‹ Histoire de la littérature française au XIXe siècleChapitre 11 sur 106 · ROYER-COLLARD · texte numérisé non relu

ROYER-COLLARD

maia, séparer en deux hémicycles, d*un geste tranchant comme lô fil d'une épée» la salle où il parlait, en déclarant que, pour être diverses, les Chambres devaient être d'origine différente; « sans quoi, (c ajoutait-il, une cloison au milieu de cette salle résoudrait parfaitece ment le problème numérique des deux Chambres. » L'assemblée tout entière fut saisie d'émotion lorsque Royer-Gollard, en terminant son discours, laissa tomber ces paroles inquiètes :

« La démocratie dans le gouvernement est incapable de prudence ; elle est de sa nature violente, guerrière, banqueroutière. Avant de faire un pas décisif vers elle, dites un long adieu à la liberté, à Tordre, à la paix^ au crédit et à la sécurité. »

La seconde fois, il s'agissait des lois de septembre contre la presse périodique, ce règlement autoritaire que Lamartine appelait « une loi de martyre et de mort contre la presse. » On n'oubliera jamais ce mémorable discours, où, combattant toute mesure oppressive, l'orateur invoquait la sagesse du pouvoir et l'honneur des écrivains pour relever en France le sentiment moral dégradé, pour ranimer le respect éteint.

« Pratiquons, disait-il en concluant, la franchise, la droiture, la justice exactement observée, la miséricorde judicieusement appliquée. Si c'est une révolution, le pays nous en saura gré, et la Providence aidera nos efforts. »

Ce fut la dernière apparition de Royer-CoUard à la tribune. 11 ne parla plus, il observa.

On a diversement jugé Royer-CoUard comme homme public. Quelques écrivains en ont fait le plus profond, le plus logique des hommes d'État ; ses adversaires politiques l'ont regardé comme un puissant sophiste dissimulant sous la gravité de sa parole l'indécision habituelle de soji esprit. La vérité se trouve entre ces deux appréciations. Moins homme d'État que philosophe, moins orateur que théoricien; aimant de cœur la monarchie, goûtant par raison la hberté ; flottant de l'une à l'autre au souffle des événements ; allant de la droite à la gauche dynastique, de l'opposition constitutionnelle au tiers parti ; flétrissant le despotisme, mais dédaignant les masses et craignant Tanarchie; combattant la noblesse et ses privilèges, mais appelant de tous ses vœux la prépondérance de la classe moyenne, l'oligarchie bourgeoise, Royer-Collard poursuivait comme un système son rôve politique, il le poursuivait par la parole et par la méditation, à travers les vicissitudes des hommes, des idées, des faits ; et sa vie entière fut dépensée à la recherche de cet équilibre philosophique entre le passé et l'avenir, entre les traditions de l'antique monarchie et les exigences chaque jour grandissantes d'une société nouvelle. Les événements le dépassèrent, emportant au loin ses projets de pouvoir pondéré, de constitutionnalisme anglais. Mais du moins son ambition était haute,

sincère, désintéressée de toute visée de fortune et d'honneurs. Ses contradictions oratoires ne furent point la marque d'une imagination mobile. Philosophe, il accueillait toutes les idées, laissait tous les principes se heurter dans son esprit jusqu'à ce que la vérité jailUt de leur choc. Il parlait, non pour dominer, mais pour éclairer, non pour faire prévaloir sa volonté, mais pour répandre dans les esprits la lumière et des enseignements utiles. Haute dignité de caractère qui valut à Royer-GoUard de demeurer pendant sa longue existence politique le plus respecté des orateurs parlementaires!

On a pu contester ses opinions ; personne n'a mis en doute la grandeur de son éloquence. Sa parole était grave, accentuée, sévère, son style ample^ magistral, semé de sentences profondes et de raisons solides. Chacune de ses phrases enfermait un monde de réflexions. Il improvisait rarement ; mais dans ses discours profondément creusés, les idées et les faits se présentaient nets, rigoureux comme les déductions de l'algèbre, comme les formules axiomatiques. Armé d'une logique inflexible, il s'élançait de prime-saut « au sommet d'une question, la déblayait de toutes les circonstances inutiles, posadt le principe, donnait la solution et se taisait ^ » Enfin, il revêtait cette austérité de pensée des plus magnifiques formes du langage. Des flots de métaphores jaillissaient de son raisonnement sans le noyer ni le briser *.

La haute taille de Royer-Gollard, son visage austère, sa démarche superbe, ses yeux profonds et limpides, « sa voix grave et lente qui semblait distiller les syllabes en les prononçant *, » toute sa personne enfin concourait à rendre sa parole plus imposante et plus solennelle. Peu d'orateurs méritèrent aussi bien que Royer-Gollard de dominer les assemblées, peu d'entre eux furent dignes, comme Royer-GoUard, d'une telle domination. Ses discours avaient un but sincère, élevé; ils demeureront, parce que tout y est solide, médité, soigné.

