‹ Histoire de la littérature espagnoleChapitre 18 sur 70 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Effets produits par l'exemple d'Alphonse X. — Chroniques de son propre règne et des règnes de Sanche le Brave et de Ferdinand IV. — Chronique d* Alphonse XI par Yillaixan. —Chroniques de Pierre le Cruel, de Henri II, Juan I«' et Henri III, pai Ayala. — Chronique de Juan II. — Deux chrouiques de Henri IV et deux autres de Ferdinand et d'Isabelle.

L'idée d'Alphonse le Sage, si simplement et si noblement exprimée au commencement de sa Chronique^ qu'il était désireux de laisser à la postérité un souvenir de ce qu'avait été et de ce qu'avait fait TEspagne dans les temps passés (1), cette idée ne fut pas sans influence sur la nation, malgré l'état où elle se trouvait alors, état qui se continua encore pendant un siècle environ. Mais, comme le grand projet de ce roir de rendre uniforme l'administration de la justice au moyen d'un code régulier, son exemple devançait trop son siècle pour être immédiatement suivi. H n'en porta pas moins des fruits abondants, ainsi que ce code mémorable dès qu'il fut une fois adopté. Les deux rois ses successeurs, Sanche le Brave et Ferdinand IV, ne s'inquiétèrent aucunement, autant que nous pouvons le savoir, des moyens de conserver et de publier l'histoire de leurs règnes. Mais Alphonse XI, le même monarque sous le règne duquel, il faut s'en souvenir, les Partidas devinrent la loi du royaume, Alphonse XI recourut à l'exemple de son sage prédécesseur. Il ordonna la continuation des annales du royaume depuis le moment où s'arrête la Chronique générale jusqu'à son temps, récit qui embrassait, par conséquent, les règnes d'Alphonse le Sage, de Sanche le Brave, de

(1) Elle a assez d*analogie avec Tintroduction des Parties, commençant ainsi : « Les nges de TanUquité, qui evistèrent dans les premiers temps, et qui trouvèrent les •cieooes et les autres choses, pensèrent qu'ils pécheraient, dans leurs actes et dans leur loyauté , s'ils ne les voulaient pour les autres hommes à venir, comme pour eui-mémcs et pour les autres qui vivaient de leur temps, etc.*. » Ces introductions

Ferdinand IV, et une période de soixante ans, de 1252 à 1312 (1). C'est là le premier exemple de l'institution d'un chroniqueur royal; c'est à ce moment qu'on peut rapporter, par conséquent, la création d'une charge importante pour tout ce qui regarde l'histoire du pays. Cette charge a bien pu être négligée dans des temps postérieurs, elle a toutefois fourni des documents intéressants jusqu'au règne de Charles-Quint, et elle s'est continuée, pour la forme du moins, jusqu'à l'établissement de l'Académie royale d'histoire, au commencement du dix-huitième siècle.

On ne connaît pas le chroniqueur qui, le premier, a rempli ces fonctions; quant à la Chronique eÛe-méme, elle semble avoir été mise en ordre vers l'année 1320. Autrefois on l'attribuait à Fernan Sanchezde Tovar, mais Fernan Sanchez était un personnage qui jouissait d'une trop grande considération et d'un trop grand pouvoir dans l'État. U connaissait trop la pratique des affaires publiques, il était trop familier avec leur histoire pour qu'on puisse, sans difficulté, lui attribuer les erreurs dont abonde la Chronique^ particulièrement dans la partie relative à Alphonse le Sage (2). Quel que soit son auteur, la Chronique^ il faut le reconnaître, est si distinctement divisée en trois règnes qu'elle forme plus facilement trois chroniques qu'une seule; elle n'a qu'un faible mérite sous le rapport de la composition. Sa narration a des formes rudes et sèches, et tout ce qui réveille l'intérêt dépend, non de son style ni des mœurs, mais du caractère des événements qu^elle rappelle, événements qui ont parfois un air d'aventures qui les rattache aux anciens temps et qui les rend, comme eux, pleins de pittoresque.

L'exemple d'un chroniqueur régulier se trouvant réellement établi à la cour de Castille fut suivi par Henri II, qui ordonna à son chan* celier et grand justicier Juan Nuûez de Yillaizan de préparer, comme

sont communes dans beaucoup d'autres vieilles chrouiquet et dans d'autrai Tiesx livres espagnols.

(1) « ChroDÎca del muy esclarecido principe y rey D. Alfonso, el que fbe par de emperador, y bizo el libro de las Siete Partidas, y ansimismo al fia de eate libro va encorporada la Chronica del Rey D. Sancho el Bravo, etc. (Val)adolid, l&ô4, fol.) • Oa peut y ajouter la « Cronica del muy vaieroso Rey D. Femaado, vixnieto del saDto Rey D. Fernando, etc. (Valladolid, 1&Ô4, in-fol.)* »

(2) On peut voir une longue discussion sur ce point dans les « Memoriat de AlfoMO el Sabio, » par le marquis de Idondejar, pp. 669-635. Clémencia attribue toutefois la chronique à Fernan Sanchez de Tovar. (Mém. dû l'Acad. d^hUMrê, toiB. VU p. 4610

WSTOlàE DÉ LA LÎTTËHÀîtBE ESPiONOLE. 165

ri le dit dans la préface, à Timitation des anciens, imitando à los antiçuos^ Thistoire du règne de son père. Dans cette voie, la série marche sans interruption et nous donne maintenant la Cronicade Alonso XI (1 ), comprenant sa naissance et son éducation, sur lesquelles elle nous transmet peu de détails alors qu'elle s'étend amplement sur les événements qui se succèdent, depuis son avènement au trône, en 1312, jusqu'à sa mort en 13S0. Quelle est la part réelle du chancelier du royaume dans la rédaction de l'œuvre, c'est ce qu'on ne peut déterminer (2). Différents passages semblent démontrer qu'il usa libre* ment, pour sa composition (3), d'une chronique plus ancienne, et l'ensemble peut être considéré, selon toute vraisemblance, comme une compilation faite sous la responsabilité d'un des plus hauts personnages du royaume. Son début montre h la fois le ton grave et mesuré qu'il prend et le soin qu'il réclame pour les dates et les événements :

