont la foi religieuse et la loyauté chevaleresque, traits qui ne sont pas moins apparents dans les Parties d'Alphonse le Sage, dans les contes de don Juan Manuel, dans la liberté d'esprit de l'Archiprêtre de Hita et dans la sagesse mondaine du chancelier Ayala, que dans les poésies franchement dévotes de Berceo, dans les chroniques franchement chevaleresques du Cid et de Femand Gonzalez. Tels sont les deux traits de la période primitive qu'il importe de marquer, parmi les lignes proéminentes de la littérature espagnole.

Rien en cela qui doive nous surprendre. Le caractère national espagnol, tel qu'il a existé depuis son premier développement jusqu'à nos jours, s'est principalement formé, dans sa période primitive, par la lutte imposante qui a commencé au moment où les Maures ont débarqué au pied du rocher de Gibraltar, et qu'on ne peut dire terminée que sous le règne de Philippe III, quand les derniers restes de cette race infortunée furent cruellement expulsés des rivages que leurs

pères avaient occupés par une invasion inqualifiable, neuf siècles auparavant. Durant cette lutte et spécialement durant les deux ou trois siècles de ténèbres où la poésie espagnole primitive fit son apparition, il n'y a qu'une foi religieuse invincible, qu'un dévouement non moins invincible à leurs princes qui peuvent avoir soutenu les chrétiens espagnols dans ce combat décourageant contre leurs mécréants oppresseurs. Telle fut donc la dure nécessité qui fit de ces deux sentiments élevés les éléments du caractère national de l'Espagne , caractère dont toute l'énergie se consacra pendant des siècles au seul grand objet de leurs prières comme chrétiens, de leurs espérances comme patriotes : l'expulsion de leurs odieux envahisseurs.

La poésie castillane fut dès le principe, et à un degré extraordinaire, l'expression de l'esprit et du caractère du peuple. Des sentiments de soumission religieuse et de fidélité chevaleresque, sentiments qui se rattachent l'un à l'autre dès leur naissance et qui reposent souvent l'un sur l'autre pour se soutenir dans leurs épreuves, voilà les attributs primitifs de ce peuple. Nous ne devons donc point nous étonner de trouver, plus tard, cette soumission à l'Église et cette fidélité au roi apparaître constamment dans l'ensemble de la littérature espagnole, ni de sentir leur esprit respirer dans presque chacune de ses parties. Cette manifestation ne se fera cependant pas sans changer son mode d'expression suivant que la condition du pays changera dans la succession des siècles, mais elle reposera toujours sur ces qualités originales ; de telle sorte qu'elle les montrera survivant à chaque révolution de l'État, sans jamais cesser de se développer par suite de leur première impulsion. En un mot, si leur développement primitif ne laisse pas de doute sur leur nationalité, cette même nationalité les rend inévitablement permanentes.

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