CHAPITRE XI
Troisième classe. — Livres de chevalerie. — Arthur. ^ Charlemagae. — Âmadis de Gaule. Sa date, son auteur, sa traduction en castillan, son mérite et son carac* tère — Esplandian. — Florisande. — Lisuartde Grèce. — Amadis de Grèce. — Don
Florisel de Niquea. — Anaxarte Don Silves de la Selva. — Continuation fran*
^186.-. Influence de la fiction Palmerin de Oliva. •* Primaleon...i. Plater. —
Palmerin d'Angleterre.
Livres de chevalerie. — Les romauces espagnoles appartinrent dès l'origine à la nation entière et plus particulièrement aux classes moins cultivées ; les chroniques, au contraire , aux nobles et aux chevaliefs qui cherchaient, dans ces pittoresques souvenirs, non-seulemént la gloire de leurs ancêtres, mais encore un aiguillon pour leurs vertus et pour celles de leurs enfants. Mais , à mesure que la sécurité s'étendit graduellement dans le royaume et que la tendance vers la civilisation se déclara plus fortement, d'autres besoins commencèrent à se faire sentir. On demanda des livres qui fourniraient un amusement moins populaire que celui qu'avaient donné les romances, et un stimulant moins grave que celui des chroniques. Ce goût fut satisfait, et probablement sans difficulté. L'esprit d'invention poétique, qui s'était déjà puissamment éveillé dans la Péninsule, n'avait besoin que d'être dirigé vers les vieilles traditions et les fables des chroniques nationales primitives, pour produire des fictions analogues aux deux genres , mais plus attrayantes que l'un d'eux. En effet, comme on peut aisément le voir, il n'y a qu'un pas entre la plus grande partie de quelques vieilles chroniques, celle de don Rodrigue en particulier, et les véritables livres de chevalerie (i).
(1) On cite une édition de la Chronique de Rodrigue de 1511 ; il n*y en a au- CQDed' « Amadis de Gaule » avant lôio, et cette dernière est encore incertaine. Mais Twmt lo BUmeh fut imprimé, en dialecte valencien, en 1490, et peu d'années après apparut VAmadis en castillan. Par conséquent, il n'est pas invraisemblable <nie la Chronique de D, Rodrigue, tant pour l'époque de sa publication que pour KM) esprit et son contenU) marque le changement d'un genre dont elle est le monuiDeDt le plus curieux.
Ces fictions, sous une forme plus rude ou plus déterminée, avaient déjà existé en Normandie et peut-être au centre de la France, deux siècles avant qu'elles fussent connues dans la Péninsule espagnole. L'histoire d'Arthur et des chevaliers de la Table ronde y fut apportée de Bretagne par Geoffroy de Monmouth, vers le commencement du douzième siècle (1). L'histoire de Charlemagne et de ses Pairs, telle qu'on la trouve dans la Chronique fabuleuse deTurpin, la suivit bientôt après, du midi de la France (2). L'une et l'autre, d*abord publiées en latin, furent presque immédiatement traduites en français, langue parlée aux cours de Normandie et d'Angleterre, et elles acquirent une immense popularité. Robert Wace, né dans l'Ile de Jersey, écrivit en 1158, une histoire en vers, fondée sur Tœu- \Te de Geoffroy, qui, outre l'histoire d'Arthur, contenait une série de traditions sur les rois bretons, qu'il faisait remonter au fabuleux Brutus, le petit-fils d'Énée (3). Un siècle plus tard, ou vers 1270-1280, après des tentatives moins heureuses, le même service fut rendu à l'histoire de Charlemagne par Adenès dans son roman en vers à'Ogier le Danois , dont les principales scènes se* passent soit en Espagne, soit dans le pays des Fées (4). Ces inventions poétiques, ainsi que d'autres du même genre, tirées des chroniques par les trouvères du Nord, devinrent, au siècle suivant, le fondement des fameux livres de chevalerie en prose qui, durant trois siècles, constituèrent la partie principale de la littérature nationale de la France et qui, jusqu'à notre temps, ont été la grande mine de fables extravagantes pourl'Arioste, Spencer, Wieland, et pour d'autres poètes de la chevalerie dont les fictions se rattachent soit aux histoires d'Aif" thur et de la Table ronde, soit aux histoires de Chai*lemagne et de sas Pairs (5).
(1) Warton, Histoire de la Poésie anglaise^ première dÎRsertation avec les notai de Price. Londres, 1824, 4 vol. in-8^ — Spécimens des vieux poèmes métriqms aaglais, Londres, 1811, in-8% voL I, par Ellis. — Tumer, Apologie des vkus poèmes anglais f Londres, 1803, in-8**.
(2) Turpin J., Vie de Charlemagne et de Roland, édition S. Ciampi, Florenee, 1822, in-8*.
(3) Préface au Roman de Rou, par Robert Wace, édit. P. Pluquet, Parii, IS17, in-8*, voL L
(4) Lettre à M. de Monmerqué, par Paulin Paris, et précédant II Romans de Mertê aux granspiés, Paris, 1836, in-8°.
(5} Voyez, sur tout ce sujet, les Essais de F.'W,'ValeHiin Schmidt, Ànmsakre é§ la littérature. Vienne, 1824-26, livraison xxti, p. 20; livraison xxix, p. 71; Inriaèson XXXI, p. 99, et livraison xxxni, p. 16. Nous aurons Toccanon de roeonrir au
Dans l'époque à laquelle nous faisons allusion, et qui finit vers la moitié du quatorzième siècle, il n'y a pas de raison pour prétendre que certaines formes de ces fictions n'existaient pas en Espagne, où les héros de la patrie continuaient à remplir les imaginations des hommes et à satisfaire leur patriotisme. Arthur était absolument inconnu, et Charlemagne n'appfu^aissait dans les vieilles chroniques et dans les vieilles romances espagnoles que comme un imaginaire envahisseur de TEspagne qui avait essuyé une honteuse défaite dans les gorges des Pyrénées. Mais, au siècle suivant, les choses ont entièrement changé. Les romans de la France ont pénétré, c'est évident, dans la Péninsule, et leurs effets sont visibles. On ne les traduisit pas d'abord, on ne les mit pas en vers, mais on les imita et on inventa une nouvelle série de fictions qui se répandirent bientôt dans le monde et devinrent plus célèbres que les fictions qui les avaient précédées.
Cette famille extraordinaire de romans dont les descendants sont innombrables , comme dit Cervantes (4), est la famille qui a pour chef et type poétique Amadis de Gaule, La première connaissance que nous avons de lui, en Espagne, nous vient d'un grave homme d'Etat, d'Ayala, le chroniqueur et le chancelier de Castille, mort en 1407, comme nous l'avons déjà vu (2). Mais l' Amadis est d'une date antérieure à celle que ce fait implique nécessairement, quoiqu'il n'ait pas été, peut-être, connu plus tôt en Espagne. Gomez Eannes de Zurara, conservateur des archives de Portugal en 1454, qui a composé trois Chroniques remarquables sur les affaires de son pays, ne permet pas de douter réellement que l'auteur d' Amadis de Gaule ne soit Vasco de Lobeira, gentilhomme portugais, attaché à la cour de Jean I" de Portugal, armé chevalier par ce monarque un peu avant la
dissertations de ces Essais, quand nous parlerons des romans espagnols appartenant à la grande famille des Amadis.
(1) D. Quichote, dans sa conversation avec le curé (part. I, ch. i), dit que, pour dérouter une armée de deux cent mille hommes, il suftirail qu*il vécût « un des innombrailles descendants d'Aroadisde Gaule. »
(2) Ayala, dans son Rimado dePalacio, s'exprime ainsi :
Plegome otrosl oir mâchas vegadas Libros de deyaneos é mentiras probad», Amadis 6 Lanurudes, é burbs â sacadas, Eo que perd! mi Uempo i muy nialas jornadas.