« Dios es comienzo et medianeria et acabamiento de todas las cosas, « et sin el no pueden ser ; ca por el su poder son fechas, et por el su « saber gobemadas, et por la su bondat mantenidas ; et el es Sefior, « et en todas las cosas Todo Poderoso, et Yencedor de todas las batal- « las. Onde todo ome que algun buen fecho quisiere comenzar, pric mero debe poner et nombrar et adelantar à Dios et rogandole et « pidiendole merced que le dé saber et volontat et poder porque le « pueda bien acabar. E de aqui adelante esta Sancta Coronica contari « las cosas que pasô el muy noble Rey D. Âlfonso de Castilla et de « Léon, et de los lides et conquistas et victorias que ovo et fizo en la « su vida con Moros et con Christianos, et comenzarà en el afio XY « de su reygnado del muy noble Rey D. Fernando su padre (4). »

(1) Il existe une édition de cette Chronique (Valladolid, 1551, in*fol.) meilleure que ne sont communément les vieilles éditions de ce genre de livres espagnols. Mais la meilleure est celle de Madrid , in^^ par Gerdâ y Rico , et publiée sous les auspices de TAcadémie royale d*histoire.

(2) La phrase est ainsi conçue : « Mando & Juan NuAes de Villaisan, alguacil de la su casa, que la fidese trasladar en pergaminos, e fizola trasladar, et escribiola Ruy Martinei de Médina de Rioseco, etc. » « Il ordonna à Juan Nunez de Villaizan, alguazi de sa maison, de la faire transcrire sur des parchemins, et il la fit transcrire, et le copiste fut Ruy Martinez de Médina de Rioseco. » Voyez la préface.

(3) Chapitre cccxl et ailleurs.

(4) m Dieu est commencement et milieu et fin de toutes les choses, et sans lui elles ne peuvent être, car c'est par son pouvoir qu'elles sont faites, par son savoir qu'elles sont gouvernées et par sa bonté qu'elles sont conservées, et c'est lui qui est le Sel* gMur, le Tout-Puissant en toutes choses , et Vainqueur dans toutes les batailles. Par

m HISTOIRB DE LA UTTÉRATUBK ESPAGNOLE.

D*àbord la cause dé Henri triompha. Mais Pierre s*adres8a, pour obtenir du secours, à Edouard, le Prince Noir, alors dans son duché d'Aquitaine. Ce prince, suivant le récit de Froissart, pensa que le succès d*un usurpateur serait une grave atteinte à la puissance royale (1), entra en Espagne, à la tête d'une forte armée, et replaça sur son trône le monarque dépouillé. A la bataille décisive de Najera, où le différend fut tranché, en 1367, Ayala, qui portait Tétendard de son prince, fut fait prisonnier (2) et emmené en Angleterre, où il écrivit au moins une partie de son poème sur la vie de cour. Quelque temps après, Pierre, que le Prince Noir ne soutenait déjà plus, fut détrôné ; alors Ayala, délivré de son ennuyeuse captivité, rentra dans sa patrie. Il devint plus tard grand chancelier de Henri iï, au service duquel il acquit tant de considération et d'influence qu'il semble s'être continué, comme une espèce de ministre d'État traditionnel, sous le règne de Jean P' et bien avant sous le règne de Henri UI. Quelquefois, ainsi que d'autres graves personnages, tant civils qu^ecclésiastiques, il figure comme un chef militaire, et il est fait, encore une fois, prisonnier à la désastreuse bataille d'Aljubarotta, en 1385. Mais sa captivité en Portugal ne semble avoir été ni aussi longue ni aussi cruelle que sa prison en Angleterre. De toute manière il passa tranquillement, en Espagne, les dernières années de sa vie, et il mourut, à Calahorre, en 1407, à l'Age de soixante-quinze ans.

«Fué, dit son neveu, le noble Feman Perez de Guzman , dans l'intéressante Galerie de portraits qu'il nous a laissée (3), de muy <c dulce condicion é de muy buena conversacion, y de gran conscien- <c cia que temia mucho & Dios. Amô mucho las sciencias, diôse muc( cho à los libros e historias, tanto, que como quier que él fuese asaz « caballero e de gran discrecion en la pràtica del mundo, pero natuce ralmente fué inclinado à las sciencias. E con esto grand parte dd «c tiempo ocupaba en leer y estudiar, no en las obras de derecho, sino a en fiiosofia é historias. Por causa dél son conocidos algunos libros « en Gastilla que antes no lo eran : ansi como el Tito Livio, que esk <c mas notable Historia Romana; la Caida de Principes ; los Mora-'

(1) Tout le récit de Froimart mérite d'être lu, surtout dans la traduction anglaise de lord Bemers (tjondres, 1813, in-é", vol. I, chap. ccxzii}, comme an commentaire et un éclaircissement de la vie d* Ayala.

(3) Voyes le passage dans lequel Mariana donne la description de la balailk (BiS: toire, Ht. XVII, chap. x).

(3) Gsneractonef y semMaiiMf, chap. vii, Madrid, 1775, in-4% p. 333.

