CHAPITRE XXIII
ï.es CaDcioneros de Baena, StuAiga et Martinez de Burgos. — Le Gancionero générnl de Castillo. — Ses diverses éditions. —.Ses divisions. — Son contenu. — Son caractère.
Les règnes de D. Juan II et de ses enfants, Henri IV et Isabelle la Catholique, sur lesquels nous venons de passer, s'étendent de i407 à 1504, et remplissent presque un siècle entier, tout en ne comprenant que deux générations de souverains. Nous avons déjà parlé des principaux écrivains qui florissaient pendant que ces rois étaient assis sur le trône de Castille, tant chroniqueurs que dramaturges, tant poètes que prosateurs, lani disciples de Fécole provençale que de Técole castillane. Mais, après tout, Fidée de la culture poétique en Espagne durant ce siècle, plus claire que celle qu'on pourrait obtenir par toute autre voie, c'est l'idée qu'on peut retirer de l'étude des vieux Cancioneros, de ces vastes magasins, remplis presque entièrement de la poésie du siècle qui avait précédé leur composition.
Rien, en effet, de tout ce qui appartient à la littérature du quinzième siècle, en Espagne, ne marque plus évidemment son caractère que ces collections volumineuses et mal digérées. La plus ancienne, à laquelle nous avons plus d'une fois renvoyé, est l'œuvre de Juan- Alfonso de Baena, juif converti, et l'un des secrétaires de D. Juan II. Sa date se place, d'après une évidence intrinsèque, entre les années 1449 et 1434. Elle fut entreprise, comme le compilateur nous le dit dans la préface, principalement pour plaire au roi, mais aussi, comme il l'ajoute, dans la persuasion qu'elle ne serait pas désagréable à la reine, à l'héritier présom'ptif, à la cour et à la noblesse en général. Dans ce but, dit-il, il a réuni les œuvres de tous les poètes
cspaë;iiols qui, dans son siècle ou dans le siècle précédent, ont honoré ce qu'il appelle la muy sotil é graciosa gaya ciencia. « la très-subtile et gracieuse gaie science. »
L'examen du Cancionero de Baena nous amène, toutefois, à observer que le tiers des trois cent quatre-vingt-quatre pages manuscrites qui le composent est consacré à Yillasandino qui mourut vers 1424, et que Baena proclame corona é monarca de todos las poetas é trobadores espanoles^ «couronne et monarque de tous les poètes et troubadours espagnols ; » que l'ensemble presque des deux tiers restant est divisé entre Diego de Valence, Francisco Impérial, Baena lui-même, Fernan Ferez de Guzman, et Ferrant Manuel de Lando; que les noms de cinquante autres personnes environ, dont la plupart remontent jusqu'au règne de Henri III, sont mis en tête d'une multitude de poésies légères dont ces personnes ne furent probablement pas, dans tous les cas, les auteurs véritables. Une faible partie de cette collection, telle que les poésies attribuées à Macias, sont écrites en dialecte galicien ; la plus grande est composée par des Gastillaus qui s'estimaient d'écrire à leur mode, plus que de toute auti'e chose, et qui, pour obéir au goût de leur temps, adoptaient généralement les formes légères et faciles du vers provençal et surtout l'esprit italien autant qu'ils pouvaient comprendre et connaître les moyens de se l'approprier. Quant à la poésie, à part quelques petites pièces de Ferrant Lando, d'Alvarez Gato et de Ferez de Guzman, le Cancionero de Baena en contient à peine quelques vestiges (1).
