CHAPITRE X
Chroniques de faits particuliers El Paso honroso. — Seguro de TordesiUas. —
Chroniques de personnages particuliers. — D. Pero Niào. — Alvaro de Lana. — Gonzalve de Cordouc. — Chroniques de voyages. — Kuy Gonzalez de Clavijo, Chiislophe Colomb, Dalboa et autres. — Chroniques chevaleresques. — D. Rodrigue et la Destruycion de l'Espagne — Observations générales sur les chroniques espagnoles.
Chroniques de faits particuliers. — Il faut se rappeler que nous n'avons fait jusqu'ici que parcourir la série de ces chroniques qu'on peut appeler chroniques générales espagnoles ; or ces livres, écrits par des mains royales ou par ordre de rois, constituent rhistoire de toute la Péninsule, depuis ses origines primitives et ses traditions les plus fabuleuses, à travers ses guerres cruelles et ses divisions, jusqu'au moment où la ruine totale de la puissance des Maures en forme une monarchie compacte et tranquille. Leurs sujets et leur caractère les rendent, par conséquent, les ouvrages les plus importants et, en général, les plus intéressants du genre auquel ils appartiennent. Mais, comme on devait s'y attendre, l'influence qu'ils ont exercée, la popularité dont ils ont joui, les ont fait souvent imiter. Un grand nombre de chroniques se sont écrites sur une grande variété de sujets; de nombreux livres se sont aussi composés dans le style des chroniques et qui n'en portent cependant pas le nom. Le plus grand nombre de ces volumes n'ont aucune valeur. Quelques-uns, par leur objet ou leur langage, méritent d'être connus et de nous arrêter un moment. Nous commencerons par les chroniques qui roulent sur des sujets particuliers.
Deux de ces chroniques spéciales rapportent les événements survenus sous le règne de D. Juan II : elles sont non-seulement curieuses par leur caractère et leur style^ mais elles sont encore fort estimables par la lumière qu'elles jettent sur les mœurs du temps. La première,
HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE. l'M
en suivant Tordre des événements, est le Paso honroso ou Pas honorable. C'est le récit exact d'une passe d'armes soutenue contre tous ceux qui se présentaient, en 1434, au pont d'Orbigo, près la ville de Léon; elle dura trente jours, et elle commença au moment où la voie était remplie de chevaliers qui se rendaient, en procession solennelle, au pèlerinage voisin de Saint-Jacques de Compostelle. Le champion fut Suero de Quifiones, gentilhomme de haute naissance, qui proposa cette entreprise afin de se dégager du sermentqu'il avait fait, par amour pour une noble dame, de porter, tous les jeudis, une chaîne de fer à son cou. Les préparatifs , pour ce tournoi extraordinaire, se firent par ordre du roi. Neuf champions ou mainteneurs, manienedoreSy nous est-il dit, accompagnaient Quiûones ; et, à la fin du trentième jour, il se trouva que soixante-huit chevaliers s'étaient présentés au défi ; que six cent vingt-sept rencontres avaient eu lieu, que soixantesix lances avaient été rompues ; un chevalier aragonais avait été tué, beaucoup d'autres blessés, et de ce nombre Quifiones et huit sur neuf des champions qui le suivaient (1).
Tout cela nous parait étrange et semble nous reporter aux jours fabuleux où les chevaliers de la romance combatian en Aspremont y en Manialban, a combattaient à Aspremont et à Montauban, » quand Rodomont défendait le pont de Montpellier, par amour pour la dame de ses pensées; mais le récita évidemment pour objet un fait raconté en style convenable, par un témoin oculaire, avec tout le détail des cérémonies chevaleresques et religieuses qui l'ont accompagné. La donnée générale, c est que Quiûones, se reconnaissant esclave d'une noble dame, avait porté pendant quelque temps sa chaîne une fois par semaine, et qu'il voulait se racheter de cette servitude imaginaire
(1) Oa trouve une narration du •> Paso honroso » comme un fait mémorable du temps, dans la Chronique de D.Juan II (année 1433, cii. v), et dans Zurita (Annales d'Aragon^ liv. XI V, ch. xxii). Le livre lui-même, le Paso honroso defendido por el exceienie cnballero Suero de Quinones, fut préparé sur le pont d'Orbigo par Delena, uo des notaires royaux de D. Juan il, abrégé par Fr. Juan de Pineda, publié à Salamanque, en 1588, par Cornelio Bonasdo, in-S**, et plus tard, à Madrid, sous les auspices de l'Académie d'histoire, en 1783, in-4''. De longs passages de l'original y sont conservés mot pour mot dans les paragraphes 1, 4, 7, 14, 74, 7ô, etc. Dans d'autres parties, il semble avoir été défiguré par Pineda (PeUicer, Noie à D. Quichole, part I, cb. XLix). Le poème Esvero y Almedora, en douzd chants, par D. Juan Maria Alaury (Paris, 1840, io-12), est fondé sur des aventures rappelées dans cette cbrooique, ainsi que le Paso honroso de D. Angel de Saavedra, duc de Rivas, en quatre chants, inséré dans le second volnme de ses œuvres (Madrid, 1 820-3 J, 3 vol. in-ll).
par le payement d*uQ certain nombre de lances réellement rompues par lui et ses amis, dans un combat véritable. Tout cela est certainement assez fantastique. Mais les idées d'amour, d'honneur et de religion qu'étalent les procédés des champions (i), qui entendent chaque jour la messe dévotement et ne peuvent obtenir la sépulture chrétienne pour le chevalier aragonais mort dans le tournoi ; la conduite de Quiflones lui-même, qui jeûnait tous les jeudis, partie, à ce qu'il semble, en l'honneur de la Vierge, partie en l'honneur de sa dame, toutes ces absurdités et d'autres capricieuses extravagances sont encore plus fantastiques. Elles nous semblent, quand nous en lisons le récit, dignes de l'étonnement exprimé à leur égard par don Quichote, dans sa dispute avec le bon chanoine (2) ; elles sont à peine dignes d'un autre sentiment. Aussi n'avons-nous pas été d'abord peu surjMÎs de trouver ce récit spécialement consigné dans la Chronique contenir poraine du roi D. Juan, et de le voir, longtemps après, remplir un chapitre entier dans les graves Annales de Zurita: Ce tournoi fut donc un important événement du siècle où il eut lieu, et il jette une grande lumière sur les mœurs contemporaines (3). Aussi histoire et chronique lui ont également donné place; et, même à l'époque actuelle , la relation curieuse et soignée des circonstances et des cérémonies da Paso honroso n'a pas peu de prix, comme un des meilleurs moniH ments q\ii nous restent de l'esprit chevaleresque, et d'un fait qui peut être considéré comme le caractère le plus expressif de toutes les ins* titutions de la chevalerie.
Le second livre de cette même époque auquel nous avons fait alliH sion offre aussi un tableau frappant de l'esprit du temps. S'il est moins pittoresque que le premier, il n'est pas moins instructif. Il est intitulé el Seguro de Tordesillas^ «la Caution de Tordésillas »; et il donne une suite de conférences tenues, en 1439, entre Jean II et une partie de la noblesse commandée par son propre fils, qui, d'une
(1) Voyez SS )3 et 64, et au S 25 uu vœu des plus curieux, que f«iit un des dier»» liera blessés, de ne plus aimer des religieuses comme il Tavait déjà fait.
(2) D. Quichole fait précisément du « Paso honroso » l'usage qu*on doit atlendie de l'instinct et de la finesse que montreut si souvent les fous; et ce passage est wi des nombreux exemples qui prouvent la connaissance profonde que Gervaitca avait du cœur humain (part. I, chap. xux).
(3) Si Ton parcourt les années qui s'écoulent immédiatement, avant ou après l48%, dans laquelle eut lieu le « Paso honroso, » nous trouvons quatre ou cinq autres caa semblables {Chronique deD. Juan if, U33, chap. ii ; 1434, ch. iv; 1435, ch.iti etTitis 1436, chap. iy). Toute la chronique en est pleine, et dans plusieura ligure le grtai connétable Alvaro de Luna.
manière séditieuse et violente, s'immisçait dans les affaires du royaume, afin de détruire l'influence du connétable de Luna (1). Cette chrpnique reçut son nom particulier dans une circonstance révoltante. Au jour du Paso honroso^ alors que des chevaliers qui avaient figuré dans ce grandiose spectacle étaient une des parties, le véritable sentiment d'honneur était descendu si bas en Espagne , que d'aucun côté , dans cette grande querelle, on ne pouvait trouver personne, ni même le Roi, ni même le Prince, dont la parole pût être donnée en gage pour la sûreté personnelle de tous ceux qui étaient engagés dans les discussions de Tordesillas. Il était cependant nécessaire de trouver un homme qui ne fût pas étroitement lié à l'un ou l'autre parti; qui, investi de grands pouvoirs et même d'une autorité militaire suprême, devint le dépositaire de la foi publique et exerçât une autorité limitée seulement par son propre sentiment de l'honneur, et à qui obéiraient également le souverain couronné et les sujets rebelles (2).
