CHAPITRE XXII
Écrivains en prose. >- Juan de Lucena. — Alphonse de la Torre. — Die^ de Almela. — Alonso Ortiz. -> Fe rnando del Pulgar. — - Diego de San Pedro.
Le siècle de Henri IV fut plus favorable aux progrès de la composition en prose que celui de D. Juan U. C'est ce que nous avons déjà vu quand nous avons parlé des chroniques contemporaines , de Ferez de Guzman et de Fauteur de la Célestine. En d'autres cas , nous observons ses progrès dans des compositions d'un ordre inférieur, plus ou moins entachées du mauvais goût et du pédantisme du temps, mais qui méritent encore d'être connues parce qu'elles ont été grandement appréciées dans leur siècle.
Considéré sous ce point de vue, l'un des prosateurs les plus distingués de son époque, c'est Juan de Lucena, personnage éminent, membre du conseil privé de D. Juan H et ambassadeur de ce monarque près des cours étrangères. Nous savons très-peu de choses de sa vie ; et, quant à ses œuvres , il ne nous en reste qu'une, supposé qu'il en ait écrit plusieurs. C'est un dialogue didactique en prose sur la Vie heureuse^ entre plusieurs personnages illustres de cette époque, le grand Marquis de Santillane, le poëte Juan de Mena, l'évêque et homme d'Etat Alonzo de Carthagène, et Lucena lui-même, qui joua le rôle d'arbitre dans la discussion, discussion que l'évêque termine en décidant que le vrai bonheur consiste à aimer et à servir Dieu.
Le dialogue lui-même est supposé avoir principalement eu lieu dans une des salles du palais, en présence de plusieurs nobles de la cour : mais il ne fut écrit qu'après la mort du Connétable, en 1453, événement auquel on y fait allusion. C'est une imitation évidente du traité de Boëce, de la Consolation de la philosophie^ qui jouissait alors d'une faveur classique. Le dialogue de Lucena est plus animé
et produit plus d'effet que son modèle. Fréquemment son style est plein de finesse et même de dignité. Il contient des morceaux des plus intéressants et des plus satisfaisants. Telles sont les plaintes du Alarquis de Santillane sur la mort de son fils, si belles et si touchantes ; telle est la récapitulation finale où Tévêque repasse les peines et les misères de cette vie. Au milieu de la discussion, se présente une description charmante d'une collation qu'oiïrit le Marquis de Santillane, et qui nous rappelle en même temps, comme on avait probablement l'intention de le faire, les symposia ou banquets des Grecs et les dialogues qui en parlent. Les allusions à l'antiquité dont ce livre abonde^ les citations d'auteurs anciens, sont beaucoup plus fréquentes, presque toutes bien amenées, et libres le plus souvent de cette grossièreté et de cette pédanterie qui marquent principalement la prose didactique de cette époque. Considérée dans son ensemble, la composition de Juan de Lucena , malgré Tusage de pluâeors mots étrangers, malgré son penchant accidentel à Tafféterie, peut i^tre regardée comme un des monuments littéraires les plus retûatquables de son siècle, qui soit arrivé jusqu'à nous (1).
C'est à cette époque que nous pouvons aussi rapporter la Vi$iim deleitable^ c< la Vision délectable,» écrite, nous en avons la certitude, avant 1463. Elle a pour auteur Alfonso de laTorre, communément appelé le Bachelier^ originaire, à ce qu'il semble, de rarchevéché de
(1) Mon exemplaire de la Vita heata est de l'édition prineeps, Zamon, ( 1483, iu-foL de vingt-Ut)is feuilles à deux colonnes, leUre gothique. Au liea de titit, il commence par ces mots : « Aqui comença un tratado en eslillo brève, en mlacias no solo largo, mas hondo y prolixo, el quai ha nombre Yita beaio^ hôd» y c^mpuesto por el honrado y muy discrcto Juan de Lucena, etc. > Il eiisle murf im éditions de 1499 et de 1541, et une autre même, je crois, de 1501 (Aolonio, ANL vêtus, édit. Bayer, tom. II, p. 250, et Mendez, Typographie, p. 2e7). Le oourt peM0B suivant, qui fait allusion au commencement de la dixième aatire de Juvéual et d'à goût meilleur que celui des ouvrages semblables de la même époque , nous doun bien une idée de son style. Il est tiré des observations de l'évèque répondant m peCk et à rhomme du monde : « Resta pues, senor Marques y tu, Juan de Mena, ad aatencia primera, que ninguno en esta vida vive beato. Desde Cadix baeta Gan^Bi, ■ toda la tierra expiamos (espiamos?) a ningun mortal contenta su snerte. El eibillat entre las puntas se codicia mercader ; y el mercader, cavallero entre lu bramai èA mar, si los vientos austriales emprenian las vêlas. Al parir de las lombardM êtm hallarse el pastor en el poblado; en el campo, el cibdadano ; fuera religion lei 4e dentro, como poces, y dentro querrian estar los de fuera, etc., » fol. xtui lectfr Gi traité contient de nombreux latinismes et beaucoup d^expressions Utinee, d*aprèi rimitation absurde de Juan de Mena ; mais il contient aussi en grand nombre des noli du vieux castillan, mots très-expressifs et que nous regrettonsde ne plue \oirenaHi0e.
