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avant de devenir Tinstrument si habilement manié par les nombreux écrivains de notre temps.
D'un autre côté, le livre de Ticknor passe pour le tableau le plus complet de la littérature espagnole. N'aurait-il que ce mérite, il valait bien la peine de fixer l'attention d'un ami des lettres castillanes, de trouver place dans la littérature française où manque un pareil tableau, comme il manquait naguère à l'Espagne elle-même. Loin de moi de prétendre que rien n'avait été tenté en ce genre jusqu'à Ticknor; mais les diverses études dont les productions de l'esprit espagnol ont été l'objet, tant en Espagne qu'en France, tant en Italie qu'en Allemagne et qu'en Angleterre, ne portent que sur des points spéciaux, ou ne présentent pas un ensemble aussi développé que le travail du savant américain.
En effet, pour nous borner à la période de ce volume, qui s'étend des origines de la langue jusqu'au seizième siècle, ob trouver un exposé plus complet et plus rapide sur la condition de l'Espagne, avant l'apparition de la langue vulgaire, ailleurs que dans les pages du premier chapitre et dans la narration historique qui forme le premier appendice ? Leur lecture nous initie à Tétat des mœurs et de la société dans la Péninsule ; nous peint le caractère de l'Espagnol indigène, luttant sans cesse, et toujours avec la même opiniâtreté, contre les invasions successives des Romains, des Goths et des Arabes, après avoir reçu les colonies grecques, phéniciennes et carthaginoises. Dans cette lutte constante, les descendants de Pelage nous apparaissent accentuant, avec une énergie incroyable, les principaux traits qui composent encore aujourd'hui le caractère national : la foi religieuse et la loyauté chevaleresque, la fidélité à Dieu et au Roi.
Ces préliminaires nous permettent d'entrer de plain-pied, pour ainsi dire, dans l'examen du premier monument écrit en langue vulgaire, le Poème du Cid; d'apprécier l'épopée et son héros, et tout ce qui touche à l'histoire de sa langue et de sn
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composition. Le Lwre cT Apollonius ^ le Poème de sainte Marie égyptienne^ de V Adoration des tmis saints Rois^ poésies trouvées dans le même manuscrit que le Poème du Cid^ et dont l'auteur ou les auteurs sont aussi inconnus, nous servent de transition pour arriver à D. Gonzalo de Berceo, le premier poëte castillan dont nous savons le nom et qui méritait une étude moins superficielle. Des œuvres poétiques de Berceo nous passons à la prose d'Alphonse le Sage ou le Savant. La lettre de ce monarque à D. Alonso Ferez de Guzman nous fournit le moyen de juger la langue castillane, à une époque si voisine de sa formation, en même temps qu'elle nous permet de connaître la situation de ce prince infortuné, de cet empereur élu d'Allemagne, obligé de prendre • ses ennemis pour ses enfants, puisque ses enfants sont devenus ses ennemis. » Ses Cantigas en l'honneur de la Vierge, son Tesoro ou traité de la transmutation des métaux, la Graiule Conquête doutre-mer^ le Septénaire ou les Sept Parties^ la traduction de la Bible en langue castillane, l'introduction de cette langue dans les actes de procédure légale, tous les ouvrages qu'il composa ou qu'il fit composer, nous montrent le rôle intellectuel d'Alphonse et l'ascendant que prit avec lui le dialecte castillan sur le galicien et le portugais.
Dans le Poème d Alexandre le Grand^ ce héros célébré en latin par Gautier de Chàtillon , en français par Lambert li Cors et Alexandre de Paris, nous remarquons la confusion des mœurs et des coutumes de l'antiquité grecque avec les mœurs et les coutumes de la religion catholique et de la chevalerie, confusion généralement trop répandue lorsque, au milieu du treizième siècle et à l'imitation des auteurs dont nous venons de parler, Juan Lorenzo Seguro d'Astorga écrivit son poëme sur le roi de Macédoine.
A côté de cette tête de D. Juan d'Astorga, laissée un peu dans l'ombre, se dessine plus en relief la figure de D. Juan Manuel, prince dii sang royal, guerrier belliqueux, politique et administrateur habile, digne membre d'une famille qui, durant un siè-
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cle, avait cultivé et honoré les lettres. L'analyse des œuvres de Tauteur du Comte Lucarwr nous fait saisir chacun de ses traits ; et, tout en nous introduisant dans la société du temps, elle nous montre les améliorations dont le langage est redevable à D. Juan Manuel y les tournures et les formes dont il a revêtu la langue castillane, formes et tournures qui lui ont imprimé un cachet national.
