BERRYER
Berryer fut une des illustrations du barreau ; sa gloire est plus grande encore comme orateur politique.
Il parut pour la première fois à la tribune le 9 mars 1830, quatre mois avant la chute de Charles X. Il y venait combattre Tadresse des deux cent vingt et un comme une résolution factieuse, comme une démarche inconstitutionnelle.
« Qae mlmporte, disait-il, qaand les droits du roi sont blessés, quand la couronne est outragée, que votre adresse soit remplie de protestations de dévouement, de respect et d'amour? Que m'importe que vous disiez ; Les prérogatives du roi sont sacrées, si en môme temps vous prétendez le contraindre dans Tusage qu'il doit en faire ? »
Berryer, dès le premier jour, fut regardé comme un des plus grands orateurs du pays. Après 1830, il demeura fidèle à la cause légitimiste, et la soutint, seul contre trois partis. Il avait ostensiblement réservé dans ses aifections dynastiques le principe des libertés nationales. Il le défendit hautement et souvent. Toutefois, cette dernière tendance était plus politique que sincère. Prenant l'initiative de toutes les idées libérales, poussant le gouvernement de Juillet de concession en concession, il espérait le mener ainsi directement à sa ruine. 11 réclama sans trêve, comme une conséquence nécessaire de la révolution de 1830, le droit illimité de discussion et d'association, dûtTexercice de ce droit devenir évidemment fatal au régime établi. L'orateur de la légitimité demanda successivement l'application du jury aux délits de la presse, la diminution du droit du timbre, l'extension de la loi municipale, la nomination des maires déférée à la commune, l'élargissement des droits électoraux et l'abolition du cens. Il s'était fait Vhomme de toutes les oppositionSy ce qui conduisait à dire : « Après s'être montré plus royaliste que le roi,' il est devenu plus libéral que la liberté. »
Berryer prononça d'importants discours à la Chambre des députés contre les lois de septembre, contre l'indemnité Pritchard, sur la révision de la Constitution, sur l'indemnité américaine, sur l'indépendance des magistrats dans leurs rapports avec la presse. Quelquesunes de ses harangues témoignent d'une rare sagacité politique ; d'autres sont empreintes du patriotisme le plus pur : tel ce passage du discours qu'il prononça le 3 juillet 1848 :
« S'il faut interroger nos origines, et si toutes les opinions qui se développent à la tribune sont jugées d'après ces origines, il ne reste plus qu'à nous compter ; tous les discours sont inutiles... Pour mon compte, tel n'a pas été mon sentiment lorsque j'ai accepté l'honneur de la représentation, et j'ai cette grande satisfaction qu'il n'y a pas un instant où j'aie été dirigé dans mes travaux par un autre sentiment, par une autre pensée que celle de servir la patrie commune dans une situation périlleuse et difficile. »
Berryer n'était jamais plus éloquent que lorsqu'il s'associait par la
parole aux triomphes ou aux deuils de la nation. Rien de ce qui touchait son pays ne lui était indilTérent ; toutes les émotions de la patrie vibraient dans son âme.
L'année i854 couronna doublement la carrière de Berryer : il fut élu bâtonnier de son ordre et membre de l'Académie française. Aimé, honoré de tous, il devint Tobjet d'une glorieuse manifestation du barreau, pour le cinquantième anniversaire de sa profession d'avocat. Cette réunion, où les magistrats déployèrent toute la solennité possible, fut appelée : La fête de V éloquence. Le barreau anglais à son tour voulut rendre à Berryer les mômes hommages. Un banquet lui fut ofTert h Londres, au Temple-Bar. L'attorney général, Sir Rouardell- Palmer, y célébra, dans un discours souvent interrompu d'applaudissements, la longue et honorable carrière de l'illustre avocat.
Ses funérailles furent un dernier triomphe. Tous les partis se rallièrent autour de son cercueil, et rendirent un hommage unanime et solennel à l'éloquence de l'orateur disparu.