Cette grande distinction fut donnée à Pedro Femandez de Velasco, communément appelé el buen conde de Raro^ «le bon comte de Haro.» Le Seguro de Tordesillas^ composé par lui quelque temps après, montre de quelle manière honorable il remplit sa mission extraordinaire. Peu de livres d'histoire peuvent se vanter d'une authenticité aussi absolue. Les documents sur le fait, pièces qui constituent la principale partie de l'ouvrage, sont mis sous les yeux du lecteur, et ce qui ne repose pas sur ce fondement repose sur la parole du bon comte, à qui la vie des hommes les plus distingués du royaume avait été sans crainte confiée. Comme on peut s'y attendre, les caractères àw Seguro sont la simplicité et la clarté, sans élégance ni éloquence. C'est, il est vrai, une collection de documents, collection qui rappelle d'intéressants et mélancoliques souvenirs. Le pacte de Tordesillas ne laissa pas de bien durable; le comte, mal à l'aise, se retira bientôt dans ses propres Etats; et, en moius de deux ans, l'infortuné et faible monarque fut de nouveau assailli et assiégé à Médina del Campo par sa famille
(1) Le « Seguro de Tordesillas » fut imprimé, à Milan, en ISlli n n'y en a eu qi]*ane antre édition à Madrid, en t784, in-4^ et cette dernière est la meilleure.
(3) « Nos desnaturamos, » nous faussons notre nature, telle est l'ancienne phrase expressive du vieux castillan, employée par les principaux personnages en cette occasion, et, entre autres, par le connétable Alvaro de Luna, pour signifier que, durant te temps des traités, ils n'étaient pas obligés d'obéir même au Roi. {Segviro^ ch. m.)
rebelle et par ses adhérents (1). Après cet événement, nous entendons peu parler du comte de Haro, nous savons seulement qu*il continua d'assister le roi, de temps en temps, dans ses troubles croissants, jusqu'à ce que, épuisé par la fatigue de corps et d'esprit, il se retire du monde et passe les dernières années de sa vie dans un monastère qu'il avait lui-même fondé et où il mourut à l'âge de soûiante-dix ans (2).
Chroi^iques de personnages remarquables. — Quand des événements remarquables, comme le Paso honroso d'Orbigo ou le Seguro de Tordesillas, étaient ainsi particulièrement mentionnés, les personnages distingués du temps ne pouvaient manquer de trouver des chroniqueurs personnels.
Pero Niflo, comte de Buelna, qui florissait entre 1379 et 1453, est le premier qui nous apparaît. Ce fut, sur terre et sur mer, un capitaine distingué, sous les règnes de Henri HI et de Jean H. Sa chronique est l'ouvrage de Gutierre Diez de Gamez, qui fut attaché à sa personne depuis le moment où Pero Niûo atteignit l'âge de vingtdeux ans, et qui se vante de l'honneur d'avoir été son porte-drapeau dans de dangereux et sanglants combats. C'était difficile de trouver un chroniqueur plus digne de foi, ou un chroniqueur plus doué de qualités chevaleresques. On peut très-bien le comparer au Loyal Serviteur^ biographe du chevalier Bayard : comme lui, il ne jouit pas seulement de la confiance de son maître, mais il est animé de son esprit (3). Le^ détails qu'il nous fournit sur l'éducation de Pero
(1) Voyez la Chronique de Z>. Juan 11^ 1440-41 et 1444, chap. m. Manriqae t'é* c. iait avec nison, dans ses belles stances sur Tiostabilité de la fortune :
Que se hiso el rey Dod Juan T Los infanics de Aragon
Qoe te hideron 7 Que foé de taiito galan Que nié de unia ioveodôo
Coino truxcroiiT
Le commentaire de Luis de Aranda sur ce passage est excellent, et éclaircit bien la vieille chronique.
()) Pulg;ar (Clarat Varoneê de CasUUa^ Madrid, 1775, in-4*« tit. m) nous donne de lui un très-beau poitrail.
(3) La Chronique de D, Pedro A'iBo était très-souvent citée et trce-renommée ptr le!i outériaux importants qu'elle contenait pour Thistoire du règne de Henri IH; VUM elle ne fut pas imprimée jusqu'à l'édition de D. Eugenio de Uagunoy Amirola (Madrid, 1782, in^"*), qui a cependant omis un grand nombre de ce qu*il appelle « filNh
Niûo, sur les conseils que lui donnait sou tuteur (1), sur son mariage avec sa première femme, doùaConstanza de Guevara (2), sur son expédition contre les corsaires et contre le bey de Tunis (3); sur la part qu'il prit à la guerre contre TAngleterre, après la mort de Richard II, quand il commandait Texpédition qui fît une descente en Cornouailles, et que, suivant son chroniqueur, il brûla la ville de Poole, s'empara de Jersey et de Guemesey (4); finalement sur sa participation à la guerre générale contre Grenade, événements qui eurent lieu dans la dernière partie de sa vie et sous le commandement du connétable Alvaro de Luna (5), tous ces détails, dis-je, sont intéressants et curieux, et racontés avec autant de simplicité que d'énergie. Mais les passages les plus caractéristiques et les plus divertissants de la Chronique sont peut-être ceux qui se rapportent, Tun à la visite pleine de galanterie que Pero Niùo fit à Girfontaine, près Rouen, résidence du vieil amiral de France et de sa jeune et joyeuse épouse (6) ; l'autre au cours que prit son véritable amour pour Réatrix, fille de l'Infant don Juan, dame qui, après de nombreux contre-temps, et des dangers romanesques, devint sa seconde femme (7). Malheureusement nous ne savons rien sur l'auteur de toute cette charmante histoire, excepté ce qu'il a bien voulu nous raconter modestement dans la chronique elle-même. Nous ne pouvons, toutefois, douter qu'il n'ait eu autant de loyauté dans sa vie qu'il a cherché à en mettre dans le récit fidèle des aventures et des exploits de son maître.
Immédiatement après la chronique de Pero Niûo, vient celle du connétable D. Alvaro de Luna, le principal personnage du règne de D. Juan II, presque depuis le moment où, encore enfant, il ap-
las caballerescas. • Ces suppressions se trouvent , part. I, chap. xv ; part. H, chap. XTiii, XL, etc. Nous aurions préféré qu'Eugenio Teùt donnée intégralement à Vimpresaion, et surtout la partie qu'il intitule : « la Chronique des Rois d'Angleterre. »
(1) Voyez part. I, cb. ir.
(7) ParL I, cb. XIV, xv.
(3) Part. II, ch.i-xiv.
(4) Part, n, ch. xvi-xL.
(5) Part, m, ch.ii. etc.
(6) Part. Il, ch. XXXI, xxxvi.
(7) Part. II, ch. uiv.
