CHAPITRE XIX
S marquis de Santillane. — Sa vie. — Sa tendaoce^à imiter les écoles italieiiDe et provençale.— Son style de cour. — Ses œuvres.— Son caractère. —Juan de Mena. — Sa vie. — Ses poésies légères. — Son Laberinto. — Sou mérite.
Immédiatement après le roi et le marquis de Villena, par le rang, lais bien au-dessus d'eux par le mérite, se place à la tête des cour- »ans et des poètes du règne de Juan II, Jûigo Lopez de Mendoza, larquis de Santillane, un des membres les plus distingués de cette mille qui, plus d'une fois, réclama le Cid pour son chef (1), et qui X certainement arrivée jusqu'à nos jours par une longue succession honneurs [2). lùigo était né en 1398, mais il fut laissé orphelin is sa première jeunesse. Aussi, quoique son père, le grand amil1 de Castille, possédât, au moment de sa mort, des terres plus étenues qu'aucun autre seigneur du royaume, son fils, quand il fut assez
(1) Perez de Guzman, Generaciones y semblanzas, ch. ix. ()) Cette grande famille a depuis longtemps des relations avec la poésie espagnole. e grand-père d'inigo sacrifia volontairement sa vie pour sauver celle de D. Juan I, à i bataille d*Aljubarrota, en 1385, et devint, par conséquent, le sujet de oeUe beUe et lorieuse romance,
Si el cafillo Tot ban maerto, »
Subld , Rey, en mi cavallo.
Si on Toas a tué le cheval — Moniei, Roi, fur mon cbevU.
On peut la lire à la fin de la huitième partie du Romancero de 1597. Elle a été adulte avec beaucoup d'énergie par Lockhart, mais la version manque d'exactitude de fidélité.
334 HISTOIKE DE LA LITTÉRATUKK ESPAGNOLE.
âgé pour en apprécier la valeur, les trouva principalement usurpées par ces hardis barons qui, dans leurs actes sans foi ni loi, s'étaient partagé entre eux le pouvoir et les ressources de la couronne.
Mais le jeune Mendoza n'était pas d'un tempérament qui se soumit avec résignation à une spoliation pareille. A l'âge de seize ans, il figure déjà, dans les chroniques du temps, comme un des dignitaires de l'État qui honorèrent de leur présence le couronnement de Ferdinand d'Aragon (1). A dix-huit il réclama hardiment, nous dit4)D, ses possessions qu'il recouvra, partie par des voies légales, partie par la force des armes (2). Dès ce moment nous le trouvons, durant le règne de Juan II, occupé des affaires du royaume, tant civiles que militaires ; personnage jouissant toujours d'une grande considénitioD et le seul apparemment qui, dans des circonstances difficiles, et dan^ des temps de trouble, fût poussé par de nobles motifs. H n'était Agé que de trente ans, loi-squ'il fut distingué à la cour comme une des pe^ sonnes capables de régler le mariage de l'Infante d'Aragon (3). Pfeu de temps après, il obtint un commandement particulier contre les Navarrais, et, quoiqu'il eût éprouvé une défaite due à la grande supériorité numérique de l'ennemi, il s'acquit une renommée durable jur sa bravoure personnelle et par sa fermeté (4). Il coHunanda longtemps contre les Maures et souvent avec succès ; et après la bataille d*(Mmedo, en 1445, il fut élevé à la haute dignité de marquis. Personne ne l'avait précédé, dans ce titre, en Castille, à l'exception de la famOk de Villena déjà éteinte (5).
Dès le principe, il s'opposa, mais sans violence, à la trop grande faveur du Connétable Alvaro de Luna. En 1 432, plusieurs de ses amis et de ses parents, le bon comte de Haro, l'évéque de Palencia et leurs partisans furent pris par ordre du Connétable ; alors Mendoza s'enferma dans un de ses châteaux, jusqu'à ce qu'il tùi pleinemient rassuré sur sa propre sûreté (6). Dès ce moment, les relations entre ces
(1) Chronique deD. Juan II, année 1414, ch. H.
(2) Cest Ferez de GuzmaD, oncle du marquis, qui déclara (fieneraekmei j Mm- Olanzas, ch. ix) que le pÎTe du marquis D. Die^o Hurtadode Mendoxa possédait nie plus grande étendue de terres que tout autre chevalier casUUan. Ajoutons à celaee que nous dit Oviedo, QuincucLgenas (bataille 1, dialogue 8 M$).
(3) Chronique de D, Juan //, année 1428, ch. vu.
(4) Sanchez, Poésies antérieures, tom. 1, pp. v, etc.
(ô) Chronique de D. Juan II, aunée 1438, ch. ii; I44à, ch. xvu; «l Sllutf éi Mendoza, Dignidades de CastUla, liv. III, ch. xiv. (6) Chronique de D, Juan II, année 1432, ch. iv et t.
HISTOIRE DK LA LITTERATLRE ESPAGNOLE. 335
ux personuages ne peuvent être considérées comme amicales; les parences se sauvèrent encore, et Tannée d'après, dans un grand jmoi qui eut lieu à Madrid, devant le roi, tournoi où Mendoza se ésenta lui-même contre tous les prétendants, le Connétable fut le seul versaire, et après la joute ils dînèrent ensemble très-joyeusement en tout honneur (1). La brouille entre les deux personnages resta as importance jusqu'en 1 448 et 1 449, où les mauvais procédés duContable contre d'autres amis et parents de Mendoza jetèrent ce dererdans une opposition radicale (2), opposition qui, en 1432, se chana en conspiration régulière entre Mendoza et deux des plus nobles igneurs du royaume. L'année suivante, le favori fut sacrifié (3)* Toufois le marquis de Santillane semble avoir eu peu de part dans la imière scène de cette extraordinaire tragédie. Le roi, découragé par la perte du ministre sur le génie supérieur iquel il s'était si longtemps appuyé, le roi mourut, eu 1454. emri IV, son successeur au trône de Castille, semble encore plus sposé que son père à favoriser la grande famille des Mendoza. Cendant le marquis était peu disposé à profiter des avantages de sa tsitioD. Son épouse mourut en 1455, et le pèlerinage qu'il fit, à tte occasion, aux reliques de Notre-Dame de la Guadeloupe, et les «sies religieuses qu'il composa, la même année, montrent la direcm que prenaient maintenant ses pensées. Il continua, à ce qu'il paît, de vivre dans cette disposition d'esprit. En effet, s'il se joignit un ;u plus tard efficacement à d'autres seigneurs pour mettre sous les lUX du roi l'état de désordre et de ruine du royaume, depuis la chute 1 Connétable jusqu'au moment de sa mort, en 1458, le marquis de endoza s'adonna entièrement aux lettres et à d'autres occupations, . à d'autres pensées tout à fait en rapport avec sa vie retirée (4). C'est un fait digne de remarque de voir un personnage si engagé ai* sa naissance et par sa position dans les affaires de l'État à une
(1) Chronique de D. Juan II, année 1432, ch. ii. (1) /6., année 1449, ch. xi,
(3) /&., année 1452, ch. i, etc.
