‹ Histoire de la littérature espagnoleChapitre 21 sur 70 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Autres romaos de chevalerie. ~ Lépolème. — Traductions du fraoçais. — Romans religieux. — Chevalerie céleste. -- Période où les romans de chevalerie prévalent. — Leur nombre. — Leur fondement sur l'état de la société. — La passion qu*on éprouve pour eux. — Leurs destinées.

Quoique les Palmerins n'aient pu rivaliser avec la grande famille d'Ainadis, ils ne furent cependant pas sans avoir leur influence et leur considération. Comme les autres livres de leur genre et plus* qu'un grand nombre d'entre eux, ils contribuèrent à augmenter le goût des fictions chevaleresques en général, goût qui, dominant tout autre, dans la Péninsule, ne servait qu'à engendrer des romans qui, originaux ou traduits, nous étonnent par leur nombre, leur longueur, et leurs extravagances. Dans tous ces originaux espagnols, il ne serait pas difficile, après avoir mis de côté les deux séries appartenant aux familles des Amadis et des Palmerins, de choisir quarante noms environ qui se sont tous produits dans le cours du seizième siècle. Nous en connaissons encore quelques-uns, plus ou moins, de nom au moins, tels que Don Relianis de Grecia et Don Olivante de Laura^ trouvés, tous deux, dans la bibliothèque de don Quichote, Felixmarte de Bircania^ objet, nous dit- on, durant tout un été, des lectures du docteur Johnson (1). Mais en général, comme on le voit pour le Famoso caballero Cifar et ÏAtrevido caballero Claribalte^ leurs titres sonnent étrangement à nos oreilles, et, quand on les répète, ils n'excitent en nous aucun intérêt. On peut le dire, la plus grande partie, tous peut-être, méritent l'oubli dans lequel ils sont tombés , quoique plusieurs aient des qualités qui les

(1) L'évcque Percy dit que le docteur Johnson lut tout le Felixmarte d*Uyr» can'ta durant un été passé à son église paroissiale; il e»t fort douteux que ce livre ait été lu depuis par un autre Anglais. (Kie de Johnson ^ par Doswell, édition Croker. Londres, tô3i, in-8% vol. l, p. 34.)

ont fait placer, au jour de leur popularité, à côté des meilleurs romans que nous avons déjà mentionnés.

De ce nombre est Y Inveiicible caballero Lepolemo^ llamado elcaballero de la Cruz^ hijo del emperador de Alemania^ roman publié pour la première fois en 1525, et qui, outre la continuation qu'il a produite après lui, fut trois fois réimprimé dans le cours du siècle, et traduit en français et en italien (1). Cest un livre des plus remarquables parmi ceux de ce genre, non-seulement par la variété des aventures à travers lesquelles passe le héros, mais encore, et dans un certain degré, par le ton général et par le sujet. Dans son enfance, Lépolème fut arraché des marches du trône dont il était possesBeor, et fut complètement perdu, pendant un long espace de temps. Durant cet intervalle, il vit au milieu de païens, d'abord en esclavage, et plus tard en honorable chevalier errant, à la cour du Soudan. Son courage et sa valeur relèvent à une grande distinction, et dans un voyage à travers la France il est reconnu par sa famille, qui s'y rencontrait. Par conséquent, il est rétabli, au milieu de la joie générale, dans sa condition royale.

Dans tout ce récit, et principalement dans la série ennuyeuse de ses aventures chevaleresques, Lépolème ressemble assez aux autres romans de chevalerie. Cependant il en ditTère en deux points. Le premier, c'est que l'on suppose le roman traduit par Pedro de Luxan, son véritable auteur, d'un original arabe composé par un sage magicien attaché à la personne du sultan, quoique le héros soil représenté partout comme un chevalier très-chrétien, et le père et la mère, l'empereur et l'impératrice, excitant, par leur exemple, à entreprendre le pèlerinage du Saint Sépulcre. De sorte que toute l'histoire sert les projets de l'Église, de la même manière, sinon au même degré, que la Chronique de Turpin. Le second, c'est qu'il attire notre attention par la couleur et la touche pittoresque avec laquelle il nous peint les mœurs nationales. Tels sont, par exemple, les passages des amours entre le chevalier de la Croix et l'infante de France, dans l'un desquels ils causent l'un avec l'autre, à travers la grille du balcon, la

