‹ Histoire de la littérature espagnoleChapitre 16 sur 70 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Romances sur des sujets ayant trait à la chevalerie. — Romances sur des sujets de rhistoire d'Espagne. — Bernard del Carpio. — Fernand Gonzalez. — Les sept Infants de Lara. — Le Cid. — Romances sur des sujets de Thistoire ancienne et de la fable, sacrées et profanes. — Romances sur des sujets maures. — Romances variées, amoureuses, burlesques, satiriques, etc. — Caractère des vieilles romances espagnoles.

Romances chevaleresques. — La première chose qui nous frappe, en ouvrant un vieuxVoraancero espagnol, c'est l'air et l'esprit national qui respire dans chacun d'eux. Mais nous chercherions en vain quelques-unes de ces fictions qui abondent dans la poésie populaire des autres nations, à la même époque, et que nous pourrions nous attendre à trouver ici. Cette chevalerie même qui a tant d'affinité avec le caractère et la condition de l'Espagne, lors de l'apparition des romances, se fait regretter par nous, elle et la suite accoutumée de ses personnages. D'Arthur et de sa Table-Ronde, ces vieilles romances ne nous racontent rien, rien de la merveille du Graal, rien de Perceval, rien des Palmerins, rien de beaucoup d'autres héros fameul et bien connus dans l'obscure contrée de la chevalerie. Plusieurs de ces personnages figurent largement dans les Nouvelles espagnoles en prose. C'est que, pendant longtemps, l'histoire d'Espagne elle-même a fourni assez de matériaux à sa poésie populaire, et si Amadis, Lancelot du Lac, Tristan de Léonis et leurs compagnons, apparaissent parfois dans les romances, ce n'est qu'après que les nouvelles en prose, remplies de leurs aveptures, les ont rendus familiers. Dans ce cas même, sont-ils introduits un peu comme étrangers, et aucun d'eux n'occupe une place bien déterminée. Quant aux histoires du Cid et de Rernard del Carpio, elles sont trop présentes à l'esprit du peuple

espagnol et y laissent trop peu d'espace pour des inventions comparativement froides et moins substantielles.

La seule exception notable à cette remarque se trouve dans les histoires qui se rattachent à Charlemagne et à ses Pairs. Ce grand monarque, qui, à l'époque la plus triste pour l'Europe depuis les jours de la république romaine, ranima les nations, non-seulement par la gloire de ses conquêtes militaires, mais encore par la magnificence de ses institutions civiles , ce monarque, dans la dernière partie du huitième siècle, franchit les Pyrénées, à la sollicitation d'un de ses alliés musulmans, ravagea les marches espagnoles jusqu'à l'Ébre^ et s'empara de Pamplona et de Saragosse (1). L'impression qu'il y produisit semble avoir été la même que celle qu'il laissa partout ailleurs. Depuis ce temps, la splendeur de son grand nom et de ses exploits se mêle dans l'esprit du peuple espagnol avec la fantastique conception de ses propres hauts faits et donne naissance à cette série de fictions comprises dans l'histoire de Bernard del Carpio, et qui se terminent à la grande déroute où, suivant la persuasion de la vanité nationale,

GarlomagDO y su pairia Sucombié en Fuenterrabîa (3).

Ces aventures romanesques, en mettant surtout de côté les données de l'histoire, ces aventures où des paladins français apparaissent associés à de fabuleux héros espagnols tels que Montesinos et Durandarte (3), et parfois au noble Maure Calainos, sont décrites avec assez de minutie dans les vieilles romances espagnoles. Le plus grand nombre, qui renferme les plus longues et les meilleures, est compris dans le Romancero de 1550 à 1555. On peut y en ajouter certaines autres du Romancero de 1593 à 1597, s'élevant ensemble à un peu plus de cinquante, dont vingt seulement sont dans la collection spécialement consacrée aux douze pairs, et furent publiées pour la première fois, en 1608. Quelques-unes sont évidemment très-anciennes; telle est, par exemple, la romance sur le comte d'Irlos, sur le marquis

(1) Sismondi, Histoire des Français , Paris, 1821» in-8<>, tome il, pp. 257-260.

(2) Charlemagne et sa pairie — Succomba à Fontarabie.

(3) Montesinos et Durandart figurent si largement dans la visite de D. Quicbote, à la grotte de Montesinos, que tout ce qui s*y rapporte se trouve dans les notes de Pellicer et de Clemencin, à la partie H, chap. xxiii, de Thistoire de Tingénieux hidalgo.

de Mantoue, les deux sur le comte de Claros de Montalvan, les deux fragments sur Durandarte , dont le dernier peut remonter au Ccmr cionero de ISli (4).

Les romances de cette classe sont ordinairement assez longues et se rapprochent assez du caractère des vieux récits rimes français et anglais : celle du comte d'Irlos s'étend pendant treize cents vers environ. Les plus longues romances sont généralement aussi les meilleures ; celles où la même assonnance se trouve dans de longs morceaux, et où la même consonnance ou rime parfaite se continue parfois même jusqu'à la fin, présenteii^t une harmonie solennelle dans leurs cadences prolongées, harmonie qui produit sur les sens le même effet que le chant d'un récitatif soptenu et splendide.

Prises en corps, elles ont un ton grave qui s'allie à la vivacité d'une narration pittoresque tout à fait différente de l'extravagante et romantique animation donnée plus tard à la même espèce de fictions en Italie, différente même de ce petit nombre de romances espagnoles composées à une époque postérieure avec les matériaux d'une imagination fantastique trouvés dans les poëmes de Boyardo et de TArioste. Toutefois, dans tous les siècles et sous toutes les formes, ces poésies ont été les compositions favorites du peuple espagnol. C'est à elles qu'il est fait allusion, il y a près de cinq cents ans, dans les vieilles chroniques nationales; et quand , à la fin du dernier siècle, Sarmiento nous fait connaître le Romancero des Douze Pairs^ il nous en parle comme d'un recueil que les paysans d'Espagne et les enfants savaient encore par cœur (2).

Romances historiques. — La plus importante et la plus grande série des romances espagnoles se compose toutefois des romances historiques. Il n'y a là rien de surprenant. Les héros primitifs de l'histoire espagnole sont un résultat si direct du caractère populaire, et les exploits des armées nationales touchent de si près la condition personnelle de chaque chrétien dans la Péninsule, que les uns et les autres devinrent naturellement le premier et le principal sujet d'une

(1) Ces romances commencent ainsi t Estabase el conde d*Irlos, qui est la plus longue que je connaisse; Asentado esta Gaiferos, une des meilleures plusieurs fols citée par Cervantes; Media noche erapor hilo, qui porte en elle-même la preuve de son antiquité parce qu'on comptait les heures par les gouttes d*eau ; a caça va el EM" perador, citée souvent aussi par Cervantes; et o Belerma, o Belerma, traduite en anglais par M. G. Lewis; on peut y ajouter : Dtirane/ar/e, Durandarte, insérée dans le romancero d*Anvers et dans les vieux concioneros généraux.

