CHAPITRE VIII
Deuxième classe. — Les chroniques. — Leur origine. — Chroniques royales. — Chr» nique générale du roi 0. Alphonse X. — Ses divisions et son objet. — Set moreeasx les plus poétiques. —Son caractère. — Chronique du Gid. — Son origtAe^ioa objet»
son caractère.
Chroniques. — La poésie des romances fut^ sans aucun doute, dans son origine, ramiisement et la consolation de toute la masse do peuple espagnol. En effet, durant une longue période de son hi»* toire primitive, la nation était peu divisée en classes fortement mar> quées ; il y avait peu de différence dans les mœurs, peu de variété ou de progrès dans la culture. Les guerres qui se prolongeaient, de siècle en siècle, avec une violence incessante pouvaient bien, par leur earactère, avoir une certaine élévation et une influence poétique sur la société entière, mais elles lopprimaient aussi et laccablaient par les sonffrances qu'elles entraînaient après elles. Elles maintenaient encore à un même niveau le ton et la condition générale delà nation espagnole,plus que n aurait jamais pu être probabli ment conservé le caractère national dans toute autre contrée chrétienne, du moins pendant un si long es* pace de temps. Quand la grande lutte contre les Maures se transporta aux contrées méridionales, le royaume de Léon, la Castille et même tout le Nord devinrent comparativement calmes et tranquilles. Les richesses s'accumulèrent dans les monastères et un agréable repos les suivit. Les ch&teaux, au lieu de vivre dans un état constant d'an* xiété et de préparatifs contre l'ennemi commun, se convertirent en demeures d'une rude mais franche hospitalité ; et ces distinctions 80> ciales qui naissent de divers degrés de puissance, de richesse et de culture, devinrent de plus en plus apparentes. Dès ce moment, les romances, sans être réellement négligées, devinrent le patrimoine des classes inférieures de la société, où elles restèrent pendant longtemps, tandis que les classes plus avancées et plus cultivées adoptèrent ou
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créèrent, pour elles-mêmes, les formes d'une littérature mieux adaptée, sous certains rapports, à leur nouvelle condition, et témoignant en même temps plus de loisir, plus de connaissances et un système de vie sociale mieux établi.
La plus ancienne de ces formes fut, en Espagne, celle des chroniques en prose, compositions ainsi appelées, malgré les modifications qui en ont changé la condition, et qui sont la continuation propre des chroniques latines et des légendes des moines. Ces chroniques et ces légendes étaient connues depuis longtemps dans la Péninsule; elles étaient de nature à s'attirer la faveur de personnes engagées chaque jour elles-mêmes dans des entreprises semblables à celles que ces récits célèbrent, et disposées par conséquent à regarder toute cette classe d'ouvrages, à laquelle elles appartiennent, comme un gage et une garantie pour leur renommée future. Les chroniques furent donc, nonseulement la production naturelle du temps, mais encore l'objet de la protection et de la faveur des hommes qui gouvernèrent en ces temps ( 1 ) .
L CHROmOUES GÉNÉRALES ET CHRONIQUES ROYALES. DrUS dc tcl-
les circonstances, nous pouvons affirmer que le style propre des chroniques espagnoles fit d'abord son apparition à la cour ou aux alen^ tours du trône, parce que c'est à la cour que se trouvaient l'esprit et les matériaux les plus propres à leur donner naissance. Un fait encore digne de remarque, c'est que la première chronique dans l'ordre des temps, et la première par le mérite, sort directement d'une main royale. C'est celle qui a pour titre dans les copies imprimées : Crônica de Espana ou Crônica gênerai de Espana^ qui est, sans aucun doute, le même ouvrage antérieurement cité en manuscrit sous le nom de Estoria de Espana (2). Dans une préface très-ca-^ ractéristique, après avoir donné solennellement les raisons qui ont dû faire compiler l'ouvrage, il est dit : « E por ende, nos D. Alfonso, por la gracia de Dios, Rey de Castilla é de Toledo, y de Léon, y de Galicia, etc., fijo del muy nobre Rey D. Fernando, y de la
(O Dans le Gode des Parties (vers Tan 1260), on prescrit anx bons chevaliers de prêter «tteetioD, durant le repos, à la lecture de las hestorias de ios grandes f^hos de urmas que las otros fecieran, etc., des récits des grands faits d'armes que les autres ont accomplis, etc« (Part. II, titre XXI, Hv. xx.) A cette époque, peu de chevaliers enlendaienl le latin, et les Hestorias, en espagnol, ont été probablement les Chroniqaes dont Dous parlons, et les romances ou gestes qui leur servirent de base en partie.
(1) Telle est Topinion de Mondéjar, qui affirme que le titre primitif de la Chronique d'Espagne éiàii Estoria de Espana. (Mémoires d'Alphonse le Sage, pag. 464)
Reina D* Beatriz , mandâmes ayuatar cuantos libros pudimos aver de historias que alguna cosa contasen de fechos de Espaûa, y tomames la coronica det Arçobispo D. Rodrigo.... y de maestre Lucas, Obispo deTuy... y composimos este libro (1).» Ces paroles nous dooDent la déclaration qu* Alphonse le Sage a^ lui-même, composé cette Chronique^ et qu'il Ta certainement conduite jusqu'à Tépoque qui précède Tannée 1284, où il mourut (2). Une évidence intrinsèque
(1) Et, par conséqueat, nous Don Alphonse, par la grâce de Dieu» roi de Gasiilteet deTolède, et de Léon et de Galice, etc., fils du très-noble roi D. Ferdinand et de 1* Reine D* Béatrix, nous avons fait réunir tous les livres d*histoire que nous avons pu, et qui racontent quelque chose relative aux faits d^Espagne, nous avons pris la Chronique de Tarchevéque D. Rodrigue... et de maitre Lucas, cvéque de Tuy... et non» avons composé ce livre.