11 mepbisait aussi d*cntendre bien des fois — Des livres insensés et des mensonge) prouvés, - Ama- ^ et Lancelot, plaisaateriet nos nombre — Où J'ai pardu mon temps, mal passé mM Jouméei.
bataille d'Aljubarrota, en J38S, et mort en 1405 (I). Les paroles de cet honnête et véridique annaliste sont tout à fait formelles sur ce point. (( Il ne veut pas, dit-il, que son livre si véridique et si digne « de foi, la Chronique du comte Pedro deMeneses^ soit confondue avec « des histoires comme le Livre d^Amadis^ entièrement composé sui- « vaut le bon plaisir d'un homme appelé Vasco de Lobeira, sous le i( règne du roi don Ferdinand, parce que dans le susdit livre tout est « inventé par Fauteur (2). »
Lobeira a-t-il eu, pour son Amadis, quelque vieille tradition populaire ou quelques données fantastiques pour exciter son imagination et le guider dans la route qu'il devait parcourir, c'est ce que je n'ai pu encore découvrir. Il connut certainement quelques-uns des vieux romans français, tel que la Recherche du Saint Graal ou Sainte Coupe, la principale fiction des chevaliers de la Table ronde (3). L*autnur convient parfaitement lui-même qu'il est redevable à l'infant
(1) Barbota {Bibliothèque lusitanienne, Lisbonne, 1752, fol.,toni. HI, p. 775), cl d'autres autorités qu'il nomme, dont aucune n*est peut être d'une grande impor» tance, excepté celle de Jean de Barros, historien judicieux, né en 1496, qui cile im auteur plus ancien que lui ; Barbosa, dis-je, ajoute un certain poids au témoignage ei faveur de Lobeira.
(2) Gomez de Zurara, au commencement de sa Chronique du comte don Pedrg de Meneses, dit que son intention est d écrire seulement « les événements arrivés de son temps ou si près de lui qu'il ait pu les savoir bien et fidèlement. » Cette phrase corrobore ce qu'il dit concernant Lobeira, dans le pa<isage cité, dans le texte, an eommeiicement du chap. lxiii de la Chronique, Le Fendinand, dont veut parler Zurara, étail le père de D. Juan I, et mourut en 1383. La Chronique de Zurara est publiée par l'Académie de Lisbonne, dans sa Collect. des Livres inédits de VHlstoire porhir gaise, Lisbonne, I7î)î, in- fol , tom. H. Il existe une curieuse dissertation sur le'fcritable auteur de V Amadis de Gaule^ composée par le P. Sarmiento, qui a écrit I>S^ timable fragment de V Histoire de ta Poésie espagnole^ que nous citons si souvent Cet érudit galicien se tourmente et s'agite dans cette question; il nie d'abord quMl y ait aucune autorité qui puisse faire affirmer que Lobeira est l'auteur de ÏAmkadiêi il affirme ensuite que si Lobeira Ta écrit , il était Galicien ; il se demande suooeHifO» ment s'il n'a pas été composé par Vasco Ferez de Camoès, par le chancelier Ayala, par Montalvo, ou par Tévéque de Cartbagène, conjectures absurdes et se rattaduii toutes à la passion dominante de rapporter à la Galice toute l'origine de la poésie espagnole. Sarmiento ne parait pas a\oir connu le passage de Gomez de Zurara.
(3) Le Saint Graal, ou la sainte coupe dont le Sauveur se servit pour boire le vin dans la dernière cène, et que Thisloire d'Arthur suppose avoir été poité eu Angle* terre par Joseph d'Arimathie, est cité dans V Amadis de Gaule (liv. IV, ch. xltim). Le rv»i Arthur lui-même est mentionné au liv. I, ch. i, où il est appelé « le trcs-ver> tueux roi Arthur : » de même, au liv. V, ch. xux, on parle des livres de « Tristan «I de LanceloL » Ou pourrait alléguer d'autres passages, mais ceux-ci sufUsentpour ne pas douter que l'auteur deV Amadis connaissait plusieurs romans français.
don Alphonse, mort en 1370, d'un changement introduit dans le caractère d'Amadis (1). Mais qu'il ait été aidé, à un haut degré, comme on a voulu le faire croire, par des fictions connues en Picardie au dix-huitième siècle, et qu'on prétend, sans la moindre preuve, ravoir été dès le douzième, c'est là une assertion appuyée de raisons trop faibles pour être sérieusement prise en considération (2). Nous devons par conséquent conclure des faits peu nombreux, mais trèsclairs sur ce sujet, qu'Amadis était primitivement une fiction portugaise écrite avant l'année 4400 et que Vasco de Lobeira en est Tauleur.
L'original portugais n'a pu depuis longtemps être retrouvé. Il existait, nous assure4-on, vers la fin du seizième siècle, en manuscrit, aux archives des ducs d'Aveiro, à Lisbonne. La même nouvelle se reproduisit avec de bons fondements, vers l'année 1730. Depuis ce temps, nous en avons toutefois perdu toute trace, et les recherches les plus actives déjà faites rendent probable l'opinion que ce curieux manuscrit, qui a donné lieu à tant de discussions, périt dans le terrible tremblement de terre et dans l'incendie de 17S3, alors que le palais occupé par la famille ducale d'Aveiro fut détruit avec tous les objets précieux qu'il contenait (3).
La version espagnole se substitua, par conséquent, à la place de l'original portugais. Elle fut faite, entre 1492 et 1S04, par Garcia Ordoùezde Montalvo, gouverneur de la ville de Médina del Campo, et il est probable qu'elle a été imprimée pour la première fois durant ce
(1) Voyrz la fin du ch. xl, liv. I, où il est dit que « Tinfant D. Alphonse de Portugal pril pitié de celte belle demoiselle (Briolane), oi donna d*éerire ce passage d'une autre manière» et qu^il fut fait ainsi pour boa bon plaisir. »
(2) Ginguené, Hist, liUéraire d'Halle , Paris, 1812» in-S"*, tom. Y, p. 62, note 4» répond à la préface que le comte de Tressan mit à son abrégé de V Amodia de Gaule, tmail trop léger. Œuvres, Paris, 1787, in-8», tom. I, p. 22.
(3) L'existence du manuscrit dans les archives des Aveiros est établie par Ferreirai l'^éties lusUaniennes t Lisbonne, 1598, in-4''. C'est là que se trouve le sonnet B* 33 par Ferreira, en l'honneur de Vasco de Lobeira, sonnet que Southey, dans sa préface a l'ilmoi/is (/e Gaule (Londres, 1803, in-12, vol. I, p. 17), attribue par erreur À l'infant Antoine de Portugal, ce qui le rendrait d'une certaine importance dans la présente discussion. Nicolas Antonio, qui ne laisse pas de doute sur l'auteur dudit lonoet, se réfère à la même note de Ferreira, pour prouver le dépôt du manuscrit de ^'Amadis. Par conséquent, les deux écrivains ne constituent qu'une autorité et non ^, comme le suppose Southey {BWl. vetus^ liv. VIII, ch. vu, sect. 291). Darbosa est plus explicite {Biblioth. lusitanienne, tom. 111 , p. 77à). Mais Clémencin, dans ses Boteisar Don Quichote (tom. I, pp. 196-108), éclaircit la matière en des termes auiqoeli 00 ne peUt rien ajouter sur le sort de roriginal portugais.
même intervalle (1). Existe-t-il un exemplaire de celte édiUon, c'est ce qu'on ne sait pas, pas plus que s'il en existe d'une autre édition citée parfois comme ayant été imprimée à Salamanque, en 1510 (2). La première que nous puissions retrouver est datée de 1519 . Plus de douze l'ont suivie, dans l'espace d'un demi-siècle, de sorte que VAmadis réussit à placer en même temps sa fortune et celle de sa famille sur les fondements solides de la faveur populaire en Espagne. Il fut traduit en italien, en io4G, avec un nouveau succès; il parut six éditions, dans cette langue, en moins de trente ans (3). En France, les premiers essais de traduction commencèrent en 1540, et la faveur qu'il obtint fut telle que sa réputation ne s'est pas, même encore, entièrement affaiblie (4). En même temps, dans le reste de l'Europe, une multitude de traductions et d'imitations s'en sont suivies, et ces travaux ont étendu les rangs de la famille, comme le déclare don Ouichote, depuis le siècle qui suivit immédiatement l'introduction du christianisme jusqu'aux temps où il vivait lui-même (5).
