CHAPITRE XXI
La famille des Manrique. — Pedro, Rodrigue, Gomez et George. — Les Staocei de ce dernier. — Les Urreas. . Juan de Padilla.
Contemporains de tous les auteurs que nous venons d'examiner, unis par les liens du sang à plusieurs d'entre eux , florissaient ks Manrique, cette famille de poètes, d'hommes d'État, de guerrim modelés sur le siècle où ils vivaient et marqués des traits profonds de son caractère : ce sont les rejetons d'une des plus anciennes et des plus nobles races de Castille, race qui remonte aux Lara des romanees et des chroniques (i). Pedro, le père des deux premiers qui sont cou* nus , fut un des plus ardents adversaires du Connétable Alvaro de Luna, et il occupe une place si grande dans les troubles de cette époque, que son empoisonnement violent, peu de temps avant sa mort, ébrank le pays jusque dans ses fondements. Â sa mort, en 1440, l'injustice qu'il avait soufferte fut jugée si flagrante que tous les partis, que toole la cour prit le deuil, et que le bon comte de Haro, le même qui, m an auparavant, avait eu en gage dan^s ses mains, à TordésiUas, rhonneur et la bonne foi de l'Espagne, vint en présence du roi, et, dailB une entrevue solennelle décrite par les chroniqueurs de D. Juan II, il obtint pour les enfants du défunt Manrique la confirmation de tous les honneurs et de tous les droits dont leur père avait été injustement dépouillé (2).
L'un de ces enfants était Rodrigo Manrique, comte de Paredes, hardi capitaine, bien connu par les avantages signalés qu'il remporti, pour sa patrie, sur les Maures. Il était né en 1416, et son nom se pri-
(1) Gftieraciones y Semblanzas, ch. xi, xv et xxir.
(2) Chronique de D. Juan II, année 1437, ch. ly ; 1438, ch. vi; 1440, ch. XTin.
inte constamment dans l'histoire de son temps. Aussi se trouve-t-il )uvent mêlé non-seulement aux guerres contre l'ennemi commun, 1 Andalousie et à Grenade, mais encore aux luttes non moins absorintes des factions qui divisaient alors la Gastille et tout le nord de la éninsule. Malgré la vie active qu'il mena, il trouva, nous dit-on, du ?mps pour la poésie, et une de ses canciones, nullement dépourvue e mérite et qui nous a été conservée , nous en fournit le précieux îmoignage. Il mourut en 1476 (1).
Son frère, Gomez Manrique, sur la vie duquel nous avons moins e détails, et que nous connaissons à la fois comme un guerrier et un mi des lettres, nous a laissé de plus grandes preuves de son goût et e son talent poétique. Une de ses compositions les plus courtes apartient au règne de D. Juan II ; une autre, plus prétentieuse, touche l'époque des Rois Catholiques ; de sorte qu'il vécut sous trois règnes ifférents (2). Sur les instances du comte de Bénévent, il réunit tout e qu'il avait écrit en un volume, qui existe peut-être encore , mais ni n'a jamais été publié (3). Le plus grand de ses ouvrages, dont ous connaissions l'existence, c'est un poëme allégorique de douze ents vers, sur la mort d'un de ses oncles, le Marquis de Santillane, oëme où les Sept Vertus , la Poésie et Gomez lui-même représentent t déplorent ensemble la perte immense que viennent de faire et leur iècle et leur pays. Cette composition fut écrite peu de temps après 458 et adressée , avec une lettre d'une pédanterie amusante, à son ousin l'évêque de Calahorre, le fils du Marquis de Santillane (4). Un utre poème, adressé à Ferdinand et à Isabelle, et auquel il faut néessairement assigner pour date la plus reculée l'année 1474, est un eu plus étendu que la moitié du poème précédent , allégorique omme lui, et a recours encore au pauvre artifice des Sept Vertus, ni viennent cette fois donner des conseils aux Rois Catholiques sur art de gouverner. Il était primitivement précédé d'une épltre en rose et fut imprimé en 1442 , de sorte qu'il est un des premiers vres sortis des presses espagnoles (5).
(1) Pulgar, Claros varones, Ut. xui; Cancionero général, 1573, f. 183; Mariaoa, 'utoire, liv. XXIV, ch. xiv.
(2) Les poésies de Gomez Maurique se trouvent dans le Cancionero général de lâ73, .1. 57-77, 243.