(?) La distinction que fait le roi Alphonse entre ordonner à d*atUres de réunir U$ matériaux (mandamos ayuntar) et composer lui-même ou compiler la Chronique (composimos este libro) semble démontrer qu'il fut, lui, l'auteur on le compilateur; et assurément il tenait à passer pour teL Diverses opinions se sont cependant produites sur ce point Fiorian de Ocampo, l'historien qui, en 154 1, publia, in-fol. à Zamora, la première édition de la Chronique, dit, dans ses notes, à la fin de la troisième et de laquar trième partie, que, «suivant Topinion de certaines personnes, les trois premières parties ont été écrites par D. Alphonse et que la quatrième a été compilée plus tard, «opiniM à laquelle il incline évidemment lui-même, bien qu'il soutienne qu'il ne préteDil rien affirmer ou nier sur ce sujet. D'autres sont allés plus loin, et ont supposé que le livre avait été compilé par différentes personnes. Mais à tout cela on peut répondre: 1* que la Chronique est plus ou moins bien ordonnée, plus ou moins bien écrite, suivant les matériaux qui ont servi à la composition; que les objeetioos d'ir* régularité, de manque de perfection dans la quatrième partie, s'appliquent aussi, à un haut degré, à la troisième ; qu'ainsi, ou prouve plus que ne cherche à prouver Fiorian de Ocampo, puisqu'il tient pour certain (sa^emos por cierto) que les tnns premières parties sont l'œuvre d'Alphonse. 2® Alphonse déclare, plus d'une fois, dans son prologue dont l'authenticité est mise hors de doute par Mondéjar et qnatio excellents manuscrits, que son histoire arrive jusqu'à son époque (fasta el Duestro tiempo), ce qui n'a lieu qu'à la fin de la quatrième partie. Outre que, dans le pit>* logue, il parle du tout comme de son ouvrage. 3** Une évidence intrinsèque démoBtre qu'Alphonse lui-même a écrit la troisième partie de l'ouvrage, relative à son père; elle ié4sulte, par exemple, des passages tels que les beaux récits des relations entre saint Ferdinand et sa mère Berenguela (édit. 1541, fol. 404), le tableau solennel de la mort de saint Ferdinand, vers la fin du livre, et d'autres passages compris eotre les M. 402-426. 4** Son neveu, D. Juan Manuel, qui fit un abrégé de la Chronique d'Espagas» parle de son oncle Alphonse le Sage, comme de l'auteur réel et reconnu pour tel. 11 faut se rappeler, du reste aussi, que Mondéjar prétend que l'édition de Fiorian ée Ocampo est infidèle et imparfaite, qu'elle omet, par exemple, des règnes entiers, eliss passages qu'il cite des vieux manuscrits de l'ouvrage complet prouvent ce qu'il avanos» {Mémoires^ liv. VU, chap. xv-xvi.) Une autre édition de cette Chronique, celle ds Valladolid (1604, in-(ol.), est encore pire: le nombre de graves erreurs qu'elle contient en fait un livre des plus mai imprimés que l'on connaisse.
démontre la probabilité de la composition, durant la première partie du règne de ce monarque, c'est-à-dire vers 1252 ; elle prouve aussi qu'il fut aidé dans ce travail par des personnes familières avec la littérature arabe et avec toutes les autres connaissances que comportait la civilisation de ce temps (1).
L'ouvrage est divisé, non peut-être par son auteur, en quatre parties. La première commence à la création du monde, donne une large place àThistoire romaine, passe rapidement sur tous les autres faits, jusqu'à ce qu'elle arrive à l'occupation de l'Espagne par les Visigoths; la seconde comprend l'empire des Goths dans la Péninsule et sa conquête par les Maures ; la troisième arrive jusqu'au règne de Perdinand le Grand, au conunencement du onzième siècle, et la quatrième se termine, en 1252, par la mort de saint Ferdinand, le conquérant de l'Andalousie et le père d'Alphonse lui-même.
Les premières parties sont les moins intéressantes. Elles contiennent des notions et des détails sur l'antiquité^ et en particulier sur l'empire romain, détails et notions qui avaient cours d'ordinaire parmi les écrivains du moyen âge. Parfois cependant, comme pour Didon, dont la mémoire a toujours été défendue par les chroniqueurs et les poètes les plus populaires de l'Espagne contre les imputations de Virgile (2), nous trouvons des éclairs de sentipients et d'opinions que nous pouvons considérer comme plus nationales. Ces passages deviennent naturellement plus fréquents dans la seconde partie, se rapportant à l'empire des Yisigoths en Espagne. Ici, comme les écrivains ecclésiastiques sont presque l'unique autorité à laquelle on ait recours, leur ton particulier domine beaucoup trop. La troisième
(l)Quaad la Chronique raconte qu'elle fut écrite quatre cents ans après les temps de Charlemagne, c'est une manière de parler très-vague. D. Alphonse n était, p^ fié eo 1210. Je crois, en effet, qu'il ne se serait pas contenté dédire: ca bien ha 40Ô |^^ quel murio (édit. de 1541, fol. 228), s'il s'en étiit écoulé 450. On peut (^^Mlidant eo induire que la Chronique fut composée avant 1 260. D'autres passages amèi^nt à la même conclusion. Condé, dans sa préface à V Histoire des Arabes en Espagne^ fait allusion à Tesprit arabe de la Chronique, esprit qui me semble plutôt avoir été celui de toute TEurope durant cette époque.
(2) Vi/isioire de Didon mérite d'être lue, en parUculier par ceux qui ont l'occasion de voir ce récit tel qu'il est raconté dans les poêles espagnols, Ercjlla et Lope de Vega, par exemple, récit inintelligible pour ceux qui counaissenl seulement la version laUne qu'en a donnée Virgile. Cette narration se trouve dans la Chronique d'Espagne (Part. I , cbap. Li-LTii) et se termine par une lettre vraiment héroïque de la reine à Énée. Dans la Chronique espagnole^ la narration est prise, en substance, de V Abrégé de VHisUÀre universelle^ par Justin (liv. XVIIl, chap. iv-vi).
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partie est plus franchement libre, plus originale dans son esprit, et plus véritablement espagnole ; elle nous montre la richesse des yieû^ les traditions nationales, depuis la première apparition de Pelage des* cendant des montagnes (1) ; les histoires de Bernard del Carpio (2), de Fernan Gonzalez (3), des Sept Infants de Lara (4), avec des esquisses des plus animées sur Gharlemagne (5) ; les^ récits de miracles, comme celui de la croix faite par les anges pour Alphonse le Chaste (6), et de saint Jacques combattant contre les infidèles dans les glorieuses batailles de Clavijo et de Hazinas (7).
