‹ Histoire de la littérature espagnoleChapitre 28 sur 70 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

I.e provençal et Técole des cours dans la littérature castillane. — Influence qu'exerce sur elle la littérature italienne. — Rapports de l'Espagne avec l'Italie, religieux, intelleclueU et politiques. — Analogies de langage dans les deux pajrs. — Traductions de ritalie. — Règne de D. Juan II. * Troubadours et jongleurs dans toute l'Europe. — La cour de Castille. — Le Roi. — Le marquis de Villena. — Son Ârte risoria. — Son Arte de trovar. — Ses Travaux (f'Heratte.

La littérature provençale, qui fit de si bonne heure son apparition en Espagne, et qui, durant une grande partie de la période où elle y prédomina, fut en avance sur la culture poétique de presque tout le reste de l'Europe, cette littérature ne pouvait manquer d'exercer une influence sur la littérature castillane, qui naquit et fleurit à ses côtés. Mais, avant de continuer, nous devons faire connaître l'influence d'une autre littérature en Espagne , influence qui, moins visible et moins importante d'abord que celle de la littérature provençale, était destinée à devenir plus tard plus puissante et plus durable. Je veux parler de la littératiu^e italienne.

L'origine de cette influence remonte assez loin dans l'histoire du caractère et de la civilisation du peuple espagnol. Longtemps avant que l'esprit poétique [se réveillât dans le midi de l'Europe, les chrétiens espagnols, à travers les tristes siècles de leur lutte contre les Maures, s'étaient accoutumés à regarder l'Italie comme le siège d'un pouvoir dont les fondements reposaient sur la foi et l'espérance, et s'étendaient au-delà de la lutte mortelle où ils étaient engagés. Ce n'est pas que le Saint-Siège eût alors obtenu, par sa capacité politique, une grande autorité en Espagne, mais parce que les exigences particulières et les épreuves de la condition dans laquelle vivait la Péninsule, avaient fait que la religion de l'Église romaine n'avait trouvé nulle part des serviteurs plus dévoués et plus sincères que chez la nation que constituaient les chrétiens espagnols.

En effet, depuis Tépoque de la grande invasion arabe jusqu'à la chute de Grenade, ce peuple religieux s'est rarement lié, par desrelalions politiques, au reste de l'Europe. Engagé dans des guerres intestines qui répuisent, il a, d'un côté, presque toujours été l'objet delà cupidité et de l'ambition de l'étranger, et, d'un autre, il n'a jamais bien pu, malgré ses désirs les plus ardents, prendre part lui-même à ces intérêts puissants qui remuaient le monde par-delà ses montagnes; il n'a pu non plus s'attirer les sympathies de ces contrées plus favorisées qui, avec l'Italie en tête, marchaient à la constitution de la puissance et de la civilisation de la chrétienté. Les Espagnols ont toujours reconnu que leur service particulier, c'était d'être les soldats de la croix; ils ont toujours, avant tout et par-dessus tout, reconnu que c'était être chrétien que de combattre contre les infidèles. Aussi leurs sympathies religieuses ont-elles été constamment apparentes et ontelles souvent même prédominé toutes les autres, de sorte que, s'ils ont été peu rattachés à l'Église romaine par les liens politiques qui tenaient la moitié de l'Europe dans l'asservissement, ils ont été reliés à elle par l'esprit religieux plus qu'aucun autre peuple des temps modernes, plus encore que les armées de Croisés que cette même Église fit lever dans toute la chrétienté, et à qui elle donna tout ce qu'eUe était capable de distribuer de son caractère et de ses propres ressources.

A cette influence religieuse de l'Italie sur l'Espagne vient s'ajouta bientôt l'influence d'une culture intellectuelle plus élevée. Avant l'année 1300, l'Italie possédait au moins cinq universités, la plupart célèbres dans toute l'Europe et attirant des étudiants des eoDtrées les plus éloignées. A cette même époque, l'Espagne n'en possédait aucune, à l'exception de Salamanque, qui était alors dans un assez triste état de désorganisation (1). Les universités mêmes, étahUes le siècle suivant à Huesca et à Valladolid, produisirent comparativement peu d'effet. Toute la Péninsule était encore dans un état de trouble trop grand pour laisser une place propre à l'encouragement des lettres, et les personnes mêmes qui désiraient s'instniire se rendaient, les unes à Paris, le plus grand nombre en Italie. Bologne,

(1) L^Université de Salamanque doit sa fondation à Alphonse X» eo 1254. En I31t elle était déjà dans une grande décadence, et elle ne recouvra son importance uoivemtaire que quelque temps après {Hisl, de V Université de Salamanqwe^ par Pedro Cbacon. Seminario Erudilo. Madrid, 1789, in-4% lom. XVHI, pp. 13, 11).

3Fobablement comme la plus ancienne et pendant longtemps la plus renommée des universités italiennes, Bologne, nous le savons, reçut ît honora des Espagnols, durant le treizième siècle, tant comme étuliants que comme professeurs (i). A Padoue, qui occupe le second ■ang, c'est un Espagnol qui est nommé recteur ou président des ictes (2). Il n'y a pas de doute, c'est dans tous les grands établissenents d'instruction italiens, dont l'accès leur était facile, et spéciaement dans ceux de Rome et de Naples, que les Espagnols allèrent chercher de bonne heure cette culture qu'ils ne pouvaient obtenir alors dans leur propre patrie, ou qu'ils ne ^ procuraient qu'avec difficulté ou par hasard.

Dans le siècle suivant, l'instruction des Espagnols en Italie fut con- Sée à une fondation plus permanente par le cardinal Carillo de Albomoz, prélat, homme d'État et guerrier qui, comme archevêque de Tolède, était à la tête de l'Église espagnole, sous le règne d'Alphonse XI, et qui, plus tard, en qualité de régent pour le pape, conquit et gouverna une grande partie des États romains qui, depuis le temps du tribun Rienzi, avaient échappé à leur domination. Ce personnage distingué reconnut, durant son séjour en Italie, la nécessité de procurer à ses compatriotes de meilleurs moyens d'éducation, et il fonda, pour leur utilité particulière, à Bologne, en 1364, le collège de Saint-Clément, institution magnifique qui a subsisté presque jusqu'à nos jours (3)^ Dès le milieu du quatorzième siècle, il existait donc, on ne peut en douter, les moyens les plus directs de transmettre à l'Espagne la civilisation de l'Italie. On en trouve une preuve des plus frappantes dans la personne d'Antonio de Lebrixa, vulgairement appelé Nebrissensis, qui fut élevé dans ce collège, un siècle après sa fondation, et qui, de retour dans sa patrie, fit faire plus de progrès à la cause des lettres , en Espagne, que tout autre érudit de son temps (4).