(2) Mémoires pour servir à l'histoire de la poésie caslUlane > sec. 528.

poésie qui a toujours été, à un degré remarquable, l'expression des sentiments et des passions populaires. Il serait facile, par conséquent, de réunir une collection de ces romances, collection petite, pour ce qui est relatif aux époques romaine et gothe, mais ample pour ce qui regarde le temps de Rodrigue et de la conquête musulmane de l'Espagne, jusqu'au moment où la restauration fut glorieusement accomplie par la chute de Grenade; collection qui constituerait un éclaircissement poétique de Thistoire d'Espagne, secours qu'on ne pourrait trouver pour Thistoire d'aucun autre pays. Il nous sufflt, toutefois, pour le but que nous nous proposons, de choisir quelques morceaux de ces remarqfiables romances consacrées aux plus grands héros , personnages moitié fantastiques, moitié héroïques, qui, de la fin du huitième siècle au commencement du douzième, occupent une large place dans toutes les vieilles traditions, et qui servent également à éclairer le caractère primitif du peuple espagnol, et la poésie à laquelle ce caractère a donné naissance.

Le premier de ces héros, dans l'ordre des temps, c'est Bernard del Carpio, sur lequel nous avons environ quarante romances qui, avec les récits de la chronique d'Alphonse le Sage, ont servi à la composition de nombreux drames et de nombreux romans , et enfin , de trois longs poëmes héroïques. En suivant ces vieilles narrations, Bernard del Carpio florissait vers l'an 800, et fut le fruit d'un mariage secret entre le comte de Saldaûa et la sœur d'Alphonse le Chaste. Ce mariage avait tellement offensé le roi, qu'il fit enfermer le comte dans une prison perpétuelle et envoyer l'infante au couvent. Il éleva Bernard comme son propre fils et lui laissa ignorer sa naissance. Les exploits de Bernard, se terminant à la bataille de Roncevaux ; ses efforts pour obtenir la liberté de son père, dès qu'il connut qui il était ; la duplicité du roi, qui souvent promit de délivrer le comte de Saldafia, et qui viola si souvent sa parole ; le désespoir de Bernard; sa révolte enfin après la mort du comte dans la prison , tous ces faits sont aussi amplement développés dans les romances que dans les chroniques et constituent la partie la plus romantique et la plus intéressante des unes et des autres (1).

De toutes les romances qui contiennent cette histoire et qui supposent généralement qu'elle s'est tout entière passée sous un seul

(1) L'histoire de Bernard se trouve dans la Chronique générale, part. HI, et com-> mence au fol. 30 de i*édition de 1G04 j mais elle doit être presque entièrement fabuleusei

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règne, alors que la chronique lui en fait embrasser trois, aucune n*esl, peut-être, plus belle que la romance où le comte de Saldafta, dansn prison solitaire, se plaint de son fils qu'il suppose instruit de sa naissance, et de sa femme, Tinfante, qu'il présume liguée ayec son royal frère. Après la description du château où il est confiné, le comte 8*ei* prime ainsi :

Los tiempos de mi prision Tan aborrecida y larga , For momenios me lo dicen Aqaestas mis tristes canas.

Quando entré en este castiUo, Apenas entré oon barbas,

Y agora por mis pecados»

Las veo crecidas y blancas.

c Que descuido es esté, hijo?

i Como a vozes no te Uama

La sangre que tienes mia

A socorrer donde faita?

Sin duda que te deUene La que de tu madré alcanxas, Que por ser de la del Rey Juzgaras cual él mi causa.

Todos très sois mis contrarios; Que à un desdichado no bista Que sus contrarios lo sean , Sino sus propias entranos.

Todos los que aqui me tienen Me cuentan de tos hazaùas; Si para tu padre no , Dime para quien las guardas?

Aqui estoy en estos bierros,

Y pues dellos no me sacas Mal padre debo de ser,

0 mal hijo, pues me faltas.

Perdoname si te ofendo, Que descanzo en las palabras, Que yo como viejo Uoro,

Y tu como ausente callas (1).

(1) Les temps de ma prison — Si abhorrée et si longue , — Par moments me le disent — Mes tristes cheveux blancs. — Quand j'entrai dans ce château, — J*y eotrai ayant à peine de la barbe. — Et maintenant, pour mes péchéti— Je la voia épaina ci

Les vieilles romances espagnoles ont souvent entre elles une grande •analogie, et pour le ton et pour l'expression ; plusieurs semblent parfois une imitation d'un original commun. C'est ainsi que, dans une autre composition sur le même sujet, l'emprisonnement du comte de Saldaûa, nous trouvons la durée du temps qu'il l'a souffert et l'idée de parenté et de sang renforcée dans les paroles suivantes, non du xomte lui-même, mais de Bernard s'adressant au roi :

Cansadas ya las paredes De guardar en taùto tiempo ' A UD hombre que vieron moço ' Yya le ven cano y viejo.

Si ya sus culpas merecen Que sangre sea en su descuento Harta suya be derramado, Y todaeo servicio vuestro (l).

En lisant les romances sur Bernard delCarpio, il est impossible de ne pas être frappé de leur ressemblance avec les passages correspondants de lai Chronique générale. Plusieurs en ont été copiées, ce n'est pas douteux. D'autres, c'est probable, ont été, sous une forme plus ancienne, trouvées parmi les matériaux poétiques qui ont servi, nous le savons, à la composition de cette Chronique (2). Les meilleures

bhncbe. — Quel est cet abandon, mon fils? — Conîment ne t*appe11e pas, à grands cris, — Le sang que tu tiens de moi — Pour porter du secours là où il en est besoin ? — Sans doute que te retient — Le (sang) qui te vient de ta mère, — Parce qu'il est du sang de roi. — Tu jugeras comm^ lui ma cause. — Tous trois, vous êtes mes ennemis. ~ Il ne suffit pas à un malheureux — D*avoir pour adversaires ses ennemis; — Il faut encore qu'il ait ceux qui sont ses propres entrailles. — Tous ceux qui me retiennent ici — Me racontent tes exploits; — Si tu n'agis pas pour ton père, — Dis-moi, |»our qui te résirves-tu ? — Ici je grmis dans les fers, — Et puisque tu ne viens pas m'en délivrer, — Je dois être un mauvais père, — Ou un mauvais fils, puisque tu me manques. — Pardonne-moi si je t'offense, — Je me repose par des paroles. — Moi, je pleure comme un vieillard , — Et toi, tu te tais comme un absent. Romancero général, 1602, fol. 46. Elle se trouvait déjà imprimée en 1593.