Burgos et, de 1437 jusqu'à Tépoque de sa mort, membre du collège de Saint-Bartholomé à Salamanque, noble institution fondée à l'imitation de celle qu'avait établie, à Bologne, le cardinal Albornoz. Le sujet de l'ouvrage est une vision allégorique où l'auteur se suppose lui-même voir l'entendement de l'homme sous la forme d'un enfant venant au monde, rempli de péché et d'ignorance, et successivement élevé par des personnages représentant la Grammaire, la Logique, la Musique, l'Astrologie, la Vérité, la Raison et la Nature. Le livre, dans la pensée de l'auteur, devait être, il nous le dit : ce Compendio <c del fin de cada sciencia que quasi prohemialmente conteniesse la ce essencia de aquello que en las sciencias es tratado, » un a Court Abrégé de la fin de chaque science, » contenant sommairement l'essence de l'objet dont traitent les sciences, et en particulier de tout ce qui touche à la science morale et aux devoirs de 1 homme, à son âme et à son immortalité. A la fin, de la Torre nous avertit que c'est une entreprise hardie que d'y avoir discuté de pareils sujets « en palabras viilgares, » en langue vulgaire , et il supplie le noble Juan de Beamonte, prieur de Saint-Juan, en Navarre, sur la demande duquel il l'avait entrepris, de ne pas permettre qu'un ouvrage si léger soit vu par d'autres personnes.
H y montre, en effet, de grandes preuves de l'érudition de sou temps, et encore plus la subtilité de la métaphysique scolastique, alors en faveur; mais il est sans agrément, sans intérêt dans la structure générale de sa fiction ; son style est maigre et ses éclaircissements ont peu de mérite. Malgré ces défauts, rien ne l'empêche d'être beaucoup lu et beaucoup admiré. Il en existe une édition sans date, qui parut probablement vers 1480, et qui montre que le désir de l'auteur de la dérober au public ne fut pas longtemps respecté. Nous avons aussi d'autres éditions de 1489, 1S26, 1528, et de plus une traduction en catalan, imprimée pour la première fois vers 1484. Le goût pour de pareils ouvrages passa aussi en Espagne , comme il avait passé ailleurs. Le bachelier de la Torre fut si complètement oublié que sa Vision fut non-seulement publiée, en italien, par Dominico Delphini, comme étant son propre ouvrage, mais qu'elle fut retraduite en espagnol, sa langue primitive , par Francisco de Caceres, juif converti, qui imprima sa traduction, en 1663, comme si le livre original était en italien, et tout à fait inconnu en Espagne (1).