HISTOIRE DE LÀ LITTÉRATURE ESPAGNOLE. ieé

« les de San Gregorio ; el Isidore, de Summo bono ; el Boecio , la « HUtoria de Troya. El ordenô la Historia de Castilla desde el rey « D. Pedro hasta el rey D. Enrique el III, e hizo un buen libro dé « Gaza, que el fue mucho cazador, e otro libro Uamado : Rimado « del Palacio (1). »

Pour nous, nous n'élèverions peut-être pas aujourd'hui aussi haut que le fait son parent, la réputation du chancelier Ayala pour Tinté^ rêt qu'il a pris à des livres d'une valeur si douteuse, tels que la Guerre de Troie de Guido de Colonna, et le de Casibus principum de Boèce ; mais il est certain que, par la traduction de Tile-Live (2), il a rendu à son pays un service incontestable et important. Il s'en est rendu aussi un non moins important à lui-même. En se familiarisant avec Tîte-Live, il est devenu propre à la tâche qu'il avait entreprise de la composition de la Chronique, ouvrage qui constitue maintenant sa principale distinction et son principal mérite (3). Son récit commence, en 1350, au moment où finit la Chronique d'Alphonse XI, et se continue jusqu'à la sixième année de Henri III, c'est-à-dire,

(1) Il fut d'une nature très-douce, d*un commerce très-agréable, d'une grande consoenoe el craignant beaucoup Dieu. Il aima beaucoup les sciences, s*adonnn beaucoup •m livret et aux histoires, autant que quiconque était, comme lui, assez noble et de grande habileté dans la pratique du monde; mais il fut naturellement porté aux wÔÊUOtM* Dam cette disposition , il occupait une grande partie du temps à lire et à étudier, non les ouvrages de droit, mais ceux de philosophie et d'histoire. C'est lui qui a fait connaître, en Castille, certains livres qui ne l'étaient pas auparavant, tels qoe Tite-Live, dont les écrits forment la partie la plus remarquable de l'/fi^/oire romatM; la Chute de Primées; les Morales de saint Grégoire ; le De summo bono d*Isidon; le Boèce, V Histoire de Troie, Il mit en ordre VBisMre de CastiUe, depuis le roi D. Pedro jusqu'au roi D. Henri III ; il fit un bon livre sur la Chasse, parce qu'il fut grand chasseur, et en écrivit un autre intitulé : Rimado del Palaeio.

(1) Il est probable qu'Ayala fit ou fut cause qu'on fit la traduction de tout ces livret ; telle est du moins l'impression qu'il produit. Outre que la mention d'bidore de Séville, parmi les auteurs qu'ii fit connaUre, semble confirmer cette opinion. Comme Espagnol d'un grand renom, saint Isidore dut toujours être conmc en Espagne de toute autre manière que par une traduction en espagnol. Voyez aussi la préface de rédiUon de Boceace, la Chute de Princes, 1495 (Mendez, typographie espagnole, Madrid, l796,in•4^p. 203).

(3) La première édiUon des Chroniques d'Ayala est de Séville. 1495, in-foL Mais il sonble qu'elle a été imprimée d'après un manuscrit qui ne contenait pas la série entière. La meilleure est celle qui a été publiée, sous les auspices de l'Académie royale dHistoire, par D. Eugenio de LlagunoyAmirola, son secrétaire, Madrid, 1779, 3 vol. in-4*. Qu'Ayala ait été le chroniqueur de Castille en titre, c'est ce qui résulte du ton général de l'ouvrage et de l'assertion directe d'un vieux manuscrit qui en conUent une partie, et qui est cité par Bayer dans ses notes à Nicolas Antonio, BUd. vêtus, Ihr. X, cèap. i, num. 10, n. 1. •

jusqu*en 1396. Il embrasse la partie de la vie de Tauteur, qui s*étend de dix-huit à soixante-quatre ans, et contient les premiers matériaux authentiques pour Thistoire de son pays natal.

Avala se trouvait dans une situation des plus favorables pour une pareille entreprise. De son temps , la prose castillane était déjà trèsavancée. En effet, don Juan Manuel, le dernier de la vieille école des bons écrivains, ne mourut que lorsque Ayala fut âgé de cinquante ans. Ce dernier était, d'ailleurs, comme nous Tavons vu, un homme instruit et un homme remarquable, eu égard au siècle où il a vécu, et, ce qui est encore d*une importance plus grande que ces deux quali-> tés, il s*était personnellement familiarisé avec les afEaires publiques durant les quarante-six années qu*embrasse sa Chronique ; on en trouve des traces dans son ouvrage. Son style n'est pas, comme celui des vieilles chroniques, d'une riche vivacité, ni d'une excessive liberté» mais, sans être trop soigneusement travaillé, il est simple et poli. Pour lui donner un air plus sérieux, sinon un air plus conforme à l'ensemble , Ayala, imitant en cela Tite-Live, a inséré dans le cours de sa narration des discours et des lettres qui doivent exprimer les sentiments et les opinions des principaux acteurs, plus distinctement qu'ils ne l'auraient été par le simple exposé des faits et du récit historique. Comparée à la Chronique d'Alphonse le Sage qui la précéda d'un siècle environ, la Chronique d' Ayala lui est inférieure. Il lui manque le charme de cette crédulité poétique qui préfère les traditions douteuses de gloire à ces faits authentiques souvent moins honorables, soit pour la réputation nationale, soit pour les sentiments d'humanité. Comparée à la Chronique de Froissart, qui lui est contemporaine, il lui manque cet enthousiasme candide et même enfantin qui contemple avec une joie et une admiration des plus pures cette fantasmagorie splendide de la chevalerie. A la place de cet enthousiasme, on y trouve la pénétrante sagacité d'un homme d'État, qui sonde d'un œil tranquille les actions des hommes et qui pense, comme Comines, qu'il ne vaut pas la peine de cacher les grands crimes avec lesquels sa vue s'est familiarisée quand on peut en faire un récit sagie et heureux. Toutefois, quand nous lisons la Chronique d' Ayala, nous ne pouvons douter que nous n'ayons fait un grand pas dans la voie du progrès pour le genre d'ouvrages auquel elle appartient, et que nous n'approchions de l'époque où l'histoire nous présentera, avec une exactitude plus rigoureuse, les leçons qu'elle aura recueillies de la dure expérience du passé.