(1) Les murailles déjà fatiguées — De garder si longtemps — Un homme qu'elles ont vu jeune — Et qu'elles voient maintenant blanchi et vieux. — Si ses fautes ont mérité — Que le sang vienne en décompte, — Le sien s'est assez versé, — Et tout pour votre service.

Cette romance est évidemment une des plus vieilles. La plus ancienne copie imprimée que nous en connaissions est insérée dans le recueil intitulé : Flor de Romances, neuvième partie (Madrid, 1597, in-S**, fol. 45). Duran l'a mise parmi les siennes avec quelques variantes.

(2) La romance qui commence ainsi : En corte del caxfo Àffb^xn (Romancero de

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sont celles qui ont la plus étroite conformité avec Thistoire elle-même, mais toutes, prises ensemble, forment une série curieuse et intéressante qui sert à nous montrer d'une manière frappante les sentiments et les mœurs du peuple, dans les temps barbares dont elles parlent, aussi bien que ceux d*une époque plus récente où plusieurs d'entre elles ont été écrites.

La série qui suit roule sur Fernan Gonzalez, ce capitaine populaire dont nous avons déjà fait mention quand nous avons parlé de sa chronique rimée ; un de ceux qui, au milieu du dixième siècle, reconquirent la Gastille sur les Maures, et qui devint le premier de ses comtes souverains. Le nombre des romances qui se rapportent à lui n*est pas grand, il n'y en a pas probablement vingt. Les plus poétiques sont celles qui décrivent le double rachat de sa prison par sa courageuse épouse, et celles qui racontent sa lutte avec le roi Sanche, lutte où il déploya toute la turbulence et la ruse du mauvais seigneur du moyen âge.

Presque tous les faits qu'elles rappellent se trouvent dans la troisième partie de la Chronique générale; quoique un petit nombre d'entre ces romances paraissent en être dérivées aussi distinctement que quelques-unes de celles qui ont été écrites sur Bernard del Carpio, deux ou trois, au moins, sont évidemment dues à cette chronique

1555) est tirée de la Chronique générale, part. III, fol. 32, 33, éJit. de 1604, comme le prouve le passage suivant :

Quando Berotido to twpo Peêole à gran demtsia , Tanto que dentro en et euerpo La iangre ss le voM(l

Yendo para su poêoda Muy grande llanio hacia, Fistioêe paflo» de luto , Y delante el rey m iba.

El rey cuando aai te vto, Detu suerte le decia :

a Bernaido, por aventura Cobdicia» la muerte mia ? ■

Quand Bernard le sut — Il en conçut un chagrin e&cessif, — Et tel que dans lOA eorpa — >Li sang bouillonnait. — En rentrant dans sa demeure — Il poussait de grands gémiSMoieBls;— 11 se véitt d*habits de deuil, » Et devant le Roi se rendit.— Quand le Boi le vil ainsi r- U lui parla de cette sorte : — « Bernard, par hasard, — tX3&ires-tu ma mort? •

La Chronique s'exprime ainsi : « E el (Bernaido) quandol supo, que su padre era preso, pesol mucho de coraçon, e bolviàsele la sangre en el euerpo^ e fuesse pérm m posada, faciendo il mayor duelo del mucdo ; e vistiose pana* de dm^Ot e fuease para

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pour le sujet et l'expression, tandis que la forme inculle de quelques autres semble montrer qu'elles ont pu la précéder et contribuer même à leur composition (1).

Les romances qui forment naturellement Ip groupe suivant sont celles qui regardent les sept Infants de Lara, qui vivait du temps de Garcia Femandez , le fils de Fernan Gonzalez. Quelques-unes sont d'une rare beauté, et la légende qu'elles renferment est un récit des plus romantiques de l'histoire d'Espagne. Les sept Infants de Lara , par suite d'une querelle domestique, furent livrés par leur oncle aux mains des Maures, qui les mirent à mort, pendant que leur père était enfermé, par une des plus basses trahisons, dans une prison maure, où une noble dame musulmane lui donna un huitième fils, le fameux Mudarra, qui vengea plus tard toutes les injures de sa race. Nous avons, sur ce sujet, environ trente romances, dont quelques-unes sont très-anciennes et nous transmettent des inventions ou des traditions qu'on ne rappelle nulle part ailleurs, tandis que d'autres semblent dériver directement de la Chronique générale. Le morceau suivant appartient à une de ces dernières et offre un excellent spécimen de l'ensemble (2) :

el Rey Don Alfonso; e el Rey cuando lo vido^ dixol : Bemaldo cobdiciades la muer te ma? » Il est évident que, dans le cas présent, la Chronique a servi d*original à la romance. Mais il est très-difficile, sinon inïpossible, de désigner une romance particulière qui ait servi à la Chronique, En effet, il n'en existait assurément aucune dans la forme qu'elles avaient, lorsque la Chronique fut rédigée, vers le milieu da treizième siècle. Par conséquent, on ne peut pas s'attendre à une phraséologie correspondante, comme celle que nous venons de citer. Rien ne nous surprendrait cependant de trouver quelques-unes des romances de Bernard, dans la VI* partie de la Flor de Romances (Tolède, 1584, in-8»), que Pedro Flores nous dit avoir été recueillies de la tradition; de les trouver, dis-je, très-connues au temps d'Alphonse le Sage, et insérées parmi les chansons de gestes auxquelles elles font allusion. Je citerai particulièrement les trois qui commencent par ces mots : Contandole estaba un dia. — Antesque barbas tuviesse, et, Mal mis servicios pagaste, La langue de ces romances appartient, 8an5 aucun doute, au siècle de Charles V et de Philippe 11, mais les pensées et les sentiments sont évidemment plus anciens.

(1) Une des romances qui doivent leur origine à la Chronique générale est celle qui, dans le Romancero de 1555, commence ainsi : Preso esta Fernan Gonzalez, quoique U Chronique (part. III, fol. 62, édit. de 1604) parle d'un comte normand qui suborna le Castillan, et que la romance dise que c'était un Lombard. Une autre, écrite avec autant de verve que les deux précédentes, se trouve dans la Flor de romances^ part. VII (Alcalà, 1597, in-18), fol. 65, commence par El conde Fernan Gonzalez, el contient la relation d'une de ses victoires sur Almanzor, victoire qui n'est pas racontée ailleurs et qui la rend très-curieuse.

