‹ Histoire de la littérature française au XIXe siècleChapitre 99 sur 106 · VEUILLOT · texte numérisé non relu

VEUILLOT

Les pièces Vacancea, Fatigue, Retour ont la môme fraîcheur d'idées et d'expressions. Nommons enfin VHommej poésie d'une apparence misanthropique, où le plus saisissant contraste est présenté entre la sereine magnificence de la nature et la méchanceté basse de rhomme.

Nous avons fait connaître les qualités d'inspiration chez Louis Yeuillot; nous dirons quelques mots de ses qualités de style.

La plus incontestable est la sobriété dans l'expression, cette sobriété des anciens et des classiques^ qui fuit la pompe des ornements, le pittoresque à outrance, la prolixité des détails, et laisse sous-entendre plus qu'elle ne dit. A la concision le satirique joint la force. Nous en donnerons deux exemples. Il parle du charivariste Caraguel, devenu conteur pour l'enfance :

c . . .Un tome somnolent, Après de longs efforts, est sorti de sa plume. En style, c'est du plomb ; en esprit, de l'écume. »

II, exprime à la fois avec quelle indifférence il reçoit les outrages personnels, avec quelle indignation il répond aux attaques faites à ses croyalAces, à ses affections intimes:

« Que ma plume demeure une épée au fourreau,

J'y consens : pour la paix mon amour est extrême.

Irai-je dégainer contre un quirite blôme,

Contre Weiss, contre rien, ou contre Vapereau ?

Mais si Ton me tourmente, ou les choses que j*aime,

Gare I le glaive sort et siffle d'âpres sons. ^

Par le grand Jupiter je tirerai vengeance ;

Il coulera des pleurs sous l'acier des chansons ! »

A la vigueur Louis Yeuillot mêle souvent la grâce et l'élégance de l'expression. Nous en avons plus haut offert des exemples. L'ensemble de son livre a une haute valeur poétique, bien qu'il s'y rencontre d'assez nombreux défauts de détail que nous devrons relever.

Louis Yeuillot autoriserait volontiers les plus grandes licences en Tersification. Quoiqu'une rime ait son prix, dit-il:

ff . . • . Les rimeurs sont des sots

Qui sont bien moins soigneux des choses que des mots. »

On doit se garder, selon lui :

« • . . . Des fines ciselures,

Des rimes à fracas et des enluminures. »

Il va plus loin dans ses Conseils à un poète de chambre, II veut qu'on rejette le vieux code parnassien, et que, toujours scrupuleux à l'égard de la pensée et du bon sens, on puisse prendre avec la forme toutes les privautés. Et cependant, le poète ne se permet point h lui-

même les licences qu'il conseille aux autres dans cette boutade spirituelle. Il sacrifie rarement à la difficulté. La rime, dans ses vers, est presque toujours d'une grande richesse. Les règles prosodiques s'y trouvent généralement observées de la façon la plus rigide. Malgré quelques infractions à la quantité, les Satires révèlent une grande sévérité d'exécution.

Louis Veuillot sait assouplir et varier le vers ; il fait ingénieusement usage de la coupe nouvelle inaugurée parAndré Chénier ; il supprime ou déplace la césure avec art et à propos; il pratique enfin avec beaucoup de facilité l'enjambement.

Son talent est d'une grande flexibilité; son vers est soutenu, facile, harmonieux. M. Veuillot possède à un degré rare la qualité première de l'écrivain français, la clarté. Son style est limpide et franc. La pensée est presque toujours attaquée de face, et d'une manière si originale et si pittoresque, que tout ornement de convention devient inutile. Nous ferons pourtant une remarque. Si le tour est constamment net, vif et saisissant, quelquefois il reste de l'obscurité dans la phrase. L'idée fondamentale n'apparaît pas toujours avec une absolue précision.

L'emploi du mot simple, familier, énergique, populaire même, se rencontre fréquemment chez les écrivains de la vieille race gauloise et française : c'est un trait particulier de leur caractère. Louis Veuillot appartient bien à cette famille. Il a placé dans son œuvre quantité de ces manières de dire simples et populaires qui sont loin de déshonorer la poésie et qu'il n'est pas d'une témérité excessive de hasarder ée nos jours où l'aristocratie du style a beaucoup moins de partisans qu'elle n*en eut jadis. ]la tiré de la roture bien des termes rejetés jusque-là comme étant trop familiers ou trop bas. Il sait descendre et monter à propos ; il sait avec art et sans discordance mêler et fondre l'expression commune et le style noble. Sa langue, en général, a une forte homogénéité. Mais, là encore, il ne s'est pas toujours gardé de l'excès. Telles pièces d'une grande pureté perdent la meilleure partie de leur charme, à cause des trivialités et môme des termes d'argot que l'auteur y a glissés.