(4) Les principaux faits de la vie du marquis de SantiUane sont contenus , comme m devait s'y attendre, eu égard à son rang et à la considération dont il jouissait dans 'tut, dans la Chronique de D, Juan IL II y apparaît, en effet, constamment après l'uiDée 1414. Mais on trouve une véritable et très-heureuse esquisse de lui dans le quatrième chapitre des Claros Varones, de Pulgar. Sanchez, dans le premier volume dei Poésies antérieures, nous en donne aussi une biographie soignée, mais iudi-
aae HisioiRt: de la littehature espagnole.
époque de violence et d'anarchie si grandes, se livrer encore avec ardeur à la culture des belles-lettres. Mais le marquis' de Santillane croyait, comme il l'écrivait à un ami et comme il le répétait au prince Henri, que « la sciencia no embota el hierro de la lança, ni hace floxa (( la espada en la mano del caballero (1). » Aussi selivra-t-il librement à la poésie et à d'autres agréables occupations, encouragé, peut-être, par la pensée qu'il marchait ainsi dans la voie de plaire au capricieux monarque qu'il servait, sinon au favori austère qui les gouvernait tous. Un écrivain qui a vécu à la cour dont le marquis était rhonneur et l'ornement, a dit de lui : k Ténia gran copia de libros e dabase al « estudio especialmente de la ûlosofia moral, de cosas peregrinas e an- (( tiguas; e ténia siempre en su casa doctores e maestros con quienes (( platicaba en las sciençias e lecturas que estudiaba. Fizo asimismo (( otros tractados en métros y en prosa muy doctrinables para pro- <( vocar a virtudes e refrenar vicios ; y en estas cosas pasô el lo nm « del tiempo de su retraimiento. Ténia grand fama e claro renombre en (( muchos reinos fuera de Espaûa, pero reputaba muy mucho mas la « estimacion entre los sabios, que la fama entre los muchos (2). »
Les œuvres du marquis de Santillane montrent, avec une distinctioD suffisante, dans quels rapports il fut placé avec son époque, et qudie direction il était disposé à prendre. Sa position sociale lui permit aisément de satisfaire une raisonnable curiosité littéraire et le goût des lettres qui le possédait ; toutes les ressources du royaume étaieot a sa disposition ; il put donc obtenir, pour ses études particulières, nonseulement les poésies alors répandues dans le monde, mais encore faire venir souvent en sa présence les poètes eux-mêmes. Né dans les Asturies, où sa grande famille possédait ses principaui fiefs, il avait été élevé en Castille : de ce côté il appartenait, par conséquent, à l'école vraiment indigène de poésie espagnole. D'un autre côté il fut în-
(1) » Lascieuce n'émousse point le fer de la lance, ni naffaiblit lepée dan U main du chevalier. » (Introduction du marquis aux Proverlfes, Anvers, 1553, iB«lli fol. 160.)
(2) « Il possédait une grande quantité de livres et s'adonnait spécialement à rét«di de la philosophie morale et des choses étrangères et anciennes, n avait toujoun dav sa maison des docteurs, des maîtres, avec qui il conversait sur les sciences et lei lectures , objet de ses études. Il composa lui-même d'autres traités en vers et en |inMi^ pleins de savoir, pour provoquer à la vertu et refréner les vices. Cest à cela faii (ié|)ensa la plus grande partie du temps de sa retraite. Il avait une grande renomaéscl un nom célèbre dans de nombreux royaumes hors de TEspagnOy mais il appneîiil biMucoup plus Testime des savants que la célébrité auprès de la multitude. » (Piil|^f (laros VaroneSf etc.)
ement lié avec le marquis de Villena, le chef du Consistoire poéle de Barcelone, qui, pour encourager ses études poétiques, lui essa, en 1433, sa lettre si curieuse sur Tart des troubadours, el f de trovar^ que Villena se proposait alors d'introduire en Cas- 5 (1). En outre, il vécut principalement à la cour de Juan II, et il Tami et le protecteur de tous les poètes qui la fréquentaient. Par
et par son amour pour la littérature étrangère, il se mit naturellent en contact avec les grands maîtres de l'Italie qui exerçaient rs une grande influence sur leur propre péninsule. Nous ne devons ic pas être surpris de trouver que ses œuvres appartiennent, plus moins, à chacune de ces écoles, et que sa position est circonscrite DQanière à toucher à la littérature provençale en Espagne, que nous lons d'examiner; à la littérature italienne dont l'influence comnce maintenant à se faire sentir, et à la littérature vraiment espace, qui, portant souvent les traces des deux premières, finit par oporter sur l'une et sur l'autre.
fous trouvons des preuves abondantes de sa connaissance de la îsîe provençale dans la préface de ses Proverbes^ qu'il composa , ne encore, et dans sa lettre au Connétable de Portugal, lettre qui Murtient à la dernière période de sa vie. Dans l'une et l'autre, il traite
règles de cette poésie comme bien établies, il les explique, mne l'avait fait son ami et son parent le marquis de Villena ; et arle avec grand respect des principaux poètes qui s'y sont coures, en Espagne, tels que Berguedan, Pedro et Ausias March (2). ant à Mossen Jordi, son contemporain, il lui consacre ailleurs un me allégorique d'une certaine longueur et d'un certain mérite, it le but est de lui décerner les plus grands éloges, comme trouba- .r(3).
în outre, il imita directement les poètes provençaux. Une de ses ^positions les plus belles, une qui peut se comparer avec tout ce iiya de plus gracieux dans ces petits poèmes, en langue espagnole, entièrement à la manière provençale. Elle est intitulée : Vna serilla, ou tt Petit chant des montagnes,» composé sur une jeune fille de marquis trouva, dans une de ses expéditions militaires, occupée
) Voyez les détails précédents sur Villena.
!) Dans V Introduction à ses Proverbes, le marquis se vante de connaUre à fond
"êgles de la versiGcatioii provençale.
) n se trouve dans le Cancionero général^ édition prinoepa, et il a été copié sur la
'uia de Bohlde Faber, numéro 87.
Linta^TtHE ESPAGNOLE. 21
338 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ESPAGIfOLK.
à faire pattre sur les colliDes les troupeaux de son père. Très-souvent, chez les derniers poètes provençaux, de pareilles chansons se présentent à nous sous le nom de pastoretas et de vaqueiras; Tune d'elles, de Giraud Riquier, le même qui composa des vers à la mort d* Alphonse le Sage, peut bien avoir servi de modèle à la composition qui nous occupe , en ce moment , tant est grande la ressemblance qui existe entre les deux. Aucune des deux, soit la pièce provençale, soit la pièce espagnole, n'a jamais égalé la serranilla du soldat. Outre sa simplicité primitive, sa limpidité et sa douceur, elle a dans son mouvement une grâce et une légèreté telle que, loin de porter des marques d'une imitation servile, elle doit être au contraire plutôt regardée comme un modèle de ces chants primitifs de la vieille langue castillane, chants intraduisibles dans toute autre langue et presque inimitables, avec succès, dans leur propre idiome (1).