(2) L'histoire des Sept Infants de Lara est racontée dans la Chronique générale

i Quien es aquel caballero

Que tan gran traicion hacia ?

Ru y Velasquez es de Lara

Que à sus sobrinos vendia.

En el campo de Almenara

A los lofantes decia

Que fuesen à correr Moros

Que el los aocorreria.

Que habrian muy gran ganancia,

Mucbos captivos traerian.

El los en aquesto estando

Grandes gentes parecian:

Mas de diez mil son los Morot

Las ensenas traen tendidas.

Los Infantes le preguntan

Que gente es la que venia.

— No bayais miedo, mis sobrinos ,

Ruy Velasquez respondia,

Todos son Moros astrosos,

Moros de poca valia,

Que viendo que vais à ellos

A huir luego ecbarian :

Y si ellos vos aguardan

Yo en vuestro socorro iria :

Corrilos yo muchas veces, Ninguno lodefendio.

A ellos id mis sobrinos , No mostredes cobardia. — i Palabras son engaùosas

Y de muy grande falsia!

I^s Infantes como buenos Con Moros arremetian :

Caballeros son doscientos Los que su guarda seguian.

El a furto de cristianos

A los Moros se venia ; Digoles que sus sobrinos No escape ninguno à vida, Que les cortcn las cabezas Quel no los defenderia ;

part. IIL et dans Tédit. de 1604; elle commence au fol. 76. Nous possédons aussi aa livre curieux, avec quarante planches, sur leur histoire, par Otbon VaBoiut» littérateur et artiste, mort en 1634. Ce livre a pour titre : Historia septem infanilMm de Lara (Anvers, 1611, in-fol.). Cest d*u ne copie, sans doute imparfaite, du même ouvrage, que s*est servi Southey pour ses notes à la CAroni^tie du Cid (pag. 401). Sepûlveda (1051-1584) produit un grand nombre de romances sur le même sujet; celle quo nous citons en est une : le passage de la Chronique générale, d'où elle a été prise, coamence au fol. 78, édit. 1 604.

Doscientos hombres no mas Lleban en compania (1).

Maïs, on a pu s'en apercevoir, le Cîd fut pris, au moment de la formation du langage, comme le sujet de la poésie populaire, et il a fourni l'occasion à plus de romances qu'aucun autre des grands héros de rhistoire ou de la fable en Espagne (2). La première collection qui en a été faite dans un romancero séparé remonte à 1612, et elle a continué de s'imprimer et de se réimprimer, en Espagne et à l'étranger, jusqu'à nos jours (3). On y trouve aisément cent soixante romances, quelques-unes très- anciennes; d'autres très-poétiques; un

(1) Quel est ce chevalier — Qui commettait une si grande trahison? — C'est RuyVe- Jasquez de Lara,— Qui vendit ses neveux. — Dans la plaine d'Almenara— 11 disait aux Infants — Daller courir sus aux Maures, — Qu'il courrait, lui, avec eux, — Qu'ils en retireraient un grand butin, — QuMls emmèneraient de nombreux caplifs. — En se livrant à cette entreprise, — Ils paraîtraient de grands personnages. — Plus de dix mille sont les Maures — Qui marchent enseignes dcployéis. — Les Infants lui demandent — Quelle est cette multitude qui s'avance : — Soyez sans crainte, mes neveux, — Répond Ruy Velasquez, — Ce sont tous de vils Maures, — Maures de peu de valeur, — Qui, vous voyant marcher sur eux, -^ Se mettront immédiatement à fuir, — Et s*ils vous attendent, — Je viendrai, moi, à votre secours : — Plusieurs fois j*ai fondu sur eux — ITt aucun ne sVet défendu. — Fondez sur eux, mes neveux, — Ne montrez point de lâcheté. — Paroles trompeuses, — Pleines de la plus grande fausseté!— Les Infants, en hommes de cœur, — S'engagent contre les Maures. — Deux cents est le nombre des cavaliers — Qui accompagnent leur garde. — Lui, à l'insu des chrétiens, — Se rend au milieu des Maures; — Il leur dit qu'aucun de ses neveux — Ne devait échapper à la mort. — Coupez-leur la tcle, — Je ne les défendrai point : — Deux cents hommes au plus — Forment leur compagnie.

(2) Dans un poème en latin barbare, rimé, imprimé avec grand soin par Sandoval (itols de CastiUe, Pamplona, 1615, fol. 189, etc.), et écrit apparemment, comme nous l'avons iudiqué, par un personnage qui assistait au siège d*Al me ria, en 1 147, nous liions les vers suivants :

Ipse Rodericus. mio Cid srmper vocatus.

De quo caniatum quod ab hostibas haud superatiis.

Qui domojt MoroA, comifes quoque domuit noaU'os, ttc

Rodrigue lui-inéme, mon Cid toujours appelé, — Chanté parce que par les ennemis il n'a pas été surpassé , — Qu*il a dompté les Maures, nos grands aussi dompté , etc.

Ce poème doit avoir été écrit en espagnol, d'après les mots mio Cid, et, dans ce cas, il doit avoir été difticilement autre chose qu'une collection de romances.

(3) Nicolas Antonio (Bibiioth. Nova, tom. p. 684) indique 1612 comme la date du plus ancien Romancero du Cid. Le plus vieux que nous possédons est de Pamplona (1706, in-8*). Mais Tédition de Madrid (1818, in-l8), celle de Francfort (1827, in-ri), et la collection de Duran (Caballerescos, Madrid, 1832, in-12, tom. H, pp. 43-191) sont plus complètes. La plus complète de toutes est Tèditionde Keller (Stuttgard, 1840, ia-l 2). EUe contient 1&4 romances auxquelles on peut encore en ajouter quelques autres.

grand nombre prosaïques et pauvres. Les chroniques semblent avoir peu contribué à leur composition (I). Les circonstances de l'histoire du Cid, tant vraies que fabuleuses, se trouvaient trop bien enracinées dans la croyance populaire ; elles étaient trop familières à tous les chrétiens espagnols pour rendre nécessaire l'usage de pareils matériaux ; aucune collection de vieilles romances n'est par conséquent plus fortement empreinte de l'esprit de leur siècle et de leur pays ; aucune ne constitue une série aussi< complète. Elles nous donnent évidemment l'ensemble de l'histoire du Cid, qu'on ne trouve nulle vpart entière, ni dans le vieux poëme qui ne prétend pas être une vie du héros, ni dans la chronique en prose qui ne remonte pas si loin dans son histoire, ni dans le manuscrit latin trop bref et trop condensé. Tout à fait au commencement, elles nous offrent la peinture légère et animée qui suit de l'affront et de la souffrance de Di^ Lainez, le père du Cid, par suite du coup qu'il a reçu du comte Lo2ano et dont son âge lui rend la vengeance impossible :

. Cuydando Diego Laynez

En la mengua de su casa, . Fidalga, rica y anUgua

Antes de Nuùo y Abarca ,

Y viendo que le fallecen Fuerças para la vengança , Porque por sus lueugos aùos Pur si no puede tomalla,

Y que el de Orgaz se passea Seguro y libre en la plaça, Sin que nadie se lo impida, Lozano en nombre y en gala :

Non puede dormir de noche Nin gustar de las viandas •

Ni alz&r del suelo los ojos Ni osa salir de su casa , Nin fablar con sus amigos, Antes les niega la fabla Temiendo no les ofenda El aliento de su infamia (2).

