GERARD DE NERVAL
Gérard de Nerval a continué dans ses productions poétiques le ton et la manière de Casimir Delavigne. L'auteur des Messéniennes était pour lui le dernier représentant de Tinspiration et du goût français en vers. Gérard appelait Lamartine un lakiste et Victor Hugo un Espagnol. Ce jugement explique toute sa poétique. En voulant surtout éviter les mouvements excessifs delà passion, il sut, dans ses diverses œuvres, Aurélia ou le Rêve et la vie, la BoMme galante^ dédiée à Arsène Houssaye, et les Filles de feu, rester toujours simple, sobre et précis ; mais il n'eut jamais ni chaleur ni puissance. On sent dans quelques-unes de ses pièces l'hésitation d'un poète qui doute de luimême et n'ose livrer tout son sentiment dans une expansion franche et hardie. Cette crainte pudique de l'exagération donna du moins à sa poésie la mollesse gracieuse qui en est le caractère distinctif.
Gérard de Nerval avait pris pour modèle dans ses pièces légères les Odelettes de Ronsard, composées de rythmes délicats que le vieux poète français avait lui-même imités d'Anacréon, deBion et d'Horace.
n exprima souvent des pensées suaves et délicates pleines de légèreté et de grâce.
Les inspirations poétiques de Gérard de Nerval sont généralement irréprochables ; mais la forme est très défectueuse. Un grand nombre de vers trahissent l'effort ; les rimes ne se sont pas toujours présentées spontanément à l'esprit du poète, on rencontre dans leur accouplement maintes recherches pénibles, ou des oppositions de mots dont le bon goût et les règles proscrivent également l'usage :
a Quoi toajours ? Entre mol sans cesse et le bonheur !
Oh I c'est que l'aigle seul, malheur à nous, malheur ^I... »
Ces négligences sont singulières ; mais Gérard de Nerval n'a-t-il pas écrit que la rime est un grand obstacle à la popularité des poésies, en ce qu'elle rend le récit poétique lourd et ennuyeux ?
* le pow/ notV, sonnet. • ••
SOULARY (Joséphin)
— Né €n 1815 —
L'auteur des Sonnets kumounstiques,U, Joséphin Soulary, a publié, sous le titre dé Poèmes et Poésies, un volume formé de compositions très diverses, et qui garde, dans son ensemble, Talluce fkntaîsiste de la poésie 'légère. Les sujets d*amour y dominent. Quelques pièces ont, daim leur préciosité, de la grâce et de la gentillesse. Les autres sont < fades et médiocres. Le principal défaut des Poèmes et Poésies est Tétrangeté des inspirations et des images. On y rencontre les comparaisons les plus inexplicables :
ce Nous avons tous au fond de la poitrine Un vase plein d*une rouge liqueur :
Tendons au loin cette coupe divine, A la ronde versons le cœur ^,
J'ai déraciné Tarbre immense Né dans mon cœur!
II y semait Tombre insondable
D'une for^t ; Sous sa majesté formidable Tout se mourait *1 »
Ces caprices poétiques ne sont pas heureux. En recherchant sur tout l'originalité, M. Soulary a souvent trouvé Texagération et Vinvraisemblance. Le soin môme qu'il apporte dans le choix des rythmes laisse voir un amour trop exclusif de la forme et de l'élégance minutieuse de l'exécution. Artiste au suprême degrés il attache beaucoup de prix à la perfection plastique ou à la sonorité du vers^ mais ne s'abandonne pas assez librement à la franchise de ses inspirations. Les Poèmes et Poestes renferment cependant quelques détails piquants. Nous signalerons parnii les pièces les plus remarquables : Variantes sur un vieux thème et A Nar, EL Araoud. Les vers de cette dernière poésie sont pleins de chaleur et d'harmonie.
* Poèmes et poésies : le Chant du cœur.
* Lu Plais du chêne.