(1) La plus vieille édition de la Vision deleitable, qui est sans date, semble, par le
Une injustice semblable à celle que venait d'éprouver Alfonso de la Torre arriva à l'un de ses contemporains, Diego de Almela, cl le priva pendant quelque temps de l'honneur auquel il avait droit, d'être regardé comme l'auteur de l'ouvrage intitulé : el Valerio de las historias, a leValérius des histoires,» livre longtemps populaire, cl encore plein d'intérêt. Diego Rodriguez de Almela l'écrivit après h mort de son protecteur, le savant évoque de Carthagène, qui avait luimême conçu le projet d'un pareil livre, et il l'envoya, vers 1472, à l'un des membres de la famille des Manrique. Quoique la lettre qui accompagne cet envoi existe encore, quoique, dans quatre éditions^ à commencer par celle de 1487, le livre soit attribué à son véritable auteur, dans la cinquième, qui parut en 1641, il est annoncé comme appartenant à un auteur bien connu, Feman Ferez de Guzman , erreur découverte et signalée par Tamayo de Yargas, sous le règne de Fhilippe III, mais qui ne semble pas avoir été généralement corrigée, avant que l'ouvrage ne fût de nouveau édité par Moreno, en 1793.
papier et les caractères, être sortie des presses de Gentenera, à Zamora ; dint ce en, elle aurait été imprimée de 1480 à 1483. Elle commence ainsi : « Comença el tntado llamado Vision deleitable compuesto por Alfooso de la Torre, bachillery endereçido al muy noble D. Juan de Beamonte , prior de San Juan en Navarra. » Elle n*A pas de pagination, et se compose de soixante-onze feuilles in-fol. à deux colonnety en IcUn gothique. Le peu que Ton sait des différents manuscrits et des diverses éditiou îbprimées de la Vision, se trouve dans Nicolas Antonio, Bibl. vêtus, édit Bayer^ tom. D» pp, 328, 329, avec notes; dans Mendez, Typographie, pp. 100 et 380, etdansl'J/pendia;, p. 402; enfin dans Castro, Bibl. espag., tome I, pp. 030^35. La Fifion M composée pour Tinstruction du prince de Viane , dont Tantear parie ven b 11 comme s*il vivait encore. Puisque ce prince célèbre, fils de D. Juao, roi de NafVfi et d*Aragon, naquit en 1421, et mourut en 1483, ces deux dates nous font paifùlement connaître Tintervalle pendant lequel la Vision dut être écrite. Bien plot, le livn étant adressé à D. Juan de Beamonte, tuteur de ce prince, il est probable qn*ll fat ié> digé de 1430 à 1460, durant la minorité de D. Carlos. Un des viens manoicrils dil : « El original ha seydo e es por ellos havido en muy grande estima, e por tal mnche guardado dentro eu la camara del dicho rey de Aragon. — L'original a été el eil tan par eux en grande estime, et par conséquent gardé dans la cbambre dudit roi d*iitgon. » La vie de Tauteur se trouve dans Rezabal y Ugarte, BibIMheea de lot mlirci que han sido individuos de los seis eolegios majores (Madrid, 180S, in-4*, p. 339). U meilleur passage de la Vision deleilabU est à la fin dans Tallocation de U Vérilê à la Raison. La Bibliothèque impériale de Paris conserve un manuscrit portant le nméro 7820, qui contient les poésies d'Alfonso de la Torre (Ochoa, ManuicrUos, Pub, 1844, in-4', p. 479). Les poésies du bachelier Francisco de la Torre qni se tronvnt dans le Cancionero de 1573 (fol. 124-27) et dans d'autres livres, et dont on a tantptrié comme se rapportant à Quevedo, ont été attribuées par certains critiques à Alfisno de la Torre. Voyez, à ce sujet, le Discours de réception à C Académie roffale f^ps* gnole de D. Aureliano Fcrnandez Guerra y Orbe.