La dernière partie, quoique compilée et écrite avec moins de soin, conserve cependant le même ton général. Elle commence par rhis^ toire bien connue du Gid (8), à qui il accorde une -place dispropor^ tionnée, comme au héros le plus grand, dansTadmiration du peuple. Après cela, si nous laissons s*écouler les cent cinquante ans qui précèdent le temps de Tauteur lui-même, nous finissons par toucher à une histoire plus sobre, et, finalement, le règne de son père saint Ferdinand s'établit sur des fondements plus réels, plus sûrs et plus solides. Le caractère le plus frappant de cette chronique remarquable, c'est que, dans la troisième partie et dans une certaine portion de la quatrième, elle n*est, si nous pouvons nous exprimer ainsi, qu'une réduction des vieilles fables et des traditions poétiques de TËspagne; à une prose simple mais pittoresque, avec des prétentions à la sévérité historique. Quelles sont les sources de ces passages purement natio^ naux qu'il serait si curieux de montrer et de trouver authentiques? C'est ce que nous n'avons jamais pu connaître. Parfois, comme dans les récits de Bernard del Carpio et de Gharlemagne, on en appelle distinct tementaux romances, aux gestes du vieux temps (9); parfois, comme
(1) Chronique d'Espagne (liv. ni. chap. i-ii). (3) Ibid,, chap. X et xiii.
(3) Ibid., chap. xviii.
(4) /6itf ., chap. XX.
(5) ibid., chap. x.
(6) Ibki,, chap. X, conjointement avec la romance tirée de son histoire et qui ooioi^ mence lOLT : Reynando el rey A Iphonso.
(7) Ibid., chap. XI et xix. Une comédie de Rodrigue de Herrera, intitulée : Fo/o de ' SantUtgo y batalla de Clavijo (Comédies choisies, tom. XXXIH, 1670, in-4*}, est fondée
sur le premier de ces passages ; mais son auteur n*a pas su habilement tirer parti deii bons maiériaux.
(8) L'histoire particulière du Cid commence dès les débuts de la partie IV» f. tli, ettinit au fol. 346, dans redit, de 15U.
(9) Ces Cantareê et les Cantares de gesla sont rapportés dans la part Ill,cli. x et xm.
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pourrhîsloîre des Infants de Lara, c'est une vieille chroniquelatine, ou peut-être quelque légende poétique dont toute trace est maintenant perdue, qui peut avoir servi de'fondement à la narration (I). Une fois au moins, sinon plus souvent, nous trouvons une histoire entière et séparée, celle du Cid, quoique son insertion ne soit pas bien mise à sa place. Dans Routes ces parties, le caractère poétique prédomine plus que dans tout le reste. En effet, dans les premières divisions, tout ce qui a été emprunté à Thistoire ancienne est présenté avec une gravité et une scrupuleuse exactitude qui rendent le récit sec etsaiis intérêt; la dernière, au contraire, se termine par une simplicité de narration, simplicité qui, dans le récit de la mort de saint Ferdinand, nous laisse la persuasion que nous venons de lire de touchants détails, esquissés par un témoin oculaire des plus sensibles et des plus sincères.
Parmi les passages les plus poétiques de la Chronique, il s'en trouve deux, à la fin de la deuxième partie, qui y ont été introduits pour faire contraster l'un avec l'autre, par un degré d'art et d'habileté rare dans ces vieilles chroniques d'une simplicité spontanée. Ils se rapportent à ce que l'on a longtemps appelé la Perdida deEspana (2) ou sa conquête par les Maures, et consistent en deux tableaux pittoresques de sa condition avant et après cet événement que les Espagnols paraissent avoir longtemps regardé comme servant de division à l'histoire du monde, dans ces deux grandes époques constitutives. Dans le premier de ces morceaux, intitulé : Los bicnes que tiene Espana (3), après quelques remarques générales, le vieux et fer- Yent chroniqueur s'exprime ainsi : <c Pues esta Espaûa que deximos, « tal es como el parayso de Dios : ca riegase con cinco rios caudales, « que son Duero, ed Ebro, e Tajo, e Guadalquevir, a Guadiana : é « cada uno dellos tiene entre si e el otro grandes montaûas e tier-
(1) Je ne puis m*empécher de penser, comme je Tai dit, que la beHe histoire des Infants de Lara, telle que la raconte la troisième partie de la Chronique d^Eipagne^ en commençant ati fol. 261 de l'édit. de 1541, ne procède pas d'une autre Chronique particulière plus ancienne, probablement de quelque légende monacale latine. Mais je nVi pii retrouver de traces plus éloignées que ce passage delà Chronique d'Espagne^ dans lequel il nous reste tout ce qui a rapport aui Infants de Lara dans la poésie et les romances.
(2) La perte de l'Espagne. C'est ainsi que les anciens auteurs appellent la conquête musulmane.
(3) Les biens que possède V Espagne (édit. de 1541, fol. 202), et à l'envers du fol. se trouve le passage qui suit, intitulé : Les Pleurs de VEspagne.
« ras (1); e los valles e los llanos son grandes é anchos : e por la « bondad de la tierra y el humor de los rios llevan muchas frutas e « son abondados. Olrosf en Espaûa, la mayor parte se riega con ar- « royos é de fuentes ; e nunca le menguan pozos en cada logar que « los han menester. Ë otrosi Espaûa es bien abondada de mieses e « deleitosa de frutas, viciosa de pescados, sabrosa de lèche, e de todas « las cosas que se de ella facen, e Uena de venados e de caza, cubierta « de ganados, loçana de cavallos, provechosa de mulos e de mulas, e « segura e abastada de castiellos, alegre por buenos vinos y folgada <( de abondamiento de pan, rica de metales de plomo e de estaûo e « de argen vivo e de fierro e de arambre e de plata e de oro e de « piedras preciosas, e de toda manera de piedra marmol, e de sales (( de mar, e de salinas de tierra, e de sal en peftas, e de otros veneros « muchos de azul, e almagra, greda, e alumbre, e otros muchos de (( quantos se fallan en otras tierras. Briosa de sirgo, e de quanto se <c fallo de dulzor'de miel e de azucar, alumbrada de cera, alumbrada « de olio, alegre de azafran. E Espaûa sobre todas las cosas es en* « genosa e aun temida e mucho esforzada en lid, ligera en afan, leal a al Seùor, afirmada en el estudio, palanciana en palabra, complida « de todo bien : e non ha tierra en el mundo quel semeje en bondad, (c nin se yguale ninguna a ella en fortalezas, e pocas ha en el mundo c< tan grandes como ella. E sobre todas Espaûa es abondada en grana deza : mas que todas preciada por lealtad. \ 0 Espaûa ! Non ha nia- « guno que pueda contar tu bien (2). »
(1) L^original, dans les deux éditions imprimées, porte tierrtu.ceqnl est une erreur manifeste, au lieu de sierrai^ plus conforme au sens. G'e^t un exemple des mille erreurs typographiques qui déparent ces deux éditions,