Au nombre des curieux et saisissants passages de la Chronique

HISTOmE DE LA UTTÉRÀTURE ESPAGNOLE. 171

TAyala il faut placer, comme l'un des plus intéressants peut-être, le Qorceau qui se rapporte à Tinfortunée Blanche de Bourbon, la jeune t belle épouse de Pierre le Cruel, qui l'abandonna deux jours après OD mariage, par amour pour Marie de Padilla et qui, après l'avoir lissée longtemps languir dans une prison, la sacrifia enfin à sa basse tfkssion pour sa maltresse ; événement qui excita, si l'on en croit la Chronique de Froissart, un sentiment d'horreur, non-seulement en Sq»gne, mais encore dans toute l'Europe, et qui devint un sujet )lein d'attraits pour la poésie populaire des vieilles romances, dont ]oelque&-unes lui ont été consacrées (1). Nous doutons toutefois que la meilleure des romances nous offre des souffrances si cruelles de Blanche de Bourbon une peinture plus vive et plus émouvante que celle que nous donne Ayala, lorsque, s'avançant pas à pas, dans sa narration impassible, il nous montre la reine solennellement mariée dans la cathédrale de Tolède, puis languissante dans sa prison de Médina Sidonia ; le mécontentement de la noblesse ; l'indignation de la mère même du roi et de sa propre famille, et nous conduit, tout le temps, avec une désolante exactitude, à travers la longue série de meurtres et d'atrocités par laquelle Pierre arrive enfin au dernier crime, qu'il hésita de commettre durant huit années. En effet, dans la succession des scènes qu'il étale devant nous, il y a une exactitude et une minutie de détails qui surpassent tout pouvoir de généralisation titpn nous dévoilent la malignité du caractère du monarque, avec plus de vivacité que n'aurait pu le faire la poésie la plus animée ou l'éloquence la plus véhémente (2). C'est précisément cette froide et patiente minutie du Chroniqueur, fondée sur sa propre expérience, qui donne un caractère particulier au récit que nous a laissé Ayala de Tagitation des quatre règnes durant lesquels il vécut, règnes qu'il Dous présente dans un style moins animé et moins vigoureux que le style de quelques vieilles chroniques de la monarchie, mais assurément plus simple, plus judicieux et plus conforme au véritable but de rhistoire (3).

(1) n existe eoTiron ane douzaine de romances dont le tojet est le roi D. Pedro, et doit lei meilleures sont, selon moi, « Doua Blanca esta en Sidonia; — En un retrete « que ^wnas; ^ No oontento el rey D. Pedro» — et DoAa Maria de Padilla. » Cette dirâlèfe se trouve dans le Caneionero deSarragosse de 1&&0, |>art. II, fol. 46.

(7) Voyez la Chranigue de D. Pedro, ann. 1353, chap. iv» v, xi, xn, xnr et xxi ; ua. 1354, ebap. xiz et xxi; ana. 135a, chap. ii et ui; ann. 1361, chap. ni.

(3) L'impartialité d*Ayala à Tégaid de D. Pedro a été mise en qaestâon, el set rela*

172 RISTOIRK DE LA UTTÉRATURE ESPAGNOLE.

La dernière des chroniques royales qu'il est nécessaire de connaître plus particulièrement, c'est la Chronique de Juan II, commençant à la mort de Henri III, et finissant à la mort de Juan lui-même, en 1454 (1). Elle est l'ouvragé de plusieurs mains et elle prouve, par une évidence intrinsèque, qu'elle a été écrite à différentes époques. Alvar

lions avec ce monarque Tont naturellement rendue suspecte. Mariana touche ce point (BUtoire^ Ht. XVII, chap. x) sans le trancher. U a cependant une certaine importanee dans rhîstoire littéraire de l*Espagne, où le caractère de D. Pedro apparaît toofeat dans la poésie et au théâtre. La première personne qui attaqua Ayala, ce fut* je eraiiv Pedro de Gracia Dei, courtisan du temps de Ferdinand et d'Isabeliey et de Charles V. n était roi d'armes et chroniqueur des Rois Catholiques. Je possède de lui. en manuscrit, une collection de ses copUu professionnelles sur les lignages et les armes des principales lamilles d*Espagne et sur l'histoire générale du pays, peUI poème sans aucun mérita poétique, et déprécié par Argote de Molina dans sa préface à la Nabktm de F Andalousie (1588), à cause de la science imparfaite de Tauteur sur les si:^^^ V^*^ traite. Sa défense de D. Pedro n'est pas meilleure. Elle se trouve dans le Sewmnarlo erudUo (Madrid, 1790, tom. XXVIII et XXIX), avec des additions qu*une main y a postérieurement ajoutées, la main, probablement, de Diego de Castilla, doyen de To* lède, qui était, je crois, un des descendants de D. Pedro. Les autorités citées ne aont pas suffisantes pour la vérification d'événements arrivés un siècle et demi plus tôt, et pour lesquels il n'est pas possible de s'en rapporter à la voix de la tradition. Francisco de Castilla, qui avait certainement du sang de D. Pedro dans les veines, suivît les mêmes traces et s'exprima ainsi dans sa Pratiea de ku vir/tufe« (Çaragoça» l&ftS, in-4'*, fol. 28} sur le monarque et sur Ayala :

El grand rey D. Pedro, quel volgo repnieTS Por aelle enemigo quien lilio sa hlsioria, etc.

Le grand roi don Pedro, que le TOlgaire réprouTe — Pour avoir été ioii enneail eelal ^d écrivit ion hiitoire, etc.