(1) Ébert cite Tédition de 1525, comme la première qui fut connue; Bowle« dans la liste de ses autorités, en donne une de 1534; Glémencin prétend qu'il eo eiiitewM autre, de 1643, à la Bibliothèque royale de Madrid, et Pellicier se aervil d*UBeit 1552. Je n*ai pas pu voir Tannée de celle que j*ai sous les yeux, puisque la pagefiaile y manque et qu*il n'y a pas de date sur le frontispice ; mais le papier el le caraetèn de la lettre semblent indiquer une édition d'Anvers, tandis que toutes les antmoBt été imprimées en Espagne.

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nuit, comme le ferait un amoureux des comédies de Calderon (1). A part ces deux points, le Lépolèrae ressemble en tout aux livres qui l'ont précédé et qui Font suivi : il est parfaitement ennuyeux.

L'Espagne ne fournit pas seulement, en abondance, des romans de chevalerie au reste de TEurope, elle en reçut de l'étranger dans une proportion égale à ceux qu'elle donnait. Les premières fictions françaises furent d'abord connues, en Espagne, comme nous l'avons vu, par les allusions qu'on y fait dans VAmadis de Gaule, circonstance due aux anciens rapports de la France avec la famille de Bourgogne, dont une branche occupait le trône de Portugal, ou à tout autre événement étrange, comme celui qui apporta en Portugal le Palmerin de Inglaterra^ de France plutôt que d'Espagne, pays qui l'avait vu naître. Peu de temps après, quand le goût pour de pareilles fictions fut plus développé, les histoires françaises se traduisirent ou s'imitèrent en Espagne, et devinrent une partie, et même une partie favorisée, de la littérature nationale. Los Baladros de Merlin s'imprimèrent vers 1498, ainsi que le Libro de Tristan deLeonis^ et la Sainte Coupe^ ou Demanda del Santo Grial, les suivit comme une conséquence toute naturelle (2).

Cependant l'histoire rivale de Charlemagne, Historia de Carlo Magno^ semble avoir eu, à cause peut-être de la grandeur du nom, le plus de succès. C'est une traduction directe du français ; elle ne donne, par conséquent, aucun détail sur la défaite de Roncevaux par Bernard del Carpio, défaite qui, dans les vieilles chroniques et les vieilles romances espagnoles, flatte si agréablement la vanité nationale. Elle contient les histoires bien connues d'Olivier et de Fierabras le Géant ^ d'Orlando et du traître Ganelon, et repose, par conséquent, sur la chronique fabuleuse de Turpin, comme autorité principale. Mais, telle qu'elle est, elle obtint une grande faveur au moment de son apparition , et, depuis l'édition qu'en a donnée Nicolas de Piamonte, en 1528, sous le titre de Historia del emperador Carlo Magno^ elle

(1) Voyei part. I, chap. cxii. cxlit.

(3) « MerliD, » 1498; « Arthur, » 1501; « Tristan, » 1538; « El sancto Grial, » 1555 ; et la « Seconde Table ronde, « 1587, tel est Tordre dans lequel les placent les bibliographes. On ne pourrait peut-être |>as trouver ce dernier, quoiqu*il soit mentionné pirQoadrio, qui, dans son quatrième volume, donne de nombreux et curieux détails sor ces vieux romans. Puisqu*on parle de traductions ou imitations du français, je croit que nous devons indiquer les suivantes : • Pierres et la belle Magalone, » 1528 ; « Tallante de Ricamonte, ».et le « Comte Tomillas. » Ce dernier nous serait parfaitement inconnu si Cervantes n*en faisait mention dans son QiiicAote.