Les amours de D. Pedro Nino et de dona Béalrix se trouvent aussi rattachés à la poésie contemporaine. En effet, le comte chargea Villasaiidino, poète célèbre de Tépoque de Henri III et de Juan II, de lui composer des vers qu'il adresserait à sa bienùmre. (Voyez Castro, Biblioth. espagnole, tom. I, pag. 271 et 374.)
parait comme page à la cour, en 1408, jusqu'à celui où, en 1463, il périt sur l'échafdud, victime de son ambition démesurée, de la jalousie des nobles les plus près du trône et de la coupable faiblesse du roi. On ne connaît point l'auteur de cette Chronique (1), mais une évidence intrinsèque nous porte à croire que ce fut probablement un ecclésiastique assez érudit, faisant certainement partie de la maison du connétable , très-attaché à sa personne* et lui étant sincèrement dévoué. Cette chronique nous rappelle la belle et ancienne biographie de Wolsey par son camérier Cavendish. Les deux ouvrages sont écrits après la chute des grands hommes dont ils rapportent la vie par des personnes qui les ont servis et aimés dans leur prospérité, et qui vengent ensuite leur mémoire, avec un tel sentiment de reconnaissance et de fidélité que ce sentiment rend souvent leur style d'une beauté saisissante par sa véhémence et parfois même par son éloquence. La chronique du connétable est, par conséquent, la plus vieille. Elle fut composée entre 1455 et J 460, un siècle environ avant la biographie de Wolsey par Cavendish. Elle est grave et majestueuse, trop majestueuse parfois ; or c'est là ce qui lui donne le plus grand air de vérité. La relation du siège de Palenzuela (2), la vivante description de la personne et du port du connétable (3), la scène de la visite du roi à son favori dans son château d'Escalona, les fdté^ qui s'ensuivirent (4) et, par-dessus tout, les détails circonstanciés et douloureux sur le connétable tombé du pouvoir, sur son arrestation et sa mort (5), prouvent la liberté et l'énergie d'un témoin oculaire, tout au
(1) La Chronique de D, Alvaro de Lvna s'imprima pour la première fois, à llitiDy en 1546, iu-fol., par les soins d'un des descendants du connétable. Malgré soo importance et son intérêt, elle ne s'est éditée qu'une fois depuis, grâce à Flores, actif secrétaire de TAca'lémie d'histoire. (Madrid, 1784, in-4^.) « Privado del Rey, » Favori du Roi, tel est le titre sous lequel on désigne communément Alvaro de Luna. — Uaiirique l'appelle « tan privado, » mot qui passa presque dans la langue aoglaiae. Lorà Bacon, dans son Essai, xxvii, dit : « Les langues donnent à de telles personnes le nom de favoris ou privados^ favouriies ou privadoes. »
(2) Tit. xci-xcv. Voyez aussi la curieuse piôce de poésie composée par Jran de Mena, poète de la cour, sur la blessure du connétible durant le siège.
(3) Tit. LXTIII.
(4) Tit. Lxxiv, etc.
(5) Tit. cxxTii, cxxTiii, où se trouvent des détails. L*air grave et le maintien du oon* nétable, la manière dont il fut conduit sur une mule au lieu du supplice, le profond silence de la multitude avant son exécution, les sanglots universels qni la saivirent, sont admirablement dépeints, et prouvent, selon moi, que Tauteur était témoin < laire des circonstances qu'il décrit si bien.
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moins d'une personne entièrement familiarisée avec le sujet qu'elle traite. Cette composition doit être, par conséquent, mise au nombre des plus riches et des plus intéressantes des vieilles chroniques espagnoles; elle est tout à fait indispensable à quiconque veut comprendre l'esprit turbulent de l'époque à laquelle elle se rapporte, époque des bandos ou des partis armés, alors que tout le pays était divisé en factions, ayant chacune ses dispositions belliqueuses , combattant chacune pour son propre compte, et refusant absohiment de se soumettre à l'autorité royale.
La dernière des Chroniques individuelles écrite dans le style des temps anciens qu'il importe de connaître, c'est la chronique de Gonalve deCopdôue, le Grand Capitaine^ qui fleurit à partir de l'époque qui précède immédiatement la guerre de Grenade et finissant au commencement du règne de Charles-Quint ; cet homme qui produisit sur la nation espagnole une impression égale à celle que produisit, aux premiers jours de la grande lutte contre les Maures, le cycle de ces héros que Gonzalve semble, pour ainsi dire, fermer. C'est vers 1526 environ, que l'empereur Charles-Quint désira qu'un des compagnons favoris de Gonzalve, Hernan Ferez del Pulgar, préparât le récit de la vie du Grand Capitaine. On ne pouvait facilement choisir un meilleur chroniqueur. Ce Pulgar n'est pas, en effet, comme on Ta supposé longtemps, l'écrivain et le courtisan spirituel du temps de Ferdinand et d'Isabelle (1). Son ouvrage n'est pas non plus la stérile et indigeste chronique de la vie de Gonzalve, imprimée pour la première fois, en 1580 ou plus tôt, et qui lui a été longtemps attribuée (2). Notre auteur est ce hardi chevalier qui, avec quelques compagnons, pénétra jusqu'au centre même de Grenade alors tout en armes, qui cloua un Ave Maria avec le signe de la croii aux portes
(t) L'erreur entre les deux Pulgar, appelés, Tun Hernan Peresi del Pulgar, et Vautre Fernando del Pulgar, tembU avoir été commise de leur vivant. C'est du moins ce qiM Ton peut conclure du passage suivant, extrait d'une lettre piquante du dernier à Pedro de Tolède. « Et puisque vous voulez savoir comment vous devez m*appeler, apprenez, senor, que Ton m'appelle Fernando, qu'on m'appelait, et qu'on m'appellera Fernando, et que si l'on me donnait la maîtrise de Santiago, on m'appellerait aussi Fernando, etc. » (Lettre xii, Madrid, 177â, in-4*, pag. 153.) Quant à cette erreur propagée dans des temps plus modernes, voyez Nicol. Antonio (BibL nova, tom. I, pag. 387), qui semble assez confus sur tout ce snjet.
(t) Cette vieille et pesante chronique anonyme est la Chroniqtie du Grand Capitaine Gonzalve Fernandez de Cordoue et d'Aguilar, qui renferme les deux conquêtes du royaume de Naples (Séville, 1580, in- fol.); elle ne nous parait pas être la première édition, parce que dans la licence il est dit qu'elle s'imprime, por que hoff falta
de la mosquée principale, consacra cet imposant édifice au ciilte du christianisme, pendant que Ferdinand et Isabelle assiégeaient la ville à Textérieur ; conduite héroïque, célébrée de toutes parts, à cette époque, en Espagne, et qui n'a pas été depuis oubliée soit dans les romain ces, soit dans le drame populaire (1).
Comme il fallait s'y attendre d'après le caractère de Fauteur qui a reçu, pour le distinguer du courtisan et pacifique Pulgar, le surnom de El de las hazanas^ le livre qu'il présenta au monarque n*est pas une vie régulière de Gonzalve, mais plutôt une rude et vigoureuse esquisse, intitulée Algunas de las hazanas delmuy excelente Senar^ llamado el Grand Capitan^ ou, comme Ton dit ailleurs avec plus de solennité, de las hazanas y sumas virtudes del Gran Capiton en la paz y en la guerra (2). La modestie de Fauteur est aussi remarquable que son courage entreprenant. C'est à peine si on Faperçoit dans toute la narration, quand son attachement et sa tendresse pour son grand général donnent à son style une chaleur telle que, malgré la fréquente ostentation d'une érudition inutile, elle rend son livre inté-
de elUu, fMirce qu*elle8 font faute ; elle contient quelques documents sur la ftmille, qui se Irourent dans le récit de Pulgar. Elle fut réimprimée plus tard deui fois an moins, à Séville, eo 1582; àAlcalà.en 1584.
(1) Pleins d'admiration, les rois permirent à Pulgar d*avoir sa tombe à rendroiloà il s'était agenouillé quand il avait cloué Y Ave Maria à la porte de la mosquée. Ses descendants y conservent encore fon tombeau avec le plus profond respect, et ils occupent aussi encore la place la plus distinguée dans le chœur de la cathédrale, plaee qui lui a été atxordée à lui et à ses descendants mâles en ligue directe (AleanUia, Ulst. de Grenade. Grenade, 1846, in-S*", tom. IV, pag. 102 ; et les curieux documeftlt réunis par Martinez de la Rosa, dans son Ueman Ferez del Pulgar^ pp. 379-183, et la note (3) qui suit). La comédie la plus ancienne que nous connaissions sur le remarquable exploit de Hernan Perez del Pulgar, c*est « El cerco de Santa Fé, » dam le premier volume de Lope de Vega, Comédies (Valladolid, 1604 , in-4*}.Mais celle que Von représente ordinairement est d'un auteur inconnu et se trouve dans Lope. Elle est intitulée le Triomphe de F Ave Maria; elle appartient, est-il dit, à un « laieenio de esU corte ; » elle date probablement du règne de Philippe IV. Mon exemplaire télé imprimé en 1793. Martinez de la Rosa dit qu'il Ta vue représenter, el il dépotai l'inh pression qu'elle a produite sur sa jeune imagination.