Tout cela produisit cependant peu d'effet. Mais, dans la suite des temps, on écrivit des livres sur cette question : Y Apologie du roi />. Pedro, par Ledo del Poio (Madrid, in-fol., s. a.), et le roi D, Pedro dtfèndu (Madrid, 1648, in-4*), par Yera y Figoena, diplomate du règne de Philippe IV, livres qui n'ont eu d'antre but apparent qnt da flatter les prétentions royales, mais dont nous trouverons les oonaéqoeaeet qnaad nous arriverons au VaUlant Justicier^ de Moreto, au Médecin de son konmew^ de Calderon, et à d'autres figures poétiques qui dessinent également le earaelèfa de D. Pedro au dix-septième siècle. Toutefois, il iaut bien le reconnaître, les iwjmws sont presque toujours conformes aux portraits de D. Pedro que nous peint Ayala. L'exception la plus frappante dont je puisse me souvenir est l'admirable ronanea commençant ainsi : « Aux pieds de don Henri, A los pies de Don Enrique, * ônquicma partie du Flor de romances, recopHado par Sébastien Vêles de Gnevaia, Borigoa, IM, in-18.

(1) La première édition de la « Chronique du seigneur roi D. Juan deoxième date nom • fut imprimée à LogroAo (1517, in-fol.), et c'est la plus correcte de tontes lei vieilles éditions que j'ai vues. La meilleure de toutes est, cependant, la beUe éditioa imprimée, à Valence, par Montfort, en 1779, in^ol., à laquelle il faat ajonler na appendice par P. Fr. Uciniano Saei» Madrid, 1786, in-l6l.

HISTOIRE PE U tlTTËRÀTURE ESPAGNOLE. |7|

Garcia de Sainte-^Marie, oa ne peut en douter, prépara la narration des quatorze premières années, c'est-à-dire jusqu'en 1420, récit qui constitue à peu près le tiers de tout Fou vrage (1). Puis, par suite peut-^ être de son attachement pour Tinfant Ferdinand, régent durant la jminorité du roi et plus tard détesté par lui, il cessa son travail (2), Qui a écrit la partie suivante, c'est ce que Ton ne sait pas (3) : de 1429 à 1445, Juan de Mena, lé premier poëte de son temps, fut chroniqueur royal. Si nous en croyons les lettres d'un de ses amis, U semble avoir mis beaucoup de soin à recueillir les matériaux de son entreprise, s'il ne mit pas une grande activité à la réaliser (4). Une autre partie a été attribuée au poète Jean Rodriguez del Padron et à Diego de Yalera (5), chevalier et gentilhomme souvent mentionné dans la Chronique même et nommé plus tard chroniqueur par la reine Isabelle,

(1) Yoyes son prologue dans TédUion de 1789, p. xix, et Galiodez de Gairajal, Prélaoe, p. 19.

(2) n vrcttt ju8qu*en 1444, puisque la chronique fait plusd'une fois mention de lui| Haas cette année. Voyez ann. 1444, chap. xiv et xt.

(3) PréCsce de Girvajal.

. (4) Feraan Gomez de Cibdad-Real, médecin de Juan H, « Centon epistolario, » Madrid, 1776, in-4«, épltre xxiu et lxxiy, ouvrage dont nous aurons à mettre en doute raalbenlidlé plus tard.

(S) Prérane de Canrajal. Les poésies de Rodriguez del Padron se trouvent dans les dmeiomerot généraux. Il eiiste de Diego de Yalera la « Chrouique d*Espagne, abrégée par ordre de la très-puissante dame dofta Isabel, reine de Castille, » écrite en 1481, quand l'auteur av«il soixante-neuf ans, et imprimée en 1493, 1493, 149&, etc.« chronique d*un mérite considérable pour le style et assez estimable, malgré son caractère d'abrégé, par les matériaux originaux qu*elle contient vers la fin, tels que deux let- Irca éloquentes et hardies de Vaiéra lui-même à Juan H sur les troubles du temps, et va rédt de ce qu'il a tu personnellement dans les derniers jours du Grand Connétable (part. IV, chap. czxt), qui forme le dernier et le plus important chapitre du livre. (Meodoza, p. I38; Capmany, Éloquence espagnole, Madrid, 1788, in-8% tom. I, p. 180.) Ajoutez que l'éditeur de la Chronique de Juan II (i779) pense que Vaiéra fut la per- Sûone qui finalement prépara et coordonna cette chronique; mais l'opinion de Garvajal parait plus probable. Assurément Valera, on peut le croire, ne mit pas la main à réloge qui se fait de lui dans l'excellent récit historique de la Chronique (ann. 1437, cbap. ui), lorsqu'on montre conmient, en présence du roi de Bohème, à Prague, il défendit l'honneur de son propre seigneur, le roi de Castille. Un peUt traité de quelques pages aur la Providence, par Diego de Valera, imprimé dans l'édition de la Vision deUciabêe^ en 1489, et presque entièrement réimprimé dans le premier volume de Gapmaoy, \ Éloquence espagnole, mérite d'être lu comme un spécimen de la gravité de la prose didactique, au quinzième siècle. La Chronique de Ferdinand et d'iubelle par Valera, le meilleur et le plus important de ses ouvrages, n'a jamais été imprimée. JeronimoGadiel, « Compendio de algunas bistorias de Espana. » Alcalà^ i567| in-fol., fol. 101, b.