(1) La description du Cancionero de Baeoa se trouve dans Castro (i^iM. Madrid, 1785, in-foL, tom. I, pp. 265-346); dans Puibusque, Histoire comparée ilet lUtératures espagnole et/rançai$e(P&ns, 1843, in-S*", tom. I, pp. 393-397); dansOeboi, ManuscrUos, elc. (Paris, 1844, in-4** p. 281-286), et dans Amador de loi Rica, Eêêmilei sobre los Judios (Madrid, 1848» in-8**, pp. 408-419); voyez la traduction qae mam avons faite de ce dernier livre (Paris, 1861, Durand, libraire). La copie dont ae terfit Castro appartenait probablement à la Bibliothèque de la reine Isabelle (Mémoêmêê VAcad. roy. d*histokre^ tom. VI, p. 458, note), et se trouve aujourd*hai à la BiMii^ thèque impériale de Paris. Dans le Cancionero de Fernan Martinei de Bai^ot (ff^ morias de Alfonso VIII par Mondejar, Madrid, 1783, in-4Sappendix Gzzxix)aeln»vent des copias d'un poète appelé Juan, qui blâme l'origine juive de Baena, qoaliia ses vers de vulgaires, et soutient qu'ils ne valent pas une blanche (pièce de monnaii} la douzaine, « no valen una blanca la docena. «
Les poésies de ce Cancionero qui, suivant toutes probabilités, ne furent paa eoi^ posées par les auteurs à qui on les attribue, sont, en général, courtes et de peu dis* purtance, telles qu'elles durent cire remises aux grands seigneurs par les hanblsi versificateurs qui recherchaient leur protection ou faisaient partie de leur mataoB si
Plusieurs autres collections semblables ont été faites à la même loque : ce qui nous en reste suffit pour montrer qu'elles furent un « besoins à la mode dans ce siècle, et que leur caractère offre trèsu de variété. Parmi ces ouvrages nous citerons le Cancionero leasing « le Cancionero limousin, » dont nous avons déjà parlé (1) ; celui Lope de Stufliga qui comprend les œuvres de quarante auteui's iviron (2); la collection faite en 1464, par Fernan Martinez de jrgos, et sept autres, au moins, conservés à la Bibliothèque impéile de Paris , contenant tous des poésies du milieu et de la derère partie du quinzième siècle et souvent les mêmes auteurs et irfois les mêmes poèmes que Ton trouve dans Baena et dans ufiiga (3).
Ces collections appartiennent toutes à un état de société où la •ande noblesse , imiUmt la royauté , maintenait autour d'elle une »ur poétique, telle que celle du Marquis de Villena, à Barcelone, et
leur clientèle. Tels sout les vers déjà connus et qui portent le nom du comte Pero ino, vers composés, comme ledit expressément une note, parYillasandino. Ils délient servir au comte pour se présenter devant dona Beatriz avec plus de grâce le ne pouvait le faire un rude et vieux soldat peu adonné à la galanterie poé- |ue.
(1) Voyez le chap. i, tit. xvii, note.
(2) Le Cancionero de Lope de Stuniga se trouve ou se trouvait dernièrement parmi s manuscrits de la BiblioUièque nationale de Madrid, in-fol., numéro M. 48.
se compose de cent soixante-trois feuilles , d'une écriture très-claire et trèsîlle.
(3) La mode de faire de pareilles collections poétiques généralement appelées Canoneros était très-répandue en Espagne, dans le quinzième siècle, avant et après Tinoduction de l'imprimerie. L'une d'elles, formée en 1464, avec des additions d'une ite postérieure par Fernan Martinez de Burgos, commence par des poésies de son ire, se continue par d'autres de Yillasandino, objet des plus grands éloges et comme tldat et comme écrivain ; par celles de Fernan Sanchez de Talavera, dont plusieurs montent à 1408; de Pero Velez de Guevara, de 1422; de Gomez Manrique ; de Sanilane ; de Fernan Perez de Guzman; enfin de presque tous les poètes les mieux conosà la cour dans ces temps (Mémoires d'Alphonse VIII , Madrid, 1783, iD-4S spp-
[XXIT-CXL).
Plusieurs autres Cancioneros de la même époque sont conservés à la Bibliothèque apériale de Paris et contiennent presque exclusivement les auteurs de ce siècle les [us connus et les plus à la mode, tels que Santillane, Juan de Mena, Lopez de Cuiga (Estuniga?), Juan Rodriguez del Padron, Juan de Villalpando, Suero de Ribera, ernan Perez de Guzman, Gomez Manrique, Diego del Castillo, Alvar Garcia de Santa aria, Alonso Alvarez de Toledo. 11 n'y a pas moins de sept de ces Caneioneroê, tous •crits par Oehoa, Catalogue des manuserUs espagnols de ta Bibliothèque royale de arts (Paris, 1844, in-4", pp. 378-625).
la cour, peut-âtre encore plus brillante, du duc Fadrique de Castro, qui avait constamment à son service Puerto Carrero, Gayoso, Manuel de Lando et d'autres grands poètes alors célèbres. Que le ton dominant de toutes ces poésies ait été le ton provençal, on ne peut en douter ; qu'il soit venu s'y mêler l'influence de l'école italienne, c*est ce que nous savons par plusieurs poésies qui ont été publiées et par les indications du Marquis de Santillane, dans sa lettre au Connétable de
Portugal (1).