(3) Additions à Pulgar, édit. 1775, p. 239.
(4) Ib„ p. 223.
(5) Meodez {Typog. esp.^ p. 265). A ces poésies de Gomez Manrique on doit ajou- T : 1° sa lettre poétique au Marquis de Santillane, son oncle, pour lui demander
urrÉRATtRE espag;«ole. 24
Ces deux espèces de poëmes un peu étendus, avec un petit nombre d'autres plus courts, dont le meilleur roule sur la mauvaise administration d'une certaine ville où il vivait, emplissent toute la liste de ce qui nous reste des œuvres de leur auteur. Ds sont compris dans les Cancioneros imprimés, de temps en temps, durant le seizième siècle, et leur insertion nous fournit un témoignage de la continuité d'estime avec laquelle ils furent considérés. Mais , à part un petit nombre de passages où le poëte, mu par des sentiments d'affection personnelle, s'exprime sur un ton naturel, aucune de ses poésies ne peut se lire aujourd'hui avec plaisir. Dans plusieurs cas, les latinismes auxquels il se livre avec complaisance, séduit probablement par Juan de Mena, ces latinismes rendent tout à fait ridicules les vers où ils se trouvent (1).
George Manrique est le dernier rejeton de cette famille chevaleresque que nous trouvons dans l'histoire littéraux de son pays. C'était le fils de Rodrigue, comte de Paredes ; c'était aussi, à ce qu'il semble, un jeune homme doué d'une douceur de caractère peu commune, sans manquer de cet esprit d'aventures qui distinguait ses ancêtres ; un poëte plein de sentiment naturel. Alors les meillems écrivains de tous ceux qui l'entouraient se livraient entièrement aux conceptions métaphysiques et à tout ce qu'on regardait comme une rare élégance de style. Un nombre considérable de ses poésies légères, celles qu'il adresse principalement à la dame de ses pensées, sans être exemptes de la couleur de l'époque, nous rappellent les poésies, sur des sujets semblables, qui se produisirent un siècle plus tard en Angleterre, après l'introduction du goût italien à la cour de Henri YII (2). Mais la pièce principale du jeune Manrique est presque entièrement dégagée de toute affectation. Elle a pour siqet
un exemplaire de ses Œuvres et la réponse de ce dernier : toutes les deux piceesii trouvent dans les Cancioneros généraux; 2^* quelques poésies légères qui se troufcit dans un manuscrit d'Alvarez Gato, conservé à la Bibliothèque de TAcadémie royali d'Histoire, numéro 114, et qui méritent d'être publiées.
(1) Tel est, par exemple, le mot definicion employé dans le sens de «nierfc, U mort, à moins qu'il ne soit une faute d'impression pour deftmdon^ et d'autres ea|Ésnismes du même genre. Quanta Gomez Manrique, voyez ce qu'en dit Nicolas Antoiio (Bibl. vêtus, tome II, p. 342).
(2) Quelques-unes trop libres, eu égard à l'intolérance de l'Ëglise en Espagne» ibsI insérées dans le Cancionero général de 1535 (fol. 72-67; dansceluide 1573» M. lH- 9, 160, 187, 189, 221, 243, 245). On en trouve aussi un certain nombre dans le Ctoclonero deBvrku de i619é
HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE. 37 i
la mort de son père, arrivée en 1476; elle est tout à fait dans le mètre et le style de la vieille poésie espagnole. Elle se compose d'environ cinq cents vers, divisés en quarante-deux copias ou stances, et elle est intitulée, avec la simplicité et la droiture digne de son caractère : las Copias de Jorge Manrique^ <( les Stances de Greorge Manrique, » comme si elles n'avaient pas besoin d'un nom plus distinctif. En effet, au lieu d'un bruyant étalage de sa douleur, ou, ce qui aurait été plus conforme à l'esprit de son siècle, au lieu d'un puéril étalage de son érudition, c'est une plainte simple et naturelle sur l'inconstance de toute félicité terrestre ; l'effusion la plus pure d'un cœur rempli de désespoir, se voyant obligé de reconnaître subitement l'indignité de ce qu'il avait le plus estimé, le plus poursuivi. Son père occupe à peine la moitié du canevas du poëme , et ce n'est que quelques-unes des stances qui lui sont plus particulièrement consacrées que je voudrais en voir disparaître. Mais, avant que le sujet proprement dit soit annoncé , comme il l'est beaucoup plus tard , nous reconnaissons que Tauteur vient d'éprouver une grande perte , perte qui a ruiné ses espérances et qui l'a amené à ne regarder que le côté pénible et décourageant de la vie. Dans les premières stances, il semble être aux premiers moments de sa douleur profonde, moments où il n'ose pas se hasarder lui-même à parler des causes qui l'ont produite ; où son âme, nourrissant encore son chagrin dans la solitude, n'ose pas regarder autour d'elle pour trouver une consolation. Dans son affliction il s'écrie :
Nuestras vidas son los rios Que vao à dar en la mar, Que eselmorir; Alla van los senorios Derechos à se acabar
Y consumir;
Alli los rios caudales, AUi los otros medianos
Y mas chicos ; AUegados son iguales
Los que viven por sas maocs
Y los ricos (1).