(2) « Donc cette contrée que nous appelous Espagne est comme le paradis de Dieu ; car cinq fleuves abondants Tarrosent : le Douro, l*Èbre, le Tage, le Guadalquivir et le Guadiana; chacun deux voit, entre lui et lautre, de grandes montagnes et de vastes terres; les vallées et les plaines sont immenses et larges; la bonté de la terre et Thumidilé des fleuves produisent des fruits nombreux et copieux. Eo outre, en Espagne, la plus grande partie s arrose par des ruisseaux et des sources; jamais les puits ne manquent dans chaque endroit qui en a besoin ; TEspagne eil un pays où les moissons sont abondantes, les fruits délicieux, les poissons nombreux, le lait savoureux, ainsi que toutes les choses qui se préparent avec lui; elle eit remplie d*animaux pour la chasse, elle est couverte de troupeaux, peuplée de che* vaux, fertile en mules et mulets, protégée et pourvue de châteaux ; joyeuse de ses bons vins, luxuriante par Tabondance des blés, riche par ses métaux de plomb, d^étain, de mercure, de fer, de cuivre, d'argent, d*or, par ses pierres précieuses, et par tonte espèce de marbres ; riche par ses sels de mer, sels de terre, sels de roche, et ses nombreux filons de bleu, de sanguine, de craie, d'alun, et de beaucoup d*autrts niins>
HISTOIRE DE LA LITTiiRATURE ESPAGNOLE. Ifi^
Voyons maintenant le revers de la médaille, et regardons un autre tableau dont rinscription est El llanio de Espana^ au moment où, suivant le récit de la Chronique^ après la victoire des Maures, « finci câra toda la tierra vazia del pueblo, baûada de lagrimas, complida « de apellido, huespeda de los estrafios, engaûada de los vecinos, a desamparada de los moradores^ viuda y asolada de los sus fijos, « confondida de los barbaros, desmedrada por Uanto e por Uaga , a fallescida de fortaleza, flaca de fuerza, menguada de conorte, aso- « lada de los suyos.... Olvidados le son los sus cantares ; e el su leu- « guaje ya tornado es en ageno e en palabra estraùa (1). »
Les passages les plus attrayants de la Chronique sont ces longues narrations. Ils sont aussi les plus poétiques; et leur poésie est telle que, dans certaines parties, il a suffi de quelques légers changements dans la phrase pour les convertir en romances populaires (2). D'autres
rais qai se trouvent dans d'autres terrains. Fiëre de la soie et de tout ce qui se compose avec la douceur du miel et du sucre, éclairée par la cire, éclairée par Thuile, joyeuse de son safran. Cette Espagne, par-dessus toutes choses, est ingénieuse, terrible et pleine de courage dans le combat , légère dans le travail, fidèle au Seigneur, aflèrmie dans Tétude, claire en paroles, accomplie en tout bien; il n*y a pas de terre tu monde qui lui ressemble par la bonté ; aucune qui Fégale en forteresses; il y en a peu, dans le monde, aussi grande qu'elle. Par-dessus toutes, l'Espagne abonde en grandesses; plus que toutes, elle est estimée par sa loyauté. 0 Espagne ! il n'y a personne qui paisse enumérer tes biens! »
(1). . . « On trouvera toute la contrée sans population, baignée de larmes, remplie décris, babitce par les étrangers, trompée par les voisins, abandonnée de ses babitants, désolée et veuve de ses enfants , confondue par les barbares, affaiblie par ses pleurs et ses blessures, manquant d'énergie, faible de force, privée de secours,
isolée des siens Oubliés sont ses chants; son langage est devenu la langue d'un
autre, sa parole est étrangère. *»
(2) Cette observation est applicable à un grand nombre de passages de la troisième partie de la Chronique d'Espagne. Mais aucun n*en reçoit plus directement Tapplicatioo que les histoires de Bernard del Carpio et des Infants de Lara, dont on trouve de grandes parties copiées, mot pour mot, dans les romances. Je ne veux citer que les suivantes: 1** Sur Bernard del Carpio, les romances commençant ainsi : — El Conde don Sancho Dlaz^ — En corte del casto Alfonso^ — Estando en paz y sosiego, ^ Aniadoê trelnta y sels anos, — En granpesar y trislesa. 2^ Sur les infants de Lara : — A Calatrava la Vifjat romance évidemment arrangée pour être chantée en montrant m tableau ou toute autre chose qui peignait le sujet au public : Llegados son los Infantes, — Quien es aqttel caballero, — Ruy Velasquez de Zâra. Elles se trouvent toutes dans les vieilles collections de romances, et même, je crois, dans les collections imprimées avant 1560. Un fait digne d'une remarque particulière, cVst que cette même chronique générale fait une mention spéciale des chansons de gestes, canlares de gestOy sur Bernard del Carpio, héros connu et populaire à l'époque où cette chronique fut composée, c'est-à-dire, dans le treizième siècle.
]5;i HISTOIRE DE LA LITTËRATURE ESPAGHOLC.
parties, moins considérables, sont probablement dérivées d*une poésie populaire semblable , mais plus ancienne, aujourd'hui entièrement perdue ou tellement changée parles traditions orales successives qu'il n'est pas possible de prouver sa relation avec les récits des chroniques auxquels elle a primitivement donné naissance. Au nombre de ces passaçes et de ces narrations, se trouve l'histoire si charmante de Be^ nard del Carpio, histoire dont une partiese rapporte, dans la Chronique^ aux romances plus anciennes qu'elle, tandis que des romances plus modernes doivent beaucoup, à leur tour, à la narration générale telle qu'elle est exposée dans la Chronique. Cette histoire a pour fondement ridée d'une lutte poétique entre la fidélité de Bernard au roi, d'une part, et, de l'autre, son attachement pour son père prisonnier. Bernard était, comme nous Tout déjà appris les vieilles romances et les vieilles traditions, le fruit d'un mariage secret entre la sœur du roi et le comte de Sandias de Saldaùa. Ce mariage avait tellement offensé le roi, qu'O lit mettre le comte en prison dès qu'il le découvrit, et cacher tout ce qui avait rapport à la naissance de Bernard, tout en l'élevant comme son propre fils. Cependant Bernard grandit, devint le grand héros de son siècle et rendit d'importants services militaires à son roi et à son pays. « Ë el, suivant l'admirable énergie d'expression de la vieille Ghroni- « que (1), cuando sopo que su padre era preso, pesol' mucho de cora- (( zon : e bolviôsele la saugre en el cuerpo, e fuese para su posada a faziendo el mayor duelo del mundo ; e vestiôse paûos de duelo ; e « fuese para el Itey D. Alfonso. E el Rey cuando lo vido, dixol : « Bemaldo, por aventura cobdiciades la muerte mia? Porquc Bemaldo « siempre tovo fasta aqiii que era lijo del rey D. Âlfonso. E Ber- (i naldo le dixo : Senor, non queme yo vuestra inuerte, mas he muy c( grande pesar porque mi padre el conde D. Sandias yace en pri- « sion, e pidovos por merced que me lo mandedes dar. E el Rey Don (( Alfonso cuando csto oyô dixole : Bernaldo, paravos delante de mi a e nunca jamas seades vos osado de esto me decir, ca yo vos juro « que nunca veades à vuestro padre fuera de prision en cuantos dias c( yo vi\a. E Bernaldo le dixo : Sofior, Rey sodés e faredes lo que tott vierdes por bien ; e ruego à Dios que vos meta en coraçoa que lo u saquedes dende : ca yo, Senor, non dexaré de vos 8er\ ir cuaBlo yo « mas pudiere (2j. »
(1) Voycx la Chronique générale d* Espagne, édit. de 1541, fol. 257.