(1) Les romances qui cotnmencent par Guarte, GMorte^ Reif don Saneho^ el JDH Zamora sale Dolfos, sont indubitablement tirées de la Chronique du Cid, 1593, oliap. Lx, Lxii. D'autres, et en particulier ceUes de la collection de Sepûlveda, semblont Û* rées d*autres parties de la même chronique ou de la Chronique générale , pari. IT. Mais le nombre de passages qui ont servi à de pareils emprunts dans kt nomaiteetda Cid est très-faible.

(3) Veillant Diego Laynei, — - Pour Thonneur de sa maison — Noble ^. ridie» aa*

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Dans cette situation des sentiments de son père, Rodrigue, qui n'est encore qu'un jeune homme, se détermine à venger l'insulte et défie le comte Lozano, alors le chevalier le plus dangereux et le premier gentilhomme du royaume.Xe résultat du duel est lamort de son arrogant et injurieux ennemi. Le comte mort, sa fille, la belle Chimène, vient demander vengeance au roi, mais tout s'arrange suivant les mœurs grossières de ces temps par un mariage entre les deux parties, mariage qui met nécessairement fin à la querelle.

Jusqu'ici les romances ne se rapportent qu'aux premières années du Cid,sous le règne de Ferdinand le Grand, et constituent une série à part, qui a fourni à Guillem de Castro, et, après lui, à Corneille, les meilleurs matériaux pour leurs tragédies respectives sur cette partie de l'histoire du Gid. Mais, à la mort de Ferdinand, son royaume fut partagé, sui* vant sa volonté, entre ses quatre enfants. Nous avons alors une autre série de romances sur la part que prend le Gid aux guerres, presque nécessaires, résultant d'un pareil partage, au siège de Zamora, échue par le sort à la reine Urraca, qui y était assiégée par son frère, Sanche le Brave. Dans une de ces romances, le Gid, envoyé par Sanche pour sommer la ville, devient l'objet des reproches et des insultes d'Urraca, représentée debout sur Tune de ses tours et répondant aux paroles qu'il lui avait adressées d'en bas :

A fuera, a fuera, Rodrigo,

El soberbio Castellano,

Acordasete debiera

De aquel tiempo ya pasado, ,

Caando foiste cabaUero

En el altar de Santiago;

Gnando el rey fué tu padrino,

Tu , Rodrigo , el ahijado.

Mi padre te dio las armas,

Mi madré te dio el caballo,

- Avant celle de Nano et Abarca, — Et voyant qu'il lui manque — Des forces pour la vengeance, — Parce que ses longues années — Ne lui permettent pas de la prendre par lui-même, — Voyant que celui d*Orgaz se promène — Tranquille et libre sur la place — Sans que personne Ten empccbe, — Ivre de joie et de renommée ; —Il ne peut dormir la nuit, — Ni goûter des viandes, — Ni lever les yeux du sol, — 11 n'ose sortir de sa maison — Ni causer avec ses amis. — Loin de là, il leur refuse de ^er — Dans la crainte que ne les offense — Le souffle de son infamie. (Le jeu de mois sur le nom du comte Lozano n'est pas facile à traduire.)

Le livre la plus ancien où nous avons vu cette romance, évidemment très-vieille, est le recueil intitulé : Ifor de romancesy IX* partie, 1597, fol. 138.

En effet, dans la première partie de la période où les romances historiques furent écrites, leurs sujets semblent avoir plutôt choisi les héros traditionnels du pays que les événements certains et bien connus de ses annales. Beaucoup de fiction se mêle, par conséquent, aux récits que nous rapporte sur de tels personnages la facile crédulité du patriotisme; une partie de ces romances est devenue incroyable pour notre foi moderne, de sorte que nous ne pouvons nous empêcher de ne point nous accorder avec le bon sens du chanoine de don Quichote quand il dit : ce Qu il y ait eu un Cid, un Bernard del Carpio, cela n'est pas douteux; mais ce qui Test beaucoup, c'est qu'ils aient accompli les hauts faits qu'on leur attribue (1). » El cependant nous devons admettre, en même temps, comme non moins vraie, cette malicieuse observation de Sancho, qu'après tout, les vieilles romances sont trop vieilles pour raconter des mensonges. Malgré cette assertion, il en est ainsi de plusieurs d'entre elles.

A une époque postérieure, toute espèce de sujets furent introduits dans les romances, sujets anciens et modernes, sacrés et profanes. Les fables mêmes de la Grèce et de Rome furent mises à contribution, comme si elles étaient véritablement historiques. Un plus grand nombre de romances se rattache toutefois à Thistoire d'Espagne plus qu'à toute autre, et ces romances sont en général les meilleures. La particularité la plus frappante de tout leur ensemble se trouve peutêtre dans lé degré avec lequel elles expriment le caractère national. La loyauté domine constamment. Le seigneur de Buitrago sacrifie sa propre vie pour sauver celle de son souverain (2). Le Cid envoie de riches dépouilles de sa conquête de Valence à un roi ingrat qui était allé jusqu'à l'exiler (3). Bernard del Carpio reste soumis à son oncle

{i) En lo que huho Cid^ no hay duda, ni menas Bernardo del Carpio; pero de que hideron las hazafias que dicen^ creo que hay muy grande, « Qu*il y ait eu un Cid, il n'y a pas de doute, pas même à l'égard de Bernard del Carpio; mais qu'ils aient fait les exploits qu'on dit, je crois qu'il y en a un très-grand (part. I, ch. xlix). » C'est là une opinion judicieuse et sensée sur cette matière, point sur lequel Cervantes se trompe rarement. Elle forme un singulier contraste avec la crédulité extravagante de ceux qui considèrent d'un côté les romances comme des documents historiques dignes de foi, tels que Mûller et Herder, et la soUe incrédulité de ceux qui, comme Masdeu, nient l'existence même du Cid.