(2) «Des exploits et des hautes vertus du Grand Capitaine dans la paix et dans la guerre. » Cette vie du Grand Capitaine par Pulgar s'imprima à Séville, chez Cromber» ger, en 1527, mais on ne connaît aujourd'hui que Texistenoe d*un seul de ses exeoi* plaires, celui de l'Académie royale espagnole. Elle fut réimprimée à Madrid, en 1S34, in-8'', par D. Francisco Martinez de la Rosa, sous le titre de Hernan Pere^ dei Fuigar, avec une biographie de l'auttur très-bien écrite et des notes estimables. De aorte qoe nous jouUsons aujourd'hui d'un curieux petit livre, d'une forme trcsragréable, giAet au zèle et à la persévérante curiosité littéraire de l'homme d'État distingué qui le découvrit.
ressant et curieux, et met son héros en relief, tel qu'il apparut à Tadmiration de ses contemporains. Plusieurs parties sont, malgré leur brièveté, très-remarquables même pour les détails qu'elles fournissent; plusieurs discours, tels que celui de l'Alfaqui aux partis divisés de Grenade (1), celui de Gonzalve à la population de TAlbaicin (2), ont une saveur d'éloquence et de sagesse. Si on considère cette chronique comme l'expression du caractère d'un grand homme, on verra que peu de chroniques ont une plus forte empreinte de véracité, et si l'on regarde la vie aventurière et belliqueuse de l'auteur et de son héros, on trouvera qu'il n'y a pas de livre qui respire d'une manière plus sensible l'esprit d'humanité qui le pénètre (3).
Chroniques de voyages. — Dans le même style que les histoires de leurs rois et de leurs grands hommes, les Espagnols ont écrit d'autres livres du genre des voyages ou récits de voyageurs, mais qui ne portent pas toujours le titre de chroniques.
Le plus vieux d'entre eux, ayant une certaine valeur, c'est la relation de l'ambassade espagnole envoyée à Tamerlan, le grand potentat et le grand conquérant tartare. L'origine en est curieuse. Henri III deCastille, dont les affaires, par suite de son mariage avec Catherine, fille du tt célèbre Lancastro » de Shakespeare , étaient dans une situation plus heureuse et plus tranquille que celles de ses prédéces» seurs immédiats, fut pris, à ce qu'il semble, dans sa prospérité, du désir d'étendre sa renommée jusqu'aux contrées les plus éloignées de la terre. Dans ce but, nous dit-on, il chercha à établir des relations amicales avec l'empereur grec de Constantinople, avec le sultan de Babylone, avec Tamerlan, le Timour-Bey des Tartares, et même avec le fabuleux Prestre-Jean de cette Inde ténébreuse,* sujet alors de tant de spéculations.
Quel fut le résultat de toute cette lointaine diplomatie, si extraordinaire à la fin du quatorzième siècle, c'est ce que nous n'avons pu savoir. Nous avons appris toutefois que les premiers ambassadeurs envoyés à Tamerlan et à Bajazet assistèrent, en personne, à la grande et décisive bataille livrée entre ces deux puissances prépondérantes de l'Orient, et que Tamerlan envoya à son tour une magnifique ambassade, avec des dépouilles de sa victoire, parmi lesquelles se trouvaient deux
(1) Éd. de Fr. Marlinezde la Rosa, pp. l55-iô6.
(2) Ib,, pp. 169-162.
(3) Hernan Perez del Pulgar et de las Hazaùas naquit en lUl. et mourut en t&3i.
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belles captives qui figurent dans la poésie espagnole de ce temps (1). Le roi Henri ne se montra pas ingrat à cette marque de respect, et, pour la reconnaître, il dépêcha vers Tamerlan trois persomiages de sa cour, dont Tun, Ruy Gonzalez de Clavijo, nous a laissé un récit circonstancié de toute l'ambassade, de ses aventures et de ses résultats. Cette relation fut publiée pour la première fois par Argote de Molina, ce diligent antiquaire du temps de Philippe II (2), qui Tintitula, probablement pour lui donner un titre plus séduisant : Fida del gran Tamerlan. Elle n'est, en réalité, qu'un journal des traversées, des voyages et résidences des ambassadeurs de Henri HI, commençant, en mai 1403, jour de leur embarquement à Puerto Santa Maria, et finissant, en mars 1406, jour de leur débarquement, à leur retour.
Dans le cours du récit, nous trouvons une description de Constanti-* nople, d'autant plus curieuse que cette cité nous est dépeinte au moment où elle touchait à sa ruine (3) ; une autre de Trébizonde, avec ses églises grecques et son clergé (4); de Téhéran, aujourd'hui capitale de la Perse (5), et de Samarcand, où les ambassadeurs trouvèrent le conquérant lui-même. Ce dernier les reçut par une série de fêtes tnagnifiques qui se continuèrent jusqu'à sa mort (6), arrivée pendant le»r séjour à la cour et suivie de troubles qui leur causèrent mille embarras, durant leur retour en Espagne (7). L'honnête Clavijo semble avoir été bien aise de déposer sa commission aux pieds de son souverain, qu'il trouva à Alcalé. Il resta encore une année à la cour et fut un des témoins du testament du roi, écrit à la Noël : mais, à la mort de Henri, il se retira à Madrid, sa ville natale, et y passa les quatre ot
(i) Discours d' Argote de Molina sur Vitinéraire de Ruy Cmzaki de Clav^ Ht* drid, J742, in-4», pag. 3.
(2) L*édition d'Ârgote de Molina fut publiée en 1582, et ne 8*est réimprimée qu*une seule fois depuis, quoique avec de grandes améliorations, à Madrid, eo 179>i in-4^
(3) n fut trcs-frappé des ouvrages en mosaïque de Constantinople, et il let naitionne souvent (pp. G 1, 59 et ailleurs). La raison qu*il donne de ce que, le premier jour, ils ne purent visiter les reliques qu'ils désiraient voir dans Téglise de Saint-Juan de la Piedra est tout à fait délicate, et montre l'extiémc simplicité de mœurs de la oowr impériale : « L Empereur alla à la chasse, el laihsa Us clefs a l'Impératrice, sa femme; quand elle les donna, elle oublia celle desdites reliques, etc., » pag. 62.
{\) Pag. 84, etc.
(5) Pag. 118.
(6) Pag. 149-198.
(7) Pag. 207, etc.
cinq dernières années de sa vie, jusqu'en 1412, époque où il fut enseveli au couvent de Saint-François, avec ses pères, dont il avait pieusement fait reconstruire la chapelle (i).
Les voyages de Clavijo ne peuvent, dans leur ensemble, supporter la comparaison avec ceux de Marco Polo ou de sir John Mandeville. Cependant, si ^es découvertes sont moins étendues que les découvertes du marchand vénitien, elles sont peut-être aussi remarquables que celles de Tavenhirier anglais, et sa manière de les présenter est supérieure à Tun et à Tautre. Sa loyauté espagnole et sa foi catholique brillent partout. Il croyait sincèrement que sa modeste ambassade allait produire^ sur ces innombrables et indolentes multitudes d'Asie, une impression profonde de la puissance et de Timportance de son roi, et que cette impression ne s'effacerait pas. Durant son séjour dans la luxuriante capitale de l'empire grec, il semble ne regarder autre chose que les fausses reliques des saints et des apôtres qui remplissaient alors les châsses des églises. Tout cela nous plaît, néanmoins, parce que c'est national ; mais, quand nous le voyons remplir l'Ile de Ponza d'édifices élevés par Virgile (2), et plus loin, en passant par Amalfi, n'en faire mention que parce qu'elle conserve la tète de saint André (3)^ nous sommes obligé de nous rappeler sa franchise, son zèle et toutes ses autres excellentes qualités avant de nous réconcilier avec son ignorance. Mariana pense, après tout, que ses récits ne doivent pas être entièrement adoptés. Mais, ainsi qu'il est arrivé à d'autres anciens voyageurs dont les relations ont été souvent mises en doute pour leur seul cai-actère d'étrangeté, des recherches plus récentes et plus attentives ont confirmé la narration de Clavijo. Nous pouvons donc nous fier à sa fidélité autant qu'à la sagacité et à la pénétration d'esprit dont il fait constamment preuve, excepté quand sa foi religieuse, ou sa loyauté, non moins religieuse, viennent s'interposer dans leur exercice (4).
