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des défauts de l'auteur étudié, eu égard à la société dans laquelle il vivait, et aux goûts de son temps. Rarement Ticknor avance ses assertions sans les appuyer par des citations qui les corroborent.. Ces citations nous éclairent, tant sur la langue et sur le style que sur les sentiments des poëtes et des prosateurs , des chroniqueurs et des romanciers. Si du tableau lui-même nous descendons à ce que j'appellerai volontiers sa légende , c'est-àdire aux notes qui, à la fin des pages , expliquent et commentent le texte , jamais le lecteur ne trouvera plus de science, plus d'érudition. Ticknor a vu, lu, compulsé tout ce qui s'est écrit et imprimé sur la littérature espagnole jusqu'à nos jours. Il a rendu tributaires de son histoire, non-seulement l'Espagne , mais la France, l'Angleterre, l'Italie et l'Allemagne. Pas un livre rare , pas un manuscrit dont l'existence lui a été révélée quelque part, qu'il n'ait voulu voir de ses propres yeux, en avoir une copie dans sa main ; pas un mémoire, une revue où se sont discutés les points de son histoire, qu'il n'ait feuilletés, dont il n'ait extrait le passage nécessaire à sa cause.
Que Ticknor n'ait pas donné à ses groupes la disposition que certains critiques voudraient leur voir , qu'il n'ait pas insisté assez énergiquement sur les romances comme expression du sentiment populaire ; qu'il n'ait pas assez considéré les livres de chevalerie , comme produit naturel du sol espagnol ; qu'il n'ait pas peut-être assez montré la forme populaire du théâtre avant les timides essais de Mingo Revulgo , enl47â, c'est possible. Mais qu'on n'aille pas reprocher à l'histoire de cette première période de manquer de lien, d'enchaînement, enfin d'unité. Où la trouver, cette unité, dans l'Espagne du dixième au seizième siècle ? Elle n'existe nulle pari : vous la chercheriez en vain dans la population , dans la langue , dans la reUgion , dans la politique, dans les arts. Comment se serait-elle produite dans la littérature et par conséquent dans son histoire ? Quand sur le même territoire vivaient non-seulement Juifs , Maures et Espagnols, mais encore Catalans , Aragonais, Valenciens et Castil-
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lans ; quand chacune de ces populations parlait un idiome particulier ; quand , disciples de Moïse , défenseurs de Jésus-Christ, sectateurs de Mahomet, s'y livraient une guerre acharnée; quand la lutte pour la garde et la conservation des fueros des royaumes particuliers s'entretenait avec tant d'opiniâtreté ; enfin , quand sur un piédestal romain s'élevait nne colonne au chapiteau byzantin supportant un arc mauresque , pouvait-on , au milieu de tant de variété , espérer Tunité dans les œuvres de l'esprit , et surtout dans le tableau qui nous en retrace l'histoire Uttéraire ? Laissez le pouvoir politique réunir sous un même sceptre les royaumes divers de la Péninsule ibérique, imposer à ses sujets une même langue officielle , fondre dans une même nation espagnole les populations disséminées de la Catalogne à l'Andalousie , des Pyrénées à Gibraltar 9 ramener , par la ruineuse expulsion des juifs et des maures , toute la nation à l'unité religieuse , et alors, quand la synagogue et la mosquée seront partout devenues des temples chrétiens , quand il n'y aura plus qu'un seul roi i un seul peuple , une seule langue , une seule religion , parlez alors de l'unité littéraire. Jusqu'à ce moment, il ne faut pas demander à Tordre intellectuel ce que ne peuvent donner ni l'état moral, ni la condition politique. Jusqu'alors, il ne faut pas s'étonner que l'historien de la littérature espagnole parcoure successivement les royaumes et les époques sans s'occuper de saisir un lien qui n'existe ni entre eux ni entre elles.
Si je défends Ticknor contre ceux qui lui reprochent de manquer d'unité , je ne saurais dire qu'il est irréprochable , lorsqu'il nous met en face de monuments importants de la langue vulgaire , sans nous expliquer le travail de la décomposition du latin, sans nous montrer par quelles transformations le mot latin devient le mot espagnol. Dans le premier appendice, il jette quelques idées sur les causes de la décadence rapide de la civilisation romaine, sur l'état d'ignorance oii se trouva plongée l'Espagne, avant et pendant les invasions des Goths et des Arabes ; mais, selon moi, il ne voit que le mauvais côté ; il n'ap-
XIV LK THADUCTEUK AU LKCTKUR.