(1 ) H Nos vies sont les fleuves — Qui vont se jeter dans la mer, — Qui est la mort ; — Là vont les droits Seigneuriaux se finir — Et se consumer; — Là vont les grands fleuves, — Là vont d'autres cours d'eau moyens, -.Là vont les plus petits; — Quand ils sont arrivés, égaui sont ~ Et ceux qui vivent de leurs mtins— Et les riches. •
372 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ESPAGiNOLE.
C'est la même intonation qui se fait entendre, un peu plus adoucie, quand le poète touche aux jours de sa jeunesse , aux jours de la cour de D. Juan II , jours qui sont déjà passés. Et le sentiment est d'autant plus profond que les scènes joyeuses qu'il décrit viennent contraster singulièrement a\ec les pensées sombres et solennelles auxquelles les premières le conduisent. Sous ce rapport, ses vers ai^ rivent à nos cœurs comme le son d'une lourde cloche qu'une main douce et légère fait retentir, cloche qui continue longtemps après à produire des sons de plus en plus tristes et solennels, jusqu'à ce qu'ils nous arrivent comme la plainte de l'objet que nous avons aimé nous-même et que nous avons perdu. Peu à peu le mouvement change ; après nous avoir distinctement annoncé la mort de son père, le ton devient religieux et soumis. La lumière d'une félicité future éclate à son esprit réconcilié , et le tout se termine alors comme un doux et radieux coucher de soleil; le noble et vieux guerrier descend paisiblement dans sa tombe, entouré de ses enGants et content de sa délivrance (1).
(0 Les vers sur la cour de D. Juan II sont les plus beaux de tout le poème :
l Que se hixo el rey don Jaan?
Los infantes de Aragon,
Que se hideron?
^ Que fué de Unto galan 7 Que fué de tante invenclon
Como trujcron?
l Las Justas y les torneos, Paramentos, bordaduras
Y dmeras 7 Fueron sino devaneos ?
l Que fueron sino Terduras
De las eras 7 ; Que se hidcron las damas, Sus tocados, sus Testidos,
Sus olores7 ; Que se htderon las llamai De ias fuegos ince ndidos
De amadores 7 ; Que se hiio aquel trovar Las rausicas acordadas
Que laAfan?
; Que se hixo aquel dançar, Aqucllos ropas chapadas
Que trayan ?
Qu'est dereno le roi don Juan 7 — Les infants d*Aragon, ^ Que tooMIt de^eniu? — QiM devenue unt de galanterie 7 — Qu*c8t devenue toute cette loventioa — Poar levn CMi* bats ? f- Les Joutes et les tournois , — Ornements, broderirs — Et cinteift, — Qu*élili-a« sinon eitia¥agances7 — Qu'était-ce, sinon herbe des champs? — Que «Mil dena— I» dames, — Leurs bijoux , leurs parures, -> Uurs odeurs 7 — Que toot detenaes les Iw-
HISTOraE DE LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE. 373
Il n'y a pas de poésie ancienne dans la langue espagnole, si nous en exceptons peut-être quelques-unes des vieilles romances, qui puisse être comparée aux stances de Manrique pour la vérité et la profondeur du sentiment. Peu, dans les temps postérieurs, ont atteint la beauté ou l'énergie de ses parties les meilleures. La versification aussi en est excellente ; libre et coulante, avec un air et un tour antiques parfois, et par là conforme au caractère du siècle qui l'a produite, elle augmente l'effet et le pittoresque du sujet. Mais son plus grand charme consiste dans une belle simplicité qui, sans appartenir à un siècle , est en tout le sceau du génie.