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a été constamment réimprimée ju8qu*à nos jours> et elle a contribué, plus que tout autre roman de chevalerie, à conserver en Espagne, dans toute sa vigueur, le goût pour des lectures pareilles (1). Durant on temps considérable, quelques autres romans ont toutefois partagé 8a popularité ; le Reynaldos de Montalban, par exemple, héros toujours favori de TËspagne, en est un (2) ; un peu plus tard nous en trouvons un autre, l'histoire de Cldmadés^ invention d'une reine française du treizième siècle, qui inspira d'abord à Froissart Tamour des aventures qui en ont fait un chroniqueur (3).

Dans la plus grande partie des imitations et des versions que ficus connaissons, Tinfluence de l'Église est plus visible qu'elle ne Test dans les romans originaux espagnols de ce genre. Cette remarque se vérifie , par la nature du sujet lui-même, dans l'histoire du SainMifraal, dans l'histoire de Charlemagne, qui, tirée de la prétendue chronique de l'archevêque Turpin, tend principalement à encourager la fondatiôii de maisons religieuses et Tentreprise de pieux pèlerinages. L'Égliee ne se contenta pas de cette influence indirecte et accidentelle. Les fletions romantiques, négligées dès leur première apparition, ou même châtiées par l'autorité ecclésiastique dans la personne de Févêque grec à qui nous devons le premier roman de ce genre (4), finirent

(1) Dans la préface de VexceUente édition d'Ëginbard par Ideler (Hambourg, ItH, in*S«, liv. I, pp. 40-46), on trouve une excellente dissertation sur roriguie decesliTret : il n*6st pas jusqu'au nom même de Roncevaux qui n'ait été connu que postéitéttf^ ment en Espagne (ib„ p.iS9). On a imprimé une édition an Chariêma§ne à lllidfM» m 1806, in-12, édition évidemment à l'usage du peuple; on en a faité*a«lre8 4eptia.

(2) Dans les notes de Clémencin au Quichote (part. I, cb. vi), on cite âivenn éditions de la première partie, comme aussi de la seconde et de la troisième, antériearai à Tannée I5M.

(3) Le ClamadUt un des livres les plus populaires en Enitype domnt tmisaitet«f lit composé par Adenez, sous la dictée de Marie, femme de Philippe III, roi de Pnoet» fii répousa eu 1272 (Fauchet, Recueil, Paris, 1681, in-kd., liv. II, ch« czvi). Froîinrt m* conte qu'il le lut étant tout jeune et qu'il lui causa une grande admiration (/>iodfé«, Paris, 1829, in-S*", p. 206).

(4) VÉthiopique ou « Amours de Théagènes et de Chariclée» » écrite en grée par Iléliodore, qui vivait du temps des empereurs Tbéodoso* Arcadius et ilottoiiot. Ce Um fut très-connu en Espagne à Tépoque dont nous parlons; en effet, qiiel^|«e Porig}* nal ne fût pts imprimé avant 1634, il en parut une traduction espagnole êûouymÊf en 1Ô&4 d'abord, puis une autre par Ferdinand de Meua, en 1587^ et elle fut fèimpAmi'e deux fois au moins dans l'espace de trente années (Nicol. Antonio, BIMiMil.Miiti tum. I, p. 380 : Caiologue de Candé, Londres, 1824, in 8% numéraa 7§^ M4). Om a dit que Téveque llvliodore préféra quitter u>n rang et sa plaee que de eoaaenlir à filr ce roman, fruit de sa jeunesse, brûlé publiquement (Brolkk çnttl, édit* Milwiiefliefci BipuDti, 1702, in-8% lom. II, p* 8).

par acquérir une certaine importance et par devenir d'une utilité plus immédiate. On composa néanmoins des romans religieux, généralement présentés sous la forme allégorique, tels que la Caballeria Crisiiana,\eiCaballeriaCelestial^ El Caballero de la clara Estrella^ et VHistoria cristiana y sticesos dêl caballero estrangero^ ctmqxiista- (kr del cielo^ imprimés tous dans la secondo moitié du seizième siècle, et à répoque où la passion pour les romans de chevalerie était la plut ardente (i).