(1) Enfants de Madrid, illustres en sainteté, dignités, armes, sciences et arts; Dictionnaire historique. Son auteur, D. Joseph Antonio Alvarez y Baena, naUf de It même viHe; Madrid, 1789-91, 4 vol. in-A"*. Livre dont les matériaux, quoique désordonnée et confus, sont abondants et importants, surtout pour tout ce qui regarde Thistoire littéraire de la capitale d*Espagne. On y trouve une biographie de Clavijo, tom. IV, pag. 302.
(2) « 11 y a de grands édiUces d'un très-grand travail que Virgile y fit > (pag. 30).
(3) Voici tout ce qu'il dit d'Amalû : « Et dans cette cité de Moifa, on dit que se trouve la tcte de saint André, » pag. 33.
(4) Mariana dit que l'i^inérairtf contient « beaucoup d'autres choses» merveilleuses
Mais les grandes courses maritimes des Espagnols n^étaient pas destinées à se diriger vers TOrient. Les Portugais, primitivement guidés par le prince Henri, l'un des hommes les plus extraordinaires de son siècle, s'étaient, pour ainsi dire, appropriés, presque à eux seuls, cette quatrième partie du monde, en découvrant la route facile du cap de Bonne-Espérance. Bien plus, par le droit de découverte, parles dispositions de la fameuse bulle du Pape et par le traité égalementcélèbre de 4479, ils avaient précédemment éloigné leurs grands rivaux, les Espagnols, de toute tentative dans cette direction, leur laissant seulement ouvertes les mers désolantes qui étendent leurs immensités jusqu'à l'ouest. Heureusement qu'il vivait à cette époque un homme dont le courage trouva dans cette terreur même de l'inconnu et dans ce redoutable Océan un aiguillon, un stimulant ; un homme dont la vue pénétrante, éblouie quelquefois par la hauteur à laquelle il s'élevait, pouvait voir cependant, à travers la solitude des vagues, cet immense continent que son imagination ardente jugeait indispensable à l'équilibre du monde. C'est vrai, Colomb n'était pas né Espagnol, mais son esprit était éminemment espagnol. Sa loyauté, sa foi religieuse et son enthousiasme, son amour pour les entreprises grandes et extraordinaires, tout en lui est plus espagnol qu'italien, tout est plus en harmonie avec le caractère national de l'Espagne, quand il vint constituer une partie de sa gloire. Il avait vu, nom dit- il, de ses propres yeux la croix d'argent s'élever lentement, pour la première fois, sur les tours de l'Alhambra et annoncer au monde la fin et la ruine absolue de la puissance infidèle en Espagne (1). Dès ce moment, ou même un peu avant, quand de pauvres moines de Jéni-
si elles sont vraies. » Hisi,, liv. XIX, ch. ii. Mais DIanoo ViThile, dans tes VarU' tés (tom. I, pp. 316-318), affirme, d*après l'examen de riUnér.iire de Clâvijo par to major Rennell et d'après d'autres sources, qu*il est généralement aussi fidèle qu'oi peut s'y attendre.
(I) Dans la relation de son premier voyage remise aux Rois Catholiques, il ditqo'il était, en 1492, à Grenade, « où dans la présente année, le deuxième jour do mois tk janvier, /ai ru, par la force des armes, placer les bannières royales de Vos Altenei sur les murs de l'Alhambra. » Na\ arrête. Collection des voyages et dccouyertes qM firent par mer les Espagnols, depuis la lin du quinzième siècle, Madrid, 18)6, iii-l^y pag. 1; œuvre admirablement éditée et d'une grande valeur, comme conlenaiit Ict matériaux authentique» pour Thistoire et la découverte d'Amérique. 1^ curé Bernaldez, ami de Colomb, décrit encore avec plus d'exactitude ce qu*il vit : • El Vm montra premièrement, au plus haut de la tour, réiendard de Jésus-Christ, qoi fut la sainte croix d'argent que le roi portait toujours avec lui dans la mainte conqnéls. • {Histoire des Rois Catholiques, ch. eu, MS.)
salem \inrent au camp de Grenade trouver les deux rois catholiques, leur demander aide et protection contre les mécréants de la Palestine, Colomb conçut dès lors le grand projet de consacrer les richesses inouïes qu'il croyait trouver dans des découvertes occidentales à racheter la ville sainte et le sépulcre du Christ , et de réaliser, avec ses propres forces et ses propres ressources, ce que la chrétienté et le siècle des croisades n'avaient pu accomplir (1).
Peu à peu ces idées et d'autres idées analogues s'emparèrent fortement de son esprit ; on les trouve, de temps à autre, dans les derniers de ses journaux, dans ses lettres, dans ses méditations, et elles donnent à son style, d'ailleurs calme et digne, un ton élevé et passionné, comme le ton d'une prophétie. C'est vrai, son esprit entreprenant, quand la haute mission de sa vie venait à le remplir, son esprit s'élançait au-dessus de toutes ces choses, et sa vue pénétrante, à travers une atmosphère plus claire, lui faisait apercevoir immédiatement l'entreprise qu'il accomplit enfin avec tant de gloire. Si l'on marche en avant, on trouve qu'il sort très-fréquemment de sa plume des expressions ne laissant aucun doute que, dans le secret de son àme, les fondements de ses plus grandes espérances et de ses projets reposaient sur quelques-unes des plus magnifiques illusions qui puissent jamais satisfaire l'esprit humain. Il se croyait inspiré, au moins à un certain degré, et choisi par le ciel pour accomplir une de ces grandes et solennelles prophéties de l'Ancien Testament (2). En 1501, il ôcrivit à ses souverains qu'il avait été poussé à entreprendre ses courses maritimes vers l'Inde, non par l'efficacité des connaissances humaines, mais par une impulsion divine et par la force des prophéties de l'Écriture sainte (3). Il déclara que le monde ne pouvait voir sa
(1) C'est ce qui ressort de sa lettre au pape, février 1502, où il dit qu'il compte (uuroir, dans Tespace de douze ans, dix mille cavaliers et cent mille fantassins pour la conquête de la cité sainte, et qu'il a entrepris la découverte de contrées nouvelles, en vue d'employer tout ce qu'il pourrait acquérir à ce service saint et sacré. (Navarrete, CoUect., tom. 11, p. 282.)
(2) Due des prophéliis qu'il se croyait appelé à remplir se trouve dans le psaume 18 (Navarrete, Co//ec/., tom. 1, p. 184 note; tom. II, p. 262-205). Voici les versets 43 et 44 de ce psaume : « Vous m'avez fait chef des nations, et un peuple que je n'avais poiot connu me servira. Aussitôt qu'il m'entendra il m'obéira ; les étrangers se soumeUroDtàmoi. »
(3) « J*ai déjà dit que pour l'exécuUon de l'entreprise des Indes ni raison, ni mathématiques, ni mappemondes ne me servirent ; que ce que dit Isale s'accomplit pleinement; et c'est là ce que je désire écrire ici pour le remettre en mémoire à VV. A A. et pour qu'elles se réjouissent de l'autre chose que je leur ai dite de Jérusalem par les
UnrRATCKE ESPAGKOLE. 13
durée se prolonger au-delà de cent cinquante-cinq ans, et que, plusieurs années avant la fin de cette période, il comptait avoir certainement recouvré la Cité sainte (1). Il exprima sa croyance que le paradis terrestre, sur lequel il cite les fantastiques élucubratioos de saint Ambroise et de saint Augustin, devait se trouver dans les régions méridionales de ces terres nouvellement découvertes, qu'il décrit avec une aménité charmante. 11 ajoute que TOrénoque est un de ces fleuves mystérieux qui y prennent naissance, et semble en même temps insinuer qu'il était peut-être le seul des mortels que la volonté divine aurait rendu capable de parvenir en ce lieu de délices et d'en jouir (2). Dans une lettre très-remarquable, de seize pages, adressée de la Jar malque aux Rois Catholiques, en 1S03, et écrite avec cette vigueur de style qu'on ne trouve dans aucune autre composition semblable de cette époque, il nous fait un récit émouvant d'une vision miraculeuse qu'il croit lui avoir été envoyée pour sa consolation. C'est au moment où, à Veragua, quelques mois avant, plusieurs de ses marins, sortis pour avoir du sel et de l'eau, furent mis en morceaux par les naturels, et qu'il resta, lui, de l'autre côté de l'embouchure de la rivière dans un grand danger.