HOUSSAYE (Arsène)
— Né en 1815 —
Arsène Houssaye est un des auteurs de notre époque dont on a le plus vanté le mérite. Hugo et Lamartine lui ont donné « les grandes lettres de naturalisation ». Sainte-Beuve Ta nommé « le poète des roses et de la jeunesse ». Déranger lui disait : » Cette chanson estelle de vous ou de moi ? »
L'auteur de la Symphonie de vingt ans mérite d'être loué pour la grâce et la fraîcheur de ses productions. Il a beaucoup étudié Tart et la forme, mais la source de la poésie est dans son âme, et, selon la juste comparaison de Théodore de Banville^ « il est poète comme une pêche est une pêche ; il donne des vers comme un espalier donne des fruits. » La variété de tons que sait prendre^ avec un égal succès, sa muse capricieuse, la montre à tout instant sous un aspect nouveau. Tantôt elle a des élans de sensibilité rêveuse qui font dire à un c ritique d'outre-Rhin, Etienne Eggis : « Si M. Arsène Houssçiye n'a pas vu l'Allemagne, c'est qu'alors il Ta devinée ; » tantôt elle se laisse emporter par un vol rapide vers les horizons purs de Tantiquité, et Théocrite, Bion, Moschus, Anacréon semblent lui révéler les grâces et les parfums de leur délicate simplicité. Ailleurs, s'éveillant aux souvenirs mondains du dix-huitième siècle, elle pénètre, furtive, indiscrète, d ans les boudoirs des marquises, et fait résonner sa lyre des échos deTrianon.
Mais, sous ces diverses transformations, on voit presque toujours renaître, comme un spectacle préféré, les tableaux de bonheur et de gaieté, qui sont de tous les temps et de tous les pays.
Poète inspiré de la jeunesse et de la beauté, les déclins lui font peur, il veut cueillir, avant les jours d'hiver, toutes les fleurs de la belle saison :
a Elle passe comme le vent, Ma jeunesse douce et sauvage; ' Ma joie est d'y penser souvent I Elle passe comme le vent, > Mon cœur la poursuit en rêvant Quand je suis seul sur le rivage <• »
La pensée d'un bonheur éphémère, le souvenir d'une joie évanouie, donne quelquefois à ses vers, — par exemple à ceux qu'il a composés sur un tableau de Greuze, la Fenêtre, — une teinte de m61anc(^e pleine de charme.
* Chansons : Saules pleureurs»
Mais les poésies sombres, telles que le Chant de la Vie et la Mort, sont rares dans son recueil. « Arsène Houssaye, dit M. Edouard Thierry, est le poète du paganisme universel, du paganisme souriant et sans mystère. » Sous quelque forme, en effet, que se soit manifesté son talent poétique, on retrouve partout la même adoration de la créature, on entend toujours les mêmes échos d'un sensualisme raffiné. C'est la note générale et Tesprit de son œuvre.
BOYER (Philoxène)
(( Peu de poètes aujourd'hui manient le mètre et le rythme avec autant d'habileté que M. Philoxène Boyer : sa phrase poétique, curieuse et rare de style, n'admet pas les hémistiches tout faits; et l'oreille, agréablement trompée, ne devine pas toujours l'assonance qui va suivre \ » L'auteur des Deux Saisons fut un des poètes les plus érudits de notre époque. Il a renouvelé d'une manière très heureuse et délicate ces rythmes français dont la symétrie et Tharmonie sont ravissantes : le rondeau, le rondeau redoublé, le triolet j la villaneîle. Il a maintes fois prêté à ces fantaisies d'artiste un charme exquis.
Après avoir débuté de très bonne heure dans la littérature et fait alors quelque bruit par ses exaltations romantiques, Philoxène Boyer ne produisit pas d'œuvre véritablement complète et dont l'unité d'inspiration soit nettement accusée. Le lyrisme puissant, énergique se mêle, dans les Deux Saisons, à la poésie vive et gracieuse. Les versent tantôt une allure grave et mélancolique, tantôt une démarche leste et pimpante. Ces contrastes témoignent d'une faculté d'expansion très prodigue, mais ne produisent, à la fin,' qu'une impression assez vague et confuse. Les beautés de détail abondent ; mais leur mélange et leur défaut de.connexité ne permettent pas d'établir sur le poète un jugement définitif. Mort jeune encore, Philoxène Boyer n'a laissé .que des prémisses de son talent*.
