‹ Histoire de la littérature espagnoleChapitre 15 sur 70 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Quatre classes de la littérature primitive la plus populaire. -— Première classe : les romances. — Forme la plus ancien ne de la poésie castillane. — Théories sur son origine. — Elle n*est pas arabe. -- Sa forme métrique. — Redondillas. — Assoonances. — Leur origine nationale. — Propagation de la forme des romances. — Leur nom. — Premières notices sur les romances. — Romances du seizième siècle et antérieures. ■— Traditionnelles et non écrites.— Elles apparaissent d*abord dans les Canciooeros, puis dftas les Romanceros. — Collections anciennes les meil« }eures.

Les cours des divers souverains étaient cependant, en Europe, durant la période que nous venons de parcourir, les principaux centres de progrès et de civilisation. Par suite de circonstances accidentelles, tel était, en particulier, Tétat de TEspagne durant le treizième et le quatoraième siècle. Sur le trône de Castille ou à son ombre, nous avons vu une succession de poètes et de prosateurs, tels que Alphonse le Sage, Sanche son fils, don Juan Manuel son neveu, le chancelier Pedro Lopez de Ayala, pour ne rien dire de saint Ferdinand qui les précéda tous et qui donna peut-être la première impulsion décisive aux lettres, dans le centre et au nord de l'Espagne (1).

Mais cette littérature, produite et encouragée par ces personnages et par d'autres hommes distingués, ou par le haut clergé qui, avec eux, gouvernait l'Etat, n'est certainement pas l'unique littérature qui existât alors en deçà des frontières des Pyrénées. Lpin de là,

(1) Alphonse le Sage dit de son père saint Ferdinand : « Et otrosi pagandose de omes de Corte, que sabien bien de trobar, et cantar, et de joglares que sopiesen bien tocar estrumenlos. Ca desto se pagaba el mucho et entendia quien lo facia bien, et quien non. » «< Et il s'environna aussi d'hommes de Cour qui savaient bien Fart de trouver et chanter, et de jongleurs qui savaient bien toucher des instruments. Et il y trouvait un grand plaisir, car il distinguait qui le faisait bien et qui non (Setenario, Paleographia, pp. 80*83, et pag. 76). » Voyez aussi ce qui est dit plus bas, quand nous parlons de la littérature provençale en Espagne, chap. xti.

Fesprit poétique s'était répandu, d'une manière extraordinaire, tant sur tout le reste de la Péninsule que dans la partie reconquise sur les Maures, et il animait et élevait toutes les classes de la population chrétienne. Leur propre histoire fantastique, dont les grands événements ont été en particulier le résultat de l'impulsion populaire et qui portent le caractère populaire si profondément imprimé, a soufflé cet esprit au peuple espagnol, esprit qui commence à Pelage et qui se soutient par l'apparition, à certains intervalles, de figures héroïques semblables à celles de Fernan Gonzalez, de Bernard del Carpio et du Cid. Au point où nous sommes maintenant arrivés, une littérature plus populaire, résultat direct de l'enthousiasme qui avait si longtemps dominé la masse entière du peuple espagnol, commençait à faire son apparition naturelle dans la Péninsule, et à s'y assurer une place qu'elle a toujours, par certaines de ses formes, heureusement conservée depuis.

Qu'est-ce qu'il y a donc alors d'essentiellement populaire dans ses sources et dans son caractère? Quelle est la partie qui, ne procédant pas des classes les plus élevées de la nation, a été par elles négligée et dédaignée? Voilà ce que sa véritable rudesse permet probablement peu de préciser avec des formes bien définies, ou ce que son origine ne permet pas d'établir avec ces dates et ces autres preuves qui accompagnent les époques où la littérature nationale s'est trouvée, dès le principe, sous la protection des ordres les plus élevés de la société. Quoique nous ne puissions donner une classification exacte, ni une histoire détaillée de compositions nécessairement si libres et toujours si peu cultivées, nous pourrons toutefois les distribuer en quatre classes et produire des matériaux suffisants pour faire connaître leurs développements progressifs et leur condition particulière.

Ces quatre classes sont : 1° les Romances, tant historiques que lyriques, ou la poésie du peuple depuis les temps primitifs; 2* les Chroniques, ou histoires semi-véridiques , semi-fabuleuses des grands exploits et des héros des annales nationales, histoires conmfiencées, dès le principe, par ordre du chef de l'État, mais toujours fortement empreintes du caractère et des sentiments populaires; 3® les Livres DE chevalerie intimement liés aux deux genres précédents, et, au bout de quelque temps, l'objet de l'admiration passionnée de toute la nation; 4' le Thél\tre, qui, dans son origine, a toujours été une diversion populaire et religieuse, et qui ne l'a pas été moins en Espagne qu'en Grèce et en France.

Telles sont les quatre classes qui composent ce qui a générale-

ment le plus de valeur dans la littérature espagnole, durant la dernière partie du quatorzième siècle, tout le quinzième et une grande partie du seizième siècle. Elles s'appuient sur les fondements profonds du caractère national et, par conséquent, leur véritable nature s'oppose aux écoles provençale, italienne et de cour, qui fleurirent à la même époque et que nous examinerons plus tard.

Romances. — Nous commencerons par les romances, parce qu'on ne peut raisonnablement pas douter que la poésie, dans la langue actuelle de l'Espagne, n'ait primitivement apparu sous la forme de romance. La première question qui se présente donc sous ce rapport est celle-ci : à quoi faut-il attribuer ce fait? La réponse qui a été suggérée, c'est qu'il y eut probablement, en Espagne, une tendance vers cette forme si populaire de composition, à une époque beaucoup plus éloignée même que celle de l'origine de la langue actuelle de l'Espagne (1 ) ; que cette tendance pouvait remonter, peut-être, à ces bardes indigènes dont la simple tradition douteuse subsistait au temps de Strabon (2) ; qu'elle semble paraître encore, dans les vers léonins et dans d'autres rimes latines de l'époque gothique (3) ou bien dans la poésie basque, plus ancienne et plus obscure, dont les quelques fragments, qui nous ont été conservés, ont fait naître la pensée qui a donné naissance à de pareilles conjectures (4). Or ces inductions et d'autres semblables reposent avec si peu de fondement sur des faits écrits, qu'on peut à peine s'y appuyer. Une opinion des plus fréquemment mises en avant, c'est que les romances espagnoles , telles que nous les avons maintenant, sont des imitations de la poésie narrative et IjTique des Arabes qui résonna, pendant des siècles, dans toute la

(1) La Revue d* Edimbourg, n"* 146, sur la traduction des Romances de Lockhart, contient une ingénieuse explication de cette théorie.

(2) Le passage de Strabon, cité ici, se lit au liv. III, pag. 139 (édit. Casaubon, infol. 1620). Il faut le comparer avec un autre passage , pag. lài. où il dit que la langue et sa poésie étaient entièrement perdues de son temps.

(3) Argote de Molina (Discours sur la poésie castillane, dans le Comte Lucanor, édition de 1575, fol. 93, a) mérite d'être cité sur ce point. Ceux qui le croient soutenable peuvent citer aussi la Chronique gérK'rale (édïi. 1604, part. II, fol. 265), ou, en parlant du royaume des Gotlis et déplorant sa chute, elle dit : Olvidados esfan sus cantares, etc. : » ses chants sont oubliés. »

(4) Guillaume de Humboldt, dans \e Mithridates d*Adelunget Vater (Berlin, 1817, in-8*', tom. V, pag. 354), et Argote de Molina {ut supra, fol. 93). Mais les poésies basques, citées parce dernier, ne remontent pas au-delà de 1322 ; il est par couséq :ent aussi probable qu'elles out été imitées dts romances espagnoles qu'il Test quelles ont été l'objet de l'imitation espagnole.

partie méridionale de TEspagne ; que la véritable forme sous laquelle les romances espagnoles ont toujours apparu est arabe, qu'elle remonte aux Arabes de TOrient, à une époque qui n'est pas seulement antérieure à leur invasion en Espagne, mais même à la venue du prophète. Telle est la théorie de Condé (1).