(1) Nous avons fait connaître les Serranas de rarchiprétre de Hita, eo parbuit4e ses œuvres. Les six du marquis de Santillane se rapprochent encore plus da modèb provençal et ont un plus grand mérite poétique. Quant à leur forme et à lear str«eture, voyez Diez, Troubadours, p. 114. Celle dont nons parlons dans le texte eilii belle que nous en copions une parUe avec un passage correspondant d'une eemai es Riquier.
Mou unfermon
Non vi en la fkontera
Como una vaquera
De la Fioojow.
En un Terde prado De rosas e flores, Goardando ganado Con otros pastoret, La Ti tan fermoa Que apenas crejrera Que ftieae vaquera De la Finojosa.
Jeune fille &i belle — Je n'ai va sur la frontière — Comme une vadière — Oe It rinB#M -
— Dan^une rerte prairie — De roses et de fleurs , — Gardant son troopaie. -
Avec d'autres pasteurs — Je la vis si belle — Qu*à peine Je pus croire — QoMte fH a cbère — De la Finojosa.
(SiHCBEz, Poésieê «m/rfeiiret, looi. I, fb M.)
Voici le commencement de celle de Riquier :
Gaya pastorellia Trobey l*autrc dia En una ribeira, Que per:cant la belba Sus anhels ténia Desols un ombreira; Un capel Cuia
es traces de la culture italienne dans la poésie du marquis de Sanne ne sont ni moins sensibles, ni moins importantes. Outre ses es à Dante, à Pétrarque et à Boccace (1), il imite le commencet de V Enfer dans un long poème en stances octosyllabiques sur la t du marquis de Villena (2), et, dans la Coronacton de Jordi, « le ronnement de Jordi, » il montre qu'il n*a pas été insensible à la lié de plus d*un passage du Purgatoire (3). Plus d'une fois il a le te, si cela en est un, d'introduire en Espagne la forme particudu sonnet italien, et les divers spécimens de ce genre de comdons qui restent encore parmi ses œuvres, sont le commencement € série des plus vastes qui, depuis l'époque de Boscan, s'est apdé un vaste espace dans la littérature espagnole. On a publié sept sonnets du marquis de Santillane, écrits , comme il le dé- \ lui-même, « à la manière italienne; » il en appelle à Cavalcante, lido d'Ascoli, à Dante et spécialement à Pétrarque, cooune à ses iéoesseurs et à ses modèles; appel à peine nécessaire pour quiconles a lus, tant est manifeste son désir d'imiter le plus grand de ses tes. Les sonnets du marquis de Santillane n'ont que peu de mési l'on excepte le travail soigné de leur versification ; aussi ontté bientftt oubliés (4).
De flora e séria .
Sas en la fresqaeira, etc.
Gaie pastourelle — Je troa?ai l'autre jour — Aux bords d'one rivière t — Par la chaleur, la belle — Ses agneaux gardait — Sous un ombrage ; — Uo chapeau elle treMalt — De fleurs, et se tenait — Sons le frais bocage, etc.
(Bathouard, Trouàaïkmrê, tom. III, p. ftlo.)
û poêle provençal n'a, que je sache, composé des pastoretas aussi belles que Rir. Le marquis n'a pas donc pu choisir un meilleur modèle. I Voyez la Lettre au Connétable de Portugal.
> CttneUmero général, 1573, fol. 34. EUe a été écrite, par conséquent, après l'année «année de la mort de Villena.
I Faber, Floresta, comme ci-dessus.
Sa]ichez,Po^5Jes antérieures, 1. 1, pp. 20, 21, 40; QwntBLua^ Poésies cof^Ulonef, id, 1S07, tom. I, p. 13. On a beaucouff discuté sur Tintrodoctioa du sonnet la poésie castillane. Argote de Molina a traité la question dans son JHscaurs sur BéNe, à la fin du Comte Lucanor (1575, fol. 97); et Herrera^ dans son édition fircUaso (Séville, 1580, i'^-S"*, p. 75). Mais tous lea doutes sont levés el toutes ces lions ont trouvé leur réponse dans Tédition des Rimes inédites de />. Ikigo Lo- (e Mendoza, publiée à Paris, par Ochoa (1844, in 8o). Dans une lettre du mar à la date du 4 mai 1844, et adressée, avec ses poésies, à doua Violante de Prale marquis raconte expressément qu'il a imité les maîtres it&liens dans la oom« ion de ses poèmes.
Ses œuvres principales furent plus conformes au goût dominaot alors à la cour d'Espagne. Le plus grand nombre est en Ters, et, comme un court poëme à la reine, plusieurs demandes énigmatiques et qudques compositions religieuses, elles sont en général remplies de puérilités et d'affectation, et n'ont de valeur d'aucune espèce (i). Deux ou trois ont quelque importance. Une intitulée Querella deAmor^ «Complainte d'amour, » se rapportant apparemment à l'histoire de Bfacias, est écrite dans un style des plus doux et des plus coulants. Elle est intéressante aussi parce qu'elle contient des vers en galicien. Yen qui, avec d'autres et avec sa lettre au Connétable de Portugal, prouvent que le marquis de Santillane portait ses pensées sur cet ancien dialecte où se trouvent quelques-uns des premiers essais de la litlénture espagnole (2). Une autre a pour titre las Edades del mundo, «ke Ages du monde (3). » C'est un abrégé de l'histoire universelle depuis la création jusqu'à l'époque de D. Juan II; il se termine par de grands éloges en l'honneur de ce monarque; il fut écrit en 1426, et il se compose de trois cent trente-deux stances en redandillas doubles, d'un caractère lourd et prosaïque (4}. La troisième est une poésie morale mise en forme de dialogue entre Bias et la Fortune, poésie qui expose la doctrine stoïcienne sur la vanité des biens extérieure Ce poëme se compose de cent quatre-vingts octaves en petits vers espagnols ; son objet était de consoler un cousin et un ami bien aimé de la famille des Toledo, dont l'emprisonnement, par ordre du Connétable, en 1448, causa de grands troubles dans le royaume et contribua à aliéner tout à fait du favori le marquis de Santillane (5). La quatrième roule sur un sujet analogue, la chute et la mort du Connétable lui-môme, eu 1453 ; c'est un poème de cinquante-trois stances de huit vers, formées de deux redondillas chacune : il contient U confession supposée faite par la victime sur l'échafaud, partie à b
(1) Elles se trouvent dans le Cancionero général dit 1573, fol. 34, 37,17, 4* et 234.
(2) Sanchez, Poésies antérieures^ tofti. I, pp. 143, 147.
(3) Tel est le titre que lui donne Ochoa» qui rimprima pour la praDoière fois p«f*i les Rimes inédites du Marquis (pp. 97-240) : quoique Amador de les Rioi, dnii* études sur les Juifs d'Espagne (voir la traduction que nous en avoot fùte, IMli Paris), allègue des moti fis pour Tattribuer à Paul de Sainte-Marie, dont nooipii^ rons plus tard.