Berryer fut après Mirabeau le plus grand orateur de la tribune française. 11 était si merveilleusement doué, qu'il devait immédiatement attirer et fixer sur lui l'attention générale. « Une nature à la fois expansive et attirante ; une pénétration sans pareille ; une facilité singulière à se plier aux situations les plus embarrassantes ; un esprit plein de ressources et d'expédients ; une séduction de langage et de manières qui désarmait les inimitiés les plus violentes.... que d'éléments de succès ^ l » Mais, n'eût-il point possédé tant de précieux avantages, il eût encore régné dans les assemblées par la réunion extraordinaire de ses qualités extérieures.
a La nature, écrivait Cormenin, a traité Berryer en favori. Sa stature n'est pas élevée, mais sa belle et expressive figure peint et reflète toutes les émotions de son àroe. Il vous fascine de son regard fendu et velouté, de son geste singulièrement beau comme sa parole. Il est éloquent dans toute sa personne. Berryer domine l'assemblée de la tête haute. Il s'établit à la tribune et il s'en empare comme s'il en était le maître. Sa poitrine se gonfle, son buste s'étale, sa taille s'allonge, et Ton dirait un géant. Son front rugueux s'échauffe, et quand aa lÊte bout, chose étrange, son front transsude du sang. »
Berxyer était un puissant improvisateur. Il étudiait et mûrissait profondément à l'avance tous ses discours; il savait, avant d'aborder une question, le chemin qu'il devait suivre, le but où il devait arriver; mais ses effets oratoires n'étaient presque jamais prémédités : il attendait tout d'une émotion instantanée. Ce qu'il perdait ainsi, comme il le disait lui-même *, du côté de la méditation, il le regagnait et au delà par l'avantage de parler et de sentir à la fois, et de verser dans
i Cormenin, Livré des Orateurs, Berryer.
« Nettement, Histoire de la littérature française sous le gouvernement de Juillety X. L
BERRYER. fO!
l'âme de ses auditeurs ses pensées toutes chaudes encore des étreintes de Tâme où elles viennent d'éclore. Devait-il parler sur un sujet imprévu, le.s idées, les arguments se présentaient tout d'un coup à son esprit dans Tordre où la réflexion et les lois de la logique les auraient infailliblement placés. Était-il soudain interrompu, il se retournait contre son adversaire avec une promptitude, une force irrésistible. Il lançait des mots foudroyants dans les luttes oratoires. Ses apostrophes avaient une éloquence terrible.
Naturellement sympathique à toutes les grandes idées, il se prenait quelquefois à aimer véritablement la liberté quand il en parlait à Fa tribune ; il la défendait alors avec une vivacité qui frappait d'étonnément et de crainte les hommes de son parti. Il lui arriva souvent d'applaudir aux conquêtes de la Révolution, et les députés de la gauche se souvinrent longtemps de cette parole qu'il prononça dans une occasion importante : « Je remercie la Convention nationale d'avoir sauvé alors l'indépendance de la France ^ » Son inspiration s'échauffait au contact des souvenirs révolutionnaires ; il oubliait un instant ses principes, et parlait en tribun. « Il était admirable alors, son œil s'enûammait ; sa tête rejetée eu arrière lui donnait un air audacieux et superbe ; sa voix sonore trouvait des accents inattendus ; son geste dessinait merveilleusement sa parole tour à tour majestueuse et terrible *. » Il régnait véritablement, en de telles heures, sur l'assemblée tout entière. Aucun orateur peut-être n'avait fait sentir, à un plus haut degré, la magie de la parole. Mais, chose étrange I ces triomphes étaient de courte durée ; ils s'évanouissaient avec les sensations qu'une parole ardente avait provoquées. On écoutait Berryer comme on écouta Lamartine, moins pour être convaincu que pour être ému. On oubliait la question qu'il traitait pour s'enivrer aux.ilats de son éloquence. Lorsqu'il avait cessé de parler, le charme étail rompu. C'est ainsi que ce grand orateur, dans sa stérile omnipotence, « agitait autour de lui les passions sans les conduire » *.
Berryer ne frappait pas seulement par la vigueur des apostrophes. ; il étonnait encore par la force de sa dialectique. Ses arguments pressés se déroulaient méthodiquement ; il excellait à mettre dans un jour lumineux ce qu'il voulait prouver. Timon indique, dan& une page originale, la marche particulière de son esprit :
« Dès le seuil de son discours, dit-il^ il voit comme d*un point élevé le but où il tend. Il«n'attaque pas brusquement son adversaire. Il commence par tracer autour de lui des lignes de circonvallation. Il le trompe par des marctres savantes ; il s'en rapproche peu à peu, il le débusque de poste en poste. H le suit, il l'enveloppe, il le presse dans les nœuds redoublés de son argumont»tioD. Cette méthode est celle des larges esprits, et elle fatiguerait bientdi un
« Moniteur, 17 Janvier 1830.
* Louis Blanc, Histoire de dix ans, t. IV.