Un des plus vieux, et probablement le plus curieux et le plus retkmrquable dans toute cette quantité de livres, c'est le roman trèsproprement intitulé Caballeria Celestial (2), écrit par Hieronimo de âan Pedro, à Valence, et imprimé, en 1654, en deux minces volumes iU'-folio. Dans sa préface, l'auteur déclare que l'objet de son œuvre est de faire disparaître du monde les livres profanes de chevalerie, dont il explique les dangers par une allusion au récit que fait Dante de Fmncesca da Rimini. Pour atteindre son but, il intitule la première partie : Raix de la rosa fragante^ qui se divise, non en chapitres, maid en matavillas, et qui contient une narration allégorique du Vieux Testament jusqu'au règne du bon roi Ézéchias, merveilles racontées comme une série d'aventures de chevaliers errants. La seconde par- Vie est divisée, conformément à l'idée première, en Bojas de la rosa frûgante^ feuilles de la rose ; elle commence où finit la partie qui précède, et arrive, par un récit analogue d'aventures chevaleresques, jusqu*à la mort et à l'ascension du Sauveur. La troisième, promise sous le titre de : La flor de la rosa fragante, n'a jamais paru, et on ne comprend pas aisément en quoi consistaient les matériaux qui avaient

(i) U CkeMUer^ thréhenne Ait imprimée eo 1570 , le Chevatkr de VitoiU claire « \M, tl le CMevaUer PHeriH en 1601 . Outre ces romAoe, celui de Robert le DMle, biitoire si fameuse en Europe durant les quinze, seize et dlx*septième sièelei, et qui refit encore de nos jours, fut connu en Espagne dès 1628, et probablement avant (Nicol. Antonio, Bibl. Not>., tom. n, p. )51}. U fut imprimé en France, en 1496 (Ébert, >ttBém t9l76| et en Aûgleterfe par Wynkyn de Worde. Voyez Thoms Livres de Che- *a<erk| Londres^ 1638, tom. l» p« 6).

(2) Il serait très^urieux de savoir qui fut ce Hieronimo de San Fedro. Le privi* ^t le qualifie de Valencien et dit qu'il vivait en 1554. Dans les bibliothèques de Xi* n^eno et de fuster, on trouve, vers 1560, un Geronimo Sempere, cité comme auteur ^ la Carolea, long poème imprimé cette année-lÂ. Mais, ni dans les livres que nous veeoDB de citer» ni dans aucune autre bibliothèque, noue ne trouvons, que noue savions, Hieronimo de San Pedro. Est-oe parce qu<i les deux ne seraient qu*unci même Pcnoime, et que le nom du poète s'écrirait de deux manières, Samper en valencien » ^SiQ Pedro en castillan?

pu servir à sa composition, la Bible ayant été presque entièrement épuisée dans les deux premières parties. Mais nous en avons assez sans elle.