(4) Bohl de Faber, Floresta, numéro 743. Sanchez, lom. 1, p. 41. Pulgar, Ckr^ Varopies, édit. de 1775, p. 224. Chronique de D, Juan II, année 1448, ch. ir.
(5) Cancionero général de 1673, fol. 37.
HISTOIRE DE LA LllTÉRATURE ESPAGNOLE. 341
multitude, partie à son confesseur (Ij. Dans chacun de ces derniers poèmes et principalement dans le dialogue entre Bias et la Fortune, nous trouvons des morceaux qui ne sont pas sans mérite, qui n'ont pas seulement de la légèreté, mais de la vigueur; et un style non-seulement pur et pénétrant, mais encore plein de grâce (2).
Mais le plus important des ouvrages poétiques du marquis de SantiUane est celui qui s'approche le plus de la forme dramatique et qui a pour titre : Comedieta de Ponza, «Petite Comédie de Ponza.» Elle repose sur l'histoire d'un grand combat naval livré près de l'île de Ponza, en 1435, combat où les rois d'Aragon et de Navarre, l'Infant de Castille, D. Henri, et beaucoup d'autres gentilshommes et chevaliers furent faits prisonniers par les Génois, désastre qui occupe une large place dans les vieilles chroniques nationales de l'Espagne (3). Le poème du marquis de Santillane, composé immédiatement après la catastrophe qu'il rappelle, est intitulé Comédie^ parce que le dénouement est heureux ; Dante est cité, comme autorité, pour l'usage de ce mot dans ce sens. En réalité, ce n'est qu'un songe ou vision ; l'un des premiers passages de V Enfer ^ imité dès le commencement, ne laisse pas de doute sur la pensée de l'auteur, quand il écrit son poëme (4j. Les reines de Navarre et d'Aragon, l'Infante Dofla Catalina, comme personnes les plus intéressées dans cette lutte désastreuse, sont les principaux interlocuteurs. Boccace est aussi un des principaux personnages, sans autre meilleure raison, à ce qu'il semble, que d'avoir composé le traité de la Chute des princes. Après avoir été solennellement harangué sur son talent, par les trois princesses royales et par le marquis de Santillane lui-même, il répond sur un ton non moins
(1) Deux ou trais autres compositions du marquis se trouvent parmi celles qu'a publiées Ochoa : X^iPregunta de Nobles^ espèce de lamentation morale du poète, qui déplore de ne pouvoir connaître et fréquenter les grands hommes de tous les temps; les Doze Trabajos de Ercoles, souvent confondus avec l'ouvrage en prose de Viliena, qui porte le même titre, et Vinfiemo de Enamoradas^ imité plus tard par Garci Sandiez de Badajoz; trois courtes compositions poétiques de peu de valeur.
(2) Par exemple, la Chronique de D. Juan II, année 1435, ch. ix.
(3) Dans la lettre à dona Violante de Pradas il dit Tavoir commencée immédiatement après ce combat naval.
(4) Le marquis, faisant allusion à un dialogue qu*il entendit sur la bataille, s'exprime en ces termes, à la manière de Dante, et employant presque les mêmes mots.
Tan pauroso
Qae solo en pensarlo me Tcnce pledad.
Si terrible — Que d*y penser seoleroent, la pitié triomphe de moi.
solennel, en italien , sa langue maternelle. La reine Léonora lui fait alors le récit des gloires et des grandeurs de sa maison, qu^elle accompagne de présages d*in fortune. A peine les a-t^elle fait entendre qu*il arri?e une lettre annonçant leur accomplissement par la catastrophe de h bataille de Ponza. La reine mère, au contenu de cette lettre, s'évanouit et tombe à demi morte. La Fortune, sous la forme d'une femme richement parée, entre et les console tous. Elle leur montre d'abord le magnifique tableau des temps passés et leur promet une gloire encore plus grande pour leurs descendants; puis elle leur présente réellement en personne les princes dont la captivité les avait si justement remplies de crainte et de douleur ; par là se termine la Camedieia.
Elle remplit cent vingt octaves semblables aux anciennes octaves italiennes, en stances pareilles à celles du Philostrate de Boccace; h versification en est généralement facile. H y a bien un grand étalage d'érudition ancienne, introduite d'une manière maladroite et de mauvais goût; mais il y a aussi un passage où la description de la Fortune est habilement empruntée au septième chant de Y Enfer, et un autre qui donne une charmante paraphrase du Beatus ille d'Horace (1).
(1) Pour donner un spécimen du style de la Comedi^a^ je tranicrini ia la paraphrase tirée d'un manuscrit meilleur , je crois , que .celui qui a setri i Ochoa.
Bendiu» aqaellos que con el açadt SustenUii sus vidas y viTen contenios T de cuando eu cuando coooscen uiorada T snfren plasientes las lluYias y vientos. Ca estos mm temen los sus movimientos, Nin saben las cosas del Uempo pasado Nia dd as présentes se hacen cuidado , Nia las Tenideras do an nasdmlento.
Bendiu» aquelloe que siguen las lieras Con las gruesas redes y canes ardidos, T saben las troxas y las delanteras, Y fieren de arcos en tiempos detidos, Ga estos por safia no son conmoTldos, Nin Tana oobdicia los tiene subjetos; Nin quieren tesoros, ni sienten defetot, Nin turba fortuna sus libres sentidos.
XVI. » Bienheureux ceux qui par le boyau « Soutiennent rexistcoee el ▼ivtnt cMMoMli* Qui de temps en temps connaissent une demeure » Et soulllreni sans te pliladra ta pluies et les Tents. — Ceux-Ui ne craignent pas leurs mouvements, — Ne savent pv la choses du temps passé , - N'ont aucun souci de celles du présent — £t ne srinqaillMP* de la naissance des choses i venir.
XVII. — Blenbeureux ceux qui poursuivent les bêtes buves, — Aidés de giaais flaii d il
Quant à la partie scénique et à ragencement de rhistoire, ils ne peuvent être plus mauvais, c'est clair : et cependant, à Tépoque où elle fut écrite et peut-être même déclamée, comme c'est probable, devant plusieurs des assistants qui avaient souffert dans le désastre qu'elle rappelle, cette composition pouvait bien être regardée comme la représentation vivante d'un des plus graves événements de l'histoire de ce temps. Sous ce point de vue, la Comedieta est encore fort intéressante.