Les relations commerciales et politiques portèrent encore plus loin le libre échange des mœurs et de la littérature en Italie et en Espagne. Barcelone, longtemps la résidence d'une cour cultivée, cité dont les

(1) Tiraboschi, Hittoria délia letteratura italiana, Rome, 1782, iIl-4^ tom. IV, liv. 1, cb. III, et Fuster» Bïblïotheca valenciana^Kom. I, pp. 2, 9.

(2) Tiraboschi, HMoria, etc.

(3) Id., tom. IV, liv. I, ch. m, sect. 8. — Nicolas Antonio, Bibl. vêtus, édit. Bayer, *<w»-n,pp. 169, 170.

(^) Nicplas Antoiyo, BibL tiova^ tom. I, pp. 132-138.

318 HISTomb DE LA UlTERATLKE ESPAGNOLK.

iiistitutious libérales ont donné naissance à la première banque de commerce et provoqué la rédaction du premier code commercial des temps modernes, Barcelone a, depuis le règne de Jaime le Conquérant, exercé une visible influence sur les côtes qui entourent la Méditerranée, et une heureuse rivalité avec les entreprises de Pise et de Gônes, même dans les ports d'Italie. La science et la civilisation que ses vaisseaux rapportaient, jointes à l'esprit de commerce et d'aventures qui les faisait partir, rendirent, aux treizième, quatorzième et quinzième siècles, Barcelone une des cités les plus magnifiques de l'Europe, et étendirent son influence, non-seulement sur les royaumes» d'Aragon et de Valence, dont elle était, à certains égards, la capitale, mais encore sur le royaume voisin de Castille, avec lequel la monarchie d'Aragon fut intimement liée durant une grande partie de cette période (1).

Les relations pol i tiques entre l'Espagne et la Sicile étaient encore plus anciennes et plus intimes que les rapports entre l'Espagne et Tltalie, et tendaient au même résultat. Jean de Procida, après avoir longtemps préparé son lie si belle à secouer le joug abominable de la France, s'empressa, en 1282, dès que les horreurs des Vêpres siciliennes furent accomplies, de déposer la souveraineté de la Sicile aux pieds de Pierre UI d'Aragon. Ce monarque, en vertu des droits de son épouse, réclama la Sicile, comme une part de son héritage en tant qu'héritière de Couradin, le dernier descendant mâle de la famille impériale de Hohenstaufen (2). La révolution, commencée ainsi par un patriotisme exalté, fut couronnée de succès. Mais dès ce moment la Sicile devint, ou ui flef de la couronne d'Aragon, ou une possession, comme royaume indépendant, d'une branche de la famille d'Aragon, jusqu'à Tépoque où, avec les autres possessions de Ferdinand le Catholique, eUe vint former partie de la monarchie espagnole consolidée.

Les rapports avec Naples étaient de la même nature; ils vinrent plus tard, mais ne furent pas moins intimes. Alphonse V, d'Aragon, prince

(1) Prescott, Hist, de Ferdinand et cTIsabelle, introd., seet. 2; la ROaiioH rficirj<tttr à Barcelone de Hn fortuné D. Carlos^ prince de Viane, par OaioUna ; %'èes det Espagnols célèbres^ tom. 1; une curieuse descriptiuD de Barcelone dans le Ritief'Hofund PUger-Beise (le Vhdteau féodal et voyage d'un étranger), par Léon de Roimitil (StuUgard, 1844, iu-8«, p. UI).

(2) Zurita, Annales d\iragon,SdiT&^osse, 1 60 i, in -fol., liv. IV, ch. xiii, «te. ; Mariana, Histoire, liv. XIV, cb. vi. ^ Ecrivains importants tous deux, mais surtoal le premier, parce qu'ils nous donnent le côté espagnol par lequel il faut oonsidécer écs faits qui ont été jugés au point de vue italien ou français. ^ ^

d'une rare sagesse et d'une grande culture littéraire, acquit Naples par droit de conquête, en 1441, après une longue lutte (1). La couronne, qu'il avait ainsi gagnée, passa, peu après, séparément à une ligne indirecte dans la personne de quatre de ses descendants, jusqu'en 1503, où un traité honteux avec la France et le génie et les armes de Gonzalve de Cordoue la, rendirent l'objet d'une nouvelle conquête et la firent rentrer sous la dépendance directe du trône d'£s- * pagne (2). Dans cette condition, et comme fiefs de la couronne d'Espagne, Naples et la Sicile continuèrent à être des royaumes annexés jusqu'à l'avènement des Bourbons, apportant l'un et l'autre, par la nature de leurs relations avec les trônes de Castille et d'Aragon , des moyens et des occasions constantes de transmettre à l'Espagne ellemême la civilisation et la littérature de l'Italie.

La langue de l'Italie, par son affinité avec la langue espagnole , offrait un moyen de conununication plus important et plus efficace qu'aucun de ceux et même que tous ceux dont nous venons de parler. Le latin était la langue mère de l'une et de l'autre, et la ressemblance entre elles deux est telle que ni l'une ni l'autre ne peut prétendre avoir des traits entièrement propres : Faciès non una, nec diversa tamen^ qualem decet esse sororem, « Ce n'est pas une même figure; sans être cependant différente, elle est telle qu'il convient à des sœurs.» Il en coûtait peu de travail à un Espagnol pour se rendre maiU*e de la langue italienne : les traductions cependant étaient moins communes qu'on ne l'aurait voulu, à cause du petit nombre d'auteurs italiens dignes d'être traduits : on en trouve néanmoins assez pour montrer que les auteurs italiens et que la littérature italienne n'étaient pas négligés en Espagne. Pero Lopez de Ayala, qui mourut en 1407, connaissait, ainsi que nous l'avons déjà observé, les œuvres de Boccace (3). Un peu plus tard, nous sommes frappés par ce fait que la Divine Comédie de Dante est traduite deux fois dans la même année, en 1428 : l'une par Febrer, en dialecte catalan, et l'autre par D. Henri de Villena, en castillan. Vingt ans après, le marquis de Santillane reçoit des éloges comme écrivain capable de corriger et

(1) Schmidty Geschkchie Aragoniens in MUtelalter (Histoire d'Aragon durant le moyen âge), pp. 337-354 ; Heeren, GescMchte des Siudkims der claisischen LUteratur (Histoire des études de la littérature classique), Gottingue, 1797, in-8% tom. il, pp. 109-111.