Jusqu'ici on a fait, pour réunir les poésies du temps , plus qu'on ne pouvait l'espérer de l'état d'agitation où se trouvaient les afEedres publiques. Mais on n'a marché que dans une seule direction, et encore avec peu de jugement. La royauté ou la noblesse la plus puissante pouvait bien se complaire dans le luxe de ces Cancioneros et de ces cours poétiques, mais on ne pouvait pas s'attendre à voir la culture poétique générale se développer, sous des influences si partielles et si disproportionnées. Un nouvel ordre de choses s'éleva bientôt. En 1474, l'art de l'imprimerie s'établit ouvertement en Espagne; et, circonstance singulière, le premier livre que l'on reconnaît avec certitude être sorti des presses espagnoles, est formé de la collection de poésies récitées en public par quarante portes différents qui se disputaient un prix (2). Un tel volume n'était pas compilé, c'est hors de doute, d'après le principe des vieux Cancioneros manuscrits. De plus, il leur ressemble sous certains rapports, et, sous d'autres, il panh n'être que le résultat de leur exemple. Quoi qu'il en soit, une oolleetion poétique s'imprima, àSaragosse, en 1492,^contenant les œuvres de neuf auteurs, parmi lesquels se trouvent Juan de Mena , le plus jeune des Manrique, et Fernan Perez de Guzman. Cette collection est évidemment faite d'après le même principe et dans le même but que les Cancioneros de Baena et de Stuûiga; elle est dédiée à la reine Isabelle, comme à la grande protectrice de toute entreprise qui pounah contribuer au progrès des lettres (3).
Ce fut un livre remarquable que le volume ainsi publié, dix-huit ans après l'introduction de l'imprimerie en Espagne, alors qu'il n'éudl
(1) Sanchez, PoétUs antérieures, tom. I, p. lzi, avec les nolei sur I0 latif AU duc D. Fadrique.
(2) Fuster, Bibl. valenciana , tom. I, p. 52. Toua les CaneUmerot que cités, antérieurs à 1474« sont encore manuscrits.
(a) Mendez, Topographie, pp. 134, 137, 383.
sorti des presses nationales qu'un petit nombre de traités en latin et même sans valeur. Mais il était loin de contenir toute la poésie espagnole, qui fut bientôt demandée. C'est pourquoi, en 1511, Fernando del Castillo imprima, à Valence, l'ouvrage qu'il intitula : Cancionero gênerai^ le premier livre auquel on a donné ce titre si connu de Cancionero et qui contient, il l'avoue : « varias y diversas obras de todos « ô de los mas principales trobadores de Espaûa, asi antiguos como <i modernos, en obras de devocion, morales y amatorias, chistes, « romances, villancicos, canciones, divisas, motes, glosas, cuestiones c( y respuestas (1). » Il renferme, en effet, les poésies attribuées à plus de cent poètes différents, depuis le temps du Marquis de Santiliane jusqu'à l'époque où la collection fut faite. La plus grande partie de ces pièces détachées se trouvent placées sous le nom de ceux qui en sont les auteurs ou qui sont présumés l'être ; le reste est classé sous les titres respectifs ou les divisions que nous venons d'énumérer, et qui constituaient alors les sujets favoris et les formes de versification les plus usitées à la cour. Quant à l'ordre proprement dit ou à la disposition, quant au jugement critique ou au goût dans le choix, il ne parait pas qu'on y ait beaucoup pensé.
Malgré ces défauts, le livre eut un grand succès. En 1514, il en parut une nouvelle édition. ^Six autres l'avaient suivie avant 1540, à Tolède et à Séville, ce qui fait, ensemble, huit éditions en moins de trente ans , nombre qui , si l'on considère la nature particulière et l'étendue volumineuse de l'ouvrage, trouvera difficilement son pareil, à la même époque, dans aucune autre littérature de l'Europe. Plus tard, en 1557 et en 1573, deux éditions nouvelles, un peu augmentées, parurent à Anvers, où les droits de succession et la puissance militaire de Charles-Quint rendirent familière la connaissance de la langue espagnole et l'amour de son étude. Chacune des dix éditions de ce livre remarquable, c'est là ce qu'il faut nous mettre dans l'esprit, présente à nos yeux une collection des poésies les plus en faveur à la cour et dans la société espagnole la plus raffinée, durant tout le quinzième siècle et pendant la première partie du seizième ; la dernière et la plus complète comprend les noms de cent trente-six auteurs, dont quelques-uns remontent au commencement du règne de
(1) « Œuvres variées et diverses de tous ou des principaux troubadours d*Espagne, tant auciens que modernes, compositions religieuses, morales et critiques, bons mots, romances, villancicos, chansons, devises, motets, gloses , questions et réponses. »•