La Comedieta ne fut pas toutefois l'œuvre la plus populaire du marquis de Santillane, si elle en fut la plus importante. Cet honneur appartient à la collection de proverbes qu'il fit sur la demande de D. Juan II, pour l'éducation de son fils Henri, qui devint plus tard Henri FV. Cette collection consiste en sentences rimées au nombre de cent, contenant chacune généralement un proverbe, et, pour cette raison, parfois reconnue sous le nom de C^n/iVo^îo, « Centiloque. )> Les proverbes eux-mêmes sont empruntés le plus souvent, ce n'est pas douteux, à la sagesse non écrite du commun du peuple, sagesse qui a eu, sous cette forme, plus de célébrité en Espagne que dans toute autre contrée. Quant au ton général qu'il a adopté et à l'çnseignement particulier de plusieurs de ces proverbes, le marquis les doit plutôt au roi Salomon et au Nouveau Testament. Tels qu'ils sont, cependant, ils ont eu un remarquable succès, succès qu'ils doivent peut-être à la circonstance d'avoir été composés pour l'héritier présomptif, mais qu'attestent plusieurs vieux manuscrits existant encore. Ils furent imprimés, pour la première fois, en 1496; dans le cours du siècle qui suivit cette première impression, on peut en compter neuf ou dix éditions, généralement chargées d'un érudit commentaire par le docteur Pedro Diaz de Tolède (1). Sous le point de vue poétique, ils n'ont
chiens hardis, — Qui connaissent les amorces et les pièges, — Et qui frappent de Tare en temps Toulu. — Ceux-lft, la colère ne les émeut pas, — Une Yaine ararice ne les tient pas sujets ; — Ils ne demandent pas des trésors , ne sentent pas de débuts,— Et la fortune ne trouble pas la liberté de leurs sens.
(1) Il existe une autre collection de refrains distincte de celle-ci, faite par le marquis, et publiée par Mayans, dans ses Origines (tom. II, pp. 179, et suiv.). Ils n*ont ni rimes ni gloses; ils sont tout simplement mis par ordre alphabétique, suivant que l'auteur les recueillait en les recevant, de las Viejas trasel faego, « des vieilles femmes au coin du feu. » Quant aux diverses éditions du Centiloquio, voyez ce que disent Mendez (Typog., p. 196), et Sanchez (tom. I, p. 34). Gomme spécimen des proverbes, je copierai ici le dix-septième :
Si fueres gran éloquente.
Bien seri ;
aucune valeur; ils ne nous intéressent que par les circonstances de leur composition et parce qu'ils forment en réalité la plus ancienne collection de proverbes faite dans les temps modernes.
Dans la dernière partie de sa vie, le marquis de Santillane vit sa réputation grandir considérablement. Juan de Mena prétend que des personnages venaient des contrées étrangères uniquement pour !e voir(l). Lejeune Connétable de Portugal, le mémeprincequi, plus tard, se mt'la aux troubles de la Catiilogne et réclama le royaume d'Aragon, lui demanda formellement ses poésies. Le marquis les lui envoya avec une lettre, en forme d'introduction, sur l'art poétique, écrite vers 1455 et contenant des notices sur les poètes espagnols ses prédécesseurs ou ses contemporains ; lettre qui est, en réalité, le document le plus impoilant que nous possédions sur la littérature ancienne de TEspagne. Elle offre aussi un contraste avantageux avec la lettre curieuse que le marquis de Santillane lui-même reçut sur un sujet semblable, vingt ans avant, du marquis de Yillena, et montre combien ce prince était en avance sur son siècle par l'esprit critique et par son amour bien entendu pour les lettres (2).
Pero mas te conTem
Ser prudente.
Que el prudente et obediente,
TodaTia A moral fllosofia
Obediente.
Si tu es grand orateur, — Un bien ce sera, — Mais plus il te conviendra — IVétre prndcaL — Celui qui est prudent est obéissant, — Et de plus — A la morale philotophie — n obéiu
Le marquis commenta li*i-méme, en prose, quelques-uns de ces cent proyeita. Mais aucun d'eux n'a eu la bonne fortune d*échapper aux savantes discussions da docteur Pero Diaz. L*auteur du Dialogue de^ langues parle de la conection en termes peu favorables (Mayansy Siscar, Origines, tom. H, p. 13).
r.e même Pero Diaz, qui commenta les Proverbes du maix^uis de Santillane, prépara, sur la demande du roi D. Juan II, une collection des proverbes de Sénèqae, imprimée pour la première fois en 1482, et plusieurs fois depuis (Mendei, fln^f-» pp. 197, 266). J'en ai une, publiée à Se ville, en 1500; elle a 66 feuillet. Elle oonlieit c«nt cinquante proverbes, et le commentaire en prose qui les accompagne ert ds meilleur goût et plus convenable que la glose qu'il mit aux proverbes riiiiêt il marquis.
(1) Dans la préface à \nCoronaclon, Œuvres, Alcalà, 1566, in-8^ fol. 160.
(2) Cette lettre importante était, d'après l'indication d'Argote de Molina {Noèkm de Andalucia, 1588, fol. 335\ une espèce d'introduction au CancUmero dn marqvis. Elle se trouve avec de savantes notes dans le premier volume de Sa nchez. LeCoBBètable de Portugal, à qui elle était adressée, mourut en 1466.
En effet, sous tous les rapports, le marquis de Santillane fut un homme remarquable, un de ceux qui connaissaient parfaitement son siècle, et qui avaient une grande force d'âme. C'est ce que prouve sa conduite dans les affaires depuis sa jeunesse. C'est aussi démontré par le ton même de ses proverbes, par sa lettre à son cousin emprisonné et par son poëme sur la mort d'Alvaro de Luna. Il fut aussi poëte, mais non du premier ordre ; homme d'une vaste lecture, quand la lecture était rare (1), critique, faisant preuve de jugement, alors que le jugement et l'art de la critique marchaient à peine ensemble; finalement, il fut le fondateur d'une école italienne, d'une école de cour dans la poésie espagnole, d'une école entièrement opposée à l'esprit national et qui finit par être subjuguée par lui, qui exerça longtemps encore une influence considérable, et qui, à la fin, fournit, en quelque sorte, les matériaux avec lesquels le seizième siècle put élever et construire le monument de la littérature espagnole proprement dite.
n vivait, cependant, sous le règne de Juan II et au miUeu de sa cour, un autre poëte dont l'influence générale a été moins sentie dans ce temps que celle de son protecteur, le marquis de Villena, mais dont le nom a été plus souvent cité et rappelé. C'est Juan de Mena, appelé parfois, mais improprement, l'Ennius de la poésie espagnole.
Juan de Mena était né à Cordoue, vers l'année 1411, de parents honorables, mais pas nobles (2). De bonne heure il avait été laissé orphelin, et, dès l'âge de vingt-trois ans, et par son propre choix, il se consacra lui-même tout entier à l'étude des lettres. Il suivit régulièrement ses cours, d'abord à Salamanque et plus tard à Rome. De retour dans sa patrie, il devint un des Veinte-quatro de Cordoue, ou l'une des vingt-quatre personnes qui constituaient le gouvernement
(1) H ne rappelle pas trudU, parce qu'il u*avait pas toutes les connaissances ordinaires des savants de son temps : il ne parlait pas le latin. C*est ce qu'il résulte d'un trè»-curieux et très-rare traité de Vita beata, par Juan de Lucena, son contemporain et son ami, où (édit. 1483. fol. f. ii b), le marquis dit en parlant de lui: « Me veo defetuoso de letras latinas, —Je me vois pécher par les lettres latines; » et il ajoute que révéque de Burgos et Juan de Mena eussent traité en latin l'objet de leur discussion, au lieu de le faire en espagnol, s'il avait été, lui, capable de les suivre dans ce savant langage. Le marquis, cependant, comprenait le latin. C'est ce qu'il résulte de ses ouvrages remplis d'allusions aux auteurs latins et parfois même d'imitations.