La traduction de Montalvo ne parait pas avoir été très-littérale. Son Amadis valait plus, comme il nous le donne à entendre, que l'Amadis portugais par le style et la phrase. Dans la dernière partie
(1) Dans sa préface, Montalvo fait allusion à la conquête de Grenade, en 149), et aux deuxWoh catholiques, comme vivant encore. L*un des deux, Isabelle, mourut en
(2) Je doute si Tédition de Salamanque de 1510, mentionnée par Barbon (article Vasco de Lobeira), n'est pas, après tout, Tédition de 1519, citée par Bninet, comme imprimée par Anionio de Salamanque. L*errcur d'impression ou de copie est facile, et personne, excepté Barbosa, ne parait avoir entendu parler de cett édition. On ne sait pas la date de la première.
(3) Ferrario, Histoire et analyse des vieux romans de chevalerie (Il ilan , 1S19, in-8<*, tom. IV, p. 247), et Brunet, Manuel du Libraire, On peut y joindre VAuuuUfi de Beruardo Tasso, 1500, presque entièrement tiré du roman espagnol, poème qui, sans être très-populaire, a joui d'une grande réputation dans son temps et a reça dt grands éloges de la part de Ginguenc.
(4) Pour la vieille traduction française, voyez J)runet, Manuel du JUbrttire;lt Jlfacimento du comte deTressan, imprimé pour la première fois, en 1779, l*a readv familier aux lecteurs français jusqu'à nos jours : en Allemagne, il a été connu dès IM; en Angleterre, dès 1619. L'abrégé qu'en a fait Southcy (Londres, 1803, 4 vol. in*IS) est la seule forme sous laquelle il se lit maintenant en Angleterre. Il fut également traduit en allemand, et Ca^tro, dans sa Bibliothèque^ parle quelque part d*une induction en hébreu.
(5) « Presque de nos jours nous avons vu, fréquenté et entendu rinvineible et vtleureux chevalier D. Bétiauisde Grèce, • dit le bon chevalier, dans un de ses aooètdt folie, el il en tire des conséquences qui font vivre Amadis pendant plus de deux CHlti ans, et qui lui donnent une postérité innombrable (partiel, ch. ziu);
principalement, les changements paraissent plus nombreux que dans aucune autre (1); mais la structure et le ton de cette fiction témoignent d'une originalité et d'une liberté beaucoup plus grandes que celles de tous les romans français qui Tavaient précédée. L'histoire d'Arthur et du Saint Graal est essentiellement religieuse ; l'histoire de Charlemagne est essentiellement militaire. L'une et l'autre sont englobées dans une série d'aventures préalablement attribuées à leurs héros respectifs par les chroniques et les traditions, aventures qui , Traies ou fausses, ont été reconnues comme marques de la limite d'invention, dans tous les ouvrages qui les ont postérieurement adoptées pour modèle. Mais l'Amadis est le produit tout compacte de l'imagination. Point d'époque assignée aux événements, si ce n'est qu'ils arrivent peu de temps après le commencement de l'ère chrétienne. Sa géographie est généralement confuse et incertaine, comme le siècle où vivait le héros. Il est vrai que ce n'était pas là le but de l'auteur : il ne se proposait que de montrer le caractère d'un parfait chevalier et de mettre au grand jour le courage et la chasteté, comme les seules vertus qui constituent le fondement propre d'un tel caractère. Pour réaliser cette idée, Amadis est présenté comme le fils d'un roi purement imaginaire de l'imaginaire royaume de Gaule. Sa naissance est illégitime ; sa mère Élisène, princesse d'Angleterre, honteuse de son enfant, l'expose sur la mer où se trouve un chevalier écossais qui le porte d'abord en Angleterre et plus tard en Ecosse. En Ecosse, il devient amoureux d'Oriana, dame d'une beauté réelle et sans pareille, fille d'un imaginaire Lisuart, roi d'Angleterre. Cependant Périon, roi de Gaule, pays que certaines conjectures font partie du comté de Galles, épouse la mère d' Amadis, et elle met au monde un second fils appelé Galaor. Les aventures de ces deux chevaliers, partie en Angleterre, en France, en Allemagne et en Turquie, partie dans des régions inconnues et même enchantées, tantôt favorisés par leurs dames, tantôt, comme dans l'ermitage de l'Ile Ferme, objet de leurs dédains, ces aventures, dis-je, remplissent le livre. Après avoir raconté les longues pérégrinations des principaux chevaliers, le nombre incroyable de combats qui se livrent entre eux et entre d'autres chevaliers, des magiciens et des géants, il se termine, enfin, par le mariage d' Amadis et d'Oriana, et la destruction de tous les enchantements qui se sont si longtemps opposés à leur amour.
(1) Z>. Quichote^ édition de démencin, tom. I, p. 107, Dotes.
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L'Amadis est universellement accepté et reconnu comme le meil* leur de tous les vieux romans de chevalerie. Une des raisons qui le font ainsi admirer, c'est qu'il nous donne la peinture la plus fidèle des mœurs et de^l'esprit des temps chevaleresques. Mais le principal motif, on ne peut'en douter, c'est qu'il est écrit avec plus de liberté d'invention et qu'il emploie une variété de tons plus grande qu'on ne saurait en trouver dans d'autres compositions analogues. 11 contient auasi, parfois, ce qu'on oserait à peine espérer dans cette classe de fictions extravagantes, des passages pleins de naturel, de beauté et de tendresse, comme la description suivante des jeunes amours d'Amadis et d'Oriana.