(2) Prescott, Uist, de Ferdinand et d'Isabelle^ tom. HJ.

(3) Voyez ci-dessus, p. 169.

niônie de surpasser ce grand poète, et le marquis lui-même parle de Dante, de Pétrarque et de Boccace comme s'il était réellement familiarisé avec tous leurs écrits (i). Mais le nom de ce grand seigneur nous conduit jusqu'au règne de Jean II, époque où Ton ne peut méconnaître rinfluence de la littérature italienne, et les tentatives faites pour fonder en Espagne une école italienne. C'est à cette époque qu'il nous faut par conséquent revenir.

Le long règne de Jean II, qui s'étend de 1407 à 1434, règne désastreux par lui-même et pour son pays, ne laissa pas d'être favorabie aux progrès de quelques-unes des formes de la littérature élégante. Durant presque tout ce règne, le faible roi fut soumis au génie supérieur du Connétable D. Alvaro de Luna, dont l'autorité, qu'il reconnaissait parfois oppressive, lui semblait toutefois regrettable quand quelque accident l'éloignait de lui dans ces temps de trouble, et le laissait supporter tout seul le poids des affaires qui lui étaient dévolues par sa position dans l'État. Il semble, en effet, qu'une partie de h politique du Connétable a consisté à abandonner le roi à son indolence naturelle, à encourager sa nature efféminée en occupant son temps par des amusements qui lui rendaient le travail plus désagréable que la dure tyrannie du ministre qui l'en délivrait (2).

Parmi ces amusements aucun n'avait plus de convenance avec k caractère de ce roi fainéant que la littérature. Il n'était nullement sans talent ; il composa parfois des vers. Il entoura sa personne d'un grand nombre de poètes de son temps et en fit ses confidents et ses favoris plus que la prudence ne le comportait. Peut-être comprit^ en partie les avantages de la culture intellectuelle pour son royaume ou au moins pour sa cour. Un de ses secrétaires particuliers et des plus attachés à sa personne royale réunit, pour plaire à son maître, vers l'année 1449, une ample collection des poésies espagnoles alon les plus en vogue, comprenant les ouvrages de cinquante auteurs

(1) « Con vos que emendays las obras de Dante, — Avec vous qui oorrign les cm* vres de Dante, » dit George Manrique, dans des vers adressés à son onde le grand Marquis de Santillane, vers qui sont insérés dans le Cancionero généraiiïe 1173, fol. 176 ft. Ces mots, quelle que soit Tinterprétation qu'on leur donne, indiquent qm connaissance parfaite de Dante, que le Marquis lui-même nous fait plus dir connaître dans sa remarquable lettre au Connétable de Portugal (Sanchec, téheures^ lom. 1, p. liv).

(T) Mariana, Histoire, Madrid, 1780, in-fol., tom. Il, pp. 2Cfl-407. Voyez autil ki détails intéressants que nous donne Fernan Ferez de Gusman, dans ses àtnerattmm y semblanzas, ch. xxxiii.

-on (1). Juan de Mena, poëie le plus distingué de cette épofut son chroniqueur officiel et le roi lui envoya des docuts et des avis, avec des détails des plus minutieux et une vapersonnelle amusante, sur la manière d'écrire l'histoire de son e. Quant à Juan de Mena, en vrai courtisan, il soumettait de son ses vers à la correction du roi (2). Son médecin aussi, qui sem- Yoir toujours été attaché au soin de sa personne, était un homme e humeur gaie et enjouée. Ferdinand Gomez, qui nous a laissé, si en croyons ce qu'il nous rapporte, une plaisante et caractérisi collection de lettres, et qui, après avoir servi et suivi son royal re pendant quarante ans environ, couchant, nous dit-il, à ses > et mangeant à sa table, pleura sa mort, comme la perte d'une )nne dont la bienveillance avait été pour lui constante et gêné-

itouré de personnes semblables à celles dont nous venons déparier, >mmerce continuel avec d'autres du même genre, adonné souvent ettres pour éviter l'ennui des affaires d'État et se livrer à sonindoî naturelle, Juan II rendit son règne peu honorable pour luile comme prince, désastreux pour la Castille comme Etat indéant, mais plein d'intérêt par l'espèce de cour poétique qu'il sut ir autour de lui et très-important par l'impulsion qu'il donna à la sation^ impulsion sensible longtemps après, à travers plusieurs rations.

1 distingue une période semblable à celle-ci daùs l'histoire de {ue toutes les nations de l'Europe moderne, une époque où le

pour la composition poétique est commun à la cour et parmi [lautes classes de la société qui forment les limites auxquelles Stait alors la culture intellectuelle. En Allemagne, cette péi est sensible dès le commencement du douzième et du treizième e. Le jeune et infortuné Gonradin, qui périt en 1268, et qui est

par Dante, est un des derniers princes de la famille qui ont ilé cette époquti. Ce mouvement commence, pour l'Italie , presque léme temps, à la cour de Sicile. Arrêté tout à la fois et par Tesie l'Eglise et par l'esprit mercantile de républiques telles que

Gattro, Bibl. fsp<ignole, tom. 1, p. 2C&-348.

Voyez les lettres amusantes sur le Centon epistolario, de Fernan Gomez de ireal, numéros 47, 49, 66 et 70, ouvrage dont Tautorité sera plus tard mise en ion.

Centon epistolario^ de Fernan Gomez de Cibdareal, lettre lOâ. rrhiATCP.i: espaoolk. 21

Pise, Gênes et Florence, dont aucune n'avait l'énergie chevaleresque qui ranimait et qui avait donné la vie à la civilisation primitive des autres parties de l'Europe, ce mouvement peut encore s'observer jusqu'au siècle de Pétrarque.