(2) Voyez la belle romance qui commence ainsi : Si el caballo vos han muerlo, insérée pour la première fois dans. la flor (/eAojRancej, huitième partie (Alcalà, 1597, loi. 119). Elle a été énergiquement traduite par Lockbart.

(3) Ce fait est rapporté par la romance: Uego Alvar Fanez â Burgoi^ et dans la

qui Favait bassement et brutalement outragé dans ses sentiments d'amour filial (1), et quand, poussé au désespoir, il se révolte, les romances et les chroniques Fabandonnent absolument. En un mot, c'est là le trait qui, avec quelques autres fortement accentués, montre constamment le caractère national dans les vieilles romances historiques, et qui constitue la plus grande partie du charme principal dont elles sont remplies.

Romances morisques. ^— Les romances morisques forment, par elles* mômes, une classe nombreuse et brillante, mais aucune ne remonte à l'antiquité des vieilles romanœs historiques. Leurs sujets, en efiEet, indiquent leur origine plus moderne. H y en a peu qui fassent allusion aux événements ou aux personnages connus à Tépoque qui précéda immédiatement la prise de Grenade. Dans ce petit nombre même, abondent les preuves d'un caractère plus récent et chrétien. Ce qui apparaît avec certitude, c'est qu'après la ruine totale de la puissance musulmane, quand les conquérants entrèrent pour la première fois dans la pleine possession de tout ce qu'il y avait de plus luxuriant dans la civilisation de leurs ennemis, les sujets tentants que leur situation leur suggérait furent immédiatement saisis par l'esprit de leur poésie populaire. Le voluptueux Midi, avec son raffinement pittoresque quoi«que efféminé ; les mœurs étranges de ses populations, sans être ab* solument étrangères; sasplendîde et fantastique architecture ; This* toire de ses exploits guerriers et de ses désastres à Baza, à Ronda, à

lettre qui l'accompagne : El vassallo desleale. Ce trait de caractère du Cid nous est indiqué par Diego Ximénez Aylondang son poème sur le Héroe CoitéUano^ 1579, où

il dit:

Traudo de su Bey oon asperexa Janiu le dio lagar su Tirtod alla Que en au lealtad Tlniese alguna (Uta.

Traité par son Roi arec dureté, — Jamais sa haute vertu ne lui donna Ueo — De Toir ta loyauté ternie par quelque faute.

(1) Dans une des circonstances où Bernard del Carpio était traité par le roi de la manière la plus honteuse et la plus injuste, il lui dit :

Stnor, rey sois, y haredes A Toestro querer y goisa.

Seigneur, tous êtes roi , tous ferez — A Totre guise , scion votre Tolonté.

Dans une occasion semblable, il répond au roi :

De servir no os d^ré Mientrai que tenga la vida.

De X9tà lerf ir Je tte vmdnX — Ttot qoe netteeMe J'aurai.

ma, avec les aventures romanesques et les sanglantes discordes Kgris et des Abencerrages, des Gomeles et des Aliatares ; tout »*emparait vivement de Timaginalion espagnole et faisait de Gre- , de sa riche plaine , de ses montagnes couvertes de neige, ce jme des fées que n'avait pu créer la vieille et sévère poésie des ncesduNord. Dès ce moment nous trouvons, par conséquent, un el ordre de sujets, tels que les amours de Gazul et d'Abindarraez, mtes et les tournois de Vivarrambla, les contes des chevaliers » au généralife ; en un mot, tout ce qui tenait aux traditions IX mœurs des Maures, tout ce que l'imagination populaire regarsomme dérivant de cette source, tout trouvait place dans les ro- ;e9 espagnoles. Aussi Texcès finit par devenir ridicule, et certaines inces se moquent des autres qui abandonnent leurs propres sujets aient, pour ainsi dire, leur nationalité et leur patriotisme (1). époque où ce genre de poésie devint le plus en vogue fut le siècle ;*écoula après la chute de Grenade , le même où toutes les es- 5 de romances furent, pour la première fois, compilées et imprî- . Les collections primitives en donnent d'abondantes preuves, s de 1511 et 1350 contiennent quelques romances morisques, de 1593 en contient plus de deux cents. Quoique leurs sujets -assent des faits positifs, elles ne sont réellement pas historiques, est, par exemple, la romance bien connue du tournoi de Tolède, *on suppose avoir eu lieu avant Tannée 1085, alors que les noms rtiennent à Tépoque qui précéda immédiatement la chute de ade ; telle est la romance du roi Belchite, qui roule , comme

Dans la romance burlesque : Tanta Zaida y Adalifa, imprimée poar la preins dansla ^tor de Romances^ cinquième partie, Burgoa, 1&94, in-18, fol. I6a« trouvons le passage suivant :

Renegaron de m ky

Los romancistaf de EspaOa*

Y ofrederon i lUhona Las primicias de sus § alu.

D^ron loe graTet bediM De sa rencedora pattia,

Y mendigan de la agena Inveociones y patrafias.

Df renièrent lear loi , ~ I^es romanciers d'Espagne, — Et ils offrirent I Mabomet — Ut prémloes de leors talents. -~ Ils laissèrent les gra?es actions — De leur ? ictorlease patrie — Et mendièrent de la naUon étrangère — Des inTentions et des hauU Cilts.

igon les attaque aussi dans une charmante rooMnoe: A wUi 9iikorm fotiêi^ et ■ent défendus dans nne autre qui eommence par oes mois : />orgiie ttàotu pottmi.

140 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ESI^AGNÔLEl

beaucoup d'autres, sur un sujet purement imaginaire. Ce caractère romantique est t utefois le seul qui domine dans les romances de cette espèce et qui leur donne tout leur intérêt. C'est un fait que démontre la composition qui commence ainsi : <c Sale la estrella de Venus, » une des meilleures et des plus solides du Romancero général^ et qui, par les allusions à Vénus et à ^odamonte, parla méprise qui fait supposer un Maure comme gardien de Séville, un siècle après que Séville est devenue ville chrétienne , prouve que ce n'est pas une pensée sérieuse, mais plutôt une intention poétique qui a présidé à sa composition (1).

Ces romances, ainsi que quelques autres sur le fameux Gazul, se trouvent dans l'histoire populaire des Guerres de Grenade^ où elles sont traitées comme si elles étaient contemporaines des faits qu'elles rapportent, et où elles nous offrent de magnifiques spécimens de la poésie par laquelle l'imagination espagnole se complaisait à broder sur ce thèmes! glorieux de l'histoire nationale (2). On en rencontre d'autres, sur un ton semblable, dans les histoires, en tout ou partie fa« buleuses, de Mousa, Jarife, Lisaro et Tarfé, tandis que d'autres en grand nombre appartiennent aux traditions et aux rivalités, aux complots et aux aventures des plus fameux Zégris et Abencerrages. Toutes, parles faits sur lesquels elles reposent^ manifestent comment les dissensions intérieures non moins que les désastres extérieurs préparaient la voie à la destruction complète de la puissance musulmane. Quelques-unes de ces romances se composèrent probablement au temps de Ferdinand et d'Isabelle ; un plus grand nombre, sous le règne de Charles-Quint; les plus brillantes, mais non les meilleures, un peu plus tard.