« Este Lisuarte traya consigo a Brisena su muger et una hija a que en ella ouo quando en Denamarcha morara, que Oriana auia (c nombre, de fasta diez aûos, la mas hermosa criatura que nunca (( se uié ; tanto que esta fué la que sin par se llamô : por que en « su tiempo ninguna ouo que ygual le fuese. E por que de la mar (( enojada andaua, acordô de la dexar allf , rogando al rey Lance guines é a la reyna que gela guardassen. Ellos fueron muy aie- « grès dello, e la Reina dixo : Creed que yo la guardaré como su ce madré lo haria. Y entrado Lisuarte en sus naos, con mucha priessa a en la gran Bretaûa arribado fué : é fallo a algunos que lo estor- « varon , como hazer se suele en semejantes casos : E por esta c( causa no se membro de su hija por algun tiempo, é fué Rey con « gran trabajo que ay tomo, é fué el mejor Rey que ende ouo; ni que « mejor mantuuiesse la caualleria en su derecho, fasta quel rey Artur <c regnô que passé à todos los reyes de bondad que ante del fueron, « aunque muchos reynaron entre eluno y el otro. Elautor dexa rci- « nando d Lisuarte con mucha paz é sossiego en la gran Bretaila, e a toma al donzel del mar, que en esta sazon era de doce aûos ; y en su c( grandeza e miembros parecia bien de quince. El seruia ante la « Reyna : é assi délia, como de todas las damas e donzellas, era mucho a amado ; mas desque alli fué Oriana, la hija del rey Lisuarte, diolela « reyna al doncel del marque la seruisse, dizendo : Amiga, este es « un doncel que os seruira : ella dixo, que le plaçia. El doncel ttino « esta palabra en su coraçon de tal guisa, que despues nunca de lamece moria la aparté, que sin falta, assi como esta la historié lo dice, en tt dias (4 ) de su uida no fue enojado de la seruir y en ella su coraçon
( I ) •• Ce Lisuart emmeDait avec lui sa femme Briseaa el uneliUe qu'il avait eue d'elle pendant son séjour en Danemark. Oriana était son nom : elle avait aeiie ant ea?i-
HISTOIRE DE LA LIITÉRATURE ESPAGNOLE^ ÎM
« fué siempre otorgado. Y este amor duré quanlo elles duraron ; que « assi como la el amaua, assi amaua ella à el en tal guisa que una hora
roD, et c'était la plus belle créature qu^on eût jamais vue. Elle était même si belle qu OD rappela la Sans-Pareille, parce qu'il n'y en eut aucune autre de son temps qui pût régaler. El comme elle était ennuyée de la mer, il consentit de la laisser ici» en suppliant le roi Lauguines et la reiue de la garder. Ces derniers en furent trcs^coùlents, el la reine lui dit : Croyez que je la garderai comme le ferait sa mère. Lisuart monta sur ses vaisseaux et arriva très-promptement dans la Grande-BrèttgHe) il trouva des personnes qui lui suscitèrent des troubles, ainsi qu'il arrive M flea cas semblables. Pour ce motif, il ne se ressouvint pas de sa fllle, pendant queh|Qe temps, et il fut roi, avec tout le grand travail qu*il s'y donna; il fut le meilleur roi de ceux qu'on vit depuis, celui qui maintint le mieux la chevalerie dans son droit jusqu'au règne du roi Arthur, qui surpassa en l)onté tous les rois ses prédécesseurs, quoiqu'il y en ait eu un grand nombre entre l'un et Tautre. L'auteur laisse Lisuart régnanten paix et tranquillité, dans la Grande-Bretagne, et il prend le donzeau de la mer, alors âgé de douze ans, et qui, pour la taille et la force des membres, semblait en avoir quinze. Il servait devant la reine et il en était beaucoup aimé, ainsi que de toutes les dames et demoiselles. Mais, dès qu'Oriana, la tille du roi Lisuart, fut arrivée , la reine lui donna le donz«*au de la mer pour la servir, en lui disant : Ma mie, celui-ci est un donzei qui vous servira; et elle lui dit qu'il lui plaisait. Le douzel grava tellement cette parole dans son cœurqu'elle ne s'tffaça plus désormais de sa mémoire. Et, sans aucun doute, comme l'histoire le raconte, dans tous les jours de sa vie, il ne fut pas ennuyé de la servir et son cœur se reposa toujours sur elle. Cet amour dura tant qu'ils vécurent : lui l'aimant comme elle l'aimait, de telle sorte qu'ils ne cessèrent point de s'timer une heure. Mais le donzel de la mer, qui ne connaissait ni ne savait comment elle l'aimait, se regardait comme très- hardi d'avoir osé mettre en elle ses pensées, eu égard à son élévatiou et à sa beauté, sans jamais oser lui adresser une seule parole ; et elle, qui Taimait de cceur, se gardait bien de parler avec lui plus qu'avec un autre pour oe donner lieu à aucun soupçon. Mais les yeux avaient grand plaisir à montrer au cœur l'objet du monde qu'il aimait le plus. Us vivaient ainsi discrètement, sans que, de son propre mouvement, l'un dit une chose à l'autre. Or, le temps s'éooulant comme je vous le dis, le donzel de la mer sentit en lui quelque chose qui lui affirmait qu'il pouvait déjà prendre les armes, s'il y avait quelqu'un pour le faire chevalier. Et il désirait d'autant plus l'être qu'il considérait qu'il serait tel que les actions qu'il ferait le conduiraient à la mort ou qu'il vivrait, et que sa dame l'estimerait Animé deœ désir, il alla vers le roi qui se trouvait dans un jardin, et, fléchissant les genoux, il lui dit : Seigneur, si cela vous plaisait, il serait temps que je fusse chevalier. Le roi lui répondit : Gomment, donzel de la mer, déjà vous faites des efforts pour maintenir la chevalerie ? Apprenez qu'il est facile d'être chevalier, mais qu'il est grave de maintenir ce rang. Quiconque veut gagner ce titr^ et le défendre dans son honneur, doit taire des choses si grandes et si pénibles que le cœur en est souvent dévoré d'ennui; et si un chevalier, par crainte ou par l&cheté, manque de faire ce qu'il doit, il lui vaudrait mieux mourir que de vivre dans la honte, et, par conséquent, je croirais convenable de vous voir attendre quelque temps. Le donzel de la mer lui dit : Non, tout cela ne m'empêchera pus d'être chevalier; si, dans ma pensée, je ne me croyais pas capable de tenir ce que vous venez de dire, mon cœur ne s'efforcerait pas de l'élre. Et puisque, grâce à vous, je suis élevé, remplissez votre devoir à mon égard, «non j'en chercherai un autre pour le faire. »
(( nuDca de amar se dexaron; mas el doDzel del mar qiie no conocia « ni sabia nada de como ella le amaua, teniase por muy osado eo (( auer en ella puesto su pensamiento, segiin la grandeza y fermo- « sura suya, sin cuydar de ser osado à le dezir una sola palabra, y « ella que le amaua de coraçon guardauase de hablar con el mas que c( con otro, porque ninguna cosa sospechassen : mas los ojos auian t( gran plazer de mostrar al coraçon la cosa del mundo que mas amaua. (( Âssi biuia encubiertamente, sin que de su hazienda ninguna cosa c( el uno al otro se dixessen. Pues, passando el tiempo, como os digo, « entendiô el donzel del mar en si que ya podia tomar armas, si « ouiesse quien le fiziesse caballero; y esto desseaua el, considerando (( que el séria tal, é haria taies cosas por donde muriesse : ô biuiendo, a su seûora le preciaria. E con este desseo fué al rey que en una (( huerta estaua, é hincando los ynojos, le dixo : Seûor, si à tos plu- « guiesse, tiempo séria de ser yo cauallero. El rey dixo^ Como donzel (( del mar? ya os esfforçays para mantener caualleria? sabed' que es « ligero de auer, é graue de mantener. E quien este nombre de ca- « uallero ganar quisiere^ é mantenerlo en su honra^ tantas é tan « graves son las cosas que ha de fazer, que muchas uezes se le enoja a el coraçon : e si tal cauallero es que por miedo ô couardia dexa de a fazer lo que conuiene, mas le ualdria la muerte que en uergûença « \ivir; e por ende ternia por bien que por algun tiempo os sufrays. (( El donzel del mar le dixo : Ni por todo esso no dexaré yo de ser (( cauallero, que si en me pensamiento no touiesse de complir esso <c que aueys dicho, no se esfforçaria mi coraçon para lo ser. E pues & la « vuestra merced soy criado, complid en esto conmigo lo que deueys, a sino buscaré otro que lo faga (1). »
D'autres passages, d'un caractère tout différent, ne sont pas moins remarquables : tel est celui où la fée Urgande vient sur ses galères de feu (2), celui où le vénérable Nasciano visite Oriana (3). Mais les pages les plus caractéristiques sont celles qui jettent de la lumière sur Tesprit de la chevalerie et qui inculquent les devoirs des princes et des chevaliers. Dans ces parties du livre, il y a parfois une élévation qui arrive à Téloquence (4) et parfois une tristesse pleine de tendresse et
(1) Àmadis de Gaule^ liv. I, ch. iv.