(2) « Et lui, quand il sut que son pïTc était prisonnier, il en eut le cœur accablé de chagrin, le sang se bouleversa dans tout son corps ; et il gagna sa deineure avec la plut
Malgré ce refus, toutes les fois que dans ces temps de trouble on avait besoin des grands services de Bernard, on lui promettait la liberté de son père comme récompense. Mais ces promesses étaient constamment déjouées ; il renonça alors à ses devoirs de sujet et déclara la guerre à son oncle si fourbe et à l'un de ses successeui'S, Alphonse le Grand (1). Enfin Bernard parvint à réduire l'autorité royale à une telle nécessité que le roi promit encore, et de la manière la plus so* lennelle, de livrer son prisonnier si Bernard voulait de son côté livrer le château fort du Carpio, dont la possession le rendait réellement formidable. Le fils dévoué n'hésita pas, et le roi envoya chercher le Comte, mais on le trouva mort, probablement par suite des précautions royales. La mort du Comte n'empêcha pas toutefois le lâche monarque de s'emparer du château, prix stipulé pour la rançon du prisonnier; il ordonna aussi de faire sortitie mort à cheval, comme s'il était vivant, et, eu compagnie de Bernard, qui ne soupçonnait pas une si cruelle moquerie, il s'avança à sa rencontre. >
a E despues que se Uegaron todos en uno, continue la vieille Chronift que, comenzo Bernaldo à dar vozes con gràn alegria e decir : \ Ay Dios! « ido viene aqui el conde Don Sandias de Saldaûa? Eel rey Don AU « fonso le dixo ; Yedeslo do esta ; ydlo é saludar, pues que tanto lo « cobdiciastes ver. E Bernaldo fué entonces ptu*a él e besol la mano^ « mas cuando gela fallô fria, e le vido toda la color denegrida, enten-- « diô que era muerto, e con el pesar que ende ovo, comenzo de dar « grandes boces, e facer grand duelo diziendo : ; Ay conde D. San*c dias ! que malhora me engendrastes^ ca nunca fui ome perdido Cl assi como yo soy ;agora por vos, ca pues vos sodés mueifo e el cas^ « tillo yo he perdido, non se conseio en el mundo que faya. E algu- « nos dicen en sus Cantares de gesta que le dixo entonces el Bey :
grtnde doaleur du monde; Il se revêtit dliabits de denil et se rendit auprès du roi 0. Alphonse. Et quand le Roi*le vit, il lui dit r « Bernard, désires-tu, par hasard, ma mort? • En effets Bernard avait toujours cru jusque-là ^uMI était fils du roi Alphonse. Et Bernard lut répondit: « Seigneur, non, je ne voudrais pas, moi, votre mort; inais j'ai un grand chagrin, à cause de mon père, le comte D. Sandias, qui git en prison, d je vous demande en grâce de donner ordre de mêle rendre. » Et le rot D. Alphonse, en entendant ces paroles, lui repartit : « Bernard, éloignet-vous de devant moi et né lojez jamais assez osé pour me tenir un pareil langage; car^ je vous le jure, vous né verrez jamais votre père hors de prison tant que je vivrai. « Et Bernard lui dit : « Seigneur, vous êtes Roi, et vous ferez ce que vous jugerez convenable ; je prie Dieu dé TOUS mettre dans le cœur le dessein de le sortir de là ; car pour moi , Seigneur, je ne cesserai de vous servir de tout mon pouvoir. » (1) ChroiOqvK générale é^Bspaçne,éàit 1541, fèL 136.'
156 HISTOIRE DE LA UTTÉRATURE ESPAONMJB.
aD. Bernaldo, oy mas non es tiempo de mucho fablar y digovos « que me salgades luego de la tierra, et non me stedes y mas, etc. (1). n
Cette narration est une des parties les plus intéressantes de la vieille Chronique générale, qui est, dans son ensemble, très-curieuse, très-animée et très-pittoresque. Elle est écrite avecplus de liberté de style et moins d'exactitude que certains autres ouvrages de son noble auteur. Dans la dernière partie on sent le besoin de correction, qui est imperceptible dans les deux premières et qui n'apparaît que légèrement dans la troisième. Elles n'en respirent pas moins l'esprit de leur siècle, et, prises dans l'ensemble, elles ne forment pas seulement les chroniques les plus intéressantes de l'Espagne, mais encore les récits les plus intéressants de tous ceux qui, d^ns d'autres contrées, marquent la transition des traditions poétiques et romantiques à la sévère exactitude de la vérité historique.