Mais quoique l'air de prétention historique avec lequel elle se piusente elle-même nous fasse trouver dans cette théorie quelque chose qui nous prévienne en sa faveur, il y a toutefois des raisons puissantes qui nous empêchent de lui donner notre assentiment. En effet, les romances les plus anciennes de l'Espagne, les seules à l'égard desquelles on peut soulever la question , n'ont aucun des caractères d'une littérature d'imitation. Pas une seule production arabe originale n'a été trouvée dans aucune d'elles, autant que je peux le savoir; pas le moindre passage de poésie arabe, pas la moindre phrase d'un écrivain arabe n'est entrée directement dans leur composition. Au contraire, leur liberté , leur énergie, leur intonation chrétienne et leur loyauté chevaleresque annoncent une originalité et une indépendance de caractère qui nous empêchent de croire qu'elles ont été, sous quelque rapport matériel, redevables à la littérature brillante, mais efféminée, d'une nation à l'esprit de laquelle tout ce qui c. espagnol a fait, depuis sa première apparition, une opposition im^ ' cable durant des siècles. Il semble, toutefois, que nous devons, d'apr ' leur caractère, considérer ces romances comme originales autant qiui toute autre poésie des temps modernes ; elles renferment des preuves intrinsèques qu'elles sont espagnoles par la naissance, des productions du sol et marquées de toutes ses variations. Longtemps après leur première apparition, elles continuent de montrer les mêmes éléments de nationalité; de sorte que, jusqu'au moment où la chute de Grenade approche, nous ne trouvons, dans aucune d'elles, ni ton, ni sujets, ni aventures mauresques; rien, en un mot, qui justifio

(1) Domination des Arabes^ tom. I, préface, pp. 18, 19/p. 169 et autres. M<\i4 dans la préface manuscrite d'une coUection intitulée : Poésies orientales^ traduites par Jos.-Aiit. Condé, el qui n'est pas encore publiée, il s'exprime lui-même d'une roaniite plus positive en disant : « Dans la versiÂcation des romances et seguidillas càsiïWài.-ri nous avons reçu des Arabes le type exact des leurs. » Et plus loin il ajoute : « Depi>'.^ Teofance de notre poésie, nous avons des vers rimes conformes à la mesure employ «^ par les Arabes, dans des temps antérieurs a. Tislamisme. » Nous pouvons supposer q.i'^ Blanco White fait allusion à cet ouvrage (Variétés, tom. II, pp. 45-46). La théorie <!j Coudé a été souvent approuvée (voyez la Revue rétrospective, tom. IV, pag. 31, et !.i Traduction espagnole de Bouterwek, tom. I, pag. 164, etc.).

10(J HISTOraE DE LA UTTÉRATURE ESPAGNOLE.

rhypothèse qu'elles sont plus redevables à la civilisation arabe qu'à toute autre partie de la littérature primitive de TEspagne.

En vérité, il ne semble pas raisonnable de chercher, en Orient ou ailleurs, une origine étrangère aux formes pures des romances espagnoles. Leur structure métrique est si simple que nous pouvons croire, sans hésitation, qu'elle s'est présentée d'elle-même^ dès que la poésie est en quelque sorte devenue une nécessité pour le peuple. Elle consiste purement dans ces vers octosyllabiques composés avec la plus grande facilité, tant en d'autres langues que dans la langue castillane, et qui sont d'autant plus aisés dans les vieilles romances que le nombre de pieds, prescrit pour chaque vers, est un peu moins observé (1). Quelquefois, quoique rarement, ces romances sont divisées en stances de quatre lignes, qui prennent alors le nom de redondillas (rondelets), avec des rimes au second et au quatrième vers de chaque stance, ou au premier et au quatrième, comme dans les stances de notre poésie moderne. Leur caractère saillant, toutefois, le seul qu'elles sont parvenues à imprimer sur la plus grande partie de toute la poésie nationale, le seul qu'on ne trouve pas dans aucune autre littérature, est celui que l'on peut revendiquer comme ayant eu son origine en Espagne, et qui est devenu, par conséquent, une cir-

(1) Argotc deMolina (Discourssur lapoésiecastiUane, dans le Comte de Lucanor^Xblb^ fol. 92) veut établir que le vers des romances espagnoles est tout à fait le même que le vers octosyllabique grec, latin, italien et français. « Mais, ajoute-t-il, il appartient en propre à TEspagne, où il est né. C'est dans la langue espagnole qu*on le trouve, plutôt que dans aucun autre idiome moderne ; ce n'est qu'en espagnol qu'il a cette grâce, cette légèreté, cette vivacité qui constituent le caractère particulier du génie espagnol plus que chez toute autre nation.» Les seuls exemples qu'il produit à Tappui de sa proposition, il les tire des Odes de Ronsard, du très-excellent Ronsard, comme il rappelle, et qui jouissait alors de la plus haute réputation en France. Mais les ùdet de Ronsard sont misérables, comparées à la liberté et l'énergie des romances espagnoles (voyez Odes de Ronsard, Paris, 1573, in- 18, tom. II, pp. 62, 139). La vereitication qui s'approche le plus de la mesure des anciennes romances espagnoles, sans prétention de les imiter, se trouve dans un petit nombre des anciens fabliaux français, dans le Temple de la Renommée de Chaucer, et dans certains passages de la poésie de Walter Scott. Jacob Grimm, dans sa SïUa de Romances viejos (Vienne, 1815, in-18), extraite principalement du Cancionero de 1 j55, a imprimé les romances comme si primitivement leurs vers avaient quatorze ou seize syllabes; de sorte que chacun d*eux en contient deux du vieux Romancero. Sa raison est que leur nature et leur caractère épique exigent précisément de longs vers, qui sont en effet tout à fait semblables alors aux vers du vieux Poème du Cid.Oeiit théorie,qui n'a pas été généralement adoptée, se trouve victorieusement réfutée par V.-A. lluber, dans son excellent traité: De prlmitiva Cantilenarum epicarum popularium {vulgo Romances) apud Hispanos fbrmù (Berlin, i844yin-4''), et dans son introduction à Véditlon de la Chronique du Cki, 1844.

constance importante dans l'histoire du développement poétique de la littérature espagnole (1).