Quant à l'apparition de ce goût dans le midi de la France, en Catalogne et en Aragon, ainsi qu'à son passage en Gastille, sous le patronage d'Alphonse le Sage, nous l'avons déjà fait connaître. Nous le trouvons maintenant au centre et au nord de la Péninsule, il s'étend aussi en Portugal et en Andalousie, respirant partout Tamour et la chevalerie. S'il ne s'est pas encore défait de cette pédanterie qui le distingue dès son apparition^ il montre parfois les touches d'un naturel et plus souvent les grâces ingénues d'un art qui n'ont pas, de nos jours encore, perdu leur intérêt. Son influence a formé cette école poétique distinguée par son attribut le plus saillant, et qu'on a parfois nommée Técole des Minnesingers ^ ou des chanteurs d'amour et de galanterie (1), école qui doit partout son existence aux troubadours provençaux, ou qui, à mesure qu'elle s'étendit, i»it beaucoup de leur caractère. Dans la dernière partie du treizième siècle, son esprit est déjà sensible dans la Gastille ; à partir de cette époque nous pouvons saisir accidentellement quelques-uns de ses éclairs jusqu'au moment où nous venons d'arriver, c'est-à-4ire aux premières années du règne de Juan II, où nous trouvons qu'elle commence à se colorer d'une infusion d'italien qui s'épand et prend une importance telle qu'elle réclame un examen séparé.

La première personne du groupe qui attire notre attention estk figure du centre, celle du roi Juan lui-même. Son chroniqueur noos dit de lui, avec assez de vérité, mais non sans flatterie : « que era home (( muy trayente, e muy franco e muy gracioso, muy devoto, muyesfw- « çado : davase mucho à leer libros de filosofos e poetas ; era buen (c ecclesiastico, assaz docto en la lingua latina : mucho honrador de tt las personas de sciencia, ténia muchas gracias naturales : era gian

(1) M'mne est le mot équivalent d'amour dans les Nibelungen» et { dans les plus vieilles poésies allemandes. On rapplique parfois aux seotiments spirituels et religieux, mais presque toujours aux sentiments d*amour mêlé de galantorit. On a beaucoup discuté sur l'étymologie et le sens primitif de ce mot dans les lexiqMi de Wachter, Ménage, Adelung, etc., mais, pour notre but. Il nous suffit de nvoir que celte expression s'emploie particulièrement pour désigner cette école de poésie fantastique et plus ou moins artistique, qui parut dans toute TEurope, sous l'iifluence de la chevalerie. C'est ce mot qui a donné naissance au mot français i et au mot anglais minUm.

HISTOIRK DE LA LITTÉKATLRE ESPAGNOLE. 323

w musico, tailia e cantava e trovava e dançava muy bien (1). » Un lutre écrivain qui le connaissait mieux le dépeint avec plus d'habileté : « Era, dit Fernap Ferez de Guzman, hombre que hablada a cuerda e razonablemente e avia conoscimicnto de los hombres para <* entender quai hablaba mejor e mas atentado e mas gracioso. « Plaziale oyr los hombres avisados e notaba mucho lo que dellos « oya; sabia hablar e entender latin; leia muy bien e placianle « mucho libros e hystorias ; oja muy de grado los dezires rimados e a conocia los vicios dellos; havia gran placer en oyr palabras ale- « grès e bien apuntadas, e aun el mismo las sabia bien dezir. Usaba « mucho la caçae el monte entendia bien en toda la arte délia : sabia H del arte de la musica, cantava e taûia bien e aun justava bien : en « juego decaùasse avia bien (2). »

Combien de poésies a-t^il composées, c'est ce que nous ne savons pas. Son médecin nous dit : El rey se recréa de metrificar^ « le roi se récrée en composant des vers (3),» et d'autres répètent le même fait. Mais la principale preuve de son habileté qui soit arrivée jusqu'à nous se trouve dans les vers suivants, composés à la manière provençale, sur rinfidélité de sa dame.

(1) • C'était un homme très-séduisant, très-franc, tK'S-gracieux, très-religieux et très-courageux; il s'adonnait beaucoup à la lecture des livres de philosophie et de poésie: il était bon théologien, assez docte en langue latine, et il honorait beaucoup les personnes de savoir : il avait beaucoup de grâces naturelles. Grand musicien, il touchait de Tinstrument, chantait, faisait des vers et dansait très-bien. » (Chronique deD* Juan /f, année 1454, ch. ii.)

(2) « C'était un homme qui parlait avec sagesse et raison, qui avait assez de connaissance des hommes pour apprécier celui qui parlait le mieux, le plus prudemment et le plus gracieusement. Il aimait à écouter les personnes sensées, et il notait avec soin leurs paroles. Il savait parler et comprendre le latin : il lisait très-bien et avec grand plaisir les livres et les histoires; il écoutait très-volontiers les dires rimes, et distinguait leurs défauts. Il trouvait grand plaisir à entendre des paroles gaies et piquantes, lui-même savait aussi les bien dire. Aimant la chasse et la vénerie, il en connaissait toutes les finesses. Expérimenté dans l'art de la musique, il chantait et jouait bien ; bon jouteur, il était très-habile au jeu de cannes. » Generaciones y semblanzas, eh. XXXIII. — Diego de Valera qui, comme le bachelier Fernan Ferez, eut des relations personnelles avec le Roi, nous en fait le portrait suivant dans un style non moins naturel et non moins frappant : » Ce fut un homme religieux et humain, libéral, gracieux, assez docte en langue latine. Il était courageux, aimable et très-agréable, de haute taille et d'un port royal. Plein de grâces naturelles, il était grand musicien, ii chantait , jouait , dansait et faisait bien les vers : il aimait beaucoup la chasse, lisait très-volontiers les livres de philosophie et de poésie : il était bon théologien. » (Chronique d'Espagne, Salamanque, 1495, fol. 49.)

(3) Fernan Gomez, Cênton epistoL, lettre 30.

Amor, yo nunca pensé Que tan poderoso eras, Que podrias tener maneras Para trastornar la fé , Fasta agora que lo se.

Pensaba que conocido Te déviera yo tener, Mas no pudiera créer Que fueras tan mal sabido.

Ni jamas no lo pensé, Aunque poderoso eras.

Que podrias tener maneras Para trastornar la fé , Fasta agora que lo se (I).