« Mi hermano y la otra gente toda estaban en un navio que quedo « adentro; yo muy solo de fuera, en tan brava costa, con fuerte fiebre: « en tan ta fatiga, laesperanza de escapar era muerta. Subi, asitraba-
mêmes autorités, entreprise dont je retirerai certainement, si j*ai foi, la victoire. » Lettre de Colomb à Ferdinand et Isabelle (Navarrete, Coilect.^ tom. II, pag. 266). Dans un nuire passage de la même lettre, il ajoute : « J*ai dit que je donnerai la raison de Tinsti'ution de la Casa-Santa à la sainte églist*; je dis que je laisse toute ma navigation, depuis Tère nouvelle, tous les rapport» que j'ai eusavcc tant de peraoonci dans tant de terres et de tant de sectes ; et je laisse les arts et les écritures dont j*al parlé plus haut ; je me tiens seulement à la sainte et sacrée Écriture et à certaioet an* tontes prophétiques de certaines personnes saintes, qui, parrévélaUoo divine, ont dit quelque chose à ce sujet. » (Navarrete, ib., 263.)
(1) « Suivant ce calcul, il nes'en faut que de cent cinquante ans pour l'acoompli^ sèment des sept mille, terme où, je Tai dit plus liant par les autorités indiquées, le monde doit flnir. » (f6., 264.)
(2) Voyez le beau passage sur le fleuve Oréuoque, mêlé à des interprétations prophétiques, dans le récit de son troisième voyage au roi et à la reine (Navarrtte, Cûê' lect., toin. 1, p, 2à6 et sq.) Cesi un singulier mélange d'un jugement droit et pnitiqiM et de spéculation fantastique : « Je crois, dit-il, que là est le paradis terrestre oà personne' ne peut arriver, excepté par la volonté de Dieu. » Le bon Clavijo pente aussi avoir trouvé un autre des fleuves du paradis, dans la partie opposée de U tem» lorsqu'il voyageait, presque un siècle auparavant, dans les environs de SamaiesiidSi (rie du grand Tamerlan, pag. 137.)
« jando, lo mas alto, Uamando â voz temerosa, Uorando y muy aprisa, a les maestros de la guerra de Vuestras Altezas, â todos quatro los a vientos, por socorro; mas nunca me respondieron. Cansado, me <c dorraeci gimiendo ; una voz muy piadosa oi, diciendo : Oh estulto y « lardo â créer y â servir Dios, Dios de todos ! ^Que hizo él mas por a Moïses 6 por David su siervo ? Desque naciste^ siempre él tuvo de li « muy grande cargo. Cuando te vido en edad de que él fue contento, « maravillosamente hizo sonar tu nombre en la tierra. Las Indias , tt que son parte del mundo, tan ricas, te las diô por tuyas : tû las re- * partiste adonde te plugo; y te diô poder para ello. De los atamien- « tos de la mar Océana, que estaban cerrados con cadenas tan a fuertas, te diô las Uaves : fuiste obedecido en tantas tierras, y de « los cristianos cobraste tan honrada fama (1). ^Que hizo el mas alto
(1) • Mon frère et le reste des gens étaient sur un navire qui resta à Tintérieur; moi, je re>lai tout seul dehors, sur cette côte si sauvage, avec une forte fièvre : après tant de fatigue, l'c^péranoe de sVciiapper était évanouie. Je montai, avec efforts, le plus haut possible, appelant d'une voix tremblante, en pleurant, et dans la plus grande détresse, les maîtres de la guerre de Vos Alte$ses,à tous les quatre vents, pour obtenir du secours ; mais jamais ils ne me répondirent. Fatigué, je m'endormis en gémissant : j*eDlendis une voix pieuse qui me disait : « Oh ! insensé et lent à croire et à servir Dieu, le Dieu de tous! QuVt-il fait de plus pour Moïse ou pour David son serviteur? Dès ta naissance, il a toujours pris grand soin de toi. Quand il t*a vu en Tàge dont il a été content, il a fait merveilleusement résonner ton nom sur la terre. Les Indes, cette partie du monde si riche, il li s a faites pour toi ; tu les as reparties comme il Va plu, il t'a donné pouvoir pour cela. Quant aux fers de l'Océan qui était emprisonné par des chaines si fortes, il t'en a donné lis clefs : tu as été obéi dans tant de terres, tu as obtenu chez Its chrétiens une si honorable renommée ; a-t-il fait quelque chose de plus pour le peuple d'Israél quand il le tira de PEgypte, ou pour David qu'il fit de pasteur roi de Judée? Tourne-toi vers lui et reconnais ton erreur :sa miséricorde est infinie ; ta vieillesse ne peut mettre obstacle à toute grande chose : il a de nombreux héritages et des plus grauds. Abraham avait plus de cent ans quand il engendra Isaac, et Sara n'était pas jeune. Tu implores un secours incertain ; réponds, qui Ta si grandement et si souvent affligé? Dieu ou le monde? Les privilèges et les promesses que lieu donne, jamais il ne les retire; il ne dit jamais, après avoir reçu le service, que telle n'était pas son intention, qu*on rentendd*une autre manière; il ne tourmente pas pour colorer la violence ; il s*en tient au pied de la lettre. Toutes ses promesses, il les tient outre mesure. N'est-ce pas Li son habitude? Je viens de te dire ce que le créateur a fait pour toi, ce qu'il fait avec tous. En ce moment même, il te montre la récompense des fatigues etdes dangers que tu as soufferts au service des autres. » A moitié mort, j'ai tout entendu ; mais je n ai su que répondre â des paroles si vraies; je n'ai fait que déplorer mes erreurs. 11 finit de parler, cet être quel qu'il fût, en disant : Ne crains point, aie confiance : toutes ces tribulations sont écrites sur la table de marbre, et non sans motif. — Je me levai lorsque je pus, et^ au bout de neuf jours, lo calme arriva. »
tt por el pueblo de Israël cuaudo le sacô de Egipto? ^Ni por David, que « de pastor hizo rey en Judea? Tomate â él, y conoce ya tu yerro ; su « misericordia es infinita : tu vejez nô impediré à toda cosa grande : « muchas heredades tiene él grandisimas. Abraham pasaba de cien c< aùos cuando engendro â Isaac, ni Sara era moza. Tu llamas por so- (( corro incierto^ responde ^;quien te ha afligido tanto y tantas yeces? « ^Dios 6 el mundo? Los privilegios y promesas que da Dios, no las « quebranta, ni dice despues de haber recibido el servicio que su « intencion no era esta y que se entiende de otra manera ni da mar* a tirio por dar colora la fuerza ; el va al pie de la letra : todo lo que él « promete cumple con acrecentamiento^ esto es uso? Dicho te tengo tt lo que tu Creador ha fecho por tl y hace con todos. Ahora medio a muestra el galardon de estos afanes y peligros que has pasado « sirviendo â otros. — Yoasl amortecido, ol todo; mttô no tuve yo <( respuesta â palabras tan ciertas, salvo Uorar por mis hierros. Acabô tt él de fablar, quien quiera que fuese, diciendo : No temas, confia : « todas estas tribulaciones estân escritas en piedra marmol, y no (( sin causa. — Levantéme cuando pude, y â cabo de nueve dias hizo a bonanza (i). »
Trois ans après, en 1506, Colomb mourut à Valladolid, abreuvé de dégoûts et de chagrins, dans une vieillesse avancée , sans trop comprendre ce qu'il avait fait pour le genre humain , et moins encore la gloire et les hommages que toutes les générations futures réservaient à son. nom (2).
(1) Voyez la lettre à Ferdinand et à Isabelle sur ce quatrième et dernier vojrage, datée de la Jamaïque, le 7 juillet 1503, et qui contient ce passage eitraordioaira. (Navarrete, Collect., tom. I, p. 303.)