La singularité dont nous parlons, c'est Yassonnance^ espèce de rime imparfaite, limitée aux voyelles et qui commence à la dernière syllabe accentuée du vers; de sorte qu'elle n'embrasse parfois que la dernière syllabe, que d'autres fois elle s'étend à la pénultième ou même à l'antépénultième. Elle se distingue de la consonnance ou rime parfaite qui se forme à la fois des voyelles et des consonnes de la syllabe ou des syllabes finales du vers, et qui répond exactement à ce que l'on appelle la rime en anglais (2). Ainsi feroz et furor^ casa et abarca^ infamia et contraria sont de bonnes assonnances dans la première et la troisième romance du Cid ; de la même manière que mal et desleal, volare et caçare sont de bonnes consonnances dans la vieille romance du marquis de Mantoue, citée par don Quichote. L'assonnance tient en quelque sorte le milieu entre notre vers blanc et notre rime; lart de s'en servir s'acquiert facilement dans une langue comme la langue castillane, féconde en voyelles et donnant toujours aux mêmes voyelles la même valeur (3). Dans les vieilles romances, elle revient

(1) L*uiiique espèce que nous cou naissions contraire à cette doctrine existe dans le Répertoire américain (Londres, 1827, tom. II, pag. 21, etc.)9 où Tauteur, D. Andrès Belle, je crois, prétend trouver Vorigine de Vassonnant dans la Vita Mathïldïs, poème iatio du quatorzième siècle, réimprimé par Muratori {Rerum Italicarum scriptores, Mediolani, 1725, in-fol., tom. V, pag. 335, etc.), et dans un poème manuscrit anglonormand du même siècle, sur le fabuleux voyage de Cbarlemagne à Jérusalem. Mais le poème latin est, je crois, un essai singulier, inconnu, sans aucun doute, en Espagne. Le poème anglo- normand, publié depuis par Micbel (Londres, 1836, in-12), iree des notes très-cuneuses, rime avec des consonnances, quoique avec peu de soin et de régularité. Ray nouard, dans le Journal des savante (février 1833, pag. 70), commet la même erreur que l'auteur de Tarticle du Répertoire, qu'il suivait probablement La rime imparfaite de l'ancien idiome gaélique semble avoir été différente de rossoniMiJi^ espagnol. Et elle n'a, en effet, aucun rapport avec lui. Logan, sur le Gaétiqne d'Ecosse (Londres, 1831, in-a"*, tom. II, pag. 241).

{1) Cervantes, dans son Amante libéral, les appelle consonnances ou consonnantes iifficuUueuses. Cette grande difficulté en rendit, ce nVst pas douteux, l'usage moins fréquent que des assonnants, Juan de la Enzina, dans son Petit Traité sur le vers coitUlan^ chap. tu, écrit avant lôOO, explique ces deux formes de rime et dit que les vieilles romances no van vcrdaderos consonantes {ne *sont pas de véritables conumnanls). Ou trouve de curieuses remarques sur les assonnants dans Reujifo, Arte poetiea espahola (Salamanque, lô92, in-4% cbap. xxxiv), et dans les additions qui oot été (aites à l'édition de 1727 (in-4'', pag. 418). A ces remarques on peut joindre les observations philosophiques de Martinez delà Rosa (Œuvres, Paris, 1827, inn,tom.I,pp. 202-204).

(3) Une extrême licence poétique s'introduisit bientôt dans l'usage de Vassonnani,

en général tous les deux vers : la facilité à la trouver fait que la même assonnance se continue fréquemment dans tout le poëme où elle se rencontre, qu'il soit long, qu'il soit court. Malgré cette entrave, la structure de la romance est si simple que Sarmiento entreprit de démontrer comment la prose espagnole, antérieure au douzième siècle, est souvent écrite, sans intention, en assonnances octosyllabiques (1), et que Sépulvéda, au seizième siècle, a mis de longs passages des vieilles chroniques en romances de la même mesure , avec de faibles changements dans la phraséologie originale (2), deux circonstances qui, réunies, prouvent d'une manière incontestable le peu de distance qui sépare la structure ordinaire de la prose espagnole et la forme primitive du vers espagnol. Si, à toutes ces considérations, nous ajoutons ce récitatif national dans lequel les romances ont été chantées jusqu'à nosjours, etles danses nationales qui les ont accompagnées (3), nous serons probablement persuadés que non-seulement la forme de

comme elle 8*était introduite chez les anciens dans l'emploi du mètre grec et latin. De sorte que la sphère de Yassonnant devint, comme dit Clémencin, extrêmement grande. Ainsi u et o furent considérés comme assonnants dans Vénus et Minos: i et e d&nB Paris et maies ; une diphthongue avec une voyelle, gracia et almOf cuitasei ImrlaSf et mille autres variétés qui , à Tépoque de Lope de Vega et de Gongora, permirent des combinaisons à l'infini et rendirent la composition du vers assonnant iafiniment aisée. (Voyez D. Quijote, édit. Clémencin, tom. UI, pp. 271-272, note.)

(1) Poésie espagnole, Madrid, 1774, in-4% sec. 422-430.

(2) Il serait très-facile de donner des spécimens des romances tirées des vieilles dmniques ; mais, pour le but que nous nous proposons actuellement, il nous suffit de prendre quelques lignes de la Chronique générale (part. HI, fol. 77, a, édit. ie04). Quand Velasquez persuade ses neveux, les infants de Lara, de marcher contre les Maures, malgré certains mauvais augures, il s'exprime ainsi : Solninos^ estas agêe» ros que oystes, mucho son buenos; ca nos dan a entender que ganaretnos «my gram algo de lo ageno, é de lo nuestro non perderemos ; é fizol tnug mal D. Nuho Salkdo e» non venir conUmsco, é mande IHos que se arrepienta, etc... \oyez maintenant Sépulvéda (Romances^ Anvers, 1651, in-18, fol. U). Dans la romance qui oommenoe ainsi : LUgados son los Infantes, nous trouvons les vers suivants:

- Sotrinos esos agûeros Para nos grand bleo serian, Porqoe nos dan à entender Que bien nos soccedcria.

Ganaremoi grande Victoria Nada non ie perdtrta.

Don NuAo lo Mio mal Que convuico non venia.

Mande Dio$ que se arrtptente , etc.

(3) Duran, Romances chevaleresques (Madrid, 1832, in-12, prologue, tom. I, pp. 16, 17, 36, note 14).

la romance espagnole est aussi purement nationale dans son origine que Vassonnant , son caractère principal , mais encore que cette forme est plus heureusement appropriée à son objet spécial et plus aisée dans l'application pratique que toute autre forme' prise par la poésie populaire, tant dans les temps anciens que dans les temps modernes (1).

(1) Les particularités d'une forme métrique si éminemment nationale ne peuvent être, je suppose, bien comprises que par un exemple. Je vais donc donner ici, dans Voriginal espagnol, quelques vers de l'énergique et célèbre romance de Gongora, que j'ai cboisie, parce qu*elle a été traduite en assonnants anglais par un écrivain de la Revue rétrospectwe. Voici ce texte :

Aqael nyo de la goerra, Alferex mayor dcl reyno, Tan galan como valiente,

Y uio noble como fiero.

De los inoxos embidiado ,

Y admirado de los riejos ,

Y de los hifios y el vulgo , Senalado con el dedo,

El querido de las damas, Por corteuno y discreto , llijo hasta alli regalado , De la fbrtuna y el tiempo.

[Obras, Madrid, 105ft, ln-4% C. 83.)

Cette rime est parfaitement sensible pour une oreille accoutumée à la poésie espagnole, et Ton peut très-bien ad mettre, je pense, que, lorsqu'elle embrasse, comme dans la romance citée, les deux voyelles finales du vers, et qu'elle se continue dans tout le poème, son effet, malgré un peu d'étrangeté, est celui d'un ornement agréable qui plaît sans fatiguer. En anglais toutefois, où les voyelles ont un pouvoir si varié, et où lesconsonnants prédominent, le cas est entièrement différent. C'est ce qui résulte évidemment de la traduction suivante des vers ci-dessus, traduction vive et exacte, mais qui ne saurait produire Veffet de l'espagnol. La rime, on peut Iedire,estdifGcilement perceptible, excepté pour l'œil, quoique la mesure et sa cadence soient scrupuleusement observées.