D. Juan II, tandis que d'autres arrivent jusqu'à l'époque de l'empereur Charles-Quint (1).
Si l'on prend ce Cancionero comme le véritable représentant poétique de la période qu'il embrasse, la première chose que nous observons, en l'ouvrant, c'est une multitude d'œuvres de dévotion, évidemment placées là comme une entrée, afin de se concilier la faveur pour les parties plus profanes et plus libres qui suivent. Mais elles sont par elles-mêmes très-pauvres et peu délicates; elles le sont même à un tel degré que nous avons peine à comprendre comment elles ont jamais pu, à aucune époque, être considérées comme religieuses. Aussi, un siècle après l'époque où le Cancionero se publia, cette partie devint déjà tellement offensante pour l'Église qu'elle avait primitivement servi à se concilier, qu'elle fut entièrement retranchée des exemplaires imprimés qui tombaient dans les mains du pouvoir ecclésiastique (2).
Le doute n'est cependant pas permis sur l'intention religieuse qui fit d'abord composer ces poésies , dont quelques-unes appartiemunt au Marquis de SantiUane, à Fernand Ferez de Guzman et à d'autres anteurs bien connus du quinzième siècle, qui prétendaient donner par li une odeur de sainteté à leur vie et à leurs œuvres. Un petit nomlm de poésies, dans cette division du Cancionero, ainsi qu'un petit nombre d'autres éparses dans les autres parties , sont écrites en diakete limousin , circonstance qu'il faut probablement attribuer à ce que l'ensemble fut d'abord compilé et publié à Valence. Mais rien, dans cette première partie, n'est vraiment poétique, et il n'y a que peu de chose qui porte un caractère religieux. La meilleure de ces poéM légères et courtes est peut-être la composition suivante, adrearie par Mossen Juan Tallante à l'image du Sauveur expirant sur h croix :
Immenso Dios, perdurablc, Que el mundo todo criaste, Verdadero,
(1) Pour la bibliographie de ces ouvrages excessivement nrei et eoriem, vofv Ébert, Bibliographischex Lexicon; Bruuet, Manuel^ aux mots Canekmero al CêiiUh- J'ai vu, si je ne me trompe, dos exemplaires de huit éditions. Celles qae je poMcét sont de 1 535 et de lû73.
(2) Un exemplaire de Tédition de 1535, barbarement muUlée, porta la note nivante : « Este libro esta expurgado por el Eipurgatorio dd Sanio Ofleio cm Ucfs* cia. — Fra. Baptista Martinez. » Toutes les poésies religieuses qui oommao^înt l' Cancionero ont été arrachées.
Y con amor enlranable Por nosotros espiraste En el madero :
Pues te plugo ta! passion Por nuestras culpas sufrir
0 Agnus Del; Llevanos do esta el Ladron Que salvaste por dezir :
Mémento mei (1).
Immédiatement après la division des poésies religieuses, vient la écvà d'auteurs sur lesquels la collection entière s'est appuyée pour ion caractère et son succès lors de sa première publication , série i la composition de laquelle, nous dit l'auteur dans la dédicace ori- ^nale au comte d'Oliva, il s'est consacré lui-môme pendant vingt LOS. Nous avons déjà parlé de ceux qui ont mérité une notice partiîulière, tels que le Marquis de Santillane, Juan de Mena, Feman ^erez de Guzman et les trois Manrique. Il reste encore le vicomte le Altamira, Diego Lopez de Haro (2), Antonio de Velasco , Luis de
(1) « Dieu immense, éterneU — Qui as créé tout le monde,—- Dieu véritable» — Et itr amour compatissant — Pour nous tu as expiré — Sur une croix de bois. — Puis- [a*il Ta plu une telle passion — Souffrir, pour nos fautes, — O Agneau de Dieu ! - Porte-nous où est le larron — Que tu as sauvé pour avoir dit : — Souviens-toi de