(2) 76., liv. H, ch. XVII.
(3) Ib., liv. IV, ch. XXXII.
(4) Voyez Uf,, liv. Il, ch. xiv, et dans beaucoup d'autres endroits det exbortitiou aux vertus chevaleresques et princières.
de yérité (1). Le sujet, dans son ensemble, est aussi plus simple et plus agréable que les histoires des yieux romans français de ehevalerie. Au lieu de distraire notre attention par les aventures d'un nombre infini de chevaliers, dont les titres sont presque tous égaux, il se borne à deux, dont il retrace bien le caractère, Amadis, le modèle de toutes les vertus chevaleresques, et son frère Galaor, chevalier non moins parfait dans les combats, et non moins sincère dans ses amours. L'auteur conserve donc la proportion la plus épique dans ses parties, et il captive notre intérêt jusqu'à la fin, plus que ne Tout fait ses successeurs ou ses rivaux.
La plus grande objection que Ton adresse à TAmadis est une obr jection que l'on peut faire à tous les ouvrages de ce genre. C'est l'ennui des longueurs, la répétition constante des mêmes aventures et des mêmes dangers dont le héros sortira, à ce que l'on prévoit, certainement victorieux. Mais ces longueurs et ces répétitions ne semblaient pas une faute lors de sa première publication, ni même longtemps après. En effet, la fiction romantique, la seule forme de littérature élégante que les temps modernes ont ajoutée aux merveilleuses inventions du génie de la Grèce, était alors dans sa nouveauté et sa fraîcheur. Aussi le peu de personnes qui les lisaient, pour leur amusement, se réjouissaient de la moins agréable de ses créations, satisfaisant plus l'esprit et le cœur d'hommes élevés dans des institutions chevaleresques que ne pouvait les charmer l'éclat des gloires sévères de l'antiquité. Par conséquent l'Amadis, ainsi que nous avons pu l'apprendre par les recherches sur ce sujet, l'Amadis, depuis le moment où le grand chancelier de Castille s'afOigeait d'avoir perdu ses loisirs à des fantaisies si inutiles, jusqu'au temps où il semble entièrement disparaître devant la mordante satire de Cervantes, fut un roman extraordinairement populaire en Espagne, et le seul qui, durant deux siècles de la faveur la plus grande, fut lu plus que tout autre livre de sa langue.
n ne faut pas oublier que Cervantes lui-même ne fut pas insensible à son mérite. Le premier livre que l'on prend, à ce qu'il nous raconte, sur les tablettes de don Quichote, quand le curé, le barbier
(1) Voyez les lamentations sur le temps où il vivait, comme une époque de grandes souffrances (liv. IV, ch. un). Ce n*«st pas une description qui puisse justement s'appliquer au règne des Rois Catholiques en Espagne. C'est donc, je le suppose, un passage de l'original de Vasco de Lot)eyra se rapportant aux troubles survenus en Portugal.
et le domestique commencent d'expurger sa bibliothèque, c'est XAmadis de Gaule. « Y dijo el Cura : Parece cosa de misterio esta ; « porque segun he oido decir, este libro fué el primero de caballe- « lerias que se imprimié en Espaûa, y asf me parece que como a « dogmatisador de una secta tan mala, le debemos sin excusa alguna « condenar al fuego. No, seûor, dijo el Barbero ; que tambien he oido (( decir que es el mejor de todos los libros que de este genero se hao « compuesto, y asi como à unico en su arte se debe perdonar. Asf (( es la verdad, dijo el Cura, y por esa razon se le otorga la vida por (( ahora (1). » Cette décision a été. entièrement ratifiée par la postérité, précisément par la raison que Cervantes lui-même en donne (2). Montalvo, avant de publier sa traduction de TAmadis et peut-être même avant de la faire, en avait écrit la continuation qu'il annonce, dans la préface, comme le cinquième livre ; c'est une œuvre originale, dont la longueur égale à peu près le tiers de l'Amadis et contient l'histoire du fils de ce héros et d'Oriana, appelé Ësplandian, en-
(1) « Et le Coré dit : Ceci me parait un mystère; suivant ce que j*ai entendu dire» ce livre est le premier livre de chevalerie qui se soit imprimé en Espagne; aussi il me semble que, comme un dogmatisant sur une secte si mauvaise, nous devons, sans aucune excuse, le condamner au feu. Non, seigneur, reprit le barbier. J*ai entendu dire aussi qu'il est le meilleur de tous les livres de ceUe espèce qui ont été composés» el il faut Tépargner comme Tunique en son genre. Oui, c'est la vérité, ajouta le curé» et par cette raison nous lui octroyons la vie pour le moment. ■
(3) Don Quichotê (part. I, ch. vi). Cervantes toutefois commet une erreur biUiographique quand il dit qu'Amadis fut le premier livre de chevalerie imprimé en Espagne. On a dit souvent que cet honneur appartenait au « Tirant lo Blanch, » 1490, quoique Southey (Omnkiiia, Londres, 1812, in-12, t. II, page 219) dise qu'il le trouve totalement privé de l'esprit de la chevalerie. Ce qui n'est pas moins digne de remarque, c'est que « Tirant lo Blanch, » imprimé en valencien en U90 , en castillan en 1511, en italien en 1518, est, comme l'Amadis, primitivement écrit en portugais, pour plaire à un prince portugais, et que cet original portugais est perdu mainlonant Toutes ces coïncidences sont certainement singulières. Voyez la noteduch.xm de cette période. Quant à ce qui touche au mérite général de l'Amadis, il existe deux opinions qui méritent d'être citées : la première, sur son style, appartient an aérère auteur du « Dialogue des langues * du temps de Charles V, qui, après aroir diaeoté le caractère général du livre, ajoute : « 11 doit être lu par tous ceux qui veulent ap* prendre notre langue» (Mayans y Siscar, «Origines, » Madrid, 1. 1737, in-12, tom. Il, pag. 1 63) ; la seconde, relative à son inventeur et à sou histoire, est de Torquato Tasso, qui s'exprime ainsi sur l'Amadis : « Dans l'opinion d'un grand nombre et parliculièrement dans la mienne, c'est le plus beau et peut-être le pins profitable récit qu'on puisse lire en ce genre ; en effet, pour le sentiment et le ton, il l'emporte ior tous les autres, et par la variétêdes incidents il ne le cède à aucun de ceux qni ont été écrits soit avant, soit après. » (Apologie de la Jérusalem délivrée^ (Exprès, Pise, 1824, in-8%tomeX, pag. 7.)
fant dont Ja naissance et réducation avaient été déjà mentionnées dans le récit des aventures de son père, et qui en constituent un des épisodes les plus divertissants. Mais, comme le dit le Curé, quand il rencontre ce roman dans la bibliothèque de don Quichote : « En verdad que no le ha de valer al hijo la bondad del padre. » L'histoire d'Esplandian n'a ni fraîcheur, ni animation, ni dignité ; elle commence au moment où la fiction originale le laisse armé chevalier, et elle rapporte les aventures de ses voyages à travers le monde, en y ajoutant les exploits de son père Amadis, qui vit jusqu'à la fin du livre et qui voit son fils empereur de Constantinople, après être devenu lui-même, depuis longtemps, roi de la Grande-Bretagne par Içi mort de Lisuart(l).