He Uie thunderbolt of batUe,

Ile the first Alferex tiUed,

Wbo as courteous is as Taliant ,

And Uie noUest as ttie Qerccst ;

He wbo by oiir yoaUi is enfied,

Honoured by our gra? est aiicients ,

By our youih in crowds distinguished

By a ihonsand pointed fingers;

Ile beloved by (àirest damsels

For discrétion and politincss,

Cberisbtd son of lime and fortune,

Bearing ail their gifti divinest.

[Rétrospective Review, toi. IV, p. 35.)

Un autre spécimen de Vassonnant anglais se trouve dans le livre de Bowring, Poésie ancienne d' Espagne (JLouàrei, 1824, in-13, pag. 107). Mais le résultat est subs-

110 HlStOIRE DE LA LITTEBATUBE ESPAGNOLE.

Uae forme métrique si naturelle et si claire deyint la forme favorite alors, et elle a continué à jouir de sa faveur. Des romances elle passa bientôt à d'autres branches de la poésie nationale, et en particulier à la poésie lyrique. A une époque postérieure, la plus grande partie du vrai théâtre espagnol vint se reposer sur elle, et, avant la fin du dix-septième siècle, on avait probablement écrit plus de vers dans ce rhythme que dans tous les autres mètres employés par les poètes espagnols. Lope de Vega déclare que cette mesure se prête à tous les genres de composition , même aux plus graves. Cette opinion, sanctionnée de son temps, a été justifiée, du nôtre, par Tapplication de cette forme particulière de versification à de longs poëmes épiques (1 ). Vassonnance de leurs syllabes peut être, pâîr conséquent, considérée comme connue et employée par tous les genres de poésie espagnole, et, puisqu'elle a été, dès l'origine, le principal élément de cette poésie, nous pouvons croire qu'elle se continuera aussi longtemps que se cultivera ce qu'il y a de plus original dans le génie de la nation.

Quelques-unes de ces ballades, écrites en ce mètre vraiment castillan, sont, sans aucun doute, très-anciennes. Leur existence, dans les temps primitifs, nous est démontrée par leur nom même de romances^ mot qui semble impliquer qu'à une certaine époque, elles étaient la seule poésie connue dans la langue romance de l'Espagne , époque qui ne peut avoir été que celle qui suivit immédiatement la formation du langage lui-même. C'était une poésie populaire d'une certaine espèce, et plus probablement des romances que tout autre genre, qui chantait les exploits du Cid, déjà vers l'année 1147 (2). Un siècle

tantiellement et doit être toujours le même, par suite de la différeDce des deux laogues.

(1) En parlant dfs vers des romances» il dit (Prologue aux rhnes humaines, œuvres détachées, tom. IV. Madrid, 1776, in-4o, pag. 176) : « Je les trouve capables d*exprimer et de déclarer une pensée quelconque avec facilité et douceur, et même de rendre toute la gravité d*une action de poésie nombreuse. » Lope de Vega vit sa prédiction se réaliser de son temps par le Fernando, de Vera y Figueroa, long poème épique publié en 1632; elle Ta été de nos jours par la charmante narration poétique de don Angel de Saavedra, duc de Rivas, intitulée : £1 Moro exposïto, on deux volumes» 1834. L'exemple de Lope de Vega, dans la dernière partie du seizième et dansleoom* mencement du dix-septième siècle, ne contribua pas peu à développer Tuaage de Vassonnant, qui fut depuis plus employé qu*il ne Tavait été auparavant

(2) Voyez le poème, en latin barbare, imprimé par Sandoval à la tin de son Histoire des rois de Castille (Pamplona, 1615, fol. 193). Il parle de la prise d^Almeriâ eD 1 147, et il semble avoir été écrit par un témoin oculaire.

lîIStOffiE DE LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE. 11 1

plus lard, avant l'apparition de la prose de Fuero Juzgo^ saint Ferdinand, après la prise de Sévillc, en 1248, accorde des terres, repartimientosy à deux poètes qui l'avaient accompagné durant le siège, Nicolas des Romances et Domingo Abad des Romances^ dont le premier continua, pendant quelque temps après, à vivre dans la ville reprise et à y exercer sa vocation de poëte (1). Sous le règne suivant, entre 4232 et 1280, on mentionne d'autres poètes de cette classe. C'est une juglaresa (jongleuse), que nous voyons introduite dans le poëme A' Apollonius , composé, suppose-t-on, peu de temps après Tannée 1250 (2) ; et dans les Leyes de Partidas d'Alphonse X , préparées vers l'an 1260, on recommande aux bons chevaliers de ne point prêter l'oreille aux récits poétiques des chanteurs de romances, à moins que leurs chants ne se rapportent à des faits d'armes (3). Dans la Chronique générale, compilée plus tard par ce môme prince, on fait aussi plus d'une fois mention des « gestes ou contes en vers, » de las gestas o cuentos en verso, de « ce que les jongleurs chantent leurs chants ou racontent leurs contes, » que los juglares canten sus cantares o digan sus cuentos; et de ce que « l'on entend les chanteurs dans leurs chants, » lo que se oye à los cantores en sus cantares; expres-

(1) L*ona, à cet égard, une autorité suffisante, quoique le fait lui-même de donner aune personne le nom du genre de poésie qu'il compose soit assez singulier. On le trouve dans Diego Ortiz de Zuniga : Annales ecclésiastiques et séculières de Séville (Séville, 1677, in-foL, pp. 14, 90,815, etc.)* H le prit, dit-il, des documents originaux des repartimientoSf qu'il décrit dans les plus minutieux détails, comme ayant été employés par Argote de Molina (préf . et pag. 8 1 5 , etc.) . 1 1 le prit aussi su r les documents des archives de la cathédrale. Le rf/»ar^iml^n/o ou distribution des terres et des dépouiUes d*ane cité, d'où, selon le récit de Mariana, cent mille Maures émigrèrent ou furent expulsés, était un événement grave, et les documents qui s'y rapportent semblent avoir été exacts et nombreux (Zuûiga, préf., et pp. 31,62, 66, etc.). La signification du mot romance dans ce passage est beaucoup plus douteuse. Si ce mot pouvait signifier fine espèce de poébie populaire, n'est-il pas vraisemblable qu'elle ne fut autre, dans une époque si reculée, que la poésie des romances ? Toutefois les vers qu'Ortiz de Zuniga attribue (pag. 815), sur l'autorité d'Argote de Molina, à Domingo Abad Je los Rfimances, ne sont pas de lui; ils sont de l'Archiprétre de Hita. (Voyez Sanchez, t. IV, pig. 166.)

(2)SUnces426, 427, 483-495, édit. de Paris, 1844,in-8\

(3) Partie II, titr. xxi, lois 20 et 21 : £/ sin todo esto aun facian mas ; que los JMçUtres non dixiesen antellos otros cantares sinon de gesta^ éque fàblassen defechos d'armas. * Et outre cela ils faisaient plus encore; que les jongleurs ne diraient devant eux d'autres chants que des chansons de gestes et qui parleraient de faits d'armes. » Les joglareSy mot dérivé du latin jocularis, étaient des chanteurs vagabonds, transformés plus tard en bouffons. CYoyez la note curieuse de Clémencin au Quichote, part. II, chap. xxxi }

siens qui font comprendre que les exploits de Bernard del Carpio et de Charlemagne, auxquels ces phrases se rapportent, étaient aussi familiers à la poésie populaire, qui servit à la composition de cette belle chronique, qu'ils ont été connus depuis de tout le peuple espagnol, grâce aux belles romances que nous possédons encore (1).