Les Copias^ comme on pouvait s'y attendre, produisirent tout d'abord une impression profonde. Elles se publièrent pour la première fois en 1 492, seize ans après leur composition, et elles se trouvent dans plusieurs des vieilles collections réunies un peu plus tard. On en a fait des éditions à part. Une d'entre elles, avec un lourd commentaire moral en prose par Luis de Aranda, fut publiée en 1S52. Une autre, avec une glose poétique, sur le même mètre que l'original, par Luis Ferez, parut en 156i ; une autre encore, par Rodrigo de Yaldepeftas, en 1588, et une autre par Gregorio Silvestre, en 1589 ; éditions qui ont toutes été réimprimées plus d'une fois, surtout les deux premières. Mais, avec cette marche, les modestes Copias elles-mêmes devinrent
mes — Des feux allumés — Par les amaots T — Que aoot dcTenos ces lers — Et les musiques harmonieuses — Qui les répétiieotT — Que aoot dCfeuues ces danses — Et C4's robes brodées — Qu'elles entraînaient 7
hss stances de George Manrique ont été admirablement traduites en anglais par H. W. I^ngfeltow et publiées, pour la première fois, à Boston, en 1833, in>12. Depuis elles ont été plusieurs fois réimprimées. On peut les comparer avec un passage sur Edouard IV attribué à Skelton , et qui se trouve dans le Mirrar for Magistrales (Londres, 1815, in-4**, tom. U, p. 248). Ce prince 8*expriffie ainsi :
Where is now my conquest and vlctory?
Where is my riches and royall array T W'herc be my coursera and my horaet taycT AVIiere is my myrrta, my solace, and my play ?
Lt ton de ces deux poésies ne diffère pas beiucoup, quoique le vieux lauréat anglais n*ait jamais entendu parler de Manrique, ni n*ait jamais rien imaginé de supérieur aux stances.
Ces stances ont été souvent imitées. An nombre des imitateurs, si nous en croyons Lope de Vega (Obras sueltas^ Madrid, 1777, in-4*, tom. VI, p. ixix) , il faut mettre Camôens. Je n*ai pu trouver toutefois les redondillas auxquelles Lope fait allusion. Ce dernier admire beaucoup les stances ; il dit qu'elles devraient être écrites en let-
si surchargées, si obscurcies, qu'elles disparurent presque de la circulation générale, jusqu'à la moitié du dernier siècle. Dès cette époque elles ont été souvent réimprimées, tant en Espagne que dans d'autres pays, jusqu'à ce qu'elles aient pris enfin, ce semble, une place permanente parmi les productions les plus admirées de la vieille littérature espagnole, à laquelle les rattache leur mérite incontestable (1).
(1) Les plus anciennes éditions des Copias sont de 1493, 1494 et 1501. Voyez Mendez (Typog. espagnole^ p. 136). J'ai dans ma bibliothèque dix ou douie exempliirct d'autres éditions. L'un d'eux a été imprimé à Boston, en 1833, avec la traductioo de Longfellow. Mes exemplaires de 1574, 1588, 1614, 1632 et 1799 ont tous des f/oM en vers. Celui de Luis de Aranda, qui est en prose, date de 1553, in-4% et il est eo lettres gothiques.
A la fin d'une traduction âeVEitfer de Dante faite par Pero Femandez de VillegHi archidiacre de Burgos, et publiée à Burgoe, en 1515, in-fol., avec un commentain érudit, tiré principalement de celui de LandinOf livre très-rare et d'une valeur ooisidérable, on trouve dans quelques exemplaires un pocme intitulé Aversicn du Monde et Conversion à Dieu. Ce poème, sans pouvoir être comparé aux stances de Geoi]gB Manrique pour son mérite, a une assez grande analogie avec elles pour le fond et pour la forme. Il est divisé avec assez d'affectation en quarante octaves. Les vingt premières traitent du mépris du monde, et les vingt autres, de l'honneur qu'on doit à la vie religieuse. Les vers, qui appartiennent à la vieille école de poésie nationale, coulent avec facilité, et ils sont écrits dans le style le plus pur et le plus riche de la langue castillane. Voici le commencement du poème :
Quédate, mnodo maliiio, LIenode mal ydolor, Que me vo tras el dulçor Del bien eierno diTino.