1 Théophile Gautier, le Moniteur, 21 janvier 1856. ' Théodore de Banville.
Le dix-huitième siècle avait été l'âge d'or de la poésie didactique. Ce genre fleurit au commencement du dix-neuvième avec la même abondance stérile et présomptueuse.
La philosophie matérialiste avait banni des âmes la religion et le sentiment. L'invention poétique était nulle. Les poètes cessèrent en même temps d'imaginer et de sentir. Sans croyances et sans illusions, de nombreux versificateurs adoptèrent, comme le plus conforme à l'état de leur âme, un genre froid et dogmatique qui nécessite peu d'invention, d'ordre et de sensibilité. Â l'étude attendrie du cœur humain, à la description émue des merveilles de la nature, ils substituèrent l'analyse sèche et morne des phénomènes scientifiques. Que dire de tant d'œuvres médiocres, écrites dans cet ordre d'idées. Jusqu'au Jour où Lamartine vînt enfin relever la poésie et l'arracher au servilisme du monde extérieur ?
Nous les laisserons à l'oubli qui les recouvre. Nous nous contenterons d'étudier quelques poèmes spéciaux assez heureusement traités, et, pour cette double raison, curieux par le sujet et par les détails.
A la poésie didactique se rattache la poésie philosophique. La plupart des écrivains qui l'ont interprétée de nos jours appartiennent au lyrisme par leur chaleur d'accent ou leur recherche sincère d'un principe supérieur. Seul d'entre eux peut-être, un poète dont nous reconnaissons d'ailleurs le rare mérite d'exécution, M. André Lefèvre appartient, dans son œuvre principale, au genre didactique, pour la froideur affectée des vers, et l'absence étudiéejde tout sentiment spiritualiste.
BERCHOUX (Joseph)
Joseph Berchoux^ dont le goût resta toujours très classique, débuta avant 1800, parla satire : Qui me délivrera des Grecs et des Romains? composition assez spirituelle, et l'une des premières lances rompues au profit du romantisme moderne. Il publia ensuite les poèmes didactiques : la Gastronomie ^ et la Danse,
A côté d'énumérations longues et banales, la Gastronomie renferme de curieux détails et d'aimables tableaux. Le style est peu varié, mais correct et facile.
La Danse a pour sujet un incident bien simple que Ton regardait alors comme un fait extraordinaire, la défaite de Yestris, longtemps appelé le dieu de la danse, et la victoire de Duport qui conduisit son art jusqu'à la perfection.
L'auteur, en traitant de la danse, regrette de n'avoir pas Thabileté du savant Scalîger, qui exécuta autrefois la pyrrhique devant Maximilien ; il ne dissimule point son infériorité ; il lui serait très difficile de se placer à la première, à la seconde ou à la troisième position, et de se soumettre à la chaîne anglaise, à la chaîne des dames, des cavaliers, au carré de Mahoni, au dos à dos, h la queue du chat, etc. ; mais il rachète cette ignorance pratique par de nombreuses connaissances théoriques, puisées dans les meilleures chorégraphies et fortifiées par de langues observations. C'est ainsi que, tout en évitant les fastidieuses énumérations et le détail monotome des pas imaginés par Tart, des tortillés, des droits^ des battus, des tournés, Berchoux donne sur la danse mille détails curieux et instructifs.
Ce poète a répandu dans ses vers tout le charme d'un esprit doux et aimable.
1 II serait curieux de rapprocher de l'œuvre de Berchoux un poème en quatre chants de Golnet dit Ravel : PArt de dîner en ville (1813), où Tautear donne d'utiles conseils aux parasites.