• làid.
i02 LES PROSATEURS DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.
auditoire aussi inattentif que celui d'une chambre française, si Berryer ne soutenait pas sa préoccupation légère par le charme de sa voixi Tanimation de son geste et la noblesse élégante de sa diction ^.. »
A entendre ce magnifique langage d*aifaires, tous les auditeurs étaient captivés. Cependant, nous l'avons indiqué déjà, Berryer était plutôt un orateur de sentiment que de démonstration. Sa parole était tout expansive ; il agissait fortement sur les esprits par l'abondance et Téclat des figures oratoires ; sa diction n'était pas très correcte ; il lui arrivait, dans la chaleur de ses discours, de laisser tomber des métaphores incohérentes ; mais, en môme temps, Tenthousiasme emportait son imagination à des hauteurs prodigieuses ; son éloquence était traversée par des éclairs de génie.
DUPIN (Philippe)
Philippe Dupin, depuis vingt-cinq jusqu'à cinquante et un ans, époque d'une mort trop précoce, fut constamment estimé, au bar^ reau, comme réunissant à un égal degré et dans une juste proportion toutes les qualités de l'avocat que possédaient séparément les Hennequin, les Chaix d'Est-Ange, les Odilon Barrot, les Marie, les Teste, les Crémieux, les Bethmont, et les Jules Favre. Il les surpassait tous par cette ardeur laborieuse qui faisait dire de lui : « Son existence est un hymne au travail. » Il travaillait avec une application, un scrupule extrême, <( patient comme Cochin, curieux des détails comme d'Aguesseau ». Et cependant, quand il lui fallait improviser, prendre immédiatement part à des luttes imprévues, « mieux que personne, il savait, d'un coup d'œil rapide et sûr, explorer les ressources d'un dossier et faire jaillir de sa verve intarissable une plaidoirie sans préparation *. »
La parole de Philippe Dupin était tantôt forte, énergique, tantôt délicate, ingénieuse, et dans ces changements de ton l'orateur était guidé par un sens très droit, par un goût ferme et pur.
* Livre des Orateurs, t. H, p. 232.
• Constitutionnel, 4 mars 1846.
Odilon BARROT (Camille-Htacinthe)
Odilon Barrot, fils d'un obscur conventionnel de la Plaine, fut nommé à vingt>trois ans, par dispense d'âge, avocat à la Cour de cassation. Au Palais, il exerça de bonne heure un ascendant incontesté. « Nicod, dit Timon, était le dialecticien de sa compagnie, Odilon Barrot en était Torateur. » A la Chambre il fut pendant quelques années, sous le régime constitutionnel, le plus inûuent des chefs de parti. Et cependant son rôle politique devait être un des moins féconds en résultats.
Son éloquence répondait à la haute moralité de ses principes ; elle était grave et solennelle. Ses accents dignes et mesurés convenaient merveilleusement à la défense des idées de droit abstrait, de légahté, de constitutionnalité.
a C'était, dit un historien littéraire, l'orateur de la philosophie du droit, un «sprit plus théorique que pratique. Il développait aussi, avecla double autorité de la raison et du talent, la grande thèse des libertés municipales, cette école primaire de la monarchie représentative. Il excellait surtout dans les thèses de droit constitutionnel et international. Dans de pareilles matières, la solennité un peu thé&trale de sa pose^ la sévérité magistrale de son geste, Taccent convaincu de son débit, se joignaient à l'élévation de ses spéculations pour l'aider à produire de grands effets oratoires. Il exerçait, dans ces questions, une juste autorité sur les assemblées ^ »
Odilon Barrot n'avait point la fougue entraînante des improvisateurs ; sa parole était trop calme, trop tempérée. En retour, logicien habile, il résumait nettement les discussions, il embrassait d'un coup d'oeil Tensemble d'un sujet, lors même qu'il examinait les questions les plus compliquées. Ses raisonnements, quelquefois exprimés dans un langage un peu vague, un peu compassé, étaient toujom^s sohdes et pleins d'idées.
1 Nettement, Histoire de la littérature française sous le gouvernement de Juillet y 1. 1, p. 161.
Lamartine se croyait plus grand politique que grand po^te^; cette étrange illusion fut la source d'une partie de ses fautes comme homme public. 11 montra d'abord un dévouement très vif aux idées légitimistes ; puis, entraîné par un désir sincère de liberté calme et conservatrice, il offrit le concours de sa parole au gouvernement constitutionnel.
« Le passé n'est plus qa*un rêve, écrivit-il ; il ne faat pas prendre sa part d'ane faute que Ton n'a point commise ; il faut entrer dans les rangs des citoyens, penser, agir, combattre avec la famille des familles, avec le pays. »
L'indifférence de Louis-Philippe le