Romances sur les mœurs et les faits de la vie privée. — Les romances poétiques de l'Espagne ne se bornent pas aux sujets héroïques tirés de la fable ou de l'histoire, ni aux sujets touchant aux traditions ou aux mœurs des Maures. Ce sont là, il est vrai, les trois grandes classifications où l'on peut les faire rentrer, mais il en existe encore une quatrième que nous appellerons mixte et qui n'a pas peu d'importance. En effet, les sentiments poétiques, même de la classe inférieure

(1) Ocho a ocho, diez à diez et Sale la estrella de Venus^ deux romaDces auxquelles le texte se rapporte, sont insérées dans le Romancero de 1 593. On peut lire une excellente traduction de la dernière dans un article sur la poésie espagnole de la Mevuê d'Edimbourg, vol. xxxix, f. 4i9.

(1) Parmi les belles romances sur Gazul se trouvent celles qui commençant par les mots suivants : Por la pUaa de son Juan et Bttando toda la corU,

du peuple espagnol, se sont étendus sur un plus grand nombre de sujets que nous n'en avons indiqué. Son génie qui, dès le principe, était aussi libre que le vent, nous a laissé un nombre incalculable de souvenirs, prouvant au moins la variété des perceptions, la vivacité et la tendresse de la sensibilité populaire. Plusieurs de ces romances miites, peut-être la plus grande partie, sont des effusions d'amour. D'autres sont pastorales, burlesques, satiriques et picaresques. Certaines portent le nom de letrillas^ mais n'ont rien d'épistolaire, excepté le nom; certaines sont lyriques par le ton, sinon par la forme ; d'autres nous décrivent les mœurs et les amusements du peuple en général. Or le trait caractéristique qui se remarque dans toutes, c'est qu'elles sont la vraie reproduction de la vie espagnole. Nous avons déjà parlé de quelques-unes d'entre elles primitivement imprimées , mais il en existe une classe considérable que distingue, par son attrait, une simplicité de pensée et d'expression unie à une finesse malicieuse qui mérite une mention particulière. Aucune autre langue ne possède une telle poésie populaire. Un grand nombre de ces romances se trouve dans l'inappréciable collection intitulée Sixième Partie du Romancero^ publiée en 1694, et recueillie (1) par Pedro Florès, en partie du moins, il nous le dit lui-même, d'après les traditions du peuple. Ces compositions nous rappellent assez souvent la poésie légère de l'archiprêtre de Hita, au milieu du quatorzième siècle, et leur ton et leur genre pourraient les faire remonter probablement encore à une époque antérieure. Elles nous représentent la partie la plus saillante et la plus charmante de tous les Romanceros primitifs, en même temps qu'un grand nombre d'entre elles respirent la simplicité , la vivacité, l'enjouement. De ce nombre est la romance suivante, où une sœur plus &gée nous est montrée faisant la leçon à une sœur plus jeune, après avoir découvert chez elle les premiers symptômes d'amour :

Rino oon JuaniHa Su hermana Bliguelâ; Palabras le dice Que mucbo le duelan. « Ayer en mautillas Andaoaa pequeàa (1),

(1) Par exemple : Quees de nU conteiUo^ — Plega à Dias quesiyo ereo, — Aqudla morena^ — Madré un cavallero, — Mal ayan mis q/os, — Aéna, que vives, etc.

(2) Avec Juauille se dispute — Sa sœur Michèle; — Elle lui dit des paroles — Qui lui foui bien du mal. — « Hier, en mantille, — Ta allais petite;

142 HlSÎX)m£ DE LA UTTËRATtJRE ESPAGNOLE.

Oy andas^alana Mas que otras donzellas.

Tu gozo es suspiros , Tu cantar endechas ; Al alua madrugas, Muy tarde te acuestas.

Quaudo estas labrando No se en que te piensas, Al dechado miras T los puntos yerras.

Dizenme que hazes Amorosas seùas :

Si madré lo sabe Aura cosas oueuas.

Gauarà Yentanas, Cerrarà las puertas ; Para que baylemos No darà licencia ; Mandara que tia Nos lieue à la iglesia, Porque do nos hablen Las amigfts nuestras.

Quando fuera saïga, Diràie & la duena Que con nuestros ojos Tenga mucba cuenta; Que mire quien passa.

Si miré à la reja Y cual de nosotras Boluiolacabeça.

Por tus libertades Seré yo sujeta ; Pagaremos justos Lo que malos pecan. »

« Ay ! Miguela hermana Que mal que sospecbas (1) !

(1) « Aujourd'hui lu viens parée, — BUeuz qued*autres jeunes filles.— Tes joies sont des soupirs, — Tes chants, des élégies; — Tu te lèves à Taurore, — Très-tard tu le couches; — Quand tu es au travail, — Je ne sais à quoi tu penses,^ Tu regardes ton canevas — Et tu manques les points. — On me dit que tu fais — . Des signes amoureux; — Si notre mère vient à le savoir, — Il y aura du nouveau. — Elle grillera les fenêtres, — Fcrineia les portes ; — Pour la dadsc, •— Elle ne nous donnera pas de per» mission ; —Elle ordonnera qu'une tai.tc — Nous accompagne à l'église --- Pour que ne nous parlent pas nos amits. ^ Quand elle ira dehors, — Elle dira à la duègne-^ Qu'avec nos yeux — Elle tienne grand compte. - Qu'elle regarde celui qui passe — S'il regarde au balcon, —Et qui de nous — Retourne la tête. — A cause de tes libertés, — Je serai, moi, esclave. — Les justes, nous payerons — Les péchés des méchants. « — • Ah 1 Michèle, ma sœur, . Quels mauvais soupçons 1 •

Mis maies présumes,

Y DO los aciertas.

A Pedro el de Juao, Que se fuê à la guerra, Aficion le tuve T escaché sus quexas ; Mas visto que es vario Mediante el ausencia, De su fé fingida Ya Do se me acuerda.

Fingida la llamo, Porque, quien se auseata, Sin fuerça y con gusto No es bien que le quiera. »

« Ruegale tu à Dios Que Pedro qo vuelva ; »

Respondio burlando Su hermana Miguela, « Que el amor comprado Con tan ricas prendas No saldrà del aima Sin salir con ella.