ette œuvre se présente sous la forme d'une dispute sur la morale, après une courte explication des différentes vertus et des vices hommes, tels qu'on les comprenait alors, nous avons tous les îrcissements que l'auteur peut réunir sur chaque chapitre, éclairements qu'il tire des Écritures et de l'histoire d'Espagne. C'est M une série d'histoires qu'un traité didactique régulier, et le itc du volume consiste dans la gravité, la simplicité et Tagréit de style avec lequel elles sont racontées, style particulièrement venable à la plupart d'entre elles, empruntées aux vieilles chroues espagnoles. Primitivement ces histoires étaient accompagnées D traité sur les batallas campâtes^ batailles rangées ; mais ce derr^sesCroîiicasdeEspana, «Chroniques d'Espagne,i» sacollectiondes ^agros del apostol Santiago^ des « Miracles de TapAtre saint Jac* îs,i> etplusieursautres de moindre importance, sontdepuis longtemps ndonnés. Almela, qui jouit de la faveur de Ferdinand et d'Isabelle, ompagna ces monarques au siège de Grenade, en 1491, en qualité umÂnier, et emmena avec lui, suivant l'usage ordinaire de ces ips, observé par les hauts dignitaires ecclésiastiques, tout un tége militaire pour servir dans les guerres (1). ^ 1493, un autre ecclésiastique distingué, Alonso Ortiz, chanoine Tolède, publia, dans un volume médiocreçient épais, deux petits rrages qui ne doivent pas être entièrement passés sous silence. Le mier est un traité, en vingt-sept chapitres, adressé, par l'interméire de la reine Isabelle, à sa fille, la princesse de Portugal, sur la rt du mari de la princesse, traité rempli par les consolations que chanoine courtisan juge convenables pour une telle perte et pour propre dignité. Le second est un discours adressé à Ferdinand et sabelle, après la chute de Grenade, en 1492, pour se réjouir d'un grand événement, et pour les glorifier presque également de la lelle expulsion des juifs et des hérétiques de l'Espagne. L*un et lire sont écrits dans un style trop emphatique ; mais ni Tun ni lire ne manquent de mérite. Dans le discours surtout, il y a un deux passages très-beaux et même très-pathétiques sur la tran-
1) Nicolas Anlooio , Bibl. vetus^éàii. Bayer, tom. II, p. 315; Mendez, Typog., 315. Chose singuUcre, Téditioa du VaUrio de las Elstorku, imprimée à Tolède 1541, iD-fol., portant sur le titre le nom de Feman Ferez de Guzman, comme aur de Touvrage, donne encore, au folio 2, la lettre de Diego Rodriguei de Aimela, à late de 1472, lettre qui ne permet pas de douter que c'est ce dernier, et non le pre- ,T, qui est le véritable auteur du livre.
quillité dont TEspagne va jouir, maintenant que des ennemis étrangers et abhorrés ont été^ après une lutte de huit siècles, expulsés de ses frontières ; passages qui partent évidemment du cœur de Tauteur, et qui trouvèrent, il ne faut pas en douter, un écho partout où ses ouvrages furent écoutés par des Espagnols (1).
Un autre prosateur du quinzième siècle, et qui mérite d*être cité avec plus de respect que chacun des derniers, c'est Fernando del Pulgar. Il était né à Madrid, et, comme il nous le dit lui-même, il avait été élevé à la cour de D. Juan IL Durant le règne de Henri IV, il remplit des fonctions prouvant qu'il a été un personnage important, et, durant une grande partie du règne de Ferdinand et d'Isabelle, il a été leur conseiller d'Etat, leur secrétaire et leur chroniqueur. Nous avons déjà parlé de ses œuvres historiques ; mais, dans le cours de ses recherches, après tout ce qui avait rapport à sa Cronica de CasiUta, il réunissait les matériaux d'un autre livre plus intéressant, sinon plus important. En effet il trouvait, nous dit-il, que « las historias no referian tan extensamente, como debieran, los notables fechos y singulares hazafias de algunos claros varones. » Aussi, mû par son patriotisme, et prenant pour exemple les portraits de Ferez de Guzman et les biographies des anciens, il prépara avec soin des esquisees biographiques des principaux personnages de son siècle, en commençant par Henri lY, et se renfermant principalement dans les limites du règne de ce monarque et de sa cour (2).
Quelques-unes de ces esquisses, auxquelles il a lui-même donné k
(1) Le volume du savant Alonso Ortiz est un livre curieux» imprimé à Sévills m 1493, in-fol. de cent feuilles, à deux colonnes, n nous est conna par Mendei (p. 114) et par Nicolas Antonio (Bibl nova^ tome 1, p. 39). Ce dernier ne sut rien sur Orliii excepté qu'il légua sa bibliothèque à lUniversité de Salamanque. Outre les deux tnîtés cités dans le texte, le volume de ses œuvres contient une description de la bteisure que le roi D. Ferdinand reçut des mains d'un assassin, à Barcelone, le 7 dénsobre 1492 ; deux lettres de la cité et de la cathédrale de Tolède, demandant que la MB de la ville de Grenade, récemment conquise, ne soit pas placé devant edai de Tolède dans la liste des titres royaux; une grave censure contre le pronotaire Juan de Lacena, personnage disUnct, à ce qu'il semble, de Tauteur de ce nom, pour aYoir osé attaquer l'Inquisition, alors dans toute la rigueur de ses saintes prétentions. Da raie, tout le livre respire Tintolérancc et le fanatisme.