La vieille chronique qui réclame ensuite notre attention est celle qui s'appelle avec une simplicité primitive : Cronica del Cid^ la Chronique du Cid, aussi importante que celle que nous venons d'examiner sous certains rapports, mais bien moins sous d'autres. La première chose qui nous frappe quand nous l'ouvrons, c'est que, tout en ayant l'apparence et l'arrangement d'un ouvrage séparé et indépencbnt, elle est en substance la même que les deux cent huit pages qui constituent la première partie du quatrième livre de la Chronique générale d'Espagne, de sorte que l'une a été certainement prise de Tau* tre, ou toutes les deux ont été puisées à une source commune. Cette dernière hypothèse se présente, peut-être, comme la plus naturelle, et elle a été parfois adoptée (2) ; mais un examen plus approfondi fiût
(1) « Et après qu'ils furent arrivés tous à un même endroit, Bernard i pousser des cris avec grande joie et à dire : « Dieu ! d'où vient ici le comte don Sândias de Saldana ?» Et le roi D. Alphonse lui dit : « Vous le voyex où il est ; allei le mImt, puisque vous avex tant désiré le voir. » Bernard s'avança alors vers lui et lui baka li main ; mais il la lui trouva froide ; il vit tout ion teint livide, il comprit qu'il était mort. Le chagrin qu'il en ressentit lui fit pousser de grands cris et causer une graads douleur par ces paroles : « Hélas ! comte D. Sandiaz ! dans quelle mauvaise heure vow m'avez engendré ! jamais je n'ai été homme perdu comme je le suis maintenant par vouf ; car vous êtes mort , et moi j'ai perdu le château ; je ne sais au monde qadle lé* solution prendre. • Et il y en a qui disent dans leurs chansons de gestes que le Roi loi répondit alors : « D. Bernard, il n'e^t plus temps aujourd'hui de beaucoup pnrler, el je vous ordonne de me sortir immédiatement de cette terre, et de ne pas y rester da%aa» tage, etc.. »
(2) C'est l'opinion de Southey dans la préface à la Chronique du Cid^ livra des pins amuunts et des plus instructifs, en ce qui concerne les mœurs et les leatiiMats da
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conjectures avec probabilité que la Chronique du Cid a été plutôt empruntée au livre d'Alphonse le Sage qu'à d'autres matériau)^ communs à Tunê et à l'autre et plus vieux que l'une et l'autre. En preplier lieu, chacune semble souvent par l'emploi des mêmes mots n'être que la transcription d'un même auteur ; mais, comme le langage de Tune et de l'autre est fréquemment identique dans des pages entières, l'identité d'origine ne peut être vraie, à moins que l'une ne soit line copie de l'autre. En second lieu, la Chronique du Cid corrige dans certains endroits les erreurs de la Chronique générale et, dans un passage au moins, elle y fait une addition d'une date postérieure à celle de la Chronique elle-même (1). Mais laissons de côté les détails sur un point si obscur, quoiqu'il ne soit pas sans importance, et contentons-nous de savoir, pour le but que nous nous proposons, que la
moyen âge, sans être une traduction parfaite des trois originaux espagnols, comme on le prétend. L'opinion d'Huber, sur ce point, est la même que celle de Southey. . (I) Les deux chroniques citent comme leurs autorités Tarchevéque D. Rodrigue de Tolède et Tévèque Lucas de Tuy, en Galice (Cid, ch. caii, — Générale, 1604, fol. 313 b et ailleurs), et les supposent déjà morts. Or le premier mourut en 1347, et le second en 1250, et comme \à Chronique d'Alphonse X fut nécessairement écrite entre 1352 et 1282, et probablement peu après 1252, il n*est pas à supposer que la Chronique du Cid, ni aucune autre chronique en langue ca«/i//ane, dont.h Chronique §énéraU aurait pu faire usage, eût été déjà composée. U y a d'ailleurs des passages dans la Chronique du Cid prouvant qu'elle est postérieure à la Chronique générale. Dans les chap. ccxcxit, ccxgxt et ccxcxvi de la Chronique du Cid, par exemple, on y corrige une erreur de deux ans commise dans la Chronologie de la Chronique générale. D'un autre c6té, dans la Chronique générale (édiL 1604, fol. 313 6), après la deseription de l'enterrement du Cid par les évéques, dans un caveau , revêtu de ses ha» bits, U est ajouté : <« Et il git là où il git encore maintenant, E assigaceay do agora fase. • Mais dans la C^roni^ue du Cid ces mots ont disparu, et nous avoys à leur place : « Et il resu là très-longtemps jusqu'à ce que le Roi D. Alphonse parvint au trône, E hy esludo muy grand tiempo fasla que vino el rey don Alfonso à reinar. • Après ces paroles se continue le récit de la translation du corps à un autre tombeau par Alphonse le Sage, le fils de Ferdinand. Mais, outre que ces mots sont évidemment ane addition à la Chronique du Cid, faite après la relation que donne la Chronique générale, ils contiennent aussi une erreur très-curieuse. En parlant de saint Ferdi* ■and, avec la formule accoutumée : « Celui qui conquit TAndalousie, prit Jaen et beaucoup d'autres villes et châteaux, > elle ajoute, « ainsi que l'histoire vous le racontera plus loin : Segun que adelanle vos lo conlara la historia, • Or l'histoire du Cid l'a rien à voir avec l'histoire de saint Ferdinand, qui vivait cent ans après lui et dont il n'est plus fait mention dans la Chronique. Par conséquent, le court passage qui rapporte la translation du corps du Cid dans un autre tombeau , au treizième siècle, dut être probablement emprunté à une autre chronique, contenant l'histoire de saint Ferdinand et celle du Cid en même temps. Quant à moi, je conjecture qu'elle fut prise de V Abrégé de la Chronique générale d* Alphonse le Sage, rédigé par son neveu 0. Juan Manuel, qui ^aibi t. avec empressement roccasion d'insérer une addition si honorable
ttn mstOlRE Dfi LA LirrÊRATORB ESPAGKOUt.
Chronique du Cid est, en substance, la même que Thisloire du Cid dans la Chronique générale, et qu'elle en a été probablement tirée.
Quand a-t-elle été arrangée dans la forme actuelle, qui lui a donné cette forme, c'est ce que nous n'avons pu vérifier (1), On la trouva, telle que nous la lisons aujourd'hui, à Cardenas^ dans le monastère de Saint-Pierre, où le Cid gtt enseveli. C'est là que la vit, pendant sa
poor son oncle, quand il arriva an moment de Tenterrement du Cid, enterrement dont le récit avait cessé d'être vrai dans la Chronique générale^ chap. ccxci*
C'est un fait bien curieux, quoiqu'il soit étranger aux recherches actuelles, que de voir les restes du Cid, outre leur translation par Alphonse lé Sage, en 1372, déposés successivement à différentes places en 1447, en 1541, au conmiencement du dix-huitième siècle, et même par un ordre malencontreux du général français Tlitbant, ea 1809 ou 1810, jusqu*à ce qu'enfin, en 1824, ils furent rendus à leur sanctuaire primitif de San Pedro de Cardenas (Senianario Pintoresco, 1838, p. 648).