11 ne semble pas aisé, par conséquent, d'échapper à la conclusion déduite, il y a près de trois siècles, par Argote de Molina, le plus sagace de tous les vieux critiques espagnols, à savoir : « que ces vieilles romances ont vraiment perpétué le souvenir du temps passé et qu'elles ont constitué la plus grande partie de ces anciens récits castillans employés par le roi Alphonse dans son histoire (2), » conclusion à laquelle nous devons arriver, même aujourd'hui, par une simple lecture attentive de nombreux morceaux de la Chronique elle-même (3).

Nous terminerons par un fait ce que nous savons de leur histoire primitive. C'est que l'on a trouvé des romances dans le Cancionero de don Juan Manuel, le neveu d'Alphonse X, collection qu Argote de Molina possédait, qu'il se proposait de publier et qui est maintenent perdue (4). Telles sont les faibles lumières que nous avons pu répandre sur l'ensemble du sujet jusqu'à la mort de don Juan Manuel, en 1347. A partir de cette époque, la même où fleurit l'Archiprêtre de Hita, nous perdons presque de vue non-seulement les romances, mais encore toute la vraie poésie espagnole dont les chants semblent à peine se faire entendre^ durant les horreurs du règne de Pierre le Cruel, durant la succession contestée de Henri de Transtamare et les guerres avec Jean I" de Portugal. Quand ses échos arrivent jusqu'à nous, sous le faible règne de Jean II, règne qui s'étend jusqu'au milieu du quinzième siècle, cette poésie ne se présente elle-même qu'avec quelques traits du vieux caractère national (S). Elle est de-

(1) Chronique générale, Valladolid, 1604, part. IH, foL 30, 33, 45.

(2) Le Comte Lucanor, 1575 ; Discours sur la poésie castillane, par Argote de Molina, foL 93, a.

(3) La fin de la seconde partie de la Chronique générale et une grande parUe de la troisième, relative aux grands hommes de l'histoire primitive de Léon eldeCastille, me paraissent avoir été indubitablement empruntées à de vieux matériaux poétiques.

(4) Discours, Comte Lucanor, édit. de 1 575, fol. 92, a, 93, b. Les poésies insérées dans les Cancioneros généraux de 1511 à 1573» portant le nom de D. Juan Manuel, sont, comn[^e nous l'avons déjà expliqué, Tœuvre de D. Juan Manoel de Portugal, qui mourut en 1524.

(5) Le marquis de Sautillane, dans sa lettre célèbre (Sanchez, tom. I), parle d«t Romances e Cantares, mais d'une manière très-légère.

mSTOlRE DE LA UTTÉRATURE ESPAGNOLE. n3

venue poésie de cour ; elle s'est faite courtisane. Ces vieilles et énergiques romances peuvent bien, par conséquent, ne rien perdre encore de la faveur populaire, peuvent bien être conservées par la fidélité de la tradition, mais nous n'en trouvons pas un souvenir distinct, avant la fin de ce quinzième siècle et le commencement du siècle suivant, alors que la masse du peuple, dont elles exprimaient les sentiments, parvient à un tel degré de considération que la poésie s'élève au rang qui lui est dû et auquel elle s'est toujours maintenue depuis. C'est sous les règnes de Ferdinand et d'Isabelle, et de Charles P*".

Biais ces quelques notices historiques sur les romances et leur poésie sont, à l'exception de ce qui touche à leur origine primitive, d'une importance trop faible pour avoir une grande valeur. Aussi est-il difficile, jusqu'après la moitié du seizième siècle, de trouver des romances composées par des auteurs connus. De sorte que, en parlant des vieilles romances espagnoles, nous ne nous rapportons pas à ces quelques compositions dont l'époque peut être fixée avec quelque soin, mais bien à cette quantité immense qui se trouve dans les Romanceros générales ou ailleurs, et dont les auteurs et les dates sont également inconnus. Cette quantité se compose d'environ un millier de vieux poëmes, d'une étendue inégale et d'un mérite encore plus inégal, composés entre l'époque où les vers firent leur première apparition en Espagne et le temps où des vers, comme ceux des romances, étaient jugés dignes d'être transmis par l'écriture, collections qui retraçaient l'ensemble du peuple espagnol, ses sentiments, ses passions, son caractère, de la même manière qu'une romance isolée retraçait le caractère individuel de l'auteur qui l'avait produite.

Pendant longtemps ces romances nationales primitives durent, nécessairement, n'exister que dans la mémoire du peuple au sein duquel elles avaient vu le jour, et qui les conserva dans la suite des siècles et par de longues traditions, grâce aux intérêts et aux sentiments qui leur avaient donné primitivement naissance. Nous ne pou- Tons, par conséquent, raisonnablement espérer de connaître aujourd'hui exactement quelques-unes de ces romances telles qu'elles furent primitivement composées et chantées, ni quelles sont celles auxquelles nous pouvons assigner une époque définitive avec un degré certain de probabilité. Ce n'est pas douteux, nous en possédons encore un certain nombre qui, avec de légers changements dans la simplicité des pensées et de la mélodie, trouvent place parmi les élans primitifs de cet enthousiasme populaire qui, du douzième au quinzième siècle, poussa les chrétiens espagnols à l'émancipation de leur patrie. Ces

UTTillATCRB BIPAOKOLE. 8

lU HISTOIRE DE LA UTTÉRATURE ESPAGNOLE.

romances se firent entendre dans les vallées de la Sierra-Morena, ou sur les rivages du Turia et du Guadalquivir, avec l'accent primitif de cette langue qui s'est répandue depuis dans toute la Péninsule. Mais le pauvre ménestrel qui, dans des temps de trouble, allait chercher une subsistance précaire de chaumière en chaumière, ou le soldat sans souci qui, après la bataille, chantait ses exploits, sur la guitare, à la porte de sa tente, ne pouvaient espérer de voir plus loin que le moment présent ; de sorte que, si leurs vers rudes et grossiers nous ont été conservés, ils l'ont été par ceux qui les ont répétés de mémoire, en changeant leur intonation et leur langage suivant que changeaient les opinions du temps et même les événements qu'il leur arrivait de se rappeler. Ainsi donc tout ce qui appartient à cette époque primitive appartient, en même temps, à la vie du peuple que les chroniques ne donnent point, et au caractère de ce peuple dont ces chants font partie; si quelques-unes de ces romances ainsi composées ont survécu jusqu'à nos jours, un plus grand nombre reste, on ne peut en douter, enseveli avec l'inspiration poétique qui leur a donné naissance.

Telle est, en effet, la grande difficulté que l'on rencontre dans les recherches relatives aux vieilles romances espagnoles. La même excitation de l'esprit national qui les anima durant la vie fut le résultat d'un siècle de violences et de souffrances telles que les romances qu'il produisit cessent de commander l'intérêt qui devrait motiver leur conservation par écrit. Des poëmes individuels tels que le Poëme du Cid; des ouvrages d'auteurs particuliers, comme ceux de FArchiprétre de Hita ou de don Juan Manuel, méritaient que le temps les transcrivit pour le temps. Mais la poésie populaire fut entièrement négligée. Plus tard même, quand les Caiicioneros spéciaux, qui n'étaient que des collections de toute espèce faites suivant le caprice du compilateur ou suivant les moyens qu'il avait pu trouver, quand ces Cancioneros devinrent à la mode, sous le règne de Jean II, le mauvais goût du temps fit entièrement dédaigner la vieille littérature nationale, de sorte qu'on ne rencontre pas une seule romance dans aucun de ses recueils (1).