(2) Les principaux matériaux pour la Vie de Juan de Mena se trouvent dans quelques vers de Francisco Romero, dans ÏEpicedio en la muerte del maestro Heman Nunez (Salamanque, 1678, in-i2, pp. 485, et sq.)« à la tin des Refranes de Hernan AVnez. Quant au lieu de sa naissance , il n'y a pas de dont;. U y fait allusion lui-même i^Trescientas, stance 124} d'une manière qui lui fait honneur.
r46 HISTOraE DELA LITTÉRATURE. ESPAGNOLE.
de la ville. Nous le trouvons ensuite à la cour sur un pied de familiarité en sa qualité de poëte, et nous savons qu*il devint bientôt après secrétaire de Juan II pour les lettres latines, et historiographe de Castille (1). Ces fonctions le mirent en relation avec le roi et avec le Connétable de Castille ; relations importantes par elles-mêmes et qui nous ont accidentellement fourni quelques révélations singulières. Le roi, si nous en croyons un certain témoignage, était désireux d'être biett traité dans l'histoire, et, pour s'assurer du fait, il adressait de temps en temps à son confident, son médecin, des instructions pour son historiographe sur la manière de traiter les différentes parties de son sujet Dans une lettre, par exemple, il lui dit avec la plus grande graidté : El rey es codicioso de loa, como de meterse en arduosfecho$, «le roi (^st désireux d'éloges autant qu'avide de se livrer à de difficiles entreprises. » Suivent alors les détails des faits tels qu'ils doivent être reproduits, comme la question délicate du refus du comte de Castro d'obéir aux ordres du roi (2). Dans une autre lettre il lui dit : El rey que de vos espéra mticha gloria^ me manda que os narre ^ etc., « le roi qui attend de vous beaucoup de gloire m'ordonne de vous raconter, etc.,» et cette observation est suivie de la narration des faits telle que le roi voulait qu'on les consignât dans l'histoire (3). Quoique Juan de Mena ait été occupé à cet important ouvrage jusqu'en 1445 et qu'il ait été, suivant toute apparence, 'favorisé par le roi et par le Connétable, ce n'est pas une raison pour supposer qu'une partie de ce qu'il a écrit s'est conservé dans la Chronique de Don Juan II, exactement telle qu'elle est sortie de Sii plume.
Le chroniqueur, cependant, qui semble avoir été heureusement doué d'un tempérament propre aux succès de cour, nous a laissé assez de preuves des moyens qu'il employa pour y réussir. C'était une sorte de poëte lauréat, sans le titre, composant des vers sur la bataUle d'Olmedo, en 1445 ; sur la réconciliation du roi avec son fils, en 1446; sur les événements de Peùafiel, en 1449; sur la légère blessure que le Connétable reçut à Palencia, en 1452; compositions où il montre partout, comme dans d'autres plus longs poèmes, un grand respect pour les pouvoirs régnants de l'État (4).
(1) Cibdareal, lettres XX, xxiii.
(2) Ib., lettre XLTii.
(3) /*., lettre xux.
(4) Pour les premiers vers, voyez Castro. Bibl. espagnole, tome I, p. 331, et pour
Juan de Mena obtint aussi de lafaveuren Portugal. Llnfant n. Pedro, versificateur d'un certain renom, qui voyagea dans les différentes parties du monde, fit personnellement counaissance avec Juan de Mena, en Espagne, et, de retour à Lisbonne, il lui adressa quelques vers meilleurs que la réponse qu'ils s'attirèrent. Outre ces vers, il imita avec assez d'habileté le Labyrinthe de TAena dans un poème en espagnol de cent vingt-cinq stances (1). Avec de pareilles habitudes et de semblables relations, avec un esprit qui le rendait toujours agréable dans le commerce personnel (2), avec une humeur toujours enjouée qui le rendait acceptable aux partis opposés du royaume (3), Juan de Mena semble avoir mené une existence heureuse. A sa mort, subitement arrivée, en 1446, par suite d'une chute de sa mule, le marquis de Santillane, toujours son ami et son protecteur, composa son épitaphe et éleva à sa mémoire un monument qu*on peut voir encore avec cette épitaphe, à Torrelaguna (4).
Les œuvres de Juan de Mena jouirent évidemment, dès leur première apparition, de l'éclatante faveur de la cour. Si nous en croyons les lettres si simples et si ingénieuses qui nous sont parvenues sous le nom du médecin du roi, il était tout jeune encore, et ses compositions faisaient le sujet de toutes les conversations du palais(5). De plus, les collections de poésies faites par Baena et par Stuûiga, pour divertir le roi et la cour, vers 1450, contiennent d'abondantes preuves que
ceux qu'il composa sar la blessure du Connétable, voyez la Chronique de Don Alvaro (édition de Milan 1546, fol. 60 verso).
(1) Les vers qui ont pour titre : Dom If\fante Do Pedro^ fUho del rey DomJoam, em Loor deJoam de MenaM réponse de Juan de Mena, une courte réplique de Tlnfant et une tinida ou conclusion se trouvent dans le cancionero de Resende (Lisbonne, 15 16, in-fol., folio 72, 6). Voyez aussi Bellerman {Dke Alten lÀederfmcher der Porhtgiesen,*àe l'ancienne littérature portugaise, » Berlin, 1840, pp. 27, 64); Mendez {Typog.^ p.137). Cet lofant D. Pedro est, je crois, le même que le prince auquel fait allusion Cervantes, (D. Quichote, part. 11, ch? xxiii) en disant qu'il fut un grand voyageur. Pellioer et Clémencin ne nous donnent rien à ce sujet.
(2) Voyez le Dialogue de Juan de Lucena^ La Vita beata^ où Juan de Mena est on des principaux interlocuteurs.
(3) Il resta toujours daus d'excellents rapports avec le roi, avec les Infants, le connétable, le marquis de Santillane, etc.
(4) Ant Ponz, Viage de J^jpana, Madrid, 1787, tome X, p. 38 ; Gémencin» notes à D, Quichote, part. 11, ch. xliv, tome V, p. 379.