(2) Ces détails sur la vie de Pulgar sont tirés de l'édition de ses Claros Vorwu, Madrid, 1775, in-4'*; mais là, comme ailleurs, on le dit natif du royaume de Tolède, assertion probablement erronée. Oviedo, qui le connut personnellement, dit, daaile dialogue sur Mendoza, duc de Tlnfantado, que Pulgar était natural de Madrid. (Quii* quagcnas.HS.)
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î général de Claros Varones de Castilla^ «Hommes illustres de Oisî, » telles que les esquisses du bon Comte de Haro (1), de Rodrigo irique(2), sont importantes par leur sujet, tandis que d'autres, ime celles des grands dignitaires ecclésiastiques du royaume, ne t aujourd'hui intéressantes que par Thabileté qui les a tracées. Le e dans lequel elles sont écrites est énergique, généralement conet montre une tendance à Télégance des formes plus grande que e de Cibdareal ou de Guzman, à qui nous n'hésiterions pas de le (iparer, si nous n'avions pas à regretter la confiance naturelle de mnéte médecin et la sévérité de jugement de l'homme d'État iré. Toute la série est adressée à sa grande protectrice, la reine belle, à qui un ton de gravité et de dignité convenait, pensait-il, n'est pas douteux, plus que tout autre.
!^omme spécimen de son meilleur style, nous prendrons le passage vaut, où, après ses allusions à plusieurs des personnages les plus il- Ires de l'histoire romaine, il se retourne subitement , pour ainsi "e, vers la reine, et confronte alors hardiment les grands hommes l'antiquité avec les grands hommes de Castille dont il a déjà plus iguement parlé :
« E ni estos grandes sefiores e caballeros e fijosdalgo de quien aqui con causas razonables es hecha memoria, ni los otros pasados que guerreando , â Espaùa la ganaron del poder de los encmigos, no mataron por cierto sus fijos, como ficieron los consules Bruto e Torcato, ni quémaron sus brazos, como fizo Cévola, ni fizieron en su propia sangre las crueldades que répugna natura, e defiende la razon ; mas con fortaleza e perseverancia, e con prudencia , e diligencia , con justicia e con clemencia , gaoando el àmor de los suyos, e seyendo terror à los estraûos , gobemaron huestes, ordenaron batallas, vencieron los enemigos, ganaron tierras agenas, e defendieron las suyas. Yo, por cierto, no ?i en mis tiempos, ni lei que en los pasados viniesen tantos caballeros de otros reynos e tierras estraûas â estos vuestros reynos de Castilla e de Léon por facer armas é todo trance, corne vi que fueron caballeros de Castilla a las buscar por otras parles de la
christiaudad Asi que, Reyna muy excelente, estos caballeros
e perlados, e otros muchos naturales de vuestros reynos, de que non fago aqui mencion por ocupacion de mi persona, alcanza-
;i) Claros Varones, lit. m.
(2) Ibid., tit XIII.
UTràlATt'RE E>PAO?<OLE. 2â
« ron con sus loables trabajos que ovieron , e \irtudcs que siguie- « ron, el nombre de Varones claros^ de que sus descendientes en « especial se deben arrear, e todos los fljosdalgo de vuestros rey- « nos deben tomar exemplo para lîmpîamente vivir, porque puedan « fenescer sus dias en toda prosperidad, como estos viviron e fenes- « cieron (1). y)
Ce morceau est certainement remarquable , tant par le style que par l'élévation des pensées, surtout si Ton considère qu'il fait partie d'un ouvrage écrit vers la fin du quinzième siècle. Ni la chronique du même Pulgar, ni son commentaire du Mingo Revulgo, ne valent, comme nous l'avons déjà vu, de pareilles esquisses.