Au nombre de ceux qui s'intéressèrent le plus aux progrès de la poésie en Espagne, et qui travaillèrent le plus directement à rintroduire à la cour de Castille, il faut mettre la première personne, par le rang, après le roi, dont il était un proche parent, Henri, marquis de Wlena, né en 1384, et descendant par son père de la maison royale d'Aragon, et par sa mère de la famille royale de Castille (2). Un écrivain qui le connaissait parfaitement, dit de lui : «Fue naturalmoite (( inclinado à las sciencias y artes, mas que à la cavalleria e aim i a los negocios del mundo civiles ni curiales, ca no aviendo maestro u para ello, ni alguno le constriùendo à aprendar, antes defendio- « dogelo el Marques su abuelo, que lo quisiera para cavallero en su « niùez quando los niîlos suelen por fuerça ser llevados à las esctiec( las, el contra voluntad de todos se dispuso à aprender e tan sotil e (( alto ingenio avia queligeramenteaprendiaqualquierscienciaearte (( à que se dava, ansi que bien parescia que lo avia à natura (3). »

(i) a Amour, je n'ai jamais pensé — Que ta puissance fût asses grande — gcder les moyens — De renverser la foi — Jusqu'à ce moment où je rapprendi. -^ Je pensais que ta connais8sance — Je devais Tavoir déjà faite ; — Mais je ne poitaii croire •> Que tu étais si mal appris. — Non, jamais je n'aurais pensé — Qae, nïlgyéli puissance, — Tu pouvais avoir des moyens — De renverser la foi — JiMqa*à ee ■»* ment où je l'apprends. » — Ces vers sont ordinairement imprimée avec les oeuvra èi Juan de Mena, dans l'édition de Séville, par exemple, 1534, in-fd.» foL 104»0aki trouve aussi souvent ailleurs.

(2) Quand il naquit , sa famille possédait le seul marquisat du royaume de Gii> tille. (Salazar de Meudoza, Origine des dignités séculières de CasUUe et de léon^Te- U'de, 1618, fol. liv. III, eh. xii)

(3) « Il fut naturellement porté vers les sciences et les arts plus qo*à la chevaMe et même aux autres affaires civiles et ecclésiastiques du monde; n'ayant point, ci

Mais son rang et sa position le firent se mêler aux affaires du monde et aux troubles de son temps, malgré son peu de penchant à y jouer un rôle. Nommé grand maître de Tordre militaire et monastique de Calatrava, il dut cette dignité à des irrégularités d'élection ; aussi fut-il, en dernier lieu, déçu de son rang, et se trouva-t-il dans une condition pire que s'il n'avait jamais accepté ces fonctions (i). Durant cet intervalle, il résidait principalement à la cour de Castille; mais, de 1402 à 1414, il vécut à la cour de son parent, Ferdinand It» Juste, roi d'Aragon, en l'honneur de qui il composa, lors de son couronnement à Saragosse, un drame allégorique que nous avons malheureusement perdu. Plus tard, il accompagne ce monarque à Barcelone, où, comme nous l'avons vu, il contribua à restaurer et à protéger l'école poétique intitulée Consistoire de la gaie science. Quand il eut perdu sa place de grand maître de l'ordre de Calafrava, il tomba dans l'obscurité. Le régent de Castille, voulant lui donner quelque compensation de ses pertes, lui concéda la mesquine seigneurie d'Iniesta, dans l'évêché de Cuença. C'est là qu'il passa les vingt dernières années de sa vie dans une pauvreté relative , entièrement consacré aux études les plus connues et les plus en faveur de son temps i Enfin, il mourut, en 1434, à Madrid, en venant faire une visite au roi, et il fut le dernier rejeton de son illustre famille (2).

effet, de maUre pour ces matières, personne ne le forçant à apprendre, au contraire défense lui en étant faite par le marquis son grand-père qui le voulait pour chevalier, dans son enfance, quand les autres enfants sont menés, d'ordinaire, par force aux écoles, lui, contre la volonté de tous, se mit à étudier : il avait un esprit si subtil et si grand qu*il apprenait facilement la science ou l'art auxquels il s'adonnait, de sorte qu'il semblait les posséder naturellement. » (Fernan Ferez de Guzman, General, y semblanzaSf ch. xxviii.)

(1) Chronique de D. Juan 11^ année 1407, ch. iv, et 1434, ch. nu, où son caractère est décrit en ces termes : « Este caballero fue muy grande letrado e sopo muy poco en io que le compila. — Ce caballero fut un très-grand lettré, et il sut très-peu de ce qui lai convenait. • Au nombre des Comédies choisies (Madrid, 1637, tom. IX) il s'en trouve une assez mauvaise , de six esprits, intitulée : El rey Enrique, el Enfermo , ou cet infortuné monarque est représenté, contre toute vérité historique, nommant le marquis de Villena grand maître de Calatrava, dans le but de dissoudre son mariage et de se marier avec sa femme. On n'a jamais pu savoir quels furent les six génies qui inventèrent une calomnie si atroce.

(2) Zurita, Annales d*Àragon^ liv. XIV, ch. xxii. La meilleure notice sur le marquis de Yillena se trouve dans Juan Antonio Pellicer, Bibl. de traducteurs espagnols (Madrid, 1778, in-8**, tom. U, pp. 58-76). Voyez aussi Nicolas Antonio, Bibl vêtus, édit. Bayer, liv. X, ch. ti, et Mariana (Hist., liv. X, ch. vi). Le caractère d'homme peu entreprenant, scrupuleux, ambitieux, donné au marquis de Villena par Larra, dans son ron an intitule : El Doncel de D. Enrique, el Doliente, publié à Madrid, en 1835, n'est pas fondé sur les données de l'histoire. '

:m HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE.