L'allégorie principale, suivant la nature du sujet, a trait au Sauveur; elle remplit soixante-quatorze des cent et une feuilles ou chapitres qui constituent la seconde partie. Le Christ y est représenté comme le chevalier du Lion ; les douze apôtres comme les douze chevaliers de la Table-Ronde ; saint Jean-Baptiste comme le chevalier du Désert; Lucifer comme le chevalier du Serpent, et le sujet principal est le combat entre le chevalier du Lion et le chevalier du Serpent. Cette lutte commence à la crèche de Bethléem et finit sur la montar gne du Calvaire ; elle comprend, dans son développement, presque tous les détails de Thistoire évangélique, et emploie souvent les expressions mêmes de TEcriture. Chacun d'eux est cependant forcé, sous la forme d'une étonnante et révoltante allégorie. Ainsi, dans la tentation, le Sauveur porte le bouclier du lion de la tribu de Juda, et monte le cheval de la Pénitence, qui lui a été donné par Adam; il prend alors congé de sa mère, la fille du céleste Empereur, comme un jeune chevalier se rendant à sa première passe d'armes, et il s'avance à travers une contrée vaste et déserte, où il est sûr de trouver des aventures. A son approche, le chevalier du Désert se prépare à lui livrer bataille, mais il le reconnaît, et il s'humilie devant son prince et son maître qui s'avance. Le baptême s'ensuit par conséquent, c'est-à-dire que le chevalier du Lion est reçu dans l'ordre de la chevalerie du Baptême, en présence d'un vieillard qui devient le maître Anagogique ou l'interprète de tous les mystères, et en présence de deux femmes, l'une jeune et l'autre àgce. Ces trois derniers personnages entament immédiatement une discussion animée sur la nature du rite auquel ils viennent d'assister. Le vieillard parle longuement, et l'explique comme une céleste allégorie. La vieille femme, qui prouve qu'elle est la Synagogue ou la représentation du judaïsme, prëftre l'ancienne cérémonie^ prescrite par Abraham, et autorisée, conuse elle le dit, par le célèbre docteur Moîse^ à ce nouveau rite du baptême. La jeune femme réplique et défend cette nouvelle institutioD. Elle est l'Église militante. Le chevalier du Désert tranche la discussion en sa faveur; la Synagogue se retire alors tout en colère, et la première partie de l'action finit ainsi.

Le grand maître Anagogique, suivant l'accord préalablement conclu avec l'Église militante, suit maintenant le chevalier du Lion dans le désert, et là il lui explique le véritable mystère et l'eflicacité dv

baptême chrétiea. Après cette préparation, le chevalier arrive à sa première aventure, à sa bataille avec le chevalier du Serpent, bataille qui, par tous ses détails, nous est représentée comme un duel. L'un des combattants entre en lice accompagné d'Abel, de Moïse et de David, et l'autre de Caïn, Goliath et Aman. Chacun des discours de rÉvangile devient ici un trait de flèche ou un coup d'épée. La scène sur le pinacle du temple et les promesses que lui fait le diable se manifestent autant que le permet sa nature inconvenante. A ce moment toute cette partie de ce roman se termine brusquement par la fuite précipitée et honteuse du chevalier du Serpent.

Cette scène de la tentation, quelque étrange qu'elle nous paraisse, nous offre néanmoins un spécimen qui n'est point défavorable de la fiction tout entière. L'allégorie est presque partout aussi grossière et aussi extravagante que dans ce passage, et elle ccHiduit également à des absurdités aussi fatigantes et aussi fastidieuses. D'un autre c6té, nous avons fréquemment des preuves d'une imagination qui ne manque pas de grâces, en même temps que la gravité et l'extravagance du style dans lequel le roman est écrit nous démontrent parfois que son auteur n'était pas insensible aux ressources d'une langue dont il abuse en général si souvent (1).

n y a, ce n'est pas douteux, une distance immense entre une fiction telle que la Caballeria Celestial et Thistoire comparativement simple et claire d'Amadis de Gaule. Aussi, quand nous réfléchissons qu'il s'est écoulé seulement un demi-siècle entre les dates de ces romans espagnols (2), nous sommes étonnés que cet espace se soit si rapidement passé, et que toutes les variétés des romans de chevalerie aient été épuisées en une période de temps relativement si courte. Nous ne devons pas oublier toutefois que le succès de ces fictions, succès si subitement obtenu, s'étendit après, durant de longues années. Les premières furent très-connues en Espagne, durant le quinzième siècle; elles fourmillèrent durant le seizième, et bien avant dans le dix-septième elles étaient encore bien lues : de sorte que leur influence sur le caractère espagnol se fait sentir durant plus de deux cents ans. Leur nombre aussi, durant la dernière partie du temps où

(1) Il fut défendu dans V!ndex expurgatoritis, Madrid, 1607, in-fol. p. 863.