Il faut donc aller chercher les premières romances imprimées dans

(1) Cancion, Canzone, Chansos, dans la langue des romances, signifiait primitivement une espèce de poésie, parce que toute poésie, ou presque toute, était chantée (Giovanni Galvani, Poesia del Trovatori, Modène, 1829, in-8«, pag. 29). De même, en espagnol, Cancionero a été longtemps employé pour signifier une simple collection de poésies, soit d'un seul auteur, soit de plusieurs.

la première édition du Cancionero gênerai compilé par Hernando del Castillo, et imprimé à Valence en 1511. Leur nombre, en y comprenant les fragments et les imitations, s'élève à trente-sept; dix-neuf appartiennent à des auteurs dontles noms sont donnés, et qui, comme don Juan Manuel de Portugal, Alonzo de Carthagène, Juan del Enzina, et Diego de San-Pedro, sont connus pour avoir fleuri à Tépoque comprise entre 1450 et 1500; ou qui, comme Lope de Sosa, apparaissent si souvent dans les collections de ce siècle, qu'on peut affirmer en toute sécurité qu'ils y ont appartenu. Quant au reste, plusieurs romances semblent bien plus anciennes , et sont par conséquent plus curieuses et plus importantes.

La première, par exemple, appelée Romance del Conde Claros^ est un fragment d'une autre romance plus ancienne qui a été plus tard imprimée intégralement. Elle a été insérée dans le Cancionero à cause d'une glose travaillée avec soin et dans le style provençal par Francisco de Léon; à cause aussi d'une imitation qui en a été faite par Lope de Sosa et d'une glose sur cette imitation par Soria. Toutes ces compositions se suivent et ne laissent pas le moindre doute que la romance primitive n'ait été longtemps connue et admirée. Le fragment, qui tout seul est curieux, consiste en un dialogue entre le comte de Claros et son oncle l'archevêque, sur un sujet et sur un ton qui ont rendu le nom du comte presque proverbial pour exprimer un vrai type amoureux. En voici les termes :

Pesame de vos, el G)Dde , Porque asi os quieren matar; Porque el yerro que hezisles No fué mucho de cul par ; Que los yerros por amores Dignos son de perdonar.

Supliquc por vos al Rey Vos mandasse delibrar ; Mas cl Rey con grande enojo No me quisiera escuchar, etc. (!).

La pièce suivante est aussi un fragment ; elle raconte avec une extrême simplicité un incident qui se rattache à l'état social de

(1) J*ai du chagrin pour vous, Ck)mte, —Parce qu*on veut ainsi vous mettre à mort, — Parce que la faute que vous avez commise — N'est pas une de celles qui font un grand coupable ; — Les fautes d'amour — Sont dignes de pardon. — J*ai supplié le roi pour vous — Afin qu'il vous fit délivrer ; — Mais le roi avec un grand ennui — N'a pas voulu m'écouter, etc.. — Cancionero gênerai^ tô35, fol. 106. Toute cette

FEspagne, entre le treizième et le seizième siècle, quand les deux races étaient tout à fait fondues ensemble et toujours en lutte.

Yo mera mora Morayma, Morilla d*uQ bel catare, Christiano vino à mi puerta, Cuytada, por m*eoganare.

Hablome en algaravia Como aquel que bïea la sabe :

« Abrasme las puertas, mora , « Se Ala te guarde de maie. »

« Como te abriré mesquina « Que noséquien tu seras? »

« Yo soy el moro Maçote, « Hermano de la ta madré, « Que un christiano dejo muerto» « Tras mi venia el alcalde.

« Si no me abres, tu, mi' vida , « Aqui me veras matare. »

Quaudo €sto oy, cuytada, Començome a levantare; Vistierame un almexia , No haliando mi briale , Fuera me para la puerta, Y abrila de par en pare (l).

Le morceau qui suit immédiatement est complet, et, tant par les imitations qui en ont été faites que par les gloses, il est très-probablement fort ancien. Il commence par ces mots : «Fonte frida, fonte frida, » et il est peut-être une imitation de a Rosa fresca, Rosa fresca,»

romance et ses diverses variantes se trouvent dans le Canclonero de Romances (Saragosse, 1550, in-12, part, xi, fol. 188). Elle commence par ces mots: Medki noche era por hUo, vers qui indique qu'elle était composée avant l'invention des horloges. Les aventures du comte de Claros, comme beaucoup d*autres de celles que rapportent les vieilles romances, ne se trouvent souvent pas mentionnées dans les chroniques.

(1) rétais, moi, une jeune mauresque, Morayma, — Une jeune mauresque ta beau regard ; — Un chrétien vint à ma porte, — Affligée, pour me tromper. — I! me parle en langue arabe — Comme celui qui la sait bien : — « Ouvre-moi la porte, maure8que,~Si Allah te garde de tout mal. » - » Comment t'ouvrir. misérable, — Sans savoir qui tu es? » — « Je suis le maure Maçote, — Le frère de ta mère, — Qui a laiSKé un chrétien mort; — Après moi vient Talcalde. — Si tu ne m'ouvres pas, toi, ma vie, — Ici tu me verras massacrer. » — En entendant ces paroles, inquiète, — Je commençai à me lever; — Je revêtis ma tunique — Ne trouvant pas ma robe de soie, — Je m*avançai vers la porte — Et Touvris de part en part

une autre de ces primitives et tout à fait gracieuses romances lyriques qui ont toujours été si populaires.

FoDte frida, fonte frida,

Fonte frida y con amor

Do todas las avezicas

Van tomar consolacion ,

Sino es la tortolica

Que esta biuda y con dolor.

Per ay fué à passar

El traydor del niisenor;

Las palabras que el dezia

Lienas son de traycion :

« Si tu quissiesses, senora,

« Yo séria tu servidor. »

« Vête de ay, enemigo

« Malo, faiso, enganador,

« Que ni poso en ramo verde

« Ni en prado que tenga flor ;

■ Que si hallo el agua clara ,

« Turbia la bebio yo ;

« Que no quiero aver marido

« Porque hijos no aya, no,

« No quiero plazer con ellos

« Ni menos consolacion.

« Deja-me, triste enemigo

« Malo, falso, traydor

« Que no quiero ser tu amiga,

« Ni casar contigo, no (l). »

La romance parallèle de « Rosa fresca, Rosa fresca » n'est pas moins simple, ni moins caractéristique : Rose était le nom de la dame aimée. '

« Rosa fresca, Rosa fresca, « Tan garrida y con amor, « Quando y'os tuve en mis brazos.