Parmi ses études favorites, outre la poésie, rhistoire, les belleslettres, il faut placer encore la philosophie, les mathématiques, Tastrologie et Talchimie, sciences auxquelles on ne pouvait se livrer saus danger dans un siècle d'ignorance et de superstition si grandes. Dou Henri fut, par conséquent, comme d'autres, accusé de nécromancie, et cette croyance jeta des racines si profondes que la tradition populaire de son pacte criminel s'est conservée, en Espagne, presque jus- ({u'à nos jours (1). Les effets de cette croyance furent à cette époque encore plus tristes et plus absurdes. Une grande et rare collection de livres qu'il avait laissés excita des alarmes immédiatement après sa mort. <( Dos carretas, dit un auteur qui prétend avoir été le <( contemporain et l'ami du marquis, son cargadas de los libros que <i dejo, que al Rey le han traido : e porque diz que son magicos e de «( artes non cumplideras de leer, el rey mandô que à la posada de c( Fray Lope de Barrientos fuesen llevados : e Fray Lope (2), que n»; a se cura de andar del principe que de ser revisor de nigromanctas, c( iizo quemar mas de cien libros, que no los viô el, mas que el rey « de Marruecos, m mas los cntiende que el dean de Cibdà Rodrigo : « ca son muchos los que en este tiempo se fan dotos, faciendo à otrtt M insipientese magos; e peores que se fazen beatos faciendo é otrw « nigromanticos (3). »

(i) Pellicer parle de la tradition, vivante encore de son tempy, qui fait un i manclen du marquis da Yiilena (Bibl. de trad.^ p. Q5). On peut voir quelle éteil rabsurditê de ces bruits dans une note de Pellicer à réditîou de D. Quichofe (part. I, ch. XLix), et dans la Dissertation de Feijoo, Théâtre, critiqué (Madrid, 17^1» îa4*, tom. VI, Discuss. 11, sect. 9). Mariana regarde évidemment le marquis èomiM aa maître dans Part de la nécromancie, ou veut qu'on le regarde au moins èomme tfl (Hist,, liv. XIX, ch. viii).

(2) Lope de Barrientos était confesseur de D. Juan II \. et peut-être la leeUreellt connaissance de ces livres, qu*il brûla par ordre du Roi, lui suggcrérenl-ellei V\àtt de composer un traité contre la Divination, traité qui n*a jamais été imprinie (Aatonio, Bibl, vetus^ liv. X, ch. ii), mais dont j*ai vu de nombreux extraîta que je dob à ramabilitc de D. Pascal deGayangos. Dans Pun de ces extraits, l'aiilenr.dîl qu'aa nombre des livres du marquis il y en avait un intitulé Razielf Au nom déa anges qii gardaient rentrée du paradis, et qui montra au iils d*Adam Part de la 'divination dont les traditions composent le livre en question. Il faut prévenir q|De ci 9ltrridito» était nn dominicain, appartenant à cet ordre monastique auquel, -tréntâ ans pli« tard, PEspagne fut principalement redevable de l'Inquisition, de<»tte instituiipn qni dépassa son exemple, en brûlant non-seulement les livres, mais les perMinoes. Lope de Barrientos mourut eu 14G9, apri's avoir rempli, en différentesoceasioni, leapriBO)pales charges du royaume.

(3) « Doux voitures furent chargées des livres qu'il laissa et que l'on amena an Roi ; et comme on dit que c'étaient des livres magiques» traitant d*arts qu'il ne oonvieat pas

Juan de Mena, à qui est adressée la lettre contenant ces détails, paya un tribut de reconnaissance à la mémoire de Villena, dans trois de ses trois cents copias (1); et le marquis de Santillane, célèbre par son amour pour les lettres, composa séparément un poëme , à Toccasion de la mort de son noble ami, et Téleva, suivant le goût du temps et du pays, au-dessus de toutes les réputations les plus illustres de la Grèce et de Rome (2).

Biais quoique Tinfortuné marquis de Yillena ait été plus avancé que sou siècle, par ses études et par les connaissances qui en étaient l'objet, le petit nombre de ses écrits qui nous sont connus est loin de justifier la haute réputation que ses contemporains lui opt accordée. Son Arte cisoria ô tratado del arte del cortar del cuchillo^ art de découper, ou traité de l'art de découper avec le couteaiî, en est une preuve. Il le composa, en H23, sur la demande d'un de ses amis, le premier écuyer tranchant de Juan II. Le livre commence, d'une manière assez dogmatique et pédante, par la création du monde et l'invention de tous les arts, parmi lesquels l'art de découper reçoit la place la plus élevée. Suit la description de tout ce qui est nécessaire pour faire un bon découpeur ; nous avons ensuite en létail tous les mystères de l'art tel qu'on doit le pratiquer à la table royale. Il est évident, d'après plusieurs passages de l'ouvrage, qife le oiarquis lui-même n'était nullement insensible aux plaisirs de la bonne chère, qu'il explique avec tant de soins ; circonstance à laquelle 1 dut peut-être la goutte, qui le tourmenta si cruellement, à ce qu'il lous dit, durant ses dernières années. Quant au style et à la compoâtion, ce spécimen de la prose didactique du siècle n'a qu'une faible râleur, et l'ouvrage n'est réellement curieux que pour ceux, qui se ivrent avec intérêt à l'étude des mœurs (3).

le lire, le Roi ordonna de les porter à la demeure de Fr. Lope de Barrientos. Frère /)pe, qui s'inquiétait plus de flatter le prince que de reviser des nécromancies, fit brùer plus de cent volumes qu'il ne vit pas plus que le roi de Maroc, et qu*il n'entenait pas plus que le doyen de Cibdà Rodrigo. En effet, il y en a beaucoup, dans ces empa, qui se font doctes en faisant les autres ignorants et magiciens : ce qu'il y a de •lut triste, c'est qu'ils se font béats en faisant les autres des nécromanciens. » {Clbdà- ^reai, lettre 66.)

(I) Copias, 126-H8.

(1) On le trouve dans le Cancionero général de 1573 (fol. 34-7). C'est une vision à imitation de Dante.

(3) L'Arle cisoria, ou Tratado del Arte de cortar del cuchilln fut imprimé pour I première fois sous les auspices de la bibliothèque de TEscurial (Madrid 1766, [i-4*\ d'après un manuscrit de cette précieuse collection sauvé de rincendie de

On pourrait probablement faire la même remarque sur son Arte de trobar o Gaya Ciencia^ sur son « Art de trouver ou la Gaie science,» espèce d'Art poétique adressé au marquis de Santillane, afin d'introduire dans son pays natal, en Castille, un peu de cette habileté poétique que possédaient les troubadours du midi. Mais nous n'en avons qu'un abrégé imparfait, accompagné toutefois de certains passages du livre original, passages pleins d'intérêt parce qu'ils sont los morceaux les plus vieux sur ce sujet en langue castillane (1). Bien autrement importantes durent être ses traductions de la Rhétorique de Cicéron, de la Divine Comédie de Dante et de Y Enéide de Virgile. Mais nous avons tout à fait perdu la trace de la première; de la seconde nous savons seulement qu'elle était en prose et qu'elle était adressée h son parent et ami le marquis de Santillane. Quant à Y Enéide, il n'en reste que sept livres, dont trois ont un commentaire, et dont plusieurs extraits ont été publiés (2).