(?) Je prends de bonne foi, comme il le faut, la date de l'apparition de la version espagnole de Montalvo comme l'époque des premiers succès de ÏÀmcuiU de GatUes, eo Espagne, et non la date de Toriginal portugais. La différence est d'un siècle environ.

2S0 HISTOIRE DE lA LITTÉRATURE ESPÀGNaUB.

elles furent en vogue, est considérable. Il dépasse soixante-dix, presque toutes in-folio, chacune ayant souvent plus d'un volume, reproduite plus souvent encore par des éditions successives; circonstance qui, aune époque où les livres étaient comparativement rares, et les réimpressions peu fréquentes, prouve que leur popularité s'étendit ausâ loin qu'elle se continua longtemps.

C'est un résultat auquel on devait peut-être s'attendre jusqu^à un certain point, dans un pays où les institutions et les sentiments chevaleresques ont poussé des racines aussi solides qu'en Espagne. Ea effet, quand les romans de chevalerie firent leur première apparition, l'Espagne était depuis longtemps la terre privilégiée de la chevalerie. Les guerres contre les Maures, qui avaient fait de chaque gentflhomme un soldat, devaient nécessairement conduire à ce résultai, auquel contribua aussi l'esprit de liberté des corporations municipales. Ces corporations, dans la période immédiate, furent dirigées par les grands, qui se maintinrent indépendants, dans leurs châteaux, au* tant que le roi l'était sur son trfine. Un tel état de choses était certainement reconnu, dès le treizième siècle, alors que les Parties^ avee leur législation détaillée et minutieuse, pourvoient à la conditioii d'une société qu'on ne devait pas aisément distinguer de celle que nous montrent YAmadis ou le Palmerin (i). Le Poème et la Ckrmi' que du Cid^ plus anciennement, d'une manière indirecte, c'est vrai, mais aussi forte, témoignent d'un pareil état social dans la Péninsule; il en est de même des vieilles romances et des autres souvenirs des traditions et des sentiments nationaux au quatorzième siècle.

Au quinzième, les chroniques sont toutes animées du mdme et* prit, qu'elles traduisent par les formes les plus graves et les plus im^ posantes. Ce sont de dangereux tournois, auxquels prennent part kl principaux seigneurs du pays et même les rois^ qui 8*ofFreBt ooBi* tamment à nous, et qu'on nous cite parmi les événementi tes ^ni impmlants du siècle (2). A la passe d'armes près d'Orbigo, sous II règne de don Juan II, quatre-vingts chevaliers, comme nous l'a

' (1) Voyez les lois si curieuses qui constituent le titre xzxi de la deuxième Partk, contenant les règles les plus minutieuses sur tous les actes de la CbeYalerie» et expliquant même la manière dont un chevalier doit se laver, s'habiller, etc.

(2) Daiit la Ckrmàqué de D. Juam Mt^ on meoote vlagi oc trente toQrseii. Os ti oite au»i un grand nombro ààm la Ckrwtique d^Âlvarû de limkt^ et géséraleiMit dans tontes 1m bi^toires de l'EsfMSoe eontefnporaiiie,duraBt le qoiatièmê iMa.li rannée Uil, il y en est seulement quatre , daot deux deeqoelt il y eat des Tous ces tournois se livraient sous les auspices et avec rautorisaUon de la cour

▼u, sont tout prêts à risquer leur vie pour un simulacre de galanterie aussi fantastique que celle qu'on rapporte dans quelques romans de chevalerie : folie qui n'est certainement pas Tunique exemple (i). N*allez pas croire que leurs extravagances se bornèrent à leur patrie. Sous le même règne, deux chevaliers espagnols allèrent, jusqu'en Bourgogne, publiquement, à la recherche d'aventures qui se combinaient étrangement avec un pèlerinage à Jérusalem, et ils considérèrent les deux entreprises comme des exercices religieux (2). Enfin, sous le règne de Ferdinand et d'Isabelle, Fernando del Pulgar, leur savant secrétaire, nous donne les noms de plusieurs gentilshommes distin* gués, qu'il connaissait lui-même personnellement, et qui s'en allè^ rent en pays étrangers a à facer armas con qualquier càballero que m quisiese facerlas con ellos, e por ellas ganaron honra para si, é « fama de valientes y esforzados caballeros para los fijodalgos de Casc tilla (3). D