(1) Source fraîche, source fraîche, — Source fraîche, source d^amour, — Où tous les jeunet oiseaux — Vont chercher consolation, — Excepté la tourterelle — Qui est Teu?e et affligée. — C'est par là que vint à passer — Le traître du rossignol ; — Les paroles qa*il disait — Étaient pleines de trahison: — « Si tu voulais, seùora,— Je serais ton serviteur. • — Va-t*en d'ici, ennemi — Méchant, fourbe, trompeur, — Qui ne repose ni sur rameau vert — Ni dans une prairie fleurie ; — S'il trouve, lui, l'eau claire, — Je l'ai bue, moi, troublée ; — Je ne veux pas avoir de mari — Pour ne pas avoir d*enfants, non; — Je ne cherche pas de plaisir avec eux, — Encore moins conso- UUoo. — Laine-moi, triste ennemi, — Méchant, fourbe, traître ; — Je ne veux pas être ton amie, — Ni me marier avec toi, non. »

« No vos supe servir, no.

n Y agora que os serviria

« Non vos puedo aver, non. »

« Vuestra fuc la culpa, amigo,

R Vuestra fué , que mia, non.

a Embiastesme una carta,

« Con un vuestro servidor,

« Y en lugar de recaudar,

« El dixera olra razon :

« Qu'érades casado , amigo

ce Alla en tierras de Léon ;

<c Que teneis muger hermosa

« Y hijos como une flor. «

« Quien vos lo dijo, senora,

« No vos dijo verdad , non ,

« Que yo nunca entré en Castilla,

« Ni alli en tierras de Léon ,

» Sino cuando era pequeno,

« Que non sabia de amor (1). »

Quelques-unes des autres romances anonymes de cette petite collection ne sont pas moins curieuses, ni moins anciennes; on peut remarquer entre autres celles qui commencent ainsi : a Decidme vos pensamientos. » — «Que por Mayo era por Mayo. » — «Durandarte, Durandarte, » ainsi qu'une partie de celles qui commencent par ces mots : « Triste estaba el caballero, » — et « Amara yo una seflora. » La plupart de celles qui restent et toutes celles qui appartiennent à des auteurs connus ont moins de valeur et sont d'une époque plus moderne.

Le Cancionero de Hernando del Castillo où elles furent insérées pour la première fois, s'est étendu et altéré dans huit éditions consécutives dont la dernière a été publiée en 1573. Mais, dans toutes ces éditions , cette petite collection de romances s'est conservée telle

(1) « Rose fraîche, rose fraîche, — Rose charmante, — Pleine d*amour, — Quand je vous tins dans mes bras, — Je ne sus pas vous servir, non. — Et maintenant que je vous servirais, — Je ne peux vous avoir, non. • — « Ce fut votre faute, ami, — Ce fut votre faute, non la mienne, non. — Vous m'avez envoyé un message — Par un de vos serviteurs, — Et au lien de bien conduire son affaire, — Il a dit une autre raison : — Que vous étiez marié, ami, — Là-bas, dans les terres de Léon ; — Que vous avies une femme belle, — Et des enfants comme une fleur. » — «Quiconque ainsi voust parlé, senora, — Ne vous a pas dit la vérité^ non ; — Jamais je ne suis entré en Cas* tille,— Ni ici dans les terres de Léon, — Sinon, quand j'étais tout petit,— Quand je ne savais rien des choses d'amour. »

Ces deux romances sont insérées dans l'édition de 1635, fol. 107 et 108 ; elles sont des plus anciennes, et, ce qui le prouve, c'est le mot carta employé pour signifier un message verbal.

qu'elle a été originairement imprimée, dans la première édition, sans aucun changement, quoique dans des éditions de poésies plus modernes on y trouve parfois intercalée quelque romance plus récente (I). Il est par conséquent fort douteux que les Cancioneros généraux aient contribué à attirer Tattention sur les romances poétiques de TEspagne, surtout si nous représentons à notre esprit qu'elles sont presque entièrement remplies des œuvres de l'école fantastique de l'époque qui les a produites, et qu'elles étaient probablement peu connues, excepté de cette classe de gens de cour, personnages qui n'accordaient qu'une faible valeur à tout ce qu'il y avait de plus ancien et de plus national dans la littérature poétique (2).

Mais, au moment où les Cancioneros étaient encore en cours de publication, il se faisait un effort individuel, dans un vrai sens, pour conserver les vieilles romances, et cet effort était couronné de succès. En 1330, Esteban, G. de Najera, imprimait à Saragosse, en deux parties consécutives, un livre qu'il intitulait Silva de Romances. Il en excuse en partie les fautes dans ça préface, et en attribue la cause à ce que les souvenirs de ceux dont il a réuni les romances avaient été souvent imparfaitement publiés. Tel est donc le plus ancien des véritables RomanceroSj le premier évidemment composé de traditions nationales. C'est donc par conséquent le plus curieux et le plus important de tous. Un nombre considérable des petits poëmes qu'il contient ne sont, toutefois, regardés que comme des fragments des romances populaires déjà perdues. Celle du comte de Claros, au contraire, est la seule complète; car le Cancionero^ publié quarante ans avant, n'avait donné que les faibles parties que l'éditeur avait pu réunir. Ces deux faits, frappants et opposés, montrent que les romances qui forment cette collection ont été, comme le dit la préface, recueillies des souvenirs du peuple.

(1) Dans réditîon de 1573 est insérée une gracieuse et tendre romance qui coin* menée ainsi (fol. 373) :

I Ay, Dios de mi tierra,

Saquels me de aqoi!

i Ây, que IngUtcrra

Ta no es para mi.

Ab I Diea de ma patrie, —Tires-moi d*lcil — Abl l'Angleterre — N'est pas bute pour moi !

Elle fut probablement composée par un jles courtisans de Philippe H qui l'avait accompagné et qui regrettait son pays.

(1) SaXsk {Catalogue, Londres, 1826, in-8«, numéro 60) compte jusqu'à neuf Can > doneros généraux ; plus tard nous ferons connaître le principal.

no HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE.

Procédant d'une telle origine, ces romances ont un caractère et un ton excessivement variés. Quelques-unes se rattachent aux fictions chevaleresques et à Fhistoire de Charlemagne : les plus remarquables sont celles de Gayferos et Melisendra, du marquis de Mantoue et du comte dlrlos (1). D'autres, comme celle de la croix miraculeuse faite pour Alphonse le Chaste (2), celle de la chute de Valence, appartiennent à rhistoire primitive de TEspagne (3) et à cette classe de vieilles romances castillanes qu'Argote de Molina prétend avoir servi à la composition de la Cronica gênerai. Enfin nous avons la douloureuse tragédie domestique du comte Alarcos qui nous ramène à une époque de Fhistoire nationale ou à des traditions dont il ne nous reste aucun autre vieux souvenir (4). Il y en a peu qui, malgré leur brièveté môme et leur imperfection, soient sans intérêt; tel est, par exemple, la romance évidemment très-ancienne où don Virgile figure comme un personnage puni pour avoir abusé des sentiments de la fille du roi (5). Si vous voulez, toutefois, des spécimens de l'esprit national qui domine dans toute la collection, prenez de préférenee les romances sur la déroute de Rodrigue, le huitième jour de la bataille

(1) Les romances qui traitent de Gaifre commencent ainsi : Estaboie la Condeu — Vamonos, dijo mi (io — et Asentado esta Guiferos. Les deux plus longues, sur le marquis de Mantoue et le comte dMrlos, commencent par ces mots : De Mantma salio el Marques et Estahase el conde d'Irlos,

(2) La Sainte Croix d'Oviedo.

(3) Comparez Thistoire des anges qui firent la Sainte Croix pour le roi don Alphome le Catholique, en Tannée 794, telle que la raconte la romance Reinando el i?6jf Alfonsoy insérée dans le Romancero de lôôO, avec la narration de la Chronique générale (1604, part. III, fol. 29). Comparez aussi la romance Apretadae^ia Valencia (Romancero de lôôO),ayec la chronique du Cid, 1593, cap. clxxxiii, pag. 164.