(1) Si l'on demande quelles furent les autorités sur lesquelles la partie de laChro* nique générale relative au Cid s'appuie pour établir ses matériatti,on peut répondre s 1» Sur les autorités citées dans le prologue de Touvrage par D. Alphonse lui-même, et dont quelques-unes sont encore citées quand il parle du Cid. La plus importante d'eotre elles, c'est la Biaioria gothica de l'archevêque D. Rodrigue (voyez Nicolu Antonio, Bibllothtca vêtus, liv. VIII, chap. n, $ 28). 2<' Il est probable qu'il existaîl quelques mémoires arabes sur le Cid, tels que sa vie ou une partie de sa vie par la neveu d'Alfaxati, Maure converti, que mentionne la chronique elle-même , chapitre ccLxxviii,et la Chronique générale, édition de 1641^ fol. 3Â9-b. Cependant il n*y a rien dans la chronique qui conserve une teinte arabe, excepté les lamentations sur la prise de Valence, et commençant ainsi c « Valeneia, Valenda, vincieron sobre ti muchos quebrantos : Valence, Valence, de nombreux désastres sont tombés anr tôt» • lamentations qui se trouvent au fol. 329-a, pauvrement amplifiés encore au fol. 329-lri et qui ont donné pour résultat la belle romance & Apretada esta Valencia, Serrée ctl Valence, « romance dont Tantiquité peut remonter au Romancero imprimé par Ifarthi Nucio, eu 1650, à Anvers, mais qui ne remonte pas plus haut, je crois. S'il ya^ pat conséquent, quelque cho^e, dans la chronique du Cid, empruntée des documenta en langue arabe, ces documents ont été écrits par des chrétiens, ou le caractère chrétien est empreint sur les faits qui en sont tirés. Depuis cette uote»j 'ai apprisque mon âmî« D. Pascal de Gayangos, possède une chronique arabe répandant une grande lumièrf sur cette chronique castillane et sur la vie du Cid. Malo de Molina a publié aussi la vie du Cid d'après des manuscrits arabes. 3« Les traducteurs espagnols de Boitlerwek (page 2&6) insinuent que la chronique espagnole du Cid a été prise, en subatanoe» de la HUtoria Boderici Didaci, publiée par Risco dans «^ la Castilla y el maa famoao Castillan >• (1702, app., pp. xvi lx). Mais l'histoire en latin, quoique curieuse et eatti* mable, n'est qu'un maigre abrégé n'ayant rien de Tattrait des récits et des aventuras de la Chronique espagnole, qu'il contredit parfois et discrédite souvent 4** Le vleoi m Poème du Cid » mis à. contribution sans aucun doute, et arec la plus grande liberté» par le chroniqueur quel qu'il soit, quoiqu'il n'y fasse jamais allusion. C'est ainsi que l'indique Sanchvx (tom. I, pp. 226-228), et nous y reviendrons à la note 1, p. iei| où nous donnons un extrait de la chronique, en ajoutant seulement que le poème a évidemment servi à la chronique, et non la chronique au poème.
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jeunesse, Ferdinand , arrière-petit-tils de Ferdinand et d'Isabelle, devenu plus tard empereur d'Allemagne et qui donna Tordre à Tabbé de la faire imprimer (i). Ce dernier s'y conforma en 16*2, et depuis cette époque il ne s'en était fait que deux éditions, l'une en 1612 et l'autre en 1693, jusqu'à ce qu'elle fut réimprimée, à Marbourg, \ille d'Allemagne^ en 184^, avec une excellente introduction critique en espagnol par Huber.
En tant que partie de la Chronique générale d'Espagne (2), nous devons avouer, sans la moindre hésitation, que la Chronique du Cid est moins satisfaisante que certains passages qui la précèdent immédiatement. Elle est cependant la grande version nationale des exploits du grand héros espagnol qui délivra la quatrième partie de son pays natal de l'odieuse domination des Maures et dont le nom s'est rattaché jusqu'à nos jours aux plus beaux souvenirs de gloire de l'Espagne. Cette Chronique commence aux premières victoires du Cid sous Ferdinand le Grand, ne faisant que quelques allusions à sa première jeunesse et aux événements extraordinaires sur lesquels Corneille, suivant les drames et les romans antiques, a com-
(I) Préambule (Prohemio). — Le bon abbé pense qae la Chroniqae futéciltedu Tmiii mcmeda Cid, c'est-à-^dire avaot Tannée lioo» san» faire attention qu'il y est question de rarchevéque de Tolède et de Tévéque de Tuy, qui appartenaient au treiitème siècle. U y parle aussi de l'intérêt intelligent que prit à cette affaire le prince D. Ferdinand; mais Oviedo, dans son « Dialogue du cardinal Ximenez, » dit que le jeune prince n*a?ait que huit ans et quelques jours quand il donna cet ordre (Quinqoagena, ms.).
(2). Parfois on y fait, par anticipation, allusion à quelque passage de Thistoire du Cid, et Ton ajoute alors, • comme vous le racontera bientôt Thistoire, » d'où résulte la certitude que Thisloire du Cid fut primitivement regardée comme une partie nécessaire de la Chronique générale {Chronique générale, édit. de 1604, \\V partie, fol. 92, V). Aussi, enai'riVàntà la quatrième partie, à laquelle il correspond réellement, nous trouvons d'abord un chapitre sur Tavénement de Ferdinand le Grand, puis rhistoire du Cid rattachée à la narration des règnes de Ferdinand I, de Sanche II (A d*Aiphonto VI. Or tl est si Trai que Tensemble forme une partie intégrante de la ehroniqoe générale et non une chronique séparée du Cid que, lorsque cette histoire fut détachée pour former une chronique à part, on prit le.s trois règnes des trois souverains ci-dessus mentionnés, et Ton mit en tête un chapitre antérieur de dix ans à la naissance du Cid, Ton termina par cinq autres chapitres se rapportant à des événements arrives dix ans après sa mort, et Ton finit par quelques lignes où Ton cherche à s'excuser de ce que {Chronique du Cid, Burgos, 1593, fol. f.277) le livre est plutôt la chronique de ces rois que la chronique du Cid. Ce sont ces faits qui, outre les différences caractéristiques, existant entre l'une et Pautre et dont nous avons donné nne idée, nous portent à croire que la chronique du Cid est tirée de la Chronique générale.
posé sa comédie. Elle raconte ensuite, avec la plus grande minutie, presque chacune des aventures que les vieilles traditions lui attribuent, jusqu'à sa mort qui arriva en 1099, ou plutôt jusqu'à la mort d'Alphonse VI, qui arriva dix ans plus tard.