(s) Cibdareal, lett. xx. Il n'y a pas moins de douze lettres sur les cent cinq qui composent le recueil épistolaire du célèbre médecin de D. Juan II, qui sont adreiisées à Juan de Mena. Si ces lettres sont authentiques, elles nous fournissent un lémoigDage de la grande faveur dont jouissait Juan de Mena.
sa faveur ne s'usa pas avec le temps, puisque tous les vers qu'on put trouver de lui semblent avoir été insérés dans chacune d'elles. Mais quoique ces circonstances et le fait de leur insertion, avant la fin de ce siècle, dans deux ou trois des collections de poésies, les premières imprimées en Espagne, ne laissent pas de doute qu'elles jouirent , tout d'abord, d'une espèce de succès d'enthousiasme, on peut à peine dire qu'elles furent, un moment, véritablement populaires. Deux ou trois de ces poésies légères, comme les vers adressés à sa femme pour lui montrer comme elle est terrible en toutes choses; d'autres à une mule vicieuse qu*il avait achetée à un moine, ont une animation qui les fera trouver partout amusantes (1). Mais la plus grande partie de ses petits poèmes, dont une vingtaine environ se trouvent répandus dans des livres rares (2), appartiennent particulièrement au style goûté de la société où il vivait. Leur affectation, leur puérilité , leurs allusions obscures durent contribuer à leur donner une faible valeur, même lorsqu'ils circulèrent pour la première fois, excepté pour les personnes à qui ils étaient adressés ou pour le cercle étroit dans lequel ces personnes se mouvaient.
Son poëme sur les sept péchés mortels, Siete pecados martalet, composé d'environ huit cents petits vers, divisé en redondillas doubles, est une œuvre qui affiche les plus grandes prétentions. Mais ce n'est qu'une ennuyeuse allégorie, pleine de pédanterie et desubtOités métaphysiques, à propos d'une guerre entre la Raison et la Volonté de l'homme. Malgré sa longueur, le poème n'est pas terminé, et uo certain moine, du nom de Jeronimo de Olivares, y a ajouté plus de quatre cents vers pour donner à la discussion la conclusion qu'il jugeait convenable. Les deux parties sont toutefois aussi fastidieuses que pouvait les rendre la théologie de ce siècle.
Son Couronnement, Coronacion, est meilleur et se compose d'environ cinq cents vers, arrangés en doubles quintillas. Ce titre dérive du sujet, qui est un voyage imaginaire de Juan de Mena au mont Par^
(1) La dernière ne manqae pas de grâce. Cibdaréal y fait deux fois allvsioo, tott xxiii et xxYi. Elle semble avoir mérité l'approbation du roi et de la ooar.
(3) Les poésies légères de Juan de Mena sont généralement inaérées daot les vioix cancioneros généraux: quelques-unes sont comprises dans les vieilles édiiioiw de ass œuvres, par exemple dans la très-estimable édition de Valladolid de 1536, oà \m Tmcientas et la Coronacion forment deux traités différents avec des titres ditUads, VM pagination différente, une finale à part, et chacune d'elles est suivie de quelques |poésies légères de Tauteur.
nasse pour assister au couronnement du marquis de Santillane, comme poète et comme héros, par les Muses ei par les Vertus. C'est, par conséquent, un poème strictement en l'honneur de son grand protecteur, et, comme tel, il paraît un peu singulier qu'il soit composé dans un style léger et dans un esprit à peu près satirique. Dès le début, comme dans d'autres parties, il a toutes les apparences d'une parodie de la Divine Comédie. Il commence, en effet, par faire errer Fauteur à travers une forêt obscure, d'où il passe dans les régions de la misère, où il assiste aux châtiments des morts. 11 visite le séjour des bienheureux, où il voit les héros des siècles passés; il arrive enfin au mont Parnasse, où il assiste à une espèce d'apothéose de l'objet, vivant encore, de son respect et de son admiration. La versification du poëme est aisée, et certains passages sont fort amusants; mais une érudition inutile le rend indigeste et les parties les meilleures sont les morceaux purement descriptifs.
Si nous pouvons douter que Juan de Mena ait eu, de propos délibéré, la pensée de parodier Dante dans sa Coronacion, il est bien évident que , dans son principal ouvrage, intitulé le Labyrinthe^ Laberinto, il devient un imitateur sérieux de ce poète. Ce long poëme, que Juan de Mena semble avoir commencé, tout jeune encore , et qu'il laissa imparfait au moment de sa mort subite , malgré le temps qu'il consacra à sa composition, consiste en deux mille cinq cents vers divisés en stances. Chaque stance est formée de deux redondillas de ces vers longs appelés alors versos de arte mayor^ parce qu'on supposait que leur construction demandait un plus grand degré d'habileté que les vers courts employés dans les anciennes mesures nationales. Le poème lui-même est tantôt appelé Labyrinthe, kcdiuse de son plan embrouillé, et tantôt les Trescientas, à cause du nombre de trois cents couplets ou stances qui devaient primitivement le composer. 11 ne se propose rien moins que de montrer, sous la forme de vision ou d'allégorie, tout ce qui se rapporte aux devoirs et aux destinées de l'homme. Les règles qui ont servi de guide à l'auteur dans sa composition sont évidemment empruntées à l'exemple de Dante dans sa Divine Comédie et à ses préceptes dans son traité De vulgari Eloquentia.
Après la dédicace du Labyrinthe k Juan II, après d'autres préparatifs et des divisions formelles, le poëme commence par l'égarement de l'auteur dans une forêt, comme Dante, où il est exposé aux bêtes féroces. A ce moment il est rencontré par la Providence qui se présente à lui sous la forme d'une belle femme ; elle lui offre de le conduire, par une route sûre, à travers les dangers qui l'entourent, et de
lui expliquer, en quanto puede ser apalpado de humano intellecto^ « autant que peut le saisir riutelligence humaine, » les impénétrables mystères de la vie qui accablent Tesprit. Elle remplit sa promesse en conduisant l'auteur à ce qu'elle appelle le spherico centra y las einœ zonas, le centre sphérique et les cinq zones, ou, en d'autres termes, au point où le poète suppose qu'il voit, en même temps, toutes les contrées et toutes les nations de la terre. Là elle lui montre trois grandes roues mystiques, les roues du Destin : deux représcBtent le passé et le futur, fermes, immobiles, dans un repos constant, fer^ mes^ inmoias y çuedas; la troisième représente le présent dans un mouvement constant. Chacune de ces roues contient sa partie propre de l'espèce humaine et dans chacune se développent les sept cercles, orbes setenoSj des sept influences planétaires qui gouvernent les destinées des mortels. Les caractères des plus distingués d'entre eux sont expliqués au poëte par son divin guide, à mesure que leur ombre s'élève devant eux dans ces cercles mystérieux.
A partir de ce point, le poëme devient une galerie confuse de portraits mythologiques et historiques, disposés comme dans le Ptaradi» de Dante^ suivant l'ordre des sept planètes (i). Ces portraits ont en général peu de mérite et sont fort indistinctement dessinés. Les meilleures esquisses sont celles des personnages qui vivaient dans le même temps et dans le même pays que le poëte lui-même; quelques-unes sont tracées avec toute la flatterie d'un courtisan, telles sont les figures du Roi et du Connétable ; d'autres sont plus vraies, en même temps que plus artistiques, comme celles du marquis de ViUena, deD. Juan de Merlo, du jeune Davalos, dont la mort prématurée est rappelée en quelques vers d'une tendresse et d'une énergie des plus rares (2).