Mais, quels que soient les écrivains qui y ont d*abord pns part, tout l'ouvrage fut enfin, en dernier lieu, confié à Fernan Ferez de Gusman, littérateur, courtisan et observateur de mœurs, aussi fin que spirituel, qui survécut à Juan II, et arrangea et compléta probablement la Chronique du règne de son maître, telle qu'elle fut publiée par ordre de l'empereur Charles-Quint (1). On y a plus tard ajouté quelques passages, aii temps de Ferdinand et d'Isabelle, puisqu'on y fait plus d'une fois allusion comme à des souverains régnants (2). Elle est divisée, comme la Chronique d'Ayala qui a dû naturellement lui servir de modèle, en autant d'années qu'il y en a dans le règne du roi, et chaque année est subdivisée en chapitres. Elle contient un grand nombre de lettres originales importantes et d'autres curieux monuments contemporains (3) ; toutes ces pièces et le soin apporté à la rédaction de cette chronique l'ont fait considérer comme plus digne de foi qu'aucune des autres chroniques castillanes qui l'ont précédée (4).

Sa composition générale nous offre une quantité considérable de détails qui nous font connaître les mœurs du siècle ; tels sont les récits sur les cérémonies de la cour, les fêtes et les tournois si aimés de Juan IL Son style, en général sans ornement ni prétention, ne manque pas de variété, de vivacité ni de solennité. Une fois, à l'occasion de la chute et de la mort ignominieuse du Grand Connétable ^varode Luna, dont l'esprit de commandement s'était imprimé lui-même, pendant plusieurs années, dans les affaires du royaume, l'honorable chroniqueur, quoique peu favorable à l'arrogance du ministre, ne semble pas maître de réprimer ses sentiments, et, se rappelant le traité de la Chute de Princes qu'Ayala avait fait connaître en Espagne, il s'écrie : <c { 0 Juan Bocacio, si oy fueses vivo, no creoq[ae

(1) Les paroles de Carvajal (page 20) portent à conclure que Fernand Pereide Gui* man douua surtout le style et le caractère général à cette Chroniqw. « Il prit de ehacu ce qui lui parut le plus probable; il abrégea certaines choses et n*en prit que la 8ab»> tance, parce qu'il le jugeait ainsi convenable. » Et il ajoute que cette ChrmiiqmM très-ettîmée par Isabelle, GUe de Juan II.

(2) Année 1451, chap. ii, et 1452, chap. ii. Voyez aussi quelques remarqnei anr Tauteur de cette Chronique par Téditcur de la Chronique d*AIvaro de Luna. Prolog., pp. 35-38, Madrid, 1784, in-4*.

(3) Par exemple, 1406, chap. vi ; 1430, chap. ii ; 1441, chap. xxx ; 1453, chap. m.

(4) « Eii sin suda la mas puntual i la mas segura de quantas se conservau antiguas. » (Mondejar, A*o(ice et jugement sur les principaux historiens dTMMpa^ne^ UsâM^ l746,in-fol., p.ll20

« tu pluma olvidase poner en escriplo la caida de este tan estrénuo « y esforzado varon entre aquellas que de muy grandes principes « mencicnà! ^Qual exemple roayor à todo estado puede ser? Quai « mayor castigo ? Quai mayor doctrina para conocer la variedad e « movimiento de la engaflosa e incierta fortuna ? ; 0 ccguedad de « todo ellinage humano ! ; 0 acaecimientos sin sospecha de las cosas « de este mundo! » (1) Et il continue ainsi durant tout un chapitre 4*une certaine longueur (2), le seul de cette espèce dans la Chronique, dont le ton général montre, au contraire, que la composition historique allait subir, en Espagne, un changement radical. En effet, dès le début nous trouyons des discours réguliers, attribués aux principaux personnages qu'il introduit (3) comme l'avait fait Ayala, et si, dans l'ensemble, une disposition bien ordonnée, les documents et la narration des faits colorent, ce n'est pas douteux, les préjugés etles passions des temps de trouble que la Chronique rapporte, elle ne laisse pas de rechercher l'exactitude régulière des annales, et s'efforce d'atteindre la gravité et la dignité de style qui convient aux vues plus élevées de l'histoire (4).

(1) « Oh! Jean Boccace» si tu vivais aujourd'hui , je ne crois pas que ta plume oubliai de dépeindre la chute de cet homme si courageux et si hrave, parmi celles des pins grands princes qu'elle a mentionnées! quel exemple plus grand dans tout État peol-il y avoir! quel plus grand chAtiment! Quel plus grand enseignement pour conlittrela variété et la mobilité de la fortune trompeuse et incertaine! G aveugle- ■SBlde toute Tespèce humaine! 6 événements peu soupçonnés dans les choses de ce monde! »

(2) Année 1453, chap. rv.

(3) Année 1400, chap. ii, m, iv, v, vi, xv; année 1407» chap. vi, vit, nn^ etc.

(4) Celte chronique nous donne, dans un passage que nous avons fait connaître et ^ n'csl pas probablement le seul, un curieux exemple de la manière dont toute la dasse da chroniques espagnoles à laquelle elle appartient, seilrit parfois à la poésie ées vieilles romances que nous admirons. Cet exemple se trouve dans le récit de l'évélameal prindpal du temps, la mort violente du Grand Connétable Alvaro de Luna, et daM la bdle romance : « I^ miercolef de menanai » évidemment tirée de ta Ghroliqae de D. Joan IL Ces deux morceaux méritent d'être comparés, et leur coïncidence ésneat frappante par le parallèle. Nous en donnerons un léger spécimen qui fera csapfeadre l'inlérét de Tensemble.