Le même esprit reparaît, toutefois, dans ses lettres. Elles sont au nombre de trente-trois, écrites toutes durant le règne de Ferdinand et d'Isabelle; la première porte la date de 1473, et la dernière n'est postérieure que de dix ans. Presque toutes sont adressées à des personnes des plus honorables et des plus distinguées de son temps, telles que la Reine elle-même, Henri oncle du roi, l'archevêque de Tolède, le comte de Tendilla. Quelques-unes, comme celle qu'il envoya au roi de Portugal, pour l'exhorter à ne pas fiiîre la guerre en Castille, sont évidemment des lettres diplomatiques, tandis que d'autres, telles que la lettre à son médecin où il se
(1) d Et ni ces grands seigneurs et chevaliers et hijosdalgo dont il est lait ici ncition pour des motifs plausibles, ni les autres du passé qui, par la guerre, ont reeoiquis l'Espagne sur la puissance des ennemis, n*ont certainement pas immolé lenii fils, comme l'ont fait Brutus et Torquatus, n'ont pas brûlé leur bras, eomme le il Scsvola ; ils n'ont pas exercé sur leur propre sang les cruautés qui répugoeiil à b nature et que la raison défend ; mais avec plus de force et de penévéranoe, plus de prudence et de prévoyance, plus de justice et de clémence, en se conciliaDt ramoar des leurs et en devenant la terreur des étrangers, ils ont 'commandé des années, er^ donné des batailles, vaincu les ennemis, conquis des territoires étrangers et déinis les leurs. Pour moi, je n'ai pas vu certainement dans mes temps, je n'ai pas hi qm dans les temps passés il soit venu tant de chevaliers des autres royaumes et des cod* trées étrangères dans vos royaumes de Castille et de Léon pour faire des armes à ••trance, que j'ai vu des chevaliers de Castille aller à leur recherche dans les aatiei
parties de la chrétienté C'est ainsi, très-excellente Reine, que ces ehefalieisel
prélats, et beaucoup d'autres habitants de vos royaumes dont je ne fais pas id mcatiiis par suite de mes occupations personnelles, obtinrent par les louables traTtox qn*ib entreprirent et los vertus qu'ils déployèrent le nom ^* hommes Ulustre*^ nom dont lewf descendants doivent spécialement se faire honneur et que tous les hidalgos de tQ* royaumes doivent prendre pour exemple, afin de vivre honnêtement et de poufoir finir leurs jours en toute prospérité, comme les premiers les ont vécu et termiséi.* (f'Inrox Varnftps, tit. XVII.)
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plaint, en plaisantant sur les infirmités de la vieillesse, la lettre à sa lille qui était religieuse, portent le caractère de lettres familières, sinon confidentielles (1). En un mot, pris dans leur ensemble, tous les divers ouvrages de Fernan Ferez de Guzman nous représentent, sous un jour des plus agréables, le caractère de cet ancien serviteur, de ce conseiller de la reine Isabelle, qui ne donna peut-être pas une immense impulsion à son siècle comme écrivain, mais qui le devança par la dignité et l'élévation de ses pensées, par la facile abondance de son style. Il mourut après 1492 et probablement avant 1500.
Nous ne devons pas franchir les limites du règne de Ferdinand et dlsabeUe sans faire connaître deux remarquables tentatives d'élargir ou de changer au moins les formes de la fiction romantique telles qu'elles se trouvaient alors déterminées dans les livres de chevalerie.
La première de ces tentatives fut faite par Diego de San Pedro , décurion de Valladolid, dont les poésies se trouvent dans tous les Cancioûeros généraux (2). Diego était évidemment connu à la cour des Rois Catholiques, où il semble avoir été favorisé. Si nous en jugeons par son principal poëme, intitulé : el Desprecio delafortuna^ «le Mépris de la fortune, » ses vieilles années ne furent pas heureuses, et furent remplies des regrets que lui causaient les folies de sa jeunesse (3). Parmi ses folies, il place le livre en prose, la fiction qui constitue aujourd'hui seule son titre à notre souvenir. C'est l'ouvrage intitulé : Carcel de amor^ «Prison d'amour, » qu'il composa sur la demande de Diego Hernandez, gouverneur des pages, sous le règne de Ferdinand et d'Isabelle.
