LA POÉSIE LÉGÈRE
A notre époque la poésie légère proprement dite est très négligée. Malgré les efforts de quelques esprits ingénieux^ chaque jour on délaisse davantage cette subdivision charmante de l'ancienne poésie française. A tant de compositions gracieuses on préfère aujourd'hui les crudités réalistes et les brutalités sensuelles. Hâtons-nous de recueillir, dans tout le mouvement poétique du siècle, ce qu'il reste eacore de fantaisies alertes, aux rythmes délicats et rapides, aux pensées fines et spirituelles.
V IGEE (Louis-Guillaume-Bernakd-Etienne)
Auteur de deux comédies jouées sans SHCCès : Ma journée et VEn^ trevue, Vigée avait inutilement sollicité les suffrages de l'Académie française. Il se vengea de cet échec par des traits amers qui lui furent vivement renvoyés. Lebrun, enire autres poètes, lui riposta par ce distique : .
« Vigée est-il un aigle, un cygne ? Oh I non I Ce n'est qu*un paon greffé sur un oison. »
Il ne manqua pourtant ni d'esprit ni d'originalité* La plus singulière de ses compositions est VÊpitre à la Mort Le poète, songeant au moment redoutable où doit sonner son heure dernière, égayé d'une façon curieuse cette pensée lugubre. Viens, dit-il à la Mort :
« Viens me trouver, mais sans façon, ]
Mais sans avis préliminaire;
Surtout point de triste émissaire
Qui puisse troublei: ma raison. ,
Je sais très bien que d'ordinaire
Tu traites par ambassadeur : .
C'est la fièvre, c'est la douleur
Qui doivent entamer Taffaire ;
Mais au jour indiqué pour moi
Marche sans train et sans escorte.
Si ces dames sont avec toi,
Laisse ces dames à la porte. »
Il lui prescrit ensuite de prendre un air aimable et de revêtir un gracieux costume. La Mort devra laisser sa faux, et se parer de myrte et de cyprès.
Cette pièce, d'une certaine affectation de sentiment, mais très piquante comme expression, faisait l'admiration de Palissot. « Depuis le sonnet adressé à la princesse Uranie contre son ingrate de fièvre (modèle évident de cette charmante pièce) nous n'avons rien lu de plus ingénieux ; et sans la crainte d'être soupçonné d'adulation, nous ajouterions que la nouvelle Épltre nous paraît infiniment supérieure à Tancièn Sonnet *. »
Les épltres et les poésies fugitives de Vigée, et particulièrement les pièces adressées à Ducis et à Legouvé, offrent un mélange intéressant de grâce et de malice, de goût et de facilité.
VIENNE! (Jeàn-Louis-Guilliume)
Yiennet, qui s'est exercé en tant de genres, a écrit quelques ÉpUres remarquables. Sa pièce A mes quatre-vingts ans renferme des détails charmants de grâce et de naturel. La spirituelle franchise du poète laisse voîr^ dès le début de cette composition, un sentiment de satisfaction personnelle très net et très piquant :
tt O mes quatre-vingts ans I je vous avais prévus ; Mais je ne vous dis pas: Soyez les bienvenus. Sans doute, et j'en rends grâce à la bonté céleste, Je vous porte gaîment et d'un air assez leste. Mon front sous votre poids n'a pas encor fléchi. Et mes rares cheveux ont à peine blanchi. Dans les courses qu'à pied me prescrit l'hygiène, Mes pas n'ont pas besoin qu'un bâton les soutienne.
* Palissot, Mémoires sur la Littérature^ Vigée.