Dès le commencement, nous trouvons deux défauts qui régnent dans tout Touvrage. Amadis, que Ton suppose encore vivant, remplit une grande partie du canevas, alors qu'Esplandian accomplit des exploits qui tendent à être plus brillants que ceux de son père, mais qui ne sont, en réalité, que plus extravagants. Par cette espèce de rivalité, le livre devient une succession d'absurdes et de froides impossibilités. Plusieurs des caractères d' Amadis y sont conservés, tels que Lisuart, qu'Esplandian délivre, dès sa première aventure, d'une prison mystérieuse ; Urgande, cette fée gracieuse qui devient une sauvage^enchanteresse, et « el gran maestro Elizabad, » le grand maître Élisabad, cet homme d'érudition, ce prêtre que nous avons d'abord connu comme le médecin d'Amadis et qui se présente maintenant comme le biographe de son fils, écrivant, à ce qu'il dit, en grec. Mais aucun des caractères déjà connus, aucun des caractères inventés pour cette occasion, n'est traité avec habileté.
(1) Je possède la curieuse édition de «• Esplandian » imprimée à Burgos, in-fol. à double colonne, en 1687, par Simon de Aguyo. Elle se compose de 136 feuilles et se divise en 184 chapitres». Dans d'autres éditions, je Tai tu avec un titre qu*il porte ainsi dans des bibliothèques particulières : « Las sergas del muy esforçado cauallerp Esplandian, » sans doute dans ^intention de le faire passer pour une traduction de Toriginal grec de maître Élisabath, comme on le prétend, sergas étant évidemment une mauvaise corruption du mot grec ipT>, ctuvres ou exploits. Plusieurs fois on y fait allusion dans TAmadis, liv. IV, comme s'il en était la continuation. Au livre III, ch. rv, on parle-de la naissance et du baptême d'Esplandian ; au liv. III, cb. viii, de ses merveilleux développements et de ses progrès; et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'au dernier chapitre du roman, il est armé chevalier. De sorte qu Esplandian est, dans l'acception la plus stricte du mot, la continuation de TAmadis. Southey {Omniana, vol. I, pag. I4ô) pense qu'il y a erreur sur le véritable auteur de l'Esplandian. S'il en est ainsi, ce ne peut être qu'une erreur purement typographique.
tfn HISTOIRE DE LA LITTERATURE ESPAGNOLE.
La scène, dans tout le livre, se passe principalement en Orient, au milieu des batailles contre les Turcs et les Mahométans ; ce qui nous montre de quel côté se tournaient les esprits quand le roman fut composé, et quels étaient les dangers qu'appréhendait la paix de l'Europe, même sur les frontières les plus occidentales, durant le siècle qui suivit la chute de Constantinople. Tout ce qui a rapporta Thistoire réelle ou à la géographie véritable est évidemment cité sans aucune application; on peut le conclure de ce qu'une certaine Calafria, reine de Ttle de Californie, figure comme une ennemie formidable de la chrétienté dans une grande partie du récit, de ce qu'il y est dit que Constantinople fut une fois assiégée par trois millions de païens. Le style n'est pas meilleur que le sujet. L'éloquence que nous trouvons dans de nombreux passages de YAnuidis, vous la chercherez vainement dans tout YEsplandian. C'est tout le contraire : de longs passages sont écrits dans un style languissant et maigre ; les sommaires en vers, mis en tête de chaque chapitre, ne sont rien moins que poétiques et tout à fait inférieurs aux quelques vers répandus dansl'Amadis (1).
L'édition la plus curieuse de YEsplandian^ dont on reconnaît maintenant l'existence, fut imprimée en 1S26 : il en parut cinq antres, avant la fin du siècle, de sorte qu'il semble avoir joui pour sa bonne part de la faveur populaire. Jusqu'à un certain point, Texemple fut promptement suivi. Ses principaux personnages figurent de nouveau dans une série non interrompue de romans, ayant chacun d'eux un héros descendant d'Amadis, qui passe par des aventures plus incroyables qu'aucun de ses prédécesseurs, et qui cède la place, on ne sait comment, à un fils plus extravagant encore et, si Ton peut dire le mot, plus impossible encore que son père. C'est ainsi que, dans cette môme année 1526, nous avons le sixième livre d'Amadis de Gaule intitulé : la Historia de Florisando son neveu, suivie de l'histoire plus merveilleuse encore de Lisuarte déprécia^ hijodeE^ piandian, et de la très-merveilleuse histoire d'Amadis de Greeia^ qui
(1) Il y a dans VAmadis deux Canciones (liv. H, chap. vni) qui, tout eo m ressentant du style sentencieux du temps et du goût provençal, sont pleines de chanM et méritent d'être placées parmi celles du même genre que Bohl de Faber insère dans la « Floresta. » La seconde conunence ainsi :
Leoaoreu,ftlii roseta Blancs sobre toda flor Sin roaeu, no me meu En ta] cayu Tuestro amor.
forment respectivement les livres sept et huit. Viennent ensuite don Florisel de Niquea et Anaxartes^ hijo de Lisuarte^ dont l'histoire, avec celle des enfants du dernier, remplit trois livres ; nous avons enfin le douzième livre ou Los grandes hechos de armas del caballero Don Silves de la Selva^ imprimé en 1549 ; preuve évidente du succès extraordinaire de toute la série, puisque ces dates montrent que, dans moins d'un demi-siècle, TEspagne produisit ces immenses romans, dont la plupart eurent, durant la même période, ou plusieurs, ou de nombreuses éditions.
Les effets delà passion ainsi surexcitée ne s'arrêtèrent point là. Il parut d'autres romans, appartenant à la même famille quoiqu'ils ne rentrent pas tous dans la ligne d'une succession régulière,- tels que le duplicata du septième livre de Lisuart , composé par le chanoine Diaz, en 1526, eXLeandro el Bel^ en 1563, par Pedro de Luxan, que l'on a parfois appelé le treizième livre d'Amadis. En France, où ces romans étaient successivement traduits, à mesure qu'ils paraissaient en Espagne et où ils devenaient immédiatement célèbres, la série particulière des romans d'Amadis s'étendit jusqu'à vingt-quatre livres. Ces derniers étaient à peine terminés qu'un sieur Duverdier, blessé de ce que plusieurs d'entre eux n'avaient pas un dénoûment régulier, réunit les fils épars et brisés de cette multitude d'histoires et les rassembla toutes dans une suite méthodique de conclusions, en sept gros volumes, sous le titre propre et significatif de Roman des romans. Ainsi finit l'histoire de ce type portugais d'Amadis de Gaule tel que le présentèrent primitivement au monde les romans espagnols de chevalerie. Cette fiction, si l'on considère l'admiration passionnée qu'elle a si longtemps excitée et l'influence qu'elle a exercée, depuis ce temps là, malgré son peu de valeur intrinsèque, sur la poésie et sur les romans de l'Europe moderne, cette fiction, dis-je, est un phénomène sans exemple dans l'histoire littéraire (1).
(i) Toute cette question des douze livres d'Amadis en espagnol, et des vingt-quatre eo français, appartient plutôt à la bibliographie qu'à l'histoire littéraire, et elle est sur les deux points des plus obscures. Suivant Brunet, aucun bibliographe n*a jamais ▼H réunis les douze livres espagnols. J'en ai vu, je crois, sept ou huit, et un ou deux feulement dont la valeur est réellement reconnue : l'Amadis de Gaule, dans la rare et si belle impression éditée, à Venise, par Jean Antoine de Sabia, 1533, et l'Esplandian dont nous avons parlé ci-dessus, édition moins bonne, mais plus rare. Quand a été imprimée la première édition de l'un ou de l'autre, c'est ce qu'il n*est pas, je présume, facile à déterminer. Nicolas Antonio en cite une d'Esplandian de 1510; mais personne ne l'a vue dans les cent cinquante ans qui se sont écoulés depuis, et Nicolas
L'état des mœurs et de ropinion, dans cette Espagne qui avait produit cette série extraordinaire de romans, ne pouvait manquer d'être féconde par d'autres héros fictifs, à la renommée moins brillante, peut-être, que celle d'Amadis, mais qui avaient en général les mômes talents, les mêmes qualités. En effet, les choses arrivèrent ainsi. Plusieurs romans de chevalerie apparurent, en Espagne, bienlAt après le succès de leur grand fondateur, et d'autres suivirent peu après. Le premier de tous par son importance, sinon par sa date, c'est le Palmerin de Oliva^ personnage des plus considérables, parce qu'il traîne à sa suite une série de descendants qui le placent, sans aucun doute, dans un degré de dignité le plus près d'Âmadis.