LaCAroniçue (année 1453, chap. ii) s'exprime ainsi : « — E vido A Barrasa, caballerîao dd Principe, é llamole é dijole: Vén ac&, Barrasa, tu estas aqui mirando la ■ncrla que me dan. Yo te ruego que digas al principe mi seftor, que dé major gualar« don à SOS criadosy que d Rey, mi seùor, mandé dar à mi. » « Et il vit Barrasa, écuyer du prince, et il lui dit : « Viens ici, Barrasa, toi qui regardes la mort qu'on me donne. Jt ta prie de dire aa prince, mon seigneur, de donner à ses serviteurs une récompense Millenre qveeelle que me fait donner le roi, mon maître. » La ramanoe dtée, comme

Du règne si troublé et si corrompu de Henri IV qui fut, un moment, sur le point d'être détrôné par son plus jeune frère, Alphonse, il nous reste deux chroniques : la première , de Diego Enriquez del Castillo, attaché comme aumônier et historiographe à la personne du souverain légitime ; la seconde, d*Âionso de Palencia, chroniqueur de rinfortuné compétiteur, dont les prétentions ne furent soutenues que pendant trois ans, quoique la Chronique de Palencia, comme celle de Castillo, s*étende sur toute la période du règne du monarque, de 1454 à 1474. Chacune d'elles diffère de Tautre autant que les actes des princes qu'elles rappellent. La Chronique de Castillo est écrite avec une grande simplicité de mœurs, et, à part quelques réflexions morales, surtout au commencement et à la fin, il semble qu'elle recherche pardessus tout la simplicité et même la sécheresse du récit (1). Tandis

anonyme, par Duran, mats qui se trouve dans les romances de Scpulvéda (tS84, fol. 204), sans être dans Téditionde lôSi, rappelle, à très-peu de difTérenee prêt, kt mêmes circonstances frappantes, un peu amplifiées dans oes vers :

Y \iilo estar à Barrasa Que al Principe le servia De ser su caballerito,

Y irino à Ter aqael dia A eJecQtar la Josticia Que cl Maeatrerecibias

• Yen acà , bennaiio Barrasa, Di al principe, por ta \ida.

Que dé mejor galardon A quien aerre à au se5orla Que no el que d Rey, ini sefior.

Me ba mandado dar este dia. •

Tant est grand souvent le rapprochement des vieilles chroniques espagnoles avec la poésie, et souvent aussi le rapprochement des vieilles romances et de Thisloire. La chronique de Juan II est, je crois, la dernière à laquelle cette observation peut étra appliquée.

Si l'on était sûr de Tauthenticité du Centon épUiolaire de Gomei de Cibdad^ Real, nous citerions la lettre OU comme Torigiiie du récit que vient de ùiro la làra* nique.

(1) Nous ignorons Tépoque de la première édition de la Chronique de Castillo. Elli est regardée comme étant encore en manuscrit par llondejar, en I74e (ÀdvertÊmeku, p. 112) ; par Bayer dans ses notes à Nicolas Antonio {BibHoih. veius^ voL U« |>» 349), notes écrites un peu avant, mais publiées seulement en 1788 ; par Eug. de Ocboa dut ses notes aux poésies inédiles du marquis de Sanlillane (Paris, 1844, in-S*, p. 391), et dans ses » Manuscrits espagnols » (1844, p. 92). La belle édition préparée par Joai Miguel de Flores, publiée à Madrid par Sancha (1787, in-4*), comme une partie dp la collection de TAcadémie, est annoncée dans le titre comme étant Unecomée. 11 M* . rait vraiment étrange que tous ces uvanta eussent pu se méprendre sur oo poiaU

que la Chronique dePalencia, élevé en Italie, au milieu des Grecs qui venaient d'y arriver, après la ruine de l'empire d'Orient, nous présente un style faui et embarrassé ; des réflexions qui s'étendent fréquemment pendant un chapitre ; et une œuvre dont l'ensemble prouve que Tauteur n'a retiré qu'affectation et mauvais goût de la direction de Jean Lascaris et de Georges de Trébizonde (1). L'une et l'autre chroniques ne sont que de pures annales, aussi sèches à lire que le simple récit des faits qu'elles rapportent.

On peut faire les mêmes remarques sur les chroniques du règne de Ferdinand et d'Isabelle, qui s'étendent de 1 474 à i 504 et 1 516. Il y en a plusieurs, mais il nous suffit d'en citer deux : l'une est la Chronique d'André Bernaldez, plus souvent appelé El cura de los Palacios^ parce qu'il avait été curé d'un petit village de ce nom, bien qu'il ait dû, sans aucun doute, recueillir les matériaux de sa Chronique principalement à Séville, la voisine et splendide capitale de l'Andalousie, puisqu'il avait été chapelain de son archevêque. Bernaldez écrivit sa chronique, à ce qu'il semble, pour satisfaire surtout son propre goût, et l'étendit de 4488 à 1513. C'est un récit honnête et sincère, reflétant véritablement la physionomie de son siècle, sa crédulité, sa bigoterie et son amour d'ostentation. Elle nous offre, en vérité, une histoire des événements du passé, telle que nous la donnerait un observateur plus curieux de les connaître que d'y prendre part, et qui, par des circonstances fortuites, se trouverait en rapport avec tout ce qu'il y a de plus élevé parmi les principaux esprits de son temps et de son pays (2). Il n'y a pas de partie qui offre plus de mérite et d'intérêt que le récit relatif à

(1) J*ai eu à ma dispositioD une copie manuscrite de la Chronique de Palencia, que me procura mon ami W. H. Prescolt, qui la cite comme un des matériaux qui lui ontserri pour son histoire de Ferdinand et d'Isabelle (vol. I, p. 136, édit. amér.)> Uoe biographie complète de Palcncia se trouve dans Juan Pellicer, BUfléol. de iraduc» feurs (Madrid, 1778, in-4% seconde part, pp. 7-12).