Lorsque Louis Veuillot revint du romantisme au classique, il eut comme un éblouissement. Il voulut connaître et posséder ce style oublié du dix-septième siècle ; il lut et relut tous les chefs-d'œuvre des maîtres; il en goûta chaque jour davantage la langue, même la partie tombée en désuétude. De là, dans ses derniers écrits, et en particulier dans le volume des Satires, un nombre assez considérable d'archaïsmes. Ainsi, l'on trouve employé le verbe actif éloigner pour signifier s'éloigner, fuir, mettre de la distance entre soi et un lieu quelconque :

<c Mais d'un pas plus craintif^/ot^rne ces banlieues Où Técole Gautier traîne ses fausses queues. »

YEUILLOT. , 529

On voit encore nepas feindre de, pour signifier ne pas craindre de ; insanie, folie; revigorer y redonner de la vigueur; ores^ maintenant ; halenée^ haleine ;reposée^ s. f.; clamer, crier, etc. ; aussiy pour non plusj dans une phrase négative ; accoiserj calmer, etc»

Louis Veuillot est Tun des écrivains à qui il appartient le mieux de vouloir enrichir la langue par des rénovations .discrètes. Mais quelquefois ses imitations du seizième et du dix-septième siècle ont le tort de ressembler à des archaïsmes mal soudés , et jurent avec le contexte de la phrase.

L'auteur des Satires ne dédaigne pas non plus d'accueillir certains néologismes hasardés de nos Jours, et il en crée lui-même quelquesuns : hypergénie, poétillon, femme endrôlée, défiger ^ vesperin, arrime. Il a parfois aussi fait usage de cette espèce de néologisme qui violente les mots au point de leur donner des significations tout étrangères. Ces essais sont fâcheux.

Ce qui est vraiment méritoire, c'est de rajeunir les mots par la place, par le voisinage ou par d'heureuses alliances. Les exemples de ce procédé de style si connu des anciens sont innombrables chez Louis Veuillot. Nous en citerons deux ou trois des plus saillants, sinon des meilleurs :

a Deux cents alexandrins ongles de fortes rimes »

pour armés de fortes rimes. Au lieu de tomber dans Vabsurde^le poète dit s'engouffrer dans Vabsurde. Il écrit encore :

(t Ou bourgeoise ou pédante^ ici toute figure, Sitôt le livre ouvert, bdille à toute envergure,' n

« Vingt bâtards de Byron croisé de Lamartine, En vingt lieux diflférents pris du même travers, Mijotent avec soin partout les viémes vers. »

Gomme les maîtres, Louis Veuillot est créateur d'expressions, de locutions; mais il n'a pas, en cela, la prudence des écrivains du dixseptième siècle, n affecte trop l'emploi des termes recherchés, et par là tombe dans ce défaut que les anciens appelaient cataglottisme.

Un défaut plus grave, c'est l'abus des figures joint à l'oubli de l'analogie dans l'évolution des images. Il écrit dans une de ses meilleures pièces, Un Satirique :

« On vit déborder Tonde, en amont, en aval, Et le torrent, mêlé d'anciens glaçons lyriques, Trouble, terreux, rouler aussi de bons distiques, Des vers vraiment français, lestes, démuselés.,, »

Cette peinture de dégel, de débâcle, n'appelle nullement ce dému^ selés final.

Soumettre les vers à la môme raison que la prose et au pur bon

sens, selon les préceptes et la pratique de Voltaire, serait détruire la poésie. Mais le goût s'opposera toujours aux innovations bizarres et aux accouplements d'images discordantes.

Nous ayons relevé dans les Satires ^ de Louis Veuillot bien des imperfections de détail que nous aurions peut-être négligées dans un recueil moins important. EUes n'enlèvent point à l'œuvre son puissant mérite d'ensemble.

i Gaume, 1863, 1 vol. in-13.

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