Ce volume s'ouvre par une allégorie. L'auteur se suppose traversant, par une matinée d'hiver, une forêt où il rencontre un personnage à l'air farouche , au regard sauvage , et traînant après lui un infortuné prisonnier chargé de chaînes. Ce sauvage, c'est le Désir, et sa victime Leriano, le héros de la fiction. Par une sympathie toute
(1) Ses lettres sont à la fin des Claros Varones (Madrid, 1775, 10-4"*}. Elles simprimêrent pour la première fois à Séville en lôOO.
(3) Les Copias de San Pedro a la Pasion de Critlo et Las sieU anguslias de nuestra Senora sont insérées dans le Cancionero de 1492 (Mandez, p. 135). Un grand nombre de ses autres poésies se trouvent dans les Cancloneros généraux de 151 1-1573, et dans ce dernier aux fol. 155, 161» 170, 177, 180, etc.
(3) El Desprecio de la fàrluna, « le Mépris de la fortune « se trouve avec une curieuse épitre dédicatoire au comte d*Uruefta qu'il servit, dit-il, pendant vingt neuf ans, à la fin de Védilion des œuvres de Juan de Mena, édition faite à Alcaln, en 1566.
naturelle, Diego de San Pedro les suit jusqu'au château ou prison d'Amour. Là, après avoir marché, à tâtons, à travers plusieurs passages mystérieux et mille dangers, il voit la victime attachée à un siège de feu et endurant les tourments les plus cruels. Leriano lui raconte qu'ils sont dans le royaume de Macédoine , qu'il s'est épris d'amour pour Laureola, fille du roi, et que cet amour l'a fait jeter dans cette cruelle prison ; il lui donne sur tout des éclaircissements et des explications allégoriques, et il supplie l'auteur de porter un message à sa Laureola. La prière est favorablement accueillie, et la correspondance commence ; immédiatement après, Leriano est délivré de sa prison et la partie allégorique de l'ouvrage est conduite à sa fin.
Dès ce moment , l'histoire ressemble à un épisode des fictions de chevalerie. Un rival découvre l'attachement réciproque de Leriano et de Laureola, il le fait montrer au roi son père.comme un crime, et Laureola est mise en prison. Leriano défie leur accusateur et triomphe de lui dans la lice. Mais l'accusation se renouvelle, habilement soutenue par de faux témoignages ; Laureola est condamnée à mort. Leriano la délivre avec la force armée, et la confie à la protection de son oncle pour ne pas laisser le moindre prétexte à de malicieuses interprétations. Le roi, exaspéré de nouveau, assiège Leriano dans la ville de Susa. Durant le siège, Leriano fait prisonnier un desiaux témoins et le pousse à avouer son crime. Le roi, après avoir lu cet aveu, reçoit encore sa fille, plein de joie, et accorde toute sa faveur à son fidèle amant. Mais Laureola, jalouse de son honneur, se refuse maintenant à entretenir désormais des relations avec lui. En conséquence de ce refus, Leriano tombe malade et meurt de chagrin et de faim. Ainsi finit le livre original; il en existe une faible continuation par Nicolas Nuflez, qui nous fait le récit de la douleur de Laureola et du retour de l'auteur en Espagne (1).
Le style, en ce qui touche Diego de San Pedro, est bon pour l'époque ; il est énergique, vigoureux et rempli d'aphorismes et d^antithèses. Il n'y a pas d'habileté dans la construction de la fable, et l'œuvre, dans son ensemble, démontre seulement le peu de progrès qu'avait fait la fiction romantique, sous le règne de Ferdinand et
(1) Je ne connais de ce Nicolas Nuficz qu'un petit nombre de poctiet» dans le Cancionero général de 1573v fol. 17, 23, 175. Une ou deux ne sont pu mérile.
d'Isabelle. La Carcel de Amor eut toutefois un grand succès. La première édition parut en 1492 ; en moins de huit années, elle fut suivie de deux autres, et, avant un siècle complet , on pouvait facilement en compter dix, outre plusieurs traductions (1).