(0 Ceux qui désirent connaître Colomb comme écrivain doivent d abord l'étadier dans la vie classique qu'Irvingen a écrite. Nous leur recommanderons aussi comme documents des plus précieux : 1° la relation du son premier voyage adressée aux Rob Catholiques et la lettre de Riphaêl Sanchez sur le même sujet (Navarrete, ColUet.p tom. I, pp. M97). Le premier document n'est qu'en abrégé : il contient toutefois de longs extraits de l'original que fit Las Casas et dont il a été publié une bonne IradoetioUf a Boston, 1827, in•8^Rien n'est plus remarquable, dans tous ces récits, que Te»-, prit de dévotion qui y règne. 2^ La relation faite par Colomb lui-même de son troi* sième voyage» dans une lettre adressée aux Rois et dans une lettre à la gouvenuuite du prince D. Juan. La première contient des passages des plus intéressants et qui montrent l'amour de Colomb pour les beautés de la nature (Navarrete» CoUtet.^ tom. 1, pp. 242-276). 3** La lettre aux Ruissurson quatrième et dernier voyage, con* tenant le récit de la vision de Veragua (Navarrete, CoUect,, tom. I, pp. 296-31S); 4* Quinze lettres sur divers sujets (76., tom. 1, pp. 260-273), et sa lettre au Pispe tom. Il, pp. 280*282). Mais quiconque veut parler dignement de Colomb et con-
Or le manteau de son esprit héroïque et religieux ne couvrit aucun de ses successeurs. Les découvertes du nouveau continent, que Ton connut bientôt avec certitude pour ne pas être une partie de l'Asie, furent continuées avec courage et succès par Vasco Nuûez de Balboa, Améric Vespuce, Hojeda, Pedrarias Davila, le Portugais Magellan, Loaysa, Saavedra et beaucoup d'autres; de sorte qu'en vingt -sept ans la forme et la configuration générale du nouveau monde furent, par leurs relations, parfaitement connues de l'ancien. Quelques-uns de ces premiers aventuriers peuvent bien, comme Hojeda, avoir certainement des principes honnêtes, souffrir beaucoup, mourir dans la pauvreté et le chagrin, mais aucun d'eux n'eut l'esprit sublime du premier navigateur; aucun ne parla, n'écrivit avec ce ton de dignité et d'autorité naturel à l'homme dont le caractère a tant d'élévation, dont les convictions et les actes se fondent sur les sentiments les plus profonds et les plus mystérieux de notre nature religieuse (1).
Chroniques fabuleuses. — Il ne nous reste plus qu'à parler d'une autre classe de vieilles chroniques, classe représentée, à l'époque dont nous nous occupons, par un seul spécimen, mais spécimen très-curieux et le seul qui, par sa date et son caractère, nous amène à la fin de nos recherches présentes et marque la transition à celles qui vont suivre. La chronique en question est intitulée : Cronica del rey don Rodrigo con la destruicion de Espana. C'est une narration, en grande partie fabuleuse, du règne du roi Rodrigue, de la conquête de l'Espagne par les Maures, et des premières tentatives pour la reconquérir au commencement du huitième siècle. L'édition citée comme la
naître toat ce qu*il y avait de noble et d'élevé dans son caractère doit lire, s'il ne veut commettre une négligence impardonnable, les réflexions que fait sur lui Alexandre de Humboldt, dans son « Examen critique de rhistoire de la géographie du nouveau continent » (Paris, 1836 38, in 8*, vol. II, pp. 450, etc., et vol. Ill, pp. 227-262), livre non moins remarquable par l'étendue de ses vues que par les détails d'une minutieuse érudition sur divers points historiques très-obscurs. Personne n'a, comme M. de Uumboldt, compris le caractère de Colomb, sa générosité, son enthousiasme, ses visions â pleines de pénétration, qui semblent deviner d'avance les grandes découvertes scientifiques du seizième siècle.
(1) Tout ce qui se rapporte à ces aventures et a ces voyages, si dignes d'attention pour tout ce qui touche à la langue et au style, se trouve dans les volumes UI, IV, V, de la colicclion de Navarrete, publiée par le gouvernement espagnol, Madrid, 1829-37. Cette publication n'a pu malheureusement être continuée depuis; elle nous aurait donué des détails intéressants sur la découverte et la conquête du Mexique, du Pérou, etc.
19t HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ESPAGNOLS.
première remonte à ISll, et on en compte six en tout, y compris la dernière, (}e 1587; ces éditions témoignent un grand degré de popularité, si Ton considère le nombre de lecteurs, en Espagne, au seizième siècle (1). Son auteur est tout à fait inconnu ; si Ton s*en n^ porte aux mœurs du temps , elle prouve qu'elle a été écrite par Ëleastres, un des personnages qui y figurent. OrEleastres meurt dans une bataille avant qu'on arrive à la fin du livre ; et la fin, qui peut être réellement considérée comme une addition d'une autre main, est, par le même motif, attribuée à Carestes, chevalier de la cour d'Alphonse le Catholique (2).
La plus grande partie des noms du livre sont purement imagi* naires, comme les noms de ses prétendus auteurs. Les circonstances qu'il rapporte sont généralement inventées, comme les dialogues des personnages, qui, outre ce qu'ils ont de fastidieux par la minutie des détails, sont aussi dénués d'intérêt par eux-mêmes que faux, eu égard aux temps qu'ils veulent représenter. En un mot, cette Chronique n'est guère autre chose qu'un livre de chevalerie, fondé sur des matériaux composant l'histoire de Rodrigue et de Pelage, telle qu'elle existe encore dans la Chronique générale et dans les vieilles romances. Si donc nous y rencontrons souvent des personnages qui nous sont familiers, le comte Julien, La Cava, Opas le traître archevêque de Séville, nous nous trouvons plus souvent enc(m au milieu de tournois (3) impossibles et d'incroyables aventures
(1) On possède Tédition d'Alcalà de Hénarès, 1587, qui porte un titre significatif et caractéristique : « Chronique du roi Don Rodrigue et de la destruction de l'Espagne, et de la manière dont les Maures la gagnèrent, nouvellement corrigée; elle contient, outre l'histoire, un grand nombre de vives raisons et des avis très-profitables. » Elle est in-folio, à deux colonnes d'une impression serrée, et elle remplit 2f5 feoiUet oa 450 pages.
(2) Depuis le chapitre ccxxxvii, part. II, jusqu'à la fin, elle contient le récit delà pénitence fabuleuse et dégoûtante de Don Rodrigue et de sa mort. Elle a été presque entièrementlraduile et mise en note au vingt-cinquième chant de SouUiey,« Rodrigue, le dernier des Goths. »
(3) Voyez le grand tournoi qui se donna lors du couronnement de Rodrigue, ptrll, ch. xxvii ; celui de vingt mille chevaliers, ch. xl, et celui du ch. xlix, identiques à ceux que racontent les livres de chevalerie, et absurdes dans un livre de cette natore. Les événements de la Chronique appartiennent, en effet, au commencement du huitième siècle, tandis que les tournois ne furent connus que deux siècles plus tard. A.-P. Budik {Commencemmtt , développements, décadence et ruine totale des tournois^ Tieone, 1837 in-8^) met le premier tournoi en Tannée 936. Clémencin pense qu'ils ne furent connus en Espagne qu'après 1131. (Note à Don Qukhote, tom. IV, pag. 315.)
mSTOIRE DE LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE. 199
de chevalerie (1). Les rois voyagent comme des cheyaliers errants (2), les dames infortunées vagabondent de contrée en contrée (3)> comme dans le Palmerin d Angleterre^ quand, d'autre part, nous rencontrons des personnages fantastiques dont on n'a jamais ailleurs entendu les noms, excepté dans cette Chronique apocryphe(4).
Le principe d'un pareil livre est, par conséquent, le même que le principe du roman historique moderne. La partie considérée comme historique, à l'époque où il a été écrit, est prise, ainsi que sa base, des vieilles chroniques, et mêlée à ce qui constituait alors la forme la plus avancée de la fiction romanesque, telle qu'elle s'est trouvée depuis dans une série d'ouvrages ingénieux qui commencent par les Mémoires d'un cavalier, Memoirs of a cavalier, de Defoe. La différeace consiste dans la peinture générale des mœurs et dans l'exécu^ tion littéraire, qui ont l'une et l'autre fait aujourd'hui des progrès incalculables.
Quoique Southey ait bâti une grande partie de son beau poëme, Rodrigue^ le dernier des Goths^ sur cette vieille Chronique, elle n'en est pas moins, après tout, un livre qu'on peut à peine lire. Elle est écrite dans un style fastidieux et verbeux ; elle a un prologue et un dénoùment d'un goût trop monacal, qui nous apparaissent comme si la Chronique entière avait été primitivement composée dans l'intention de favoriser la doctrine romaine de la pénitence, ou comme si elle avait été du moins préparée pour seconder quelque entreprise de dévotion (5).
(1) Voyez la description des duels, partie 11, chap. lxzx, lxxxiv, cLxni.