Cet état social fut le résultat naturel du développement extraordinaire que les institutions de chevalerie avaient reçu en Espagne. Une partie était le propre de ce siècle, et cette partie fut salutaire ; le reste n'était que chevalerie errante, et chevalerie errante dans son extravagance la plus délirante. Or, quand l'imagination des hommes s'excite au point de tolérer et de conserver, dans leur vie quotidienne, des mœurs et des institutions semblables à celles dont nous parlons, ils ne peuvent manquer de trouver des charmes aux audacieuses et libres peintures d'un état social correspondant dans des livres remplis de fictions romanesques. Mais on va plus loin : quelque extravagance et même quelque impossibilité qu'il y ait dans plusieurs des aven-^ tures que nous rapportent les livres de chevalerie, elles semblent excéder si peu les absurdités que Ton voyait fréquemment ou que l'on

(1) Voyez la relation du Paso honroso, déjà citée, et les détails de la Chronique de P. Juan JT, sur une autre passe d'armes, ouverte à Valladolid par Rui Diaz de Mendoza, à l'occasion du mariage du prince Henri, en 1440, et qui fut interrompue par ordonnance royale, à cause des fatales conséquences qu'elle pouvait avoir {Chronique 40 D, Juan IJ, année 1440, ch. xyi).

(1) ib., année 1436, ch. m.

(3) « Faire des aimes avec tout chevalier qui Tondrait se masarer avec eux, et, par 11» ils gagnèrent de l'honnear pour euz-mémes et la réputation de Taillants et cou* rageuz chevaliers pour les hidalgos de Gastille. w Somma iUusirêê de CoiiUiêy tit. ztii. DuM le même passage, il tire vanité de ce que les chevaliers espagnols qui partaient à la recherche des aventures en des pays étrangers étaient plus nombreux qoe les ohevaliers étrangers qui venaient en Castille et dans le royaume de Léon : £ait très-important pour le sujet qu'il traite.

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racontait de personnes connues et vivantes, qu*un grand nombre de personnes prit les romans eux-mêmes pour des histoires véritables et qu'on y ajouta foi. Ainsi Mexia, Thistoriographe si digne de foi de Charles-Quint, nous dit, en 4545, en parlant des Amadis^ desZ>suart et des Clarians : « Pido agora esta atencion y aviso, pues lo « suelen prestar algunos à las trufas y mentiras de Amadis y de Li- « suartc y de Glarianes, y otros portentos, que con tanta razon de- « vian ser desterrados de Espaûa como cosa contagiosa y daûosa à la « repûblica, pues tan mal hacen gastar el tiempo à los auctores y « lectores dellos (i). » Il ajoute que « leurs auteurs perdent leur temps et consument leurs facultés à écrire des livres pareils qui sont lus par tous et crus par plusieurs, m Et phis loin : a II y a des hommes qui pensent que toutes ces choses sont réellement arrivées s'ils les lisent ou s'ils les comprennent, bien que la plus grande partie soit criminelle, profane et indécente (2). )> Un autre chroniqueur, Julian del Castillo, nous raconte gravement, en 1587, que Philippe II, lors de son mariage avec Marie d'Angleterre, quarante ans avant, promit que, si le roi Arthur venait réclamer le trône, il céderait tranquillement à ce prince tous ses droits, paroles qui impliquent, au moins chex Castillo lui-même, et probablement chez plusieurs de ses lecteurs, la foi dans les histoires d'Arthur et de sa Table-Ronde (3).