Creciendo tus anos Creceran tus penas

Y sino lo sabes Escucha esta letra :

Si ères niûa y bas amor

Que sera quando mayor (i)? »

Un simple spécimen, comme celui qui précède, ne peut toutefois donner une idée de l'immense variété qui règne dans la classe de ro-

(1) «Tu présumes mes maux -» Et ne les connais pas. ^ Pour Pierre, le fils de Juan, ^Qui est parti pour la guerre» -^ J*ai eu de raffectîon, — J'ai écouté ses plaintes: —Mais voyant qu*il change, -*> Eu égard à Tabsence, — De sa feinte fidélité, — Je ne me souviens déjà plus. — Feinte je l'appelle, — Parce que celui qui s*absente, — Sans contrainte et avec plaisir, - Ne mérite pas que je l'aime. ». « Demande toimême à Dieu — Que Pierre ne revienhe pas, » Répondit en âe moquant --- Sa sœur Michèle. -^ « L'amour acheté -> Par de si riches gagés -^ Ne sortira de Tâme^ Qu'en «Miaot avec elle. «- En croissant, tes années — > Feront croître tes peines, — Et si ta ne le sais, — Ecoute cette pensée : —* Si tu es jeune fille et que tu éprouves de l'amour, .^ Que sera-ce lorsque tu seras plus grande? »

La copie la plus ancienne que nous ayons vue de cette romance ou letrilla se trouve dans la flor de romances^ VI* partie (1594, fol. 27, Tolède, in-i8). C'est Pedro de Flores qui la recueillit dans les traditions populaires. 11 en a été publié par inad- Tertanoe une copie incorrecte dans la IX" partie de la même collection (1697, fol. 116). On n'a pas mis dans le texte les vers de la fin, parce qu'ils semblent être une mau- Tftiae glose d'une main plus moderne et d'une meture différente.

mances à laquelle il appartient, pas plus que de leur beauté poétique. Pour connaître leur véritable valeur et leur mérite, il faut en lire un grand nombre, et encore les lire dans leur langue maternelle. C'est là que se conserve la fraîcheur séduisante d'un original, semblable à celle que respirent les vieux Romanceros, et qui échappe dans des traductions parfois trop libres ou parfois trop littérales. Cette observation peut s'étendre tant à la partie historique qu'à la classe mixte de cette immense quantité de poésie populaire insérée dans les Romance - .ros primitifs, poésie qui, remontant à presque plus de trois siècles, et même au delà, a été examinée avec moins d'attention qu'elle ne mérite. Il est certain que peu de branches, dans la littérature d'un autre pays, peuvent récompenser l'esprit de recherches hardies mieux que ces anciennes romances espagnoles, dans toutes leurs formes. Sous de nombreux rapports, elles n'ont pas leurs semblables dans les plus vieilles narrations poétiques d'aucune autre partie du monde; sous plusieurs, elles sont meilleures. Les ballades de l'Angleterre et de rÉcosse, auxquelles on peut plus naturellement les comparer, appartiennent à un état de société plein de rudesse, où dominaient la grossièreté personnelle et la violence ; état qui n'empêcha cependant pas la poésie de produire des vers remplis d'énergie et parfois de tendresse, mais qui eurent nécessairement moins de cette dignité et de cette élévation qui répond au caractère, sinon à la condition d'un peuple qui, comme le peuple espagnol, avait été, durant des siècles, engagé dans une lutte ennoblie par l'esprit de religion et de fidélité. Or cette lutte ne laissait pas d'élever parfois l'esprit et le cœur de ceux qui s'y trouvaient engagés au-dessus de l'atmosphère où s'agitaient les sanglantes querelles de barons rivaux ou les sauvages dé*prédations de guerres limitrophes. C'est là une vérité qui peut être démontrée, si l'on compare la remarquable série des ballades de Robin-Hood avec les romances du Cid et de Bernard del Carpîo; si l'on compare la tragédie saisissante d'Edom ou de Gordon avec le drame du Cbinte d'Alarcos ; ou, ce qui vaut mieux que cette comparaison, si nous nous arrêtons sur le Romancero général^ avec sacon^ fusion poétique de splendeurs mauresques et de loyauté chrétienne^ immédiatement après la fraîche lecture des Reliques de Percy ou des Minstrelsy de Scott (1).

(i) Si nous voulions tirer une conclusion plus (tendue, si nous voulions établir une comparaison avec le bavardage dis vieux fabliaux et le raffinement excessif des troubadours et des minnesingeis, le résultat ifrait encore plus eu faveur des i

Mais, quoique les romances espagnoles diffèrent de la poésie populaire du reste de l'Europe, elles montrent, comme aucune autre poésie ne le fait, cet esprit de nationalité qui est partout l'élément le plus vrai de toute poésie. Elles nous semblent, quand nous les lisons, n'être rien moins, le plus souvent, que les grands traits du vieux caractère espagnol mis en relief par la force de l'enthousiasme poétique ; de sorte que , si on venait à leur enlever cet esprit de nationalité, elles cesseraient d'être. C'est là, à son tour, ce caractère qui nous les a fait conserver jusqu'à nos jours et qui continuera de les conserver à l'avenir. Les grands héros de Castille, tels que le Cid, Bernard del Carpio, Pelage, sont, encore aujourd'hui, un élément essentiel de foi et de la poésie du peuple espagnol; leur mémoire est encore, jusqu'à un certain point, honorée comme elle l'était au siècle du grand capitaine, ou même plus tard au siècle de saint Ferdinand. Les aventures de Guarinos et la défaite de Roncevaux sont encore chantées par les muletiers ambulants, comme elles l'étaient quand don Quichote les entendit lors de son voyage à ïoboso. Ceux qui montrent les marionnettes racontent encore les aventures de Gaiferos et de Melisendre, dans les mes de Séville, comme on les narra dans l'auberge solitaire de Montesinos quand on y rencontra le héros de la Manche. En un mot, les vieilles romances espagnoles respirent un esprit si réellement national qu'elles se sont entièrement identifiées avec le caractère du peuple qui les a produites et que ce même caractère se continuera, sans aucun doute, dans ravenir,à moins que le peuple espagnol ne cesse d'avoir une existence séparée et indépendante (1).

primitives de l'Espagne qui représentent cet ensemble d*exaltation dans les senti-» roents poétiques, sentiments qui animèrent toute la nation durant cette période où la puissance des Maures se brisa peu à peu contre un enthousiasme devenu à la fin irrésistible, parce que dès Torigine il s^était reposé sur un principe de loyauté et sur un devoir de religion.

(1) Voyez Appendix B,k la fin du volume.

irrréftÂTORE espagroli. lO

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