Le Palmerin a été souvent et presque généralement regardé comme d'origine portugaise et comme l'œuvre d'une femme, quoique les preuves de chacune de ces assertions soient un peu insuflSsantes. Si les faits sont toutefois réellement tels qu'ils ont été établis, ce n'est pas une des circonstances les moins curieuses en ce qui les touche de voir que, comme pour l'Amadis, l'original portugais du Palmerin est perdu, et que la première et la seule connaissance que nous ayons de son histoire nous soit venue par la version espagnole. Dans cette version même, nous ne pouvons ensuivre les traces au-delà de l'édition imprimée à Se ville, en 1525, édition qui n'est certainement pas la première.
Qu'elle ait été ou non publiée alors pour la première fois, cette composition eut un grand succès. Plusieurs éditions furent bientôt imprimées en espagnol et suivies de traductions en italien et en français. Il en parut bientôt aussi une continuation sous le titre de El segundo libro de Palmerin, qui traite des exploits de ses fik, Primaléon et Polendos, et dont nous avons une édition espagnole, de 1524. Si la forme extérieure du Palmerin annonce d'abord une imitation de l'Amadis, la disposition intérieure ne le prouve pas moins.
Antonio est si peu scrupuleux sur cette matière que son autorité n'est pa« ralBnate. U parle aussi, et il est le seul, d*une édition faite, en 1525, du septième lirre« linart de Grèce. - Mais, comme le douzième livre fut certainement imprimé en 1649» k nsl fait d'une grande importance se trouve établi, à savoir : que les douze livret aa publièrent, en Espagne, dans l'espace d'un demi-siècle. Pour tous les détails de oariflui érudition, voyez toutefois un article de Salvâ dans le Répertcire américaUii (Loiidn% août 1827, pp. 29-39) ; F.-A. Ebert, « Lexicon, » Leipzig, 1821, in-4*, n** 479<4M; Brunet, « Manuel du Libraire, » article Amadis^ et surtout une très-remarquable dS" sertation, déjà citée, de F.-W.-V. Schmidt, dans V Annuaire de la lUiérature^ ^ l826y xxxui* livraison.
Son héros était, selon le récit, petit-fils d'un empereur grec de Constantinople. Mais, comme il étaitillégitime, sa mère Texposa, immédia* tement après sa naissance, sur une montagne où il fut trouvé dans un berceau d'osier suspendu entre des oliviers et des palmiers par un riche cultivateur d'abeilles, qui le porta dans sa maison et l'appella du nom de Palmerin de Oliva^ du lieu où ill'avait rencontré. Palmerin donne bientôt des preuves de sa haute naissance et se rend célèbre parses nombreux exploits en Allemagne, en Angleterre, en Orient, contre les païens, les enchanteurs : enfin il arrive à Constantinople. Là sa mère le reconnaît, il épouse la sœur de l'empereur d'Allemagne, qui est l'héroïne de l'histoire, et il hérite du royaume de Byzance. Les aventures de Primaléon et de Polendos, qui paraissent l'œuvre d'un auteur inconnu, sont du même style ; elles sont suivies de celles de Platir, petit-fils de Palmerin, et furent imprimées pour la première fois vers 1533. Tous ces livres réunis ne laissent pas de doute qu'Amadis n'ait été leur modèle,quoiqu'ils lui soient bien inférieurs par leur mérite (1).
Le premier qui suit dans la série, c'est le Palmerin de Inglaterra, fils de don Duarte ou Edouard, roi d'Angleterre, et de Flerida, fille de Palmerin d'Oliva ; c'est un rival de l'Amadis, plus redoutable qu'aucun de ses prédécesseurs. Longtemps on a supposé qu'il avait été écrit en portugais, et il a été généralement attribué à Francisco Moraes, qui le publia certainement, dans cette langue, à Evora, en 1567. Comme il affirmait qu'il l'avait traduit du français, assertion dont la vérité est maintenant reconnue^ on supposa que ce n'était là qu'un détour modeste pour déguiser son propre mérite. Mais une copie de l'original espagnol, imprimé à Tolède, en deux parties, en 1547 et 1548, a été découverte , et à la fin de la dédicace se trouvent quelques vers adressés par l'auteur au lecteur, et qui nous font connaître, par un acrostiche, que le livre est de Luis de Hurtado, reconnu pour avoir été, dans ce temps, un poëte de Tolède (2).
(1) 11 règne sur les Palmerins la même obscurité que sur les Amadis de Gaule. Les matériaux pour éclaircir cette question se trouvent dans Nicolas Antonio, Biàlioth, nova, tom. II, pag. 393 ; dans Salvà, Répertoire américain^ tom. IV, pp. 39 et sq. ; Bnmet, article Palmerin; Ferrario, Romanzi de cavalleria^ tom. IV, pag. 256; Clemencin, Notes sur D. Quichote, tom. I, pp. 124, 125.
(2) Le sort de Palmerin d'Angleterre a été tout à fait étrange. Jusqu'à ces dernières innées on n'agitait qu'une seule question : l'original est-il français ou portugais? Les plus vieux exemplaires dont on connaissait l'existence étaient en effet s i*" le français, de Jacques Vincent, 1553, et l'italien, de Mambrino Roseo, de 1656, publiés tous deux
Considéré comme œuvre d'art, le Palmerin d'Angleterre occupe la seconde place auprès de l'Amadis de Gaule, parmi les romans de chevalerie. Gomme le grand prototype de toute cette classe, il a parmi ses acteurs deux frères, Palmerin le loyal chevalier, etFlorian le vrai galant ; comme lui, il a aussi son grand magicien, Déliante, son lie périlleuse où se passe la plus grande partie des aventures les ph» agréables de ses héros. Sous certains rapports, il peut supporter une comparaison favorable avec son modèle. Il y a plus de sensibilité pour les beautés qu'offre le spectacle de la nature, un dialogue dégagé souvent, en même temps qu'un excellent pinceau pour i ner les caractères individuels. Mais il y a de plus grands défauts : son mouvement est moins naturel et moins animé; il est embarrassé par une multitude prodigieuse de chevaliers, par une série interminable de batailles, de duels, d'exploits, et par toutes ces descriptioiis que l'on cherche à appuyer sur les Chroniques authentiques d'Angleterre et sur des histoires véritables, ce qui nous apporte une nouvelle preuve de la relation qui existe entre les vieilles Chroniques et les plus vieux romans. Cervantes professait, pour le Palmerin, Tadmiration la plus grande : a Esa palma de Inglaterra, dice el Cura, se <c guarde y se conserve como à cosa unica, y se haga para ella oin c( caja, como la que hallô Alexandro en los despojos de Dario, que la « disputô para guardar en ella las obras del poeta Homero (1); » éloge sans doute trop exagéré pour nous paraître aujourd'hui ieh sonnable, mais qui marque, du moins, le genre d'estime que le lo-
comme traduction de Tespagool; 2® le portugais, de Moraes, 1567» qui passait pou une traduction du français. Généralement, on les regardait comme l'œuvre oti^mSê de Moraes, qui, durant un long séjour en France, avait donn^ son manuacrit an tnh ducteur français (Barbosa, Biàlioth, Lusitan.y tom. II, pag. 209). Dans œlte ] sion, on l'imprima comme son œuvre en portugais, à Lisbonne, en 178a» 3 volumes in-i"*, et en anglais (Londres, 1807, 4 vol. in-12, par Sonthey). CleoMMia (édit. de D. Quichote, tom. I, pp. 125, 126) le considère, sinon comme rouvrais et Moraes, du moins comme portugais d*origine. En6n, Salvà trouva une copie d^ IV riginai espagnol perdu, ce qui tranche la question et ùie la date du livre en 1&47<4I, Tolède, 3 vol. in-fol. (Répertoire américain^ tom. IV, pp. 42-46). Le pea que nooi Si* vous de son auteur. Luis Hurtado, nous l'avons tiré de Nicolas Antonio (Iffffftf/t nova, tom. II, pag. 44), où est cité un autre de ses ouvrages intitulé : « Gorles àà casto Amor y de la Muerte, » imprimé, ajoute-t il, en 1557. Il avait aussi traduit kl Métamorphoses d'Ovide.