La réputation de Villena s'appuie donc principalement sur les Trabajos de Hercules (Travaux d'IIercule), livre composé sur les instances d'un de ses amis de la Catalogne, Pero Pardo, qui lui demanda une explication des vertus et des exploits d'Hercule, héros toujours national en Espagne. Cet ouvrage semble avoir été longtemps lu et admiré en manuscrit, et, après l'introduction de Timprimerie en Espagne, il obtint deux éditions, avant l'année ISOO. Mais

1671. n n^est pas probable qu*il ait bientôt une deuxième édition. Si on poinit le comparer à quelque autre ouvrage contemporain , ce serait au vieux livra anglais : Treatyse on Fyshyage wUh an angle, attribué parfois à dame Juliaoa Ber ners qui n'a pas les petits mérites littéraires de cet opuscule.

(1) Tout ce qui est imprimé de cet Arte de trobar se trouve dans Mayans y SÎRir, Origines de la langue espagnole (Madrid, 1737, in-8S tome H, pp. 31t-341)l U imble avoir été écrit vers Tannée 1 433.

(2) La meilleure description se trouve dans Peliicer (Bib. de trad.^ p. 68). Nom avons le regret d'ajouter que le spécimen de cette traduction de Virgile, quoique Im* court, donne quelques raisons de douter que le marquis de Villena sût trèt-tnea k latin. Cest une traduction en prose, et la préface fait connaître qu>lle fut Ciit« nr les vives instances de D. Juan, roi de Navarre, dont la curiosité à Tcgard de TirgiUe avait été excitée par les mentions nombreuses qu'en fait Dante dans saDivIiie Coméék. — Voyez aussi les Mémoires de l'Académie royale d'histoire, tome VI, p. 4&&, noie. A la Bibliothèque impériale de Paris, on conserve une traduction en prose des Mif derniers livres de VÉnéide de Virgile faite en 1430, par un Juan de Villena qui t'appelle lui-même 5frt;i/etird1 11 i go Lopez de Mendoza (Ochoa^ Caialogmi demamuerlti^ Paris, 1844, in 4<', p. 376). 11 sérail curieux de s'assurer si les deux traductions ont entre elles queJques rapports, puisque l'un et l'autre traducteur semblent avoir élé liés avec le marquis de Santillane.

sa connaissance en fut si complètement perdue bientôt après, que les auteurs les plus intelligents de Thistoire littéraire espagnole en ont généralement parlé, jusqu'à nos jours, comme d'un poëme. Ce n'est, en réalité, qu'un court traité en prose, remplissant dans l'édition princeps de 1483 trente feuilles in-folio. Il se divise en douze chapitres, consacrés chacun à l'un des douze grands travaux d'Hercule et subdivisés chacun en quatre parties. La première partie contient l'histoire mythologique vulgaire de l'exploit que l'on considère ; la seconde, l'explication de cette histoire, comme si c'était une allégorie; la troisième, les faits historiques sur lesquels on conjecture que la fable se fonde; la quatrième, une application morale de l'ensemble à l'une des douze conditions par lesquelles Fauteur divise, tout à fait arbitrairement, l'espèce humaine, en commençant par les princes et finissant par les femriies.

Ainsi, dans le quatrième chapitre, après avoir raconté la fable vulgairement acceptée, et qu'il appelle lui-même : l'histoire si connue du jardin des Hespérides , il nous en donne une allégorie et nous montre que la Libye, où est placé ce beau jardin, désigne la nature humaine, sèche et sablonneuse ; Atlas, le maître de ce jardin, l'homme sage qui sait comment il faut cultiver son pauvre désert ; le jardin lui-même, le jardin de la connaissance divisé conformément aux sciences; l'arbre du milieu, la philosophie ; le dragon qui garde l'arbre, la difficulté de l'étude ; et les trois Hespérides, l'Intelligence, la Mémoire et l'Éloquence. Tous ces faits et d'autres encore, il les explique dans la troisième partie où il nous présente les faits qui ont servi, à ce qu'il suppose, à établir les deux premières. Ainsi il nous raconte qu'Atlas était un roi savant de l'antiquité, qui le premier classa et divisa toutes les sciences ; qu'Hercule vint auprès de lui pour les acquérir, et qu'après les avoir acquises il retourna en Grèce, et fit part de ses connaissances au roi Eurysthée. Enfin, dans la quatrième partie ou chapitre, il applique tout au clergé chrétien, et au devoir du clergé de s'instruire pour expliquer les Saintes Écritures aux laïques ignorants, comme s'il pouvait y avoir quelque analogie entre elles et Hercule et ses fables (1).

(1) Les Travaxix d'Hercule sont un livre des plus rares au monde, quoiqu'il y en ait eu des éditions en 1483, en 1499, et peut-être même en 1502. L'exemplaire dont je me suis servi est de la première édition et appartient à D. Pascal de Gayangos. Il fut imprimé à Çamora, par Centeuera, et il fut terminé, comme le porte la note finale, le I5 janvier 1483. Il se compose de trente feuilles in-folio, à deux colonnes.

Le livre vaut cependant la peine d'être lu ; il est rempli, ce n'est pas douteux, de défauts particuliers à son siècle ; il abonde en citations indigestes de Virgile, d'Ovide, de Lucain et d'autres auteurs latins, alors si rares à trouver et si peu connus en Espagne, que leur indication ajoute matériellement de l'intérêt et de la valeur au traité (1). L'allégorie parfois est amusante ; le style en est presque toujours bon et accidentellement remarquable par la finesse de ses archaïsmes ; l'ensemble du livre respire une certaine dignité, qui n'est pas dépourvue de vigueur ni de grâce (2).