précie pas le rôle des écrivains de TEspagne latine au milieu de la lutte morale et religieuse du paganisme et du christianisme, dans les œuvres des Aquilinus Juvencus, des Prudentius Clemens, des Orose , des Idacius , des Dracontius , des Orencius , œuvres qui ont formé l'éducation morale et religieuse des chrétiens espagnols du quatrième et du cinquième siècle, et qui nous peignent la société de ces temps. Il oublie les penseurs de la monarchie visigothe , les Léandre de Séville y les Eutrope , les Juan de Biclara, et tous ceux qui, dans les monastères de Saint-Benoit, dans les conoiles de Tolède , ariens ou catholiques , prouvaient une étude sérieuse et une connaissance profonde , tant de la littérature hébraïque que des lettres grecques et latines. Aussi, quand on voit, deux siècles plus tard , Cicéron et Quintilien , Horace et Virgile , Platon et Aristote, également connus d'Isidore à Séville , de Braulius à Saragosse , de Conancius à Palencia y des Ildefonse et des Julien à Tolède , et de tant d'autres prélats éminents dont le savoir poussa les seigneurs visigoths à la culture des lettres , et leur valut la protection des Sisebut et des Chindaswinte , on se refuse à croire avec Ticknor que la tradition des études classiques fût tout-à-fait interrompue , et que personne n'entendit pas même le latin des offices chrétiens. Je regrette donc de ne pas trouver un exposé plus complet du travail des monastères , de l'épiscopat et de l'Église , pour conserver les débris des lettres grecques et latines durant la période qui s'étend jusqu'au onzième siècle.
Un autre chapitre que j'aurais voulu lire après cet exposé , c'est le chapitre des transformations grammaticales. Il ne suffit pas de dire que les Goths prirent unus pour l'article indéterminé; ille pour l'article déterminé; écrivirent au lieu de amor^ sum amalus ; de vici, habeo victum , et prirent esse et habere pour verbes auxiliaires. Il fallait aller au delà , présenter une nomenclature des terminaisons semblables qui conservent la même signification dans les mots latins et dans l'idiome vulgaire, en subissant une légère modification; montrer que atus, itus,
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utus, deviennent ado^ iih, udo; que alis, ans, deviennent al^ ar ; que antia, entia, se changent en ancia^ encia ; andus en anio ; anus en ano ; arius , arium , en ario ; aster en astw ; bilis en ble; itas en idad ; eus en eo; ensis , estris , en ense , eslre; tia , itia, en cm, icia ; itius, itiuin , en icio ; io, sio, tio, en ib/i, cion; or, sop, en /or, dor ; tudo, itudo, en fW, itud.
Après avoir observé que les dérivés espagnols se tirent de Tablatif des mots latins correspondants, comme Tindiqué Taccent tonique ; après avoir indiqué ces terminaisons de diminutifs et d'augmentatifs qui donnent tant de grâce ou tant d'énergie à la langue , Ticknor aurait dû montrer la valeur des terminaisons plus propres à l'idiome espagnol , telles que ada dans jomadaj temporada^ cornada, punalada; ajo dans lalinajo^ espantajo; anza dans bonanza^ tardanza^ matanza ; azgo et primitivement o^/^o dsins almirantazgOj maesirazgo^ mayorazgo; ego dans gallego^ manchego ; es dana aragones , cordubes ; ez dans cali*ez , doblez , honradez , Lopez , Nunez , izo dans adi^enedîzoj ohidadizo^ etc., etc.
Examinant ensuite le radical des mots, il aurait dû montrer aussi le changement des yoyelles et des diphthongues , et faire voir que n, â?, se changent en ^ , a^/ en o, et qu'ainsi les- mots latins lacté ^ preesens^ quœstio^ aurwn^ thesaurum^ deviennent lèche j presens^ cueslion^ oro^ tesoro ; que si Ye final se supprime parfois dans les dérivés, dolor^ error^ cerviz^feliz^ nutriz^ de dolore^ errore, feUce^ ceruice, nutrice^ e prend le plus souvent un l'avant lui, dans le corps des mots, et que castellum^ dexira^ dente ^ festa^ melle^ tempus^ terra font castiello^ diestra^ diente, fiesta^ miel^ tiempo^ tierra; que Vo se change en e^ fermosoj redondoj de formosus^ rotundus ; en «, cumplir de cornplere^ lugar de loco^ culebra de colubris; en ue^ bueno^ cuerpo^ fuerte^ nuepo^ muerte^ puerjtaj de bono^ cor pore ^ forte ^ novo , morte ^ porta; a? en e, pena ^ cerui^ feo, de pœna^ cœnuj Jcedo; que u se changeant en ci, bucca, currere, niusca^ lupo^ pulvere^ deviennent boca^ corrir^ mosca^ lobo^ poho.