Malgré les troubles qui Tagitèrent, le règne d'Alphonse XI ne fut pas stérile pour les lettres. Ce monarque écrivit lui-même plusieurs ouvrages. Mais un des principaux représentants de la poésie, au quatorzième siècle, ce fut D. Juan de Ruiz, cet archiprêlre de Hita, qui nous a laissé, avec ses serranias et suivant le goût du temps, de nombreux Exemples sous la forme de contes et d'apologues, récits que Ticknor n'hésite pas de placer sur la même ligne que les fables d'Ésope, d'Horace et de la Fontaine et qu'il nous fait connaître par l'analyse d'une des compositions les plus piquantes de D. Juan de Ruiz : le Combat de D. Carnasuil et D. Carême. Le caractère moral du U{>re des Conseils adressés par Rabbi D. Santob au roi Pierre le Cruel, le caractère religieux de la Doctrine chrétienne^ de la Vision d un ermite^ se reflètent encore dans la Danse générale de la Mori^ dans le Voème de Joseph^ cette légende biblique, longtemps prise pour une poésie orientale, parce qu'un morisque aragonais Pavait écrite en mots espagnols, avec des caractères arabes. Si le poëme de Fernandez Gonzalez, ce héros de la première période de la lutte chrétienne contre les Maures, nous représente les mœurs guerrières de l'époque , le Rimado de Palacio^ ce traité des devoirs des Rois et des grands dans le gouvernement de l'État, nous trace le tableau des mœurs et des vices du temps, sous les règnes de Pierre le Cruel, de Henri 11, de Juan I et de Henri HI, durant les soixante-dix années de la vie du chancelier Pedro Lopez de Ayala.
Cette étude de la prose et de la poésie espagnoles ainsi faite jusqu'au quatorzième siècle, Ticknor revient sur ses pas et re-
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cherche la différence existant entre la littérature savante et de cour, et la littérature populaire primitive dont l'expression se traduit par les romances, les chroniques, les livres de chevalerie et le théâtre , quatre genres de productions tout à fait à l'abri de l'influence provençale et italienne ^ quatre classes qui renferment toute la littérature espagnole du quinzième et d'une partie du seizième siècle. De là l'examen de l'origine des romanceSy de leur composition, de leur forme métrique, des premiers recueils sous les titres de Càncioneros et de Romanceros; de là les subdivisions en romances chevaleresques , romances historiques, romances morisques, romances sur les mœurs et la vie privée. Puis, quand arrivent des temps de calme et de repos, Ticknor nous explique comment les chants guerriers, qui avaient entretenu l'humeur chevaleresque dont les romances étaient la plus fidèle expression , font place aux chroniques, genre de compositions où la forme Uttéraire est plus en rapport avec le silence des monastères et le calme des châteaux et des palais des Rois. Ces continuations des chroniques latines , des légendes monacales , se rédigent d'abord à la Cour et sous les. auspices de la royauté : telles sont la Chronique générale dEs^ pagne par Alphonse X lui-même, la Chronique du Cid, L'exem-. pie d'Alphonse le Sage donne l'impulsion , et alors naissent les chroniques royales des souverains de Castille, depuis Alphonse X jusqu'à Ferdinand et Isabelle, et, dans les morceaux cités, nous apprécions, d'un côté, le style et la composition historique ; de l'autre, le caractère des chroniqueurs officiels, chargés d'écrire les événements des règnes, depuis Feman Sanchez de Tovar jusqu'à Pedro Lopez de Ayala , jusqu'à Hernando Perez del Pulgar.
A côté de ces écrivains de chroniques générales ou royales viennent se placer tous les historiens d'événements particuliers, mais importants : le Paso honroso , soutenu au pont d'Orbigo par Suero de Quinones, pour se délivrer d'un vœu ; le Segum de Tordesillas^ récit de capitulations et de conférences entre le
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Koi et les Seigneurs, dont la direction fut un hommage si éclatant rendu à la probité de D. Pedro Fernandez de Velasco, le bon comte de Haro ; la chronique de D. Pero Nino ; celle du Connétable D. Alvaro de Luna, qui joua un si grand rôle à la cour de D. Juan II, de 1408 à 1453, et dont la fin fut si triste; la chronique du ^m/?^/ capitaine Gonzalve de Cordoue, composée par ordre de Charles-Quint.