(1) L*auteur du Dialogue des langues^ Mayans y Siscar (Oiisfinet, tomell, p. 448), m plaignait, il y a plus de trois siècles, de Tobscurité que présentent de nombreux pi** sages, dans les poésies de Juan de Mena. Ce défaut est encore rendu plos éritat par les laborieuses explications de deux de ses plus anciens et plus savants oom* mentateurs.
(3) Juan de Mena a toujours été très-considéré par ses compatriotes, quoiqu*il n*tit pas été absolument populaire. Durant sa vie, ses vers furent insérés dans le Càiicio* nero de Baena et immédiatement après dans la chronique du Connétable D. Alvaro de Luna. D*autres se trouvent dans la collection de poésies déjà connue, imprimée i Saragosse en 1422, et dans une autre collection de la même époque, mais sans dite. On peut aussi les lire dans tous les vieux Cancïoneros généraux et dans une série d'éditions séparées, depuis 1496 jusqu'à nos jours. En outre, le savant Heman Nnàet de Guzman imprima une glose des Trescientas, en 1499, une autre aux i
lement raconté avec le plus de détail est le récit de la mort ede Niebla qui, en 1436, au siège de Gibraltar, sacrifia sa ie en faisant de nobles efforts pour sauver celle d*un de ses «. La barque qui avait servi au comte pour délivrer le maldu danger, se trouva trop petite pour sauver toute la compails périrent tous ensemble d'un coup de vague. Cet événement IX et le dévouement du comte de Niebla en particulier, comte un des premiers nobles du royaume et qui était, en ce mo* cupé à une expédition audacieuse contre les Maures, cetévédis-je, fut consigné dans toutes les chroniques de ce siècle et i par Juan de Mena dans les stances caractéristiques qui
«:lx.
Aquel que en la barca parece sentado Vestido, en engaâo de las bravas ondat. En agnas crueles, ya mas que no hondas, Con mucha gente en la mar anegado.
Es el valiente, no bien forlunado Muy virtuoso, perinclito oonde De Niebla, que todos sabeis bien adonde Dio fiu al dia dei cuno badado.
Y los que lo cercan por el demdor, Puesto que fuessen magnifioos bombres, Los titulos todos de todos sus nombres» El nombre le cubre de aquel sa senor : Que todos los beçhos que son de valor Para se mostrar por si cada uno, Quando se juntan y van de oonsonoy Perden el nombre delanle el mayor.
Arlanza, Pisuerga y aun Carrion Gozan de nombre de nos ; empero Despues de juntados llamamoslos Dnerô ; Hacemos de muchos una relacion (l).
km. Plus tard, en 1583, un écrivain encore plus savant» Francisco Sancfaes as» plus vulgairement appelé XeBrocauê, Imprima an nouveau commenlavaux de ces- deux savants accompagnent presque toujours cbacune des Jaan de Mena publiées depuis.
>lui qui dans la barque parait assis»— Enveloppé» jouet des oodetfarieoie^ eaox cruelles plus que profondes, — Avec ses nombreux c
Nous ne demandons pas de grands éloges pour une pareille poésie; il y en a peu cependant dans les œuvres de Juan de Mena qui égaient ce spécimen, dont le mérite consiste au moins à être dégagé delà pédanterie et de la bizarrerie qui défigurent la plus grande partie de ses écrits.
Tel qu'il est, le Labyrinthe fut l'objet d'une grande admiration à la cour de Juan II et surtout de Tadmiration du roi lui-même dont le médecin écrivit, nous dit-on, au poète : «c La muy polida e enidita « obra de vuestra inerced que Ueva por nombre la secunda arden de a Mercurio^ ha placido asaz al Rey, que por déporte la leva é los ca- (( minos é à las cazas(l). » Et, dans un autre moment : a El finimiealo tt del tercer circulo le plugo al Rey mucho, é yo lo he leido una vei (( a su seùoria , é su Altezia lo ha en su tabla, d por del libro de sus « oraciones^ é lo tomo é lo dexa asaz muchas veces (2). » En effet, tout le poëme fut, à ce qu il semble, soumis au roi, pièce par pièce, à mesure qu'il était composé ; et on nous dit que dans un passage , au moins, le roi y fit une correction, qui subsiste encore aujourd'hui saos changements (3). Sa Majesté conseilla encore d'étendre le poème et de le porter de trois cents stances à trois cent soixante-cinq, sans autre raison meilleure que de faire correspondre ce nombre au nombre de jours de l'année. Aussi suppose-t-on que les vingt-quatre stances ordinairement imprimées à la fin sont un essai pour accom-
)a mer englouti, — Ccst le vaillant, mais bien peu fortuDé, — Le très-valeareoi, et très-illustre comte — De Niebla; vous savez bien tous où — U monraty le joar marqué par les destins.
cLxi. Et ceux qui, tout au tour, l'environnent, — Fussent-ils des hommes niagûfiques, — Tous les titres de tous leurs noms ~- Seraient éclipsés par les nomade celai qui est leur seigneur; — Tous les actes qui ont quelque valeur, — Pour briller cbaeiii pris à part — Réunis et mis ensemble, — Perdent leur nom devant un acte plni grand.
CLxii. Ârlanza, Pisuerga et même Carrion — Jouissent du nom de fleavesi aaii — Dès qu'ils sont réunis nous les appelons Douero : — D*un grand nombre Dont le faisons qu'une mention.
Chronique de D. Juan II, année 1436, ch. m. Juan de MenSt TreseiaUat, oopl- 160-2.
(1) « Votre composition si fine et si érudite, qui porte le titre de : Second orûfééè Mercure, a tellement plu au Roi qu'il l'emporte pour se récréer dans les voyagd» dans les chasses. » (Cibdareal, lettre xx.)
(2) H La lin du troisième cercle a beaucoup plu au Roi ; je Tai lu une foiià SaSdgneurie, et Son Altesse l'a sur sa table à côté de son livre de prières; il le prend il l^ laisse assez souvent. » (/d., lettre xlix.)
(3) Ib., lettre xx.
HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE. 3â3
plir les ordres du monarque. Mais qu'il en soit ainsi ou non, personne ne désire aujourd'hui que le poëme soit plus long qu'il n'est (1).
(1) Ces sUnces s'imprimèrent séparément dans le Canclonero général de 1573 ; mais elles ne furent point insérées dans l'édition des Œuvres du poète, en 1560, et ne furent pas commentées par Hernan Nuùez, ce qui nous fait douter qu'elles aient été réellement composées par Juan de Mena. Si elles lui appartiennent, elles furent probablement composées après la mort du Roi. Elles nont rien de flatteur pour lui. Cest là an motif pour nous de croire qu'elles ne sont pas authentiques. Le poète semble s*étre permis de trop grands éloges du Roi et du Connétable pour ne pas désirer de les voir durer après la mort de Tun et de l'autre.
UntRATURB ESTAGNOLB. 23