(2) « Le roi de Pologne est un des rois qui vinrent à la cour de Rodrigue comme un « beau et galant chevalier errant. » (Part. I, ch. xxxix.) Il serait curieux de savoir qui était roi de Pologne vers Tan 700.
(3) Ainsi la duchesse de Lorraine se présente à Rodrigue (part. I, ch. xxxyii) de la même manière que la princesse Micomicona à D. Quichote.
(4) Part. I, ch. ccxxxrv, ccxxxy, etc.
(5) Pour connaître les curieuses transformations par lesquelles passent les mêmes idées, il suffit de comparer dans la « Chronique générale » (part. III, fol. 6, 1601) la narration originale de la fameuse bataille de Covadonga, où l'archevêque Opas est représenté par les couleurs les plus pittoresques, se dirigeant sur sa mule à la grotte où Pelage et les siens se trouvent, avec la relation froide et travaillée du même événement dans la Chronique de Rodrigue (part. I, ch. clxxxxvi); avec le récit de Mariana {Hist., liv. VII, ch. ii), où le récit est plus poli et devient une espèce d'histoire dramatique; enfin avec Southey, « Rodrigue le dernier des Goths • (chant XXIII), où le lait s'embellit des formes de la poésie et du roman. La scène est certainement ad-
Telle est la dernière et, sous plus d'un rapport, la pire des chroniques du quinzième siècle, celle qui marque la triste transition aux fictions romantiques de chevalerie, fictions qui commençaient déjà à inonder l'Espagne. En terminant cette partie, nous ne devons pas oublier que cette série entière, qui s'étend, sur un espace de deux cent cinquante ans, du règne d'Alphonse le Sage à Tavénement de Charles-Quint, qui embrasse le nouveau monde ainsi que l'ancien, n'a pas de rivale pour la richesse, la variété de ses éléments poétiques et pittoresques. En un mot, les chroniques d'aucune autre nation ne peu* vent, sous ces rapports, leur être comparées : ni les portugaises, qui en approchent le plus par l'originalité et l'antiquité de leurs matériaux, ni les françaises, qui, dans Joinville et Froissart, ont des titres supérieurs sous un autre point de vue. Ces vieilles chroniques espagnoles, qu'elles reposent sur l'histoire ou la fable, pénètrent plus profondément que les chroniques de toute autre nation sur le sol profond des sentiments et du caractère du peuple. L'antique loyauté espagnole, la vieille foi religieuse, suivant qu'elles se sont formées
mirable, tant pour le récit de la chroniqae que pour la flclion poétique. Mais Alphonse le Sage et Southey ont pris la meilleure part, et la comparaison des quatre écrivains laisse la pauvre « Chronique de Rodrigue » ou la Destruction de TEspagne à sa véritable place.
11 existe un autre livre, semblable à cette chronique, mais encore moins estimable, publié, en deux parties, en 1592-1600 et sept ou huit ans plus tard, ce qui nous donne une preuve que l'ouvrage jouit longtemps d'une faveur qu'il méritait trè»-peu. H fui composé par Miguel de Luna, en 1589, ainsi qu'il résulte d'une note de la première partie. Il a pour titre : « Véritable victoire du roi Rodrigue, de la perte de l'Espagne, et vie du roi Jacob Almanzor, traduite de l'arabe^ « Nous avons sous les yeux rédition imprimée à Valence, 1606, in-4«. Southey, dans ses notes à « Rodrigue ■ (chant V), semble disposé à considérer cet ouvrage comme une histoire aatheotiqne de l'invasion et de la conquête de l'Espagne jusqu'à l'année 761, écrite en arabe, drâx ans après cette date. Mais cVst une erreur. I.e livre n'est qu'une audacieuse et scandik leuse supercherie, ayant moins de prix que la Chronique ancienne sur le même sojet et sans aucune dece^ aventures fantastiques qui donnent tant d'intérêt à cette oompo* sition moitié monacale, moitié chevaleresque. Comment Miguel de Luna, qui descendait, quoique chrétien, d'une famille moresque de Grenade, qui était interprète officiel de Philippe II, a-t-il montré tant d'ignorance de sa langue maternelle et de Tbittoire d'Espagne? comment, avec tout cela, est-il parvenu à faire passer pour authentiquesses misérables histoires? C'est évidemment un fait des plus singuliers; mais le fait est certain : Condé, dans son « Histoire de la domination des Arabes » (PrélMei p. X), Gayangos, dans ses « Dynasties mahométanes en Espagne » (vol. I, p. tui), ne laissent pas le moindre doute à cet égard. Ce dernier cite même cette singularité comme une preuve évidente de la décadence de la langue et de la littérature arabes en Espagne, durant le seizième siècle.
et développées^ durant les longues périodes d'épreuves et de souffrances nationales, se montrent constamment dans leurs pages. Elles n'apparaissent pas moins dans les voyages de Colomb et de ses compagnons, au milieu même des atrocités de la conquête du nouveau monde, que dans les récits à moitié miraculeux des batailles de Hacinas, de las Navas de Tolosa, ou dans le drame si grand et si glorieux de la chute de Grenade. Quel que soit donc le guide qui nous conduise, ou à la cour de Tamerlan, ou à la cour de saint Ferdinand, nous trouvons toujours rassemblés autour de nous les éléments héroïques du caractère national. Alors, dans cet immense et riche trésor de chroniques, dépôt de tant d'antiquités, de traditions, de fables qu'aucun autre peuple ne peut offrir, nous découvrons constamment, non pas seulement les matériaux qui ont servi à composer une multitude de vieilles romances espagnoles (i), de comédies, de chansons
(I) Deux traductions espagnoles de vieiUes chroniques méritent d*élrA mentionnées ci : Tune pour son style et pour son auteur, Tautre pour son sujet.
La première est la « Chronique universelle » de Philippe Foresto, modeste moine de Bergame, qui refusa les plus hautes dignités ecclésiastiques pour consacrer sa vie à rétude des lettres, et qui mourut en lô20, à Tàge de quatre-vingt-six ans. Il publia, en i486, sa grande chronique latine intitulée : « Supplementum chronkarum. Supplément des chroniques, «ouvrage qui semble avoir plutôt pour objet de compiler et réunir la somme des connaissances historiques que de suppléer aux défauts de tout autre ouvrage analogue. Ce livre fut tellement estimé de son temps qu^il y en eut dix éditions. Il est encore aujourd'hui d'une certaine valeur pour une série de certains faits qui ne reposent que sur son autorité personnelle. Sur les instances de Luis Carroz et de Pedro Boyl, il fut traduit en espagnol par Narcisse Vinoles, poète valencien, connu, dans le vieux Cancionero, par ses poésies en dialecte valencien et en langue castillane. Une traduction plus ancienne, en italien, et publiée en 1491, pourrait bien être aussi l'œuvre de Vinoles, puisqu'il donne à entendre qu'il en a déjà fait une. Toutefois sa traduction en castillan fut imprimée à Valence, en 1510, avec la permission de Ferdinand le Catholique, agissant au nom de sa tille Jeanne. C'est un gros volume in-folio de neuf cents pages environ, intitulé : « Somme de toutes les chroniques du monde; » et quoique Vinoles avoue que c'est une audace bien grande d'oser écrire en castillan, son style est bon, et il donne parfois de l'intérêt à ces annales arides (Ximeno , Biblioth. Valenc.^ tom. I, pag. 61 ; Fuster, tom. I, pag. 54 ; Diana Enamorada, de Polo, édit. 1802, pag. 30%; Biographie universelle, article Poresto).
L'autre chronique est celle de saint Louis par son Gdële serviteur Joinville, monument le plus pittoresque de la langue et de la littérature françaises, au treizième siècle. Elle fut traduite en espagnol par Jacques Ledel, un de ceux qui accompagnèrent la princesse française Isabelle de Bourbon, appelée aussi de Valois ou de la Paix, lorsqu'elle vint, en Espagne, pour épouser Philippe n. Considérée comme l'œuvre d'un étranger, la traduction est estimable , et, quoiqu'elle ne fût imprimée qu'en 1567, son
populaires, mais encore une mine continuellement exploitée par le reste de TEurope dans un but semblable et qui reste encore inépuisable.
coloris et sod style lui méritent une place particulière partout ailleurs, excepté dans la période des vieilles chroniques castillanes. Elle fut réimprimée plus tard, à Madrid, en 1794, avec le même titre de *< Chronique de saint Louis, etc., » traduite par Jacques I^el, in-folio.