(4) Elle commence ainsi : Retraida esta la Infanta (Romancero de 1550). C*est une des compositions les plus tendres et les plus belles qu'il y ait dans aucaoe langue. Nous en avons des traductions faites par Bowring (pag. 51) et par Lockkart (Romances espagnoles, Londres. 1823, in-A», pag. 202). Cet événement a été présenté quatre fois au moins sous une forme dramatique : par Lope de Vega, dans sa Fuerm laslimosa; par Guillen de Castro ; par Mira de Amescua, et par José J. Milanës, poète de la Havane, dont les œuvres s'y imprimèrent, en 1846 (3 vol. in-8''). Ces trois derniers donnent à leur drame le nom de la romance : le Comte d* Alarcos. La pièce la meilleure est, selon nous, la cométlie de Mira de Amescua, insérée dans le dnqaième volume des Comé(/ie5 cAoisiej (1653, in-4'*). Le drame de Milanès a des moroeaox pleins de feu et de passion.

(5) Mando el Rey prender Verqilios (Romancero, 1550). Cette romance, une degtplus anciennes, porte Tempreinte de la loyauté de ce temp». Virgile, on le sait très-Ûeo, était traité dans le moyen Age , tantôt comme un chevalier, tantôt comme un en* chanteur.

HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE. lU

de Guadalete, bataille qui soiimit TEspagne aux Maures (1), ou bien celle de Garci Ferez de Yargas, prise probablement de la Chronique générale et fondée sur un fait si important que Mariana le rappelle, et si populaire que sa notoriété lui mérita d'être rapporté par Cervantes (2). Ce véritable Romancero^ ainsi publié, eut un tel succès qu'en moins de cinq ans, il obtint trois éditions ou révisions ; celle de 1555, vulgairement appelée Cancionero de Amberes (Cancionero d'Anvers), qui, comme la dernière, se trouve être aussi la plus complète et la mieux connue. D'autres collections semblables suivirent ce Romancero et une entre autres, en cinq parties publiées séparément, de 1593 à 1597, à Valence, à Burgos, à Tolède, à Alcalâ, à Madrid, variété d'origines à laquelle nous devons, sans aucun doute, non- seulement la conservation d'un si grand nombre de vieilles romances, mais encore une grande partie de la richesse et de la diversité de sujets et de ton qu'elles nous offrent. Toutes les grandes provinces du royaume, excepté celles du sud-ouest, envoyèrent leurs richesses, longtemps accumulées, pour remplir ce premier dépôt immense de la poésie nationale populaire. Comme son humble prédécesseur, ce recueil eut un grand succès. Primitivement volumineux, il s'augmenta encore dans quatre réimpressions suivantes qui s'éditèrent dans l'espace d'environ quinze ans. La dernière, publiée en trois parties, de 1605 àl6i4, constitue ce dépôt immense intitulé : Romancero général^ d'où nous tirons aujourd'hui comme d'autres recueils moins importants et plus anciens, presque tout ce que la vieille poésie populaire de l'Espagne nous offre de curieux et d'intéressant : le nombre entier des romances contenues dans ces divers volumes est considérable et dépasse plus de miUe (3).

(1) Comparez les romances qui commencent par : Iais huestes de don Rodrigo et Despuesque el Rey don Rodrigo, avec la Chronique du roi don Rodrigue, et la Destruction de r Espagne {A\caU, 1587, in-fol., chap. ccxxxtiii, cclit). Il existe une trèsbelle traduction des premières par Lockkart, dans ses Anciennes Romances espagnoles (Londres, 1 823, iu-4%pag. 5), ouvrage remarquable et supérieur, dans son genre, à tous oeux que nous connaissons en d'autres langues.

(2) Ortiz de Zuniga {Annales de Séville^ appendix, pag. 831) donne cette romance, H affirme qu'elle a été imprimée deux cents ans avant. Si c'était vrai, elle serait, sans aucun doute , la plus vieille romance imprimée en castillan. Mais Ortiz de Zuniga, comme presque tousses compatriotes, manque de critique en pareille matière. L'histoire de Garci Ferez de Vargas se lit dans la Chronique générale, part. IV, dans la Chronique de Ferdinand III, chap. xltiii, etc.; et dans Mariana, Histoire, liv. XXIll, chap. Tii.

(3) Voyez Appendix B^ sur les Romanceros.

Mais, depuis que ces collections ont paru , il y a près de deux siècles, on a peu travaillé à augmenter ce trésor des romances primitives de l'Espagne. Des romanceros moins considérables sur des sujets particuliers, tels que les exploits des Douze Pairs, ou ceux du Cid, ont été cependant extraits de recueils plus étendus et ont été fréquemment l'objet de la faveur générale. Mais ils servent seulement à nous faire comprendre que, depuis la moitié ou la fin du dix-septième siècle, les vrais romances populaires, filles du cœur et des traditions du peuple, furent jugées peu dignes d'attention, et qu'elles sont restées, jusqu'à ces derniers temps, flottaintes au milieu des humbles classes qui leur avaient donné naissance. Là, toutefois, comme dans leur sol natal, elles ont toujours été non moins chéries et cultivées qu'à l'époque de leur primitive apparition ; et c'est là que se sont trouvés très-souvent les vieux romanceros eux-mêmes jusqu'à ce que les ont de nouveau présentés à la lumière et à la faveur publique Quintana, Depping et Duran, ces critiques qui ont ainsi obéi aux sentiments du siècle où nous vivons.

Les vieilles collections du seizième siècle sont, toutefois, les seules sources sûres et suffisantes où l'on doive aller puiser les véritables romances primitives. La collection publiée de 1593 à 1597 est particulièrement estimable par suite de cette circonstance que tous les matériaux sont, comme nous l'avons indiqué, venus de toutes les différentes parties de l'Espagne , et que si , au grand nombre de romances qu'elle contient, on ajoute celles qui se trouvent dans le Cancionero de 1511 et dans le romancero de 1550, nous aurons le grand corps des anciennes romances anonymes de l'Espagne, plus conforme à cette tradition populaire, source commune de toute leur beauté et que nous ne pouvons trouver partout ailleurs.

Mais quelle que soit la source d'où nous les tirions, ces romances, nous abandonnons tout espoir de les classer par ordre chronologique. Imprimées d'abord en petits volumes ou par feuilles détachées, suivant le hasard ou le temps qui les faisaient composer ou trouver, ces poésies, tirées de la mémoire de ces chanteurs aveugles qui les répétaient dans les rues, furent mises à côté de celles que l'on extrayait des ouvrages de Lope de Véga et de Gongora. Et de la même manière que s'étaient formées les premières collections, de même on les réunit, plus tard, ensemble, dans les Romanceros généraux , sans y attacher les noms d'auteur, sans établir la distinction entre les anciennes et les nouvelles romances, les groupant même ensemble suivant qu'elles appartiennent à un même sujet. Néanmoins elles sem-

Ment avoir été uniquement publiées pour servir d'amusement aux classes les moins cultivées du pays, ou de passe-temps aux guerriers qui avaient livré les batailles de Charles-Quint et de Philippe II en Italie, en Allemagne et en Flandre, de sorte qu'un classement méthodique de ce genre était une matière de peu d'importance.

n ne reste donc plus qu'à les considérer sous le point de vue du sujet. A cet égard, la distribution la plus convenable est celle qui les classe, r dans leurs rapports avec les fictions chevaleresques et particulièrement avec Charlemagne et ses douze pairs ; 2** dans leurs rapports avec l'histoire et les traditions espagnoles, avec quelques-unes qui se rattachent à l'antiquité classique ; 3° celles qui reposent sur des aventures maures ; 4"" enfin celles qui ont trait à la vie privée et aux mœurs des Espagnols eux-mêmes. Toute composition qui ne tombe naturellement pas sous Tune de ces quatre divisions n'appartient probablement pas aux anciennes romances; si elle y appartient, son importance n'est pas telle qu'elle mérite un examen particulier.

Page 1