()) Je dois aussi la connaissance de ce manuscrit à mon ami W. Prescott, qui m'a prêté sa copie. Elle contient cent quarante-quatre chapitres : la crédulité et la superstition de son auteur se montrent, ainsi que ses bonnes qualités, dans les descriptions des Vêpres siciliennt^s (chap. cxciii), des lies Canaries (chap. lxit;, du tremblement de terre de 1504 (chap. ce), de l'élection de Léon X (chap. ccxxxix). Sa partialité et tes préjugés apparaissent dans la version de la visite hasardée que fait à Isabelle le grand marquis de Cadix (chap. xxix), comparée à l'idée qu'en donne la relation de Prescott (part I, chap. vi); son intolérance à l'égard des juifs (chap. cx-cxiv) est proavée au-delà des limites qu'on pouvait atteindre à cette époque. La Uibliothèqu» nouvelle de Nicolas Antonio contient un article imparfait sur Bernaldez. Mais les mcilleon matériaux pour sa biographie se trouvent dans Tégotismedesa propre chrooiquc.

UTTÉaiTCRE LSPAGKOLB. 13

Colomb, à qui il consacra quatorze chapitres. Notre auteur dut avoir d'excellents matériaux pour son histoire , puisque Deza, Tarchevéque au service duquel il était attaché, n'était pas seulement un des amis et des patrons de Colomb, mais que Colomb lui-même, en 1496, habitait la maison de Bernaldez et lui confiait des manuscrits qui lui servirent, dit-il, pour la véracité de sa narration. C'est pourquoi nous plaçons cette chronique au nombre des documents également impor^ tants et pour l'histoire d'Amérique et pour l'histoire d'Espagne (1). L'autre chronique du temps de Ferdinand et d'Isabelle est celle de Feraando del Pulgar, leur conseiller d'État, leur secrétaire et leur chroniqueur officiel, personnage très-connu de son temps, quoiqu'on ignore et la date de sa naissance et celle de sa mort (2). S'il fut un homme d'esprit et de savoir, un fin observateur de la vie, c'est ce que nous apprennent ses notices sur les Clarosvarones de Castilla, ses Comentarios à las copias de Mingo Revulgo^ quelques lettres spirituelles et charmantes adressées à ses amis et qui nous ont été conservées. Comme chroniqueur, son mérite n'a aucune importance (3). La première partie de son ouvrage n'est pas digne de foi, et la dernière, qui commence en i482etfiuiten 1490, est une narration courte et fastidieuse par les discours ampoulés qui la surchargent. Ce que la Chronique a de meilleur, c'est le style souvent très-digne, mais c'est le style de l'histoire plutôt que celui de la chronique. En effet, la division formelle de l'ouvrage en trois parties, appropriée aux sujets, et les réflexions philosophiques qui l'embellissent, démontrent l'étude que l'auteur a faite des anciens et son désir de les imiter (4). Pour-

(1) Les chapitres sur Colomb sëlendciitdu cxviii* au cxxxi*. La relation de la visite que lui fit Colomb est insérée dans le chap. cxxxi, et ceUe des manuscrits qu*il lui confia au chap. cxxiii. Ce chroniqueur raconte que» lorsque Colomb vint à la ooiir, en 1496, il était habillé en moine franciscain, et que, par dévotion, il portait la corde. Il cite les Voyagei de sir John Mandeville, et il semble les avoir lus (chap. cxxin); fait d'une grande signification, si Ton se rappelle ses relations avec Colomb.

(2) Quelques détails sur sa vie sont mis en tête de ses Cktros Varones (Madrid, 1775, in-4*), mais ils ne sont pas nombreux. Nous savons par lui-même qu*il élail déjà avancé e^i âge en 1490.

(3) La première édition de cette chronique, publiée par un accident, comme si elle était Tœuvre du célèbre Antonio de L.ebrija, parut en 1666, à Valladolid. Mais Terreur fut bientôt découverte; et elle «tait imprimée de nouve.iu, à Sarragosse, en 1&67, avee le nom du véritable auteur. L'unique édition postérieure que l'on connaisse, et d« beaucoup la meilleure des trois, c'est la belle édition de Valence de 1780, in-fol. Voyei la préface de cette édition, relativement à l'erreur qui a fait attribuer la Chronique de Pulgar à Antonio de Lebrija.

(4} Lisez, par exemple, le long discourt de (jomex liinrique aux habitaots de Td-

quoi n'a-t-il pas conlinué son récit après 1490, c'est ce que je ne peux dire; on a conjecturé qu'il était mort avant cette époque (1). Mais c'est une erreur, puisque nous avons de lui une relation trèsbien écrite et très-curieuse, adressée à la reine sur toute l'histoire de^ Maures de Grenade, après la prise de cette ville, en 1492 (2).

La Chronique de Fernando del Pulgar, Cronica de los Reyes Catolicos^ est le dernier exemple du vieux style des chroniques qui mérite d'être mentionné. En effet, comme nous l'avons déjà observé, si l'on a cru longtemps nécessaire à la dignité de la monarchie de con-r server les formes majestueuses de la Chronique officielle, lalibertéet l'animation pittoresque qui lui ont donné la vie ne s'y trouvent plus depuis longtemps. On nomme des chroniqueurs, comme Florian de Ocampo, Mexia et d'autres, mais le véritable çenre des chroniques est passé sans retour.

Ifde (part. II, chap. lxxii). C'est ud des meilleurs, il a un assez grand mérite comme romposition oratoire, quoique le ton romain soit déplace dans une chronique de ce ^ore. L'éditeur de 1780 a toutefois commis une erreur en supposant que Pulgar, le premier, a introduit en Espagne ce genre de harangues. Nous les letrouvons, comme nous Pavons déjà observé, dans les chroniques d'Ayala, quatre-vingts ou quatrevingt-dix ans auparavant.

(1) « Indice assez probable qu'il mourut avant la prise de Grenade, » dit Martinez de U Rosa. « Ilernan Ferez del Pulgar, el de los Hazanas. » (Madrid, 1834, in-8*, p. Î29.)

(2) Cet important document, qui fait honneur à Pulgar comme homme d'État, se trouTB dans le Semanarïo erudito, (Madrid, 1788, tom. XII, pp. 67-1 44.)

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