(1) « Que cette palme d'Angleterre, dit le curé, soit gardée et conservée eonnna um chose unique ; que l'on fasse pour elle une autre boite, comme celle qu'Aleimiiii trouva parmi les dépouilles de Darius et qu'il disposa pour y conserver les oBQirrsièi poète Homère. »
rnan lui-même s'était généralement acquise quand apparut le Don Quichote.
La famille des Palmerins n'eut pas en Espagne un succès de longue durée ; cependant la troisième et la quatrième partie, contenant les Aventuras de don Duardos el scgundo^ parurent en portugais écrites par Diego Fernandez, en 1587 ; et la cinquième et la sixième furent, dit-oD) écrites par- Alvarez do Oriente, poëte contemporain d'une réputation non médiocre. Ces deux dernières ne semblent pas toutefois avoir jamais été imprimées, et aucune des quatre n'a été connue hors des limites de leur pays natal (1). Les Palmerins ne purent donc, malgré le mérite de l'un d'eux (2) , obtenir une renommée ou avoir
(t) Barbosa {Bibliolh, LusUanorum, tom. I, pag. 652; tom. II» p. 17). (2) Nous avons souvent cité dans ce chapitre la Bibliothèque espagnole^ nous la citerons souvent aussi dans les chapitres suivants, ce qui nous met dans Tobligation de donner sur elle quelques détails avant d*aller plus loin. Son auteur» Nicolas Antonio, naquit àSévilleen 1617. 11 eut d'abord pour maitre Francisco Ximenez, professeur iTeagle de naissance, mais d*un singulier mérite, attaché au collège de SaintrThomas de cette ville; plus tard, à Salamanque, il se consacra, avec succès, à l'étude de Thistotre et du droit canon. Quand il eut honorablement terminé ses cours à TUniversité, il revint dans sa ville natale et il vécut principalement au Couvent des Bénédictins, où il avait été élevé et où une bibliothèque considérable et choisie lui fournit les moyens d'étude dont il usa avec ardeur et opiniâtreté.
11 oe s'empressa pas de se faire connaître. Il ne publia rien avant 1669, où, à Tàge deqoarante-deux ans, il fit imprimer son traité laliu « de Eiilio. » Cette même année, il fut nommé au poste honorable et important d'agent général de Philippe IV à Rome. Depuis ce moment jusqu'à la fin de ses jours, il fut toujours dans des services publics et remplit des places qui n'étaient pas sans responsabilité. Il vécut vingt ans à Rome, formant une bibliothèque qui n'était inférieure qu'à celle du Vatican et consacrant tous les loisirs à l'étude qu'il aimait. A la fin de cette période, il revint à Madrid où il continua de vivre dans des emploii honorables jusqu'à sa mort, arrivée en 1684. Aotooio laissa plusieurs ouvrages manuscrits, entre autres la « Censure des histoires fabuleuses, • examen et exposition de toutes les chroniques inventées et publiées dans le siècle précédent, livre édité pour la première fois par Mayans y Siscar, et dont nous parierons plus tard.
Mais son grand travail, le travail de sa vie et l'objet de ses préférences, ce fut l'histoire littéraire de sa patrie. 11 la commença dès sa jeunesse, alors qu'il vivait encore au milieu des Bénédictins, ordre monastique de l'Église catholique des plus honoral>lei et des plus distingués par son zèle pour l'histoire des lettres. Antonio la continua ^ mit en œuvre, dans son entreprise, toutes les ressources que sa propre bibliothèque, que les bibliothèques des capitales de l'Espagne et de la chrétienté purent lui fournir joiqu an moment de sa mort. Il la divisa en deux parties : la première commence avec le siècle d'Auguste et se continue jusqu'à l'année 1500; on la trouva après sa Dort, écrite dans la forme d'une histoire régulière. Mais comme il avait entièrement consacré, durant sa vie, ses ressources pécuniaires à l'acquisition des livres, elle fut Rubliée par son ami, le cardinal Aguirre, à Rome, en 1696. La deuxième partie, qui
une succession qui puisse entrer en concurrence avec celle d^Amadis ou de ses descendants.
y avait été déjà imprimée, en 1672, est en forme de dictionnaire et par ordre alphabétique. Les articles séparés sont arrangés, comme dans beaucoup d'autres ouvragi s espagnols de la même espèc(%, sous le nom de baptême de leur sujet : honneur accordé aux saints. Cette disposition rend embarrassant l'usage de pareils dictionnaires, même lorsqu'ils sont accompagnés, comme le livre de Nicolas Antonio, de oombreoi index qui facilitent la recherche des articles classés par noms, patrie, matière, etc.
On publia une excellente édition des deux parties de l'original latin, à Bladrid, en 1787 ou 1788, en quatre volumes in-folio, et généralement connae sous le titre de Bibliotheca vêtus et nova de Nicolas Antonio. La première est enrichie des notci 4e Perez Bayer, érudit valencien, qui fut longtemps à la tète delà Bibliothèque royale de Madrid ; la seconde a reçu les additions tirées du propre manuscrit d'Antonio, qui donne des notices sur les écrivains espagnols jusqu'au moment de sa mort, en ia84. Dans la partie ancienne, comprenant les noms d'environ treize cents auteurs, il rerte peu à d^irer sur tout ce qui concerne l'histoire littéraire de TEspagne, soil romaine, soit ecclésiastique. Pour tout ce qui touche aux Arabes, il faut recourir à Catiri eli Gayangos; pour tout ce qui regarde It-s Juifs, à Castro et à AmadordeloaRioa^eipoor la littérature espagnole proprement dite, avant le règne de Charles V, aux additioafde Bayer, dont l'autorité laborieuse signale la découverte de manuscrits imporlaDls. Lt partie nouvelle, qui donne des détails sur environ huit mille écrivains de la mciilevn période de TEspagne littéraire, malgré quelques négligences et quelques inadverteacei inévitables dans un recueil si vaste et si varié, nous offre un monumeni dVroditiM, de travail et de candeur qui ne cesseront d'inspirer le plus vif sentimaiit de i naissance à tous ceux qui devront recourir à ce livre. Les deux parties priai font incontestablement de leur auteur le père et le fondateur de Thistoire littérain de l'Espagne.
Voyez les Vies d'Antonio, mises par Mayans en tête des « Histoires fabuleuses, » (Valence, 1742, in-fol.) et celle de Bayer, dans la t Bibliotheca velus, » 1787, Madrid.