MARTIGNAC
Amérique, sont des chefs-d'œuvre d'exposition. Mais il possédait surtout les dons nécessaires à la lutte : la spontanéité, l'énergie, la souplesse de la parole. Ses discours enflammés rappellent l'éloquence de Vergniaud. Sensible à toute interruption, impatient de tout obstacle, il apportait dans ses ripostes une promptitude, une véhémence indicibles« Cette intrépidité de parole était quelquefois même excessive, et Ton pouvait reprocher au comte de Serre de s'abandonner trop facilement, dans la fougue de ses inspirations, aux écarts d'une éloquence emportée.
MARTIGNAC (Jean-Baptiste-Silvère Gatb, vicomte de)
Avocat à Bordeaux, sa ville natale, de 1800 à 1814, le vicomte de Martignac n'entra dans la haute magistrature qu'au retour des Bourbons. Il fut nommé successivement procureur général de Bordeaux, puis de Limoges. Député en 1821, il se fit aussitôt connaître par son dévouement à la cause monarchique et par son éloquence limpide et persuasive. 11 devint conseiller d'État en 1822, et six ans plus tard remplaça Villèle dans la présidence du ministère. Il apportait au pouvoir une âme accessible à toutes les idées de progrès, de sage liberté, de noble et prudente conciliation. Affectueux sans cesser d'être digne envers tous les partis, il savait les séduire tour à tour et les convaincre par la modération de ses vues et l'habile élégance de sa parole.
Ce fut Martignac que son ancien adversaire le prince de Polignac choisit pour défenseur en 1831, lors du procès des ministres devant la Chambre des pairs.
Les difficultés qu'aurait à surmonter l'orateur pour justifier, sans rien perdre de son indépendance d'esprit et de caractère, des actes qu'il réprouvait, des principes qui n'étaient pas les siens, sa situation à l'égard des accusés, l'importance de la cause, des témoins, des juges, la surexcitation indicible que cette affaire si lourde et si périlleuse produisait dans la capitale, tout attirait l'attention sur ce plaidoyer, tout en augmentait la gravité. La situation était terrible. Le peuple, saisi de fureur au souvenir du sang versé, parcourait les rues, assiégeait les portes de l'assemblée, et réclamait en vociférant la mort des ministres. Le réquisitoire était accablant. Les accusations, les témoignages appelaient un châtiment inexorable ; les commissaires inclinaient à la peine capitale. Ces hommes, disait-on, avaient décrété la
mort du maréchal Ney, donné des exemples de trahison, de conçus* sion, ils avaient ensanglanté les rues, renversé les lois, appelé le despotisme et la guerre civile. Ce fut au milieu de tant d'émotions que Martignac prit la parole. Son discours fut admirable de raison et de sensibilité. L'exorde est un modèle de noble et touchante éloquence.
Martignac, pendant quatre heures, tint l'assemblée sous le charme et sous rémotion de son éloquence. « Dans ce grand débat, il obtint le seul triomphe qu'il pût ambitionner, la vie de son client, mais il y laissa la sienne *. » L'excès de travail auquel il s'était livré pour préparer ce grand discours, les sensations qu'il venait de ressentir, avaient épuisé son existence.
Martignac, outre la défense du prince de Polignac, avait prononcé d'importantes harangues. Il se montra en particulier très habile polémiste dans la discussion de la loi de 1828 appliquée à la presse. Sa diction était douce et fluide, son raisonnement ingénieux et flexible, ses discours avaient de l'élégance, de la souplesse, de l'harmonie. « Si à tant de séductions, si à la puissance gracieuse de sa parole, il eût joint les formes vives de l'apostrophe et la précision vigoureuse des déductions logiques, c'eût été le premier de nos orateurs, c'eût été la perfection môme *. »
^ G.-Â. Salmon, magistrat, dans Tabbé Marcel, Chefs-d^œuvre de Véloquencef Barreau.
* Cormenin, Livre des Orateurs,