Une des conséquences de la popularité dont jouit la Prison (f amour ^ ce fut Tapparition de la Question d'amour^ conte anonyme portant pour date, à la fin, le 17 avril 1512. C'est une discussion sur la question, si souvent agitée, depuis le temps des Cours d'amour jusqu'aux jours de Garcilaso de la Vega : « Qui souffre le plus, de l'amant qui voit la mort lui ravir sa maîtresse, ou de l'amant qui sert sans espérance la maîtresse qu'il aime?» La controverse s'élève entre Vasquiran, qui a perdu son amante, et Flamiano, qui est repoussé et au désespoir. La scène se passe à Naples et dans d'autres parties de l'Italie. Elle commence en 1508, et finit avec la bataille de Ravenne et ses conséquences désastreuses, quatre ans plus tard. Elle respire tout à fait l'esprit de son temps ; récréations chevaleresques et fêtes à la cour de Naples, chasses, joutes et tournois, jeux de flèches, tout est minutieusement décrit , avec les costumes, les armures, les devises et les emblèmes des principaux personnages qui y prenaient part. La poésie est émaillée aussi de villancicos, motes et invenciones, telles qu'on les trouve dans les Cancioneros. A un certain moment, une églogue entière est rapportée teUe qu'elle se récita ou se joua devant la cour; dans un autre, c'est une vision poétique, où l'amant qui a perdu son amante la voit encore comme si elle était vivante. La plus grande partie du livre se rapporte à des faits certains, et plusieurs d'entre eux, on le sait, sont historiques. Mais la discussion métaphysique entre les deux victimes, discussion qui roule parfois avec ai-
(t) Mendez, pp. 185, 283. Brunet, etc. La Carcel de amor a été traduite en anglais par lord Bernere {ValpoWs Royal and Noble Àuthors, Londres, 1806, in-S**, vol. I, p. 241. DUHiin's Âmes, Londres, 1810, in-4'', vol. IH, p. 195, vol. IV, p. 339.) On attribue aussi à Diego de San Pedro le Tratado de Amalte y Lucenda dont il existe une édition qui n'est probablement pas la première, de Burgos, 1522, et une autre de 1527. (Âsso, De libris Hisp. rariorUms^ Cxsarauguslx, 1794,in-4*, p. 44.) Une phrase de son Desprtcio de la/or^una {Cancionero gênerai, 1573, fol. 158) où il parle de ces lettres erotiques écrites de deux en deux me lait soupçonner que San Pedro est aussi l'auteur du livre intitulé : Proceso de Carias de amores que entre dos amantes pasaron, série de lettres d'amour pleines de l'affectation de ce temps. S'il en était ainsi, nous pourrions aussi lui attribuer la Quexa y aviso conlra amor ou la Historia de Lucindaro y Medusina à laquelle il est fait allusion dans la dernière de ces lettres. Mais, comme je ne connais pas de cette histoire une édition antérieure à celle de 1553, j'aime mieux n'en parler que dans la période suivante.
aOO HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE.
greur sur des lettres, et qui parfois se conduit par un dialogue des plus tendres, constitue la chaîne qui relie le tout et qui dut primitivement, ce n'est pas douteux, être regardée comme son principal mérite. L'histoire finit par la mort de Flamiano, mort causée par les blessures qu'il reçut à la bataille de Ravenne; mais la question débattue est aussi peu décidée qu'elle l'était au commencement.
Le style est celui de l'époque, parfois pittoresque, mais généralement pesant. L'intérêt de toute la composition est faible, par suite de rinsipidité inhérente à une discussion si subtile, par suite aussi des détails minutieux qu'elle donne sur les fêtes et les combats dont elk fourmille. Son importance principale consiste donc en ce que la Question d'amour a été une des premières tentatives du roman historique, comme la Prison (T amour, qui la fit naître, est la première tentative de roman sentimental (1).
(1) La Question de amor s^imprima pour la première fois en 1627. Outre les éditions séparées qui en ont été faites, on la trouve souvent dans le méou volume que la CarceL L*une et Fautre sont au nombre des livres cités par Fauteur du Dktlogw des langues, qui en fait un éloge modéré. Il préfère cependant la Cartel à la QuesUan de amor ^ à cause du style. (Mayans y Siscar, Origines, tom. II, p. 167.) Toutes deux sont comprises dans V Index expurgatoire de 1667, pp. 323, 864 ; avec ce trait dMgnorance palpable qui fait de la dernière, la Question de amor^ un livre portugais.