La plus grande partie est fabuleuse (1) comme les histoires de Bernard del Carpio, des Infants de Lara, quoique la fiction domine, peut-être moins qu'on ne devait s'y attendre, dans un livre composé à une pareille époque et avec de telles prétentions. Son style, encore, est en rapport avec son caractère romantique ; il est plus diffus et plus grave que celui des plus belles narrations de la Chronique générale. D'un autre côté, il y abonde l'esprit du temps où il a été écrit* et il nous offre une peinture si vraie de ses généreuses vertus et de sa rude violence, qu'on peut le regarder comme l'un des meilleurs livres du monde, sinon le meilleur, pour l'étude du véritable caractère et des mœurs des siècles de la chevalerie. On peut y lire parfois des passages comme la description suivante des sentiments et de Ja conduite du Gid, abandonnant son bon château de Bivar pour l'exil injuste et cruel auquel le roi Ta condamné. Inventés ou non, ces récits sont aussi conformes à l'esprit de Tépoque qu'ils représentent que si leurs détails minutieux reposaient sur des faits incontestables.
« El cuando el viô los sus palacios desheredados e sin gent^, e las « perchas sin açores, e los portales sin estrades, tomôse contra « Oriente, e fincô losfinojos, e dixo : — Santa Maria madré, e todos tt los Santos, habed por bien de rogar a Dios que me dé poder para « que pueda destruir & todos los paganos, e que dellos pueda ganar (( de que faga bien à mis amigos e à todos los otros que conmîgo tt fueren e me ayudaren. E entoncez devantôse e demandé por Altt var Faûez, e dixole. — Primo, que culpa han los pobrespord « mal que nos face el Rey ? mandad casligar essas gentes que non (( fagan mal por onde fuéremos : — e demandé la bestia para cabala gar. E eritonces dix una vieja & la su puerla : — Vé en tal punto tt que todo lo estragues quanto fallares é quisieres. ^- £ el Cid coo ft este proverbio cavalgô, que se non quiso detener ; et en saliendo
(1) Masdeu (Histoire critique de VEspagne, Madrid, 1783-1805, in-4% tom. XX) i nous faire accroire que le tout n'est qu'une fable. Mais cette opinion exige une trop grande crédulité. Cette question a été traitée avec beaucoup de sagacité et d*éruditîm par Joseph Aschbach : De Cidi- Uistoriœ /ontibus dissertatio (Bonn»» iii-4, lt43t p. 54). Quant aux actes individuels du Cid, on ne peut en établir que peu avcei tude.
« de Bivdr, dijo : — Amigos, quiero que sepades que placera à la « yoluntad de Dios que tomaremos à Castiila con grand honra e con « grand ganancia(l). »
Quelques traits de mœurs dans ce court morceau, tels que Tallu-^ sien au tribunal placé à la porte où le Cid, avec une patriarcale simplicité, avait administré la justice à ses vassaux, la lueur de ce pauvre augure recueilli du désir de cette vieille femme, augure qui semble avoir à ses yeux plus de puissance que les prières qu*il venait d'adresser ou les courageuses espérances qui le poussaient sur les frontières des Maures, de pareils traits donnent une vie et une vérité telle à cette chronique qu elle rend sensibles à nos yeux et les temps
(i) Et quand il vit ses palais abandonnés et sans personne, les perchoirs sans tutoufs, les portiques sans estrades, il se tourna vers Torieut, fléchit les genoux et s'écria: « Sainte Marie, notre mère, et tous les Saints, veuillez bien prier Dieu de me donner la puissance pour que je puisse détruire tous les païens, pour que je puisse gagner sur eux de quoi faire du bien à mes amis et à tous les autres qui ont été avec moi et qui m'ont aidé. • Et alors il s'avança et demanda Alvar Fanez, et il lui dit : « — Cousin, quel dommage souffrent les pauvres pour le mal que nous lait le roi? Ordonnez de châtier ces gens pour qu'ils ne fassent pas de mal partout où nous serons. » Et il demanda sa béte pour monter à cheval. Et alors une vieille dit à sa porte : « — Je vois à un certain point que vous détruirez tout ce que vous trouverez et tout ce que vous voudrez. » Et le Cid, à ces paroles, lança son cheval et ne voulut point s'arrêter; et, en sortant de Bivar, il dit : « — Amis, je veux que vous sachiez qu'il plaira à la volonté de Dieu que nous prenions la Castille, avec grand honneur et grand profit. »
Le morceau de la Chronique du Cid, d'où ce passage est pris, est un de ceux qui ont le moins de rapport avec les parties correspondantes de la chronique générale : il se trouve au chapitre xci. 11 y en a d'autres aux chapitres lxxxviii et xciu qui n'ont pas d'équivalents dans la même Chronique générale (1604, fol. 214 1), quoique, dans les parties où ils ressemblent l'un à l'autre, la phraséologie soit très-fréquemment ideolique. Le passage que nous avons choisi a été inspiré, pensons-nous, par les premiers vers qui nous ^tent du Poème du Cki, Si nous possédions les vers précédent<, sous pourrions peut-être nous rendre compte d'un plus grand nombre d'additions
faites à la Chronique sur ce passage. Voici les vers dont nous parlons qui montrent que ce passage, comme tant d'autres, est emprunté an poème :
De los lus oios un fuertemienUv lorando TomalM la cabeia , e cstabak» caundow Ifio puertas abicrtas e oioa aio cafiadoi, Akaodaraa Taclat, sin piellea e tin maniosi E aio flUcooea e aio adtorea mudadoa.
Soapin», nio Cid , ca muclio atie grandes coidadoa.
De ses yeux si fortement pleurant — Il tournait la tête et restait à les regarder. — Il vit Its portes ouvertes et les huis sans cadenas, — I^es portemanteaux vides sa nu peaux et sans manteaux, — Et les perchoirs sans faucons et sans autours mués. — Il loupira, mon Cid, car il avait do nombreux 1 1 grands lotteis*
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16t HISTOIRE DE LÀ LITTËRATimE ESPAGNOLE
OÙ le Cid vivait, elles sentiments qui les animaient. Si à ces tiKsors particuliers vous ajoutez ceux que contient le reste de la Chronique générale, nous trouverons dans Tensemble presque toutes les fables et toutes les aventures romanesques et poétiques qui appartiennent aux temps primitifs de Thistoiré d'Espagne. Nous obtiendrons, en même temps, une peinture vivante de l'état des mœurs dans cette période obscure, alors que les éléments de la société moderne commençaient à sortir du chaos où ils s'étaient si longtemps agités, et hors duquel l'action successive des siècles les a graduellement conduits à ces for* mes politiques qui donnent aujourd'hui la stabilité aux gouvernements et la paix au commerce mutuel des hommes.