Tant de crédulité nous semble, il est vrai, impossible aujourd'hui, même en la supposant réduite à un petit nombre de personnes intelligentes, et même quand, dans l'admirable esquisse de croyance facile aux histoires de chevalerie de la part de l'aubergiste et de la Ma* ritome de Don Quichote, il nous est démontré que cette croyance s'étendait sur la masse du peuple (4). Mais, avant de refuser notre assentiment aux assertions de chroniqueurs aussi sincères que Mexia, sur la simple supposition que ce qu'ils rapportent est impossible, nous devons nous rappeler qu'au siècle où ils vivaient, des hommes avaient l'habitude de croire et d'affirmer, chaque jour, des choses

(1) « Je demande nLiintenant ceUe attention et ce soin, puisqu'il s'en trouvequite prêtent d'ordinaire aux coules et mensonges d'Amadis, de Lisuart» de Clmriancs, et à d'autres éuormités qui de% raieut être tmnnies de l*Ëspagne avec tant de raison, coomie des choses contagieuses et nuisibles à la république, puisqu'elles font perdre le temps si mal à propos à leurs auteurs et à leurs lecteurs. »

(2) Histoire impériaU, Anvers» iô6i, in-ful., folios 123, 124. La premim éditioa est de 164Ô.

(3) Pellicer, Note à D. Quichote, part. I, ch. xiii. (h) l'f.^ part. I, ch.xxii.

non moins incroyables que les faits rapportés par les vieux romans. L'Église espagnole maintenait alors la foi par des miracles dont le constant retour exigeait de ceux qui y croyaient plus de crédulité que les fictions chevaleresques; aussi combien peu en trouvait-on qui manquaient de foi ! Combien peu doutaient des récits arrivés jusqu'à eux, et de Timpossibilité des exploits de leurs pères, durant les sept siècles de leur lutte contre les Maures, ou des glorieuses traditions de toute sorte qui font enoore le charme de leurs belles vieilles chroniques, traditions que nous regardons d'un coup d'œil comme aussi fabuleuses que les récits des Palmerin et des Lancelot !

Quoi que nous pensions de cette croyance aux romans de chevalerie, ce qui ne fait pas question pour l'Espagne, c'est que, durant le seizième siècle, il y régna pour eux une passion telle qu'on ne peut la trouver nulle part ailleurs. Les preuves nous en arrivent de tous côtés. La poésie en abonde, depuis les romances chevaleresques qui vivent encore dans la mémoire du peuple Jusqu'aux vieilles comédies qui ont cessé d'être représentées, jusqu'aux vieilles épopées que l'on a cessé de lire. Les coutumes nationales^ les vêtements nationaux, plus singuliers, plus pittoresques que dans les autres pays, nous en apportent encore une empreinte des plus sûres. Les vieilles lois aussi ne parlent pas moins clairement. La passion pour de telles fictions devint cependant si forte et parut si dangereuse, qu'en 1553, on en défendit l'impression, la vente ou la lecture dans les colonies américaines, et qu'en 4555, les Cortès demandèrent sérieusement que la défense s'étendit à l'Espagne elle-même, et que tous les exemplaires existants de romans de chevalerie fussent publiquement brûlés (1). Enfin, un demi-siècle plus tard, l'ouvrage le plus heureux du plus grand génie que l'Espagne a produit nous témoigne à chaque page la puissance d'un enthousiasme absolu pour les livres de chevalerie, et il devient, pour ainsi dire, le sceau de leur immense popularité et le monument de leur destinée.

(1) L'empereur abdiqua celte même année, et cette abdication empêcha ces questions et d'autres pélilions des Cortès de recevoir une t^olution. Quant aux lois que nous avons citées plus haut et aux autres preuves de l'influence et de la puissance des romans de chevalerie jusqu'à Tépoque de l'apparition du D, QulchoU, voyez la Préface de Clémenciu dans l'édition qu'il a donnée de ce livre.

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