CASIMIR PERIER
Casimir Périer, comme on l'a souvent dit» fut moins un homme de parole qu'un homme d'action. Et cependant sa voix énergique se mêla tant de fois aux luttes de la tribune, le souvenir de ses redoutables apostrophes est si vivant encore, ses ripostes fougueuses aux députés de Topposition, sous le gouvernement de Juillet, ont fait jaillir de si nombreux et si brillants discours, qu'il doit être le premier nommé parmi les orateurs de cette époque.
Fils d'un riche manufacturier de Grenoble, il avait accru rapidement sa fortune par de vastes spéculations industrielles, et môme par ces opérations usuraires que les banquiers nomment prêts sur consignations. Trois écrits très solides sur les emprunts contractés en 1815 le firent entrer à la Chambre des députés où, dès le premier jour, il prit place aux bancs de l'opposition constitutionnelle. Casimir Périer fut tout d'abord le plus ardent défenseur des libertés nationales. Il arrivait à la Chambre la tête haute^ le visage souriant, mais à la première attaque, à la première interpellation, il prenait violemment la parole et s'élançait au combat avec une irrésistible impétuosité. «C'était un beau spectacle à voir, dit Loève-Veîmars, que ce Périer à la tribune, secouant, comme Fox, une forêt de cheveux noirs, écrasant ses adversaires de toute la vigueur de sa parole méridionale, réveillant en sursaut les vieillards dormeurs du centre par les éclats bruyants de sa voix, et attaquant avec véhémence M. de Yillèle, sorte de chiffre impassible que rien ne pouvait émouvoir. » Mais déjà, dans les dernières années de la monarchie légitime, ce fiévreux orateur, envisageant l'avenir avec une inquiétude anxieuse, entrevoyant que le but de l'opposition dont il faisait partie allait être atteint, que bientôt même il serait dépassé, commençait à s'effrayer de son propre ouvrage. Il se taisait' et reculait. Les journées de Juillet modifièrent singulièrement ses premières dispositions. Il accepta néanmoins la révolution comme un fait accompli ; et, ses nouveaux desseins fermement assis : « C'en est fait, s*écria-t-il. Après ce que la population de Paris vient de commencer, dussipns-nous y jouer mille fois nos têtes, nous sommes déshonorés si nous ne nous mettons pas avec elle. » Il vit dans ces événements une avance de la fortune. Il ne pouvait rien être dans la hiérarchie des Bourbons ; le nouveau gouvernement créerait une autre et plus puissante noblesse : il se berça de cette pensée qu'un jour enfin l'aristocratie bourgeoise serait mal-
tresse du pouvoir et gouvernerait le pays sans contestation. Ses illusions furent de courte durée. II vit autour de lui des dispositions sans cesse plus tranchées à la démocratie pure ; il se demanda, plein d'inquiétude, où mèneraient les mesures libérales du pouvoir, et s'il était encore temps d'arrêter ce flot populaire devant lequel on avait enlevé les digueâ. Sa parole hautaine s'affaiblit progressivement, sa santé même s'altéra et lui servit de prétexte au silence. Le ministère Laffitte tomba. Casimir Périer avait annoncé sa chute avec une pénétration jalouse : « Ne voyez-vous pas, disait-il sur un ton plein d'amertume, que tout croule autour de nous et que le gouvernement va devenir impossible ? » Pressé d'accepter la présidence du cabinet dans un moment où le mauvais état des finances et les dangers de la situation politique donnaient les craintes les plus terribles, il fit valoir ces difficultés, résista, posa ses conditions et devint maître absolu des affaires. Le trésor était épuisé, la misère des classes populaires était effrayante. Casimir Périer voulut conjurer cette détresse en développant tout d'abord le programme d'une politique sérieuse et ferme. Il exposa devant les Chambres, en quelques mots clairs et précis, son dessein général et son inflexible volonté de maintenir Tordre dans le pays et la stabilité dans les institutions.
Quelques citations résument toute la politique de Casimir Périer. Regardant le gouvernement de Juillet comme le dernier rempart « contre des factions impies et des passions anarchiques », il voulait à l'intérieur la monarchie constitutionnelle et la liberté sous la loi, à l'extérieur des relations honorables, « indépendantes et pacifiques »•
Nous l'avons dit, Casimir Périer, sans être un orateur dans toute l'étendue de ce mot, possédait un extraordinaire ascendant de parole. Cette puissance dominatrice éclatait tout entière dans les jours d'émeute.
Sa parole était vive et pressée, sa démarche hautaine, son geste dominateur. Il ressentait fortement toutes les émotions, et, par la véhémence de sa parole, l'impétuosité de ses mouvements, les faisait irrésistiblement partager à ses auditeurs ; « il étendait autour de lui l'ébranlement qu'il éprouvait. » Et cependant, si l'expression était toujours fougueuse dans ses discours, les pensées qui leur servaient de base se montraient généralement sérieuses et réfléchies. M. de Rémusat expose en quelques lignes très précises la manière dont Casimir Périer formulait ses théories et les contrastes que présentait son éloquence :
« L'esprit de Casimir Périer devait plus à rexpérience qu'à l'étude et puisait dans son activité propre des ressources qu'il exploitait habilement. Il se refusait au travail méthodique... II revenait incessamment sur lui-môme, tournait et retournait sa pensée comme pour assurer sa croyance et consolider sa conviction. Peu curieux des théories, il procédait cependant toujours par quelques idées générales qu'il saisissait d'instinct et auxquelles il rattachait tout. Use fiait à son premier coup d'œil. « Il me manque bien des choseSt