* Réponse de M. Dupaty^ directeur de r Académie française^ au discours de M, de Rémusat, 7 janvier 1847.

»Taine, les Philosophes français, chap. ii.

• Lamartine, Histoire de la Restauration.

LAINE (Joseph-Henei-Joachim, vicOiMte)

Avocat déjà célèbre au début de la Révolution française, Laine embrassa avec ardeur les idées nouvelles et fut nommé, en 4793, administrateur du district de la Rochelle. Il ne garda ses fonctions que pendant deux ans et reprit sa charge au barreau. Ses grands succès oratoires le conduisirent au Corps législatif en 1808 ; depuis lors, il devint successivement préfet de la Gironde en 1814, président de la Chambre des députés en 1815, membre de l'Académie française en 1818, ministre de Tintérieur de 1816 à 1818, enfin pair de France en 1823. Il se rallia à la branche cadette après 1830, prêta serment et conserva sa place à la Chambre des pairs, mais ne prit plus aucune part aux débats oratoires de cette époque.

Laine, disait Lamartine, est le plus antique des hommes modernes. L'élévation de son esprit, l'énergie de son caractère, l'intrépidité de ses sentiments patriotiques faisaient de cet homme d'État le modèle du grand citoyen. Ministre, il apporta dans les affaires l'amour de la justice et du bien public; député, pair de France, sa voix fut au service de toutes les nobles causes. Ennemi d'une politique personnelle, autoritadre, croyant à la nécessité d'établir la restauration monarchique sur la liberté, il défendit ce principe avec une persévérance inébranlable.

Orateur, il produisait sur les assemblées l'effet irrésistible de la grande éloquence. Ses paroles sortaient des profondeurs de son être. Soulevé par les mouvements d'une âme de feu, il éprouvait lui-même les sensations qu'il voulait répandre, et cette émotion était quelquefois si forte qu'elle serrait ses lèvres et qu'elle étouffait sa voix. Lorsqu'un événement solennel agrandissait l'essor de son inspiration, ses accents avaient la chaleur et la virilité des harangues antiques, a Et quand il avait parlé, dit Lamartine, on était convaincu sans avoir eu besoin de réfléchir. On avait respiré l'haleine de l'homme de bien, on avait été transporté par l'apparition de la vertu, on votait d'entraînement, on votait en silence. »

Le premier de ses grands discours est celui qu'il prononça dans la séance du 10 mars 1815, à la nouvelle du retour de l'île d'Elbe. Saisi d'une indignation toute patriotique, il prit la parole au nom de la France en péril. Rappelant les commencements prospères d'un règne si soudainement interrompu, comparant cette paix profonde, cette liberté de la nation sous la protection du trône, aux maux qu'avaient enfantés l'ambition et le despotisme, U demanda, dans une explosion

d'éloquence, si de tels bienfaits devaient être anéantis par le triomphe de Fenyahissement. Mais non, s'écria-t-il, « cela n'est pas possible I Non, la France ne laissera périr ni son roi ni sa liberté. » Les Chambres transportées votèrent d'acclamation la guerre à « l'usurpateur. »

Laine obtint souvent de ces grands effets d'éloquence.

Aujourd'hui, à la lecture, ses discours ne laissent qu'une impression affaiblie. Sa parole semble encore véhémente et chaleureuse ; mais la phrase paraît désordonnée, confuse. On s'aperçoit que l'orateur, abusant d'une heureuse facilité, s'attarde dans des digressions nuisibles à la clarté du raisonnement et delà pensée générale. « Ses discours, dit l'un de ses contemporains, ressemblaient quelquefois à une musique où l'air principal disparaît au milieu de variations harmonieuses *. » Enfin, il a le tort de viser trop à l'effet, de négliger le naturel et de prendre dans ses harangues le ton déclamatoire.

Les défauts de Laine étaient surtout des défauts littéraires. Mais en dehors de cette inégalité, de ce manque d'ensemble que nous venons de signaler, ses discours renferment des passages enthousiastes, des improvisations saisissantes qui remuent fortement l'âme et qui permettent de comprendre la domination qu'exerçait sur les assemblées cet orateur lyrique.

1 Malte-Brun, les Partis ^ chap. ix.

FOY (Maximiliin-Sébastien, général)

Le général Foy ne devint un homme politique qu'à la fin de sa car rière. C'est seulement en 1819, après toutes les campagnes de la République et de l'Empire, que nous le trouvons à la Chambre des députés représentant du département de l'Aisne. On peut dire qu'il remplit son devoir de législateur comme il avait compris son devoir de soldat, vaillamment et avec une remarquable énergie.