La relation de Ruiz Gonzalez de Clavijo , un des trois ambassadeurs que Henri III envoya au grand Tamerlan, nous offre un récit curieux des événements auxquels il assista, et de ce nombre est la bataille où Bajazet fut défait ; la description des villes qu'il traversa, parmi lesquelles nous trouvons Constantinople, Trébisonde y Téhéran, Samarcande. Cette Chronique commence la série des Voyages et les narrations de ces navigateurs hardis, en tète desquels apparaît Christophe Colomb , cet inspiré , cet élu du Ciel , qui marche à la découverte du Nouveau-Monde d'après les données de la science, et surtout d'après les autorités prophétiques des Livres Saints , afin de réaliser seul, av^c ses propres forces et ses uniques ressources, la délivrance du tombeau du Christ, délivrance à laquelle il veut consacrer les richesses inouïes que ses découvertes doivent lui donner.
Les Chroniques fabuleuses, dont la principale est la Chronique du roi D. Rodrigue et de la Destruction de t Espagne ^ constituent une espèce de romans historiques , où des tournois impossibles, des aventures de chevalerie incroyables se mêlent à la vérité d'autres faits, étalent une richesse et une variété incomparables d'éléments poétiques et pittoresques , en même temps qu'elles respirent les sentiments et reflètent le caractère national du peuple espagnol. De ces chroniques aux livres de chevalerie , il n'y a qu'un pas ; aussi voyons-nous arriver après elles y en Espagne , et par le contact des autres nations , l'histoire d'^rthur^ des Chei^aliers de la Table^^Ronde^ de Charlemagne et des Douze Pairs ; l'histoire du chef de cette famille dont les desceudants sont innombrables, au dire de Cervantes, de \Amadis de
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Gaule , avec les Esplandian , les Florisande , les Lisuart de Grèce ^ les Palnierin d Angleterre , tous les représentants de la chevalerie profane et tous leurs adversaires de la chevalerie religieuse, le Chevalier de C Étoile brillante^ le Conquérant du ciel^ et tous les champions de la Chevalerie chrétienne^ de la Chevalerie céleste. Leur analyse et leur étude nous font comprendre leur influence pendant près de deux siècles, dans un pays aussi chevaleresque que l'Espagne ; nous expliquent la défense de les imprimer , de les vendre et de les lire dans les possessions d'outre-mer; interdiction que les Corlès renouvelèrent, en 1555, en demandant qu'elle fût étendue à la métropole , et y ajoutant de brûler tous les exemplaires qu'on pourrait rencontrer. Mais ces mesures mêmes témoignent de l'immense popularité de ces romans, dont le Quichote a fait justice.
Quelques idées sur la représentation des mystères remplaçant le drame païen , sur l'origine de ces représentations religieuses antérieurement à 1 260 , sur l'abus qu'on en faisait , comme le prouve un passage des Parties d'Alphonse le Sage ; quelques notions sur une comédie morale du marquis de Villena, sur des intermèdes d'Alvarô de Luna, sont des données trop vagues et trop incertaines pour connaître l'état primitif du théâtre espagnol, jusqu'à la satire pastorale de Mingo Revulgo. Rodrigo Cota lui fait faire quelques pas de plus , surtout avec la tragicomédie de Calixte et Mélibée^ ou la Célestine^ qu'il commence et que continue Fernando de Rojas. Chez Juan de l'Encina, nous trouvons plus d'action , plus de vie dans ces entretiens où parlent deux ou trois interlocuteurs^ six au plus ; mais ces compositions , églogues par le nom , vrais drames par l'essence et la forme, quoique manquant de la véritable intrigue dramatique , n*en sont pas moins représentées publiquement , en 1492. De sorte que Juan de l'Encina passe à bon droit pour le premier fondateur du théâtre espagnol et même du théâtre portugais , puisqu'il a servi de modèle à Gil Vicente qui a laissé quarantedeux compositions , parmi lesquelles VAuto de la Sihyla Ois-