DESPRÉAUX (Jeàn-Étienne)
« En IhaniV Art poétique de Boileau, écrivait en 1808 Jean-Étienne Despréaux, je fus frappé de l'analogie des règles de la poésie avec celles de la danse. Je sentis la justesse de cette observation deM.rabbé le Batteux, que : les arts, tous enfants de la nature, unis par une liaison intime et par une espèce de fraternité^ se proposent le même but et se règlent par les mêmes principes. Entraîné p^r le charme de cette idée, je m'amusai, non à T^snoàleiVArt poétique, mais à calquer sur ce poème les préceptes. Je trouvai plaisant de transformer sans trivialités le maître du Parnasse en un maître à danser. » L'émule de Yestris a composé sur ce plan VArt de la danse, poème didactique divisé en quatre chants, comme son modèle VArt poétique. Transformation bizarre que Despréaux accomplit avec une facilité merveilleuse, soit qu'il ait conservé les vers de Boileau, en y métamorphosant les mots techniques, soit qu'il les ait joints par des vers de liaison à ceux qu'il composa lui-même pour exprimer des différences ou des idées particulières.
Despréaux fait connaître dans le premier chant les qualités nécessaires à un jeune homme qui veut parcourir avec succès la carrière de la danse, et donne les règles générales pour former un premier sujet dans ce genre. Il termine par une courte digression sur Fart de la danse depuis Bëauchamp, maître des ballets de Louis XIV, jusqu'à Yestris et Dauberval, ses contemporains. On trouvera quelque intérêt à comparer entre eux les vers qui commencent ce chant et le début de VArt poétique :
« C'est en vain qu'au Parnasse un téméraire auteur Pense de l'art des vers atteindre la hauteur ; S'il ne sent point du ciel Tinfluence secrète, Si son astre en naissant ne l'a formé poète. Dans son génie étroit il est toujours captif; Pour lui Phébus est sourd, et Pégase est rétif. »
a C'est en vain qu'au théâtre un novice danseur^ Des charmes de son art croit être possesseur ; S'il n'a reçu du ciel grâce, adresse, élégance, Si son astre en naissant ne Ta fait pour la danse, Dans sa lourde structure il est toujours captif; Ses bras sont maladroits, et son jarret rétif. »
Le second chant présente les caractères et les règles des danses françaises et étrangères. L'auteur donne quelques exemples historiques, puis se transporte dans un bal, où, selon les principes de l'art,
il critique le maintien, la tenue, les défauts des danseurs. Il donne dans les deux autres chants des leçons tout à fait techniques, et achève son poème en expliquant brièvement les connaissances qu'un maître de ballets doit réunir.
Despréaux n'a pas suivi rigoureusement dans chacun de ces chants la marche de son modèle *, il a souvent transporté des vers de l'un à l'autre, selon qu'ils convenaient à son sujet ; mais il a partout gardé, avec un certain succès, le ton et l'allure de Boileau. Son pojème didactique, VArt de la danse , sans avoir un mérite sérieux en lui-même, est rendu très intéressant par cette ingénieuse assimilation.
SAMSON (Joseph-Isidobe)
Le célèbre sociétaire du Théâtre-Français Samson a composé sur le débit dramatique un long poème intitulé VArt théâtral, sujet déjà traité par Louis Riccoboni, dans un ouvrage en vers DelV arte rappresentativa, et par Dorât dans la Déclamation.
VArt théâtral^ consacré tout entier au genre et au répertoire de notre première scène, renferme de curieuses analogies de rôles et d'utiles enseignements sur l'articulation, le ton, l'inflexion. Étudiant tour à tour les différentes modulations, l'auteur s'attache à faire connaître ce qui constilue la justesse du débit, ce qui concourt à Tassouplissement de la voix ; il montre les inconvénients de la récitation chantante, de la cadence ampoulée, les avantages de la simplicité, du naturel sous les formes les plus diverses, sérieuses eu plaisantes, naïves ou majestueuses; il prouve par de longs développements qu'en toutes ces inflexions grandioses, familières, comiques, l'artiste doit prendre uniformément pour diapason, le medizim, ce ton également éloigné des extrémités grave et aiguë, cette articulation parfaite sans laquelle il n'est point de talent de premier ordre, oratoire ou dramatique ;
« ...Sans le médium point de talent réel.
Fuyez les sons aigus dans la tête jetés Et qui^ trop entendus, ne sont point écoutés. Seul le médium plaît, touche, pénètre, enflamme. Et lui seul par Foreille il s'empare de Tâme. >»