ARAGO
dû prononcer sur son sort étaient des frères d'armes, des hommes d'État vieillis dans rexpérience des affaires, des savants, des littérateurs illustres, des magistrats intègres, des hommes de cœur. On avait pu croire, dans le pays, à Tindulgence d'une telle assemblée. Mais la fin terrible de ce drame militaire avait fait connaître à tous ceux qui espéraient un verdict d'acquittement, « que la justice politique est un vain mot, lors même qu'elle est exercée par les hommes les plus honorables. »
a Le général qu'on venait d'immoler, s'écrie Ârago, était le pacificatear de la Suisse, le conquérant du Tyrol. C'était le héros d'Elchingen, de Friedland, de la Moskowa ; celui que la grande armée avait salué du titre de Brave des braves, et cependant son corps fut abandonné au milieu des ordures parmi lesquelles il était tombé, comme le cadavre d'un animal immonde.
« Ces événements se sont passés sous nos yeux, messieurs ; ne vous étonnez pas qu'ils aient laissé dans mon esprit une empreinte ineffaçable. Anathème, anatbème éternel aux corps politiques jugeant des délits politiques ! »
Arago fut une des figures politiques les plus pures de notre histoire parlementaire. Républicain sévère et convaincu, méprisant la fortune et les honneurs, portant le désintéressement jusqu'à la plus généreuse abnégation, il montra dans les hautes dignités du pouvoir l'austérité des mœurs antiques. Les désordres révolutionnaires brisèrent ce noble cœur. Une immense tristesse patriotique avança l'heure de sa mort.
GUIZOT (François'-Pierre-Guiluume)
Sous le règne de Louis-Philippe commence et finît la carrière oratoire de Guizot. Tour à tour ministre ou simple député, il était, suivant sa situation, gouvernemental ou opposant, toujours en lutte contre son adversaire, Thiers, aussi personnel et autoritaire que lui.
Sous le second Empire, auquel il s'était mentalement rallié, Guizot n'eut plus en politique qu'une influence de salon. Il donna souvent de sérieux conseils aux chefs de parti, et, dans toutes les circonstances, aima qu'on eût recours à ses lumières.
Les vicissitudes de sa fortune, ses alternatives d'élévation et de chute, rendraient la vie publique de Guizot difficilement appréciable, s'il n'avait, en de nombreuses circonstances, clairement défini ses principes.
Nourri dans les doctrines du constitutionnalisme anglais, il voulait que le gouvernement de Juillet prit pour programme : « l'unité persévérante de la pensée sociale représentée par le gouvernement ; le respect des pouvoirs publics ; la subordination légale des volontés individuelles ; la répartition des droits selon la capacité ; la garantie des libertés partout, à tous les degrés de l'échelle sociale ; mais le pouvoir en haut, car les affaires de la société sont hautes, et ne peuvent être bien conduites d'en bas. » Malgré des apparences de versatilité, il montra toujours, comme homme d'État, de la ténacité, de « l'esprit de suite ^ » ; dans les rangs de l'opposition, quelles que fussent ses attaques contre les ministres, il resta toujours homme de pouvoir, de gouvernement, préférant le despotisme à l'anarchie. Il eût peut-être aimé la république, sauvegardée par des principes conservateurs, s'il n'eût jugé ce régime impraticable en France : k J'honore la république, disait-il dans une occasion importante ; c'est une forme de gouvernement qui repose sur de nobles principes, qui élève dans l'âme de nobles sentiments, des pensées généreuses. Et s'il m'était permis de le dire, je répéterais ici les paroles que Tacite met dans la bouche du vieux Galba : Si la république pouvait être rétablie j nous étions dignes qu'elle commençât par nous. Mais la France n'est pas républicaine, il faudrait faire violence à ses convictions pour introduire cette forme de gouvernement '. » Guizot, dans ses meilleurs instants de libéralisme, resta toujours éloigné de la démocratie gou-
1 Loménie, Galerie des contemporains illustres, Guizot. s Séance du 9 novembre 1830.