Ta tôaigo, tu veoiDO Bebemos açucarado, Y la sierpe esté en el prado De ta tan blso camlno.
Quédate oon tai enfiafios, MagOer que te dexo tarde , Que te segai de cobarde Fasu mis posu^ros allos.
Mas ya tus maies exirafios De ti me alançan faraoso, Vome A buscar el reposo De tus trab^Josos dafios.
Quédate con tu moldad , Con tu trabi^o inhumano; Dondc el beimano al liermano
No guarda fe ni verdad.
Muerta es toda caridad Todo bien en ti es ya inuerio AcôJMinc para el puirto, Fu)'endo tu tempestad.
Ix>:n d*ici monde trompeur, -- Plein de mal et de doalear, — Je rechercUe la douoew — Di
La mort du jeune Manrique ne fut pas indigne de ses ancêtres ni de sa vie. Dans une insurrection survenue en 1479, il servait du côté du roi ; en engageant trop aventureusement une escarmouche , il fut blessé et terrassé. Sur sa poitrine on trouva des vers, pas encore finis, sur la fragilité de toutes les espérances humaines. Une vieille romance rappelle la fin de Manrique, et la simplicité de sa poésie termine, d'une manière toute particulière , la chronique de cette branche d'une famille si honorée dans son temps (1).
Une autre famille, qui florissait sous le règne de Ferdinand et d'Isabelle, et qui continua de se distinguer sous le règne de Charles- Quint, fut aussi marquée des mêmes caractères, servit dans les postes élevés de TÉtat, dans les armes, et fut honorée par ses succès dans les lettres. C'est la famille des Urreas. Le premier de ce nom qui s'éleva
divin bien éternel. — Ton poison , ton venin, — Noos le bavons daldGé, ~ Et le serpent
vit dans la prairie — De ton si trompeur chemin, r^in d*ici- avec tes séductions, — Quoique Je te quitte tard,— Je t*ai suivi lâcbement— Jusqa*à
mes dernières années; — Mais déjà les maux étranges — De toi m*éloigaent forcément; —
Je vais chercher le repos — De tes laborieuses souflhinces. Loin d'ici aiec u malice — Et tes efforts inhumains; —Toi chez qui le frère au f^ère — Ne
garde ni foi ni vérité, — Chez qui est morte toute charité. -> Tout bien chei toi est déjà
mort. — Je me réfugie dans le port — En fuyant tes tempêtes.
Après les quarante octaves auxquelles appartiennent les vers que nous venons de citer, se trouvent deux autres compositions, intitulées, la première: Querella delafè^ • Plaintes de la foi, » commencée par Diego de Burgos, et terminée par Pero Femandez de Villegas; la seconde est une traduction libre de la dixième saUre de Juvénal, par Gero> nimo de Villegas, frère de Tarchidiaere Pero Fernandez , et prieur de Cuevas-Rubias. Chacune de ces poésies se compose de soixante<dix ou quatre- vingts octaves environ, à* art majeur^ mais n'ayant ni l'une ni l'autre le mérite de V Aversion del mundo y Conversion d Dios, Geronimo a traduit aussi la sixième satire de Juvénal en stances d'art majeur, publiées à Val ladolid, en 1619, in-4^
(1) Mariana (Hist., liv. XXIX, ch. xix), dit en parlant de sa mort : « Muriô en lo mejor de su edad, — il mourut au meilleur moment de son âge, m mais il n'ajoute pas quel est cet âge. Ce grand historien parle en trois circonstances, au moins, de George Manrique, comme d'un personnage important dans les affaires du temps. Il le cite encore une quatrième fois lors de la mort de son père Rodrigue. Ijts expressions de Mariana ont une beauté et une convenance telles que je n'hésite pas à les transcrire ici : « Su hijo D. Jorge Manrique, en unas trovas muy élégantes, en que hay virtudes poeticas y ricos esmaltes de ingenio, y sentencias graves, à manera de endecha, lloro la muerte de su padre. — Son fils, D. George Manrique, dans des vers pleins d'élégance où brillent des vertus poétiques émailléesde riches traits de génie et de pensées graves, dans une espèce d'clégie, pleura'la mort de son père (liv. XXIV). » Très-rarement l'histoire du docte jésuite abandonne sa terrible et sanglante course pour rendre un tel hommage à la poésie, encore moins pour le faire avec autant de grâce. L'ancienne romance sur George Manrique se trouve dans Fuentes, LUfro de los quarenta Cantos, Alcalà, 1587, in 8°, p. 374.