Du marquis de Villena lui-même nous devons naturellement passer à un de ses serviteurs, connu seulement par son nom de Marias el Enamorado (Macias l'amoureux), nom qui revient constamment à l'esprit, dans la littérature espagnole, avec une pensée particulière, comme pour rappeler l'histoire tragique du poète qui le porte. Macias était un gentilhomme de la Galice, au service du marquis de Villena en qucdité d'écuyer, qui s'éprit d'une demoiselle attachée, comme lui, à la même noble maison. Mais la dame, quoique répondant à son amour, épousa, par ordre du maître qu'ils servaient l'un et l'autre, un gentilhomme de Porcuna. Macias ne réprima aucunement sa passion et il continua de l'exprimer, dans ses vers, comme auparavant. Le mari en fut natureUement offensé et s'en

et il est illustré de onze gravures sur bois, curieuses surtout pour le temps et k ItM où elles ont été exécutées. Les erreurs auxquelles cet ouvrage a donné lien sont limarquables et reudent importants les détail!^ que nous rapportons. Nicolas Jlntoiio {Bib. vêtus, édit. Bayer, tome II, p. 222), Velasquez, [Origines de la poésie coiMiam, in-4*, Malaga, 1754 p. 49), L. P. Moratin {Oàras, édit. de TAcadémie, Madrid, ISMf in-S"*, tome I, part. I, p. 114), et même Torres Amat, dans ses Mémoires (BarcekMl, 1836, in-S**, p. 669), tous en parlent comme d'un poème. Je n'ai jamais va aucn exemplaire de l'édition imprimée à Burgos, en 1499, et citée par Melendei (p. 319 de sa Typogr. espagnole) : si l'on excepte l'exemplaire mentionné ci-dessus de là piemière édition et Texemplaire incomplet de la Bibliothèque impériale de Paritr Je n*en connais aucun autre, tant ce livre est devenu rare.

(1 ) \oyezHeeren, Geschichtederclass.LUteraturin Mittelalter(HisMrtdielaMé' rature classique pendant le moyen dge)^ tome II, pp. 126-31. Si nous en jugeoM par le préambule de la traduction de V Enéide, du marquis de Villena, . publiét par Pellicer, Virgile était peu connu, en Espagne, au commencement du quiniièns sièrle.

(2) Un autre ouvrage du marquis de Villena est cité par Sempere y Goariaoi: c^est VHistoria del luxo de Espatka (Madrid, 1788, tome 1, pp. 176-9) sous le titre de: Triunfode las douas. Il le trouva, dit-il, dans un manuscrit du quinxième sièdeavce d*autre8 ouvrages du même savant auteur. L*extrait donné par Sempere fait connaître les petits-maitres du temps et est écrit avec esprit.

plaignit au marquis, qui, après avoir en vain réprimandé son serviteur, fit usage de son autorité absolue, comme grand maître de l'ordre de Calatrava, et jeter Macias en prison. Dans son cachot, il se consacra avec plus de passion à la dame de ses pensées, et par la constance de son amour il irrita encore son mari. Ce dernier le suivit en secret dans sa prison d'Arjonilla, il le guetta un jour qu'il chantait son amour et ses souffrances, et tel fut Taccès de sa jalousie qu'il lui décocha un trait, à travers les barreaux de la fenêtre, trait qui donna la mort à l'infortuné, dont les lèvres tremblantes murmurèrent le nom de la dame.

La sensation produite par la mort de Macias fut celle qu'on devait attendre d'un siècle où l'imagination jouait un si grand rôle, et de la sympathie qu'on éprouvait pour un homme qui mourait pour avoir été k la fois troubadour et amoureux. Tous ceux qui désiraient être estimés comme des esprits cultivés déplorèrent sa destinée. Ses petits poèmes en dialecte galicien, dont un seulement, et d'un mérite encore médiocre, a été entièrement conservé, devinrent généralement connus, et généralement admirés. Son maître, le marquis de Yillena, Rodriguez del Padron, son compatriote; Juan de Mena, le grand poète de la cour, et le marquis de Santiilane, plus illustre encore, tous nous ont laissé, sur le moment même, ou immédiatement après, un témoignage de l'affliction générale (1). D'autres poètes suivirent leur

(1) La meilleure notice sur Macias et sur ses vers se trouve dans : AUe Liederhucher der Portugiesen, <• Les anciens cancioneros des Portugais, par Bellerman» (Berlin, 18i0, in 4", pp. 24-26). Voyez aussi Argote de Mohnày Nobleza deAndaluckt, Séville, 1588, in-folio, livre II, chap. cxLviii, folio 272; Castro, Bibl. espagnole (tome 1, p. 312) et les notes de Cortina à la traduction de Bouterwek (p. 195). Mais les preuves de sa grande réputation, comme troubadour et comme amoureux se trouvent dans Sanchez, Poésies antérieures (tome I, p. 138) ; dans le Cancionero général, de 1535, (fol. 67, 91); dans Juan de Mena (stance 105); et dans la note ou glose correspondante de l'édition d*Alcalà, 1566; dans la Célestine, acte II ; dans diverses comédies de Caldéron, telles que : Para venceramor guerer vencerlo^ « Pour vaincre Tamour vouloir le vaincre, » et Cual es may or perfection, •• Quelle est la meilleure perfection ;» dans les romances de Gongora et dans de nombreux passages de Lope de Vega et de Cervantes. On trouve aussi quelques détails sur Macias dans Ochoa (Catalogue de manuscrits espagnols , Paris, 1844, in-4^, p. 505) et dans le volume XLVHI des Comédies choisies, il y en a une intitulée : El Espahol mas amante, » LEspagnol le plus aimant, » qui traite de Macias et qui le fait mourir au moment même où le marquis de Villena arrive pour le faire sortir de prison. De nos jours, Lirra aussi l'a fait le héros d'un roman intitule: El doncel de Don Enrique et Doliente, comme nous lavons déj 1 dit, et d'une tragédie qui porte le nom de Macias. Ni dans l'un, ni dans l'atitre, la \ enté historique n'est observée.

pxemple, et la coutume de faire des allusions constantes à Macias et à sa triste existence se perpétua dans les romances et dans les chants populaires, jusqu'à ce que, dans la poésie de Lope de Vegra , de Caldéron et de Quevedo , le nom de Macias passa en proverbe et devint synonyme d'amant le plus tendre et le plus passioimé.

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