Ses attaques à la noblesse, ses protestations de libéralisme, l'éclat, la hardiesse de sa parole, le prestige dont les passions du temps l'avaient promptement environné, la nouveauté de cette éloquence militaire firent du général Foy le plus écouté, le plus populaire de tous les orateurs qui parurent sous la Restauration. Et cependant ses vues politiques n'avaient pas un caractère très déterminé ; ses opinions étaient moins réelles que romanesques. Les principes qu'il étalait à la tribune se ressentaient fort de ses préférences oratoires et de l'admiration enthousiaste qu'il professait pour les vertus civiques de Rome et d'Athènes. Ami de l'ordre, de la discipline et de l'autorité, n'envisageant l'avenir qu'avec inquiétude, ne regardant la marche ascendante du peuple à la liberté que comme un acheminement progressif à la démagogie, il se fût sans aucun doute rallié au constitutionnalisme de 1830. Esprit à la fois exalté et temporisateur, il voyait surtout dans la République le nom ; il eût reculé devant le fait. Elle était pour lui l'idéal des vertus politiques plutôt qu'un gouvernement sérieux et positif. Il fût devenu sans regret le ministre d'une monarchie modérée, le défenseur de la liberté représentative et constitutionnelle : il n'eût jamais été le tribun d'une démocratie.

Orateur, il aimait surtout à faire prévaloir sa valonté. <^ Il voulait réussir dans les événements comme dans les esprits, dans la foule comme parmi les connaisseurs, » a dit finement Royer-Collard. La vigueur de sa parole et de son geste, la franchise et la vivacité de ses sentiments patriotiques lui procurèrent de grands, de nombreux triomphes. Que reste-t-il aujourd'hui de ces harangues grandies autrefois par la faveur populaire ? Rien de bien saillant, rien qui puisse servir de modèle d'éloquence.

Tous les discours du général Foy ont successivement perdu la plus grande partie de leur force ou de leur intérêt en dehors du cercle où ils ont été prononcés. Mais s'ils sont condamnés à l'oubli, l'avenir gardera le souvenir de quelques-unes de ses ripostes, de ces mots décisifs qu'il faisait entendre dans les débats les plus troublés et qui resteront comme des faits historiques.

SERRE (Pierre-François-Hercule, comte de)

Le comte de Serre, que Lamartine, dans son style enthousiaste, appelle le Démosthène de la Restauration, fut l'homme le plus éloquent de cette époque si féconde en orateurs.

Au moment où il apparaissait à la Chambre, la réaction royaliste, tumultueuse, impatiente « d'expiations et de ruines », menaçait d'emporter avec elle toutes les réformes utiles, toutes les mesures de prudence et ^e conciliation. Le comte de Serre, qui voulait sincèrement la monarchie héréditaire, mais ne croyait à son existence que par le maintien des libertés publiques, se leva contre ce mouvement envahisseur et l'arrêta par son opposition multipliée, persévérante. Il flétrit avec indignation les meurtres, les violences de toute sorte accomplis dans le Midi ; il protesta de toute son énergie contre le rétabhssement de la confiscation, contre les extorsions delà fiscalité et la tyrannie des cours prévôtales. Avide de sceller enfin l'alliance du trône et de la nation et d'apporter de nouveaux gages à la tranquillité publique, il défendit avec vigueur et fit consacrer le droit des majorités, l'indépendance de la presse et de la tribune. Mais un jour il se sentit dépasser dans son œuvre ; les voix impatientes de la gauche le frappèrent d'hésitation ; il s'efiTraya des exigences révolutionnaires, et quand l'opposition devint tout à fait agressive, quand elle demanda l'abaissement, l'humiliation du trône, il se retourna brusquement contre elle, et voulut sauver la monarchie comme il avait autrefois sauvé la liberté.

Le comte de Serre, malgré l'évidente loyauté de sa conduite, eut le sort des hommes d'État qui ne veulent ni rétracter ni dépasser leurs principes ; il fut en butte aux froideurs du pouvoir, aux défiancés des centres, à la haine des hbéraux, à l'injustice de tous les partis. La cour l'avait éloigné en le nommant à l'ambassade de Naples. Ce fut la fin de sa carrière. Épuisé par l'ardeur des luttes parlementaires, victime de l'éloquence, il fut encore frappé par une amère désillusion. Ayant vainement posé sa candidature aux élections de 1824, il conçut de cette ingratitude du pays une tristesse invincible, et mourut au mois de juillet de la môme année.

Cet orateur avait une grande puissance de raisonnement, xuxe admirable sûreté de méthode. Il remontait aux sources sans aucune incertitude dans le développement des faits, et quelques-ims de ses tableaux, comme celui de la liberté de la presse en Angleterre et en

Page 1