976 HISTOIRE DE LA LlTTlilRATURE ESPAGNOLE.
jusqu'à la grandeur fut Lope , créé comte d*Àranda en 1 488, et le dernier, Jérôme, que nous ferons connaître plus tard comme traducteur de l'Arioste et comme auteur d'un traité sur l'honneur militaire: Tratado de la honra militar^ publié en 1566.
Les deux fils du premier comte d'Aranda, Miguel et Pedro, furent de vrais amis des lettres ; mais Pedro seul était doué d*un véritable esprit poétique, supérieur à son siècle, émancipé de son affectation et de ses folies. Ses poésies, publiées en l'ilS, sont dédiées à sa mère, qui était veuve, et roulent sur des sujets partie religieux, partie probnes. Plusieurs d'entre elles montrent qu'il avait eu commerce avec ks maîtres de l'Italie : d'autres sont entièrement à l'abri de toute influence qui n'est pas nationale. Parmi ces dernières, la romance suivante, souvenir des premières amours de sa jeunesse, nous montre qu'une défiance profonde de soi-même semble trop forte pour une passion qui était évidemment d'une grande tendresse :
Ed ei placiente verano Do son lo6 dias mayores, AcabaroD mis placeres ComeDzaron mis dolores.
Quando la tierra da yerva
Y los arboles dan flores, Quando aves baoen nidot
Y cantan los niiseùores :
Quando en la mar sosegada
Entran los navegadores Quando los lirios y rosas Nos dan buenos olores;
Y quando toda la gentd, Ocupados de calores , Van aliviando las ropas
Y buscando los frescores; Dô son las mejores oras,
Las noches y los albores; En este tiempo que digo Comenzaron mis amores.
De una dama que yo vi, Dama de tantos primores»
De quantos es conocida De tantos tiene loores.
Su gracia por hermosura Tiene tantos servidores Quanto yo por desdichado Tengo penas y dolores :
Donde se me otorga muerto
Y se me niegan favores.
Mas Dunca olvidtré Estos amargos dulzores Porque en la mucha firmeza Se muestran los amadores (i).
La dernière personne qui écrivit un poème d'une étendue consirable et qui appartient encore, à proprement parler, à la vieille 3le, c'est un poëte qui, par ses imitations de Dante, nous rappelle cole du temps du Marquis de Santillane : c'est Juan de Padilla, Igairement appelé le Cartujano, le Chartreux, surnom qu'il choisit ur cacher ainsi modestement son propre nom (2), car il ne s'annce jamais que comme le moine de Sainte-Marie de las Cuevas de ville. Avant d'entrer dans ce monastère sévère, il avait composé 1 poème de cent cinquante copias^ intitulé : el Laberinto del que de Cadiz^ aie Labyrinthe du duc de Cadix,» qui s'imprima en 93 ; mais ses deux principaux ouvrages furent composés plus tard, premier est intitulé : Retablo de la vtdade Chris to, ou a Peinture la vie du Christ , » long poëme , généralement en octaves de vers LTt majeur, contenant l'histoire de la vie du Sauveur, telle que la nnent les prophètes et les évangélistes, et parsemée de prières, de serons, d'exhortations, composition tout à fait religieuse et très-fastiiuse, terminée, comme nous le dit l'auteur, le soir de la Noël de nnée 1500.
L'autre poëme a pour titre : los Doce Triumfas de los doce apos- '«, « les Douze Triomphes des douze apôtres.» Comme l'auteur lui-
1) « Dans l'agréable saison d'été,— Quaud les jours sont les plus grands,— Mes plaisirs fini,— Mes douleurs ont commencé.— Quand la terre donne Therbe,— Queles arbres ment des fleurs,— Quand les oiseaux font leur nid— Et que chantent les rossignols»— ind sur la mer tranquille— Naviguent les matelots, — Quand les lis et ks roses — u embaument de leurs parfums, — Quand tout le monde — Préoccupé de la char — Cherche à alléger ses vêtements — Et recherche la fraîcheur ; — Quand les heusont les meilleures, — Ainsi que les nuits et les aurores : — Cest à ce moment t je parle — Que mes amours ont commencé, — Pour une dame que j*ai vue, — ne de tant de beauté — Que tous ceux qui l'ont connue— N*ont c^sé de la louer. »a grâce, pour sa beauté, — A autant de serviteurs — Que j*ai, moi, infortuné,— Et leioes et de douleurs : — C'est de là que me vient la mort, — Et Ton me refuse faveurs. — Jamais, toutefois, je n'oublierai — Ces amères douceurs, — Parce que t dans l'opiniâtreté — Que se montrent les amoureux.» (CaneUmero de Uu Obrat de Pedro Manuel de l'rrea, Logrono, 1513, in-fol ., cité par Ignacio de Asso, dans ïibrU guibusdam Hispaniorum rarioribus,CœêaraugusUe, I794,in-4% pp. 89-93.) l) Le bon moine , toutefois , regarda comme impossible de conserver le secret et lous fait connaître son nom dans une espèce d'acrostiche à la fin du Retablo, 11 t né en 1468, il mourut après 1518.
môme nous Tindique, avec le même soin et la même précision, celte œuvre fut terminée le 14 février 1518 ; c'est encore une composition d'une longueur colossale, puisqu'elle contient environ mille strophes de neuf vers chacune. Elle est en partie allégorique, mais l'ensenible revêt un caractère religieux; elle est aussi écrite avec plus de soin qu'aucun autre ouvrage de l'auteur. L'action se passe dans les douie signes du zodiaque, dans lesquels le poëte se trouve successivement conduit par saint Paul, qui lui montre d'abord, dans chacun d'eux, les merveilles d'un des douze apôtres , puis l'ouverture d'une des douze bouches de la région infernale, et enfin , d'un coup d'œil rapide, la division correspondante du purgatoire. Dante est évidemment le modèle de notre bon moine, quoique son imitation n'ait pas été heureuse. Le poëme commence, en effet, par une imitation directe de l'introduction de là Divitie Comédie^ à laquelle d'autres pa^ ties du poëme empruntent fréquemment des phrases et des vers entiers. L'auteur mêle, en outre, ce qui a rapport à la terre et au ciel, aux régions infernales et au purgatoire, avec une confusion si désolante , il fait un si bizarre amalgame de l'allégorie, de la mythologie, de l'astrologie et de l'histoire connue , que son livre finit par n*étR qu'une série d'incohérences extravagantes, de descriptions vagues et insignifiantes. Quant à la poésie, les traces en sont rares ; mais k langue, empreinte de cet air résolu d'une époque antérieure an poëme, est franche et vigoureuse; la versification est, eu égard au temps, extraordinairement riche et facile (1).
(1) Les Doze Triun\fos de ios doce Apostolos ont été réimprimés, en entier^ à Lotdres, en 1843, in-4», par D. Miguel del Riego, chanoine d*Oviedo, et frère de riafor tuné patriote du même nom. Dans le volume qui contient les Triomphée^ le limiflîit a donné de longs extraits du Retahlo de la vida de ChrUto, et omis les diants Ti, Yiii, IX, x'. Pour des détails sur Pauteur Juan de Padilla, voyez Nicol. Aotonio, MÊL nov., tom. I, p. 751 ; tom II, p. 332 ; Mendez, Typog, esp.^ p. 193; et SamuMto, Jfi^ moires, sect. 844-47. Ce dernier écrivain nous apprend que Padilla remplit de I fonctions ecclésiastiques dans son ordre et en dehors. La première éditioD des J Triomphes date de lôl2, le Rétable de 1505. Il existe de la même époque un limatte un titre analogue à celui du Rétable:\aL Vila ChrisH del Cartujano. C'est une tmlafrlion de la Vie du Christ de Ludolphe de Saxe, moine chartreux^ mort vers 137e^hîli en Castille par Ambrosio Montesino, et publiée, pour la première foii, k Séville^ei 1502. C'est, en effet, une Vie du Christ compilée des Évangiles, avec de longs COBmentaires et des réflexions tirées des Pères de TÉglise. Le tout remplit quatre volâmes in-folio. La version de Montesino est écrite dans une prose castillane grtnel pure. Il traduisit cet ouvrage, dit-il, par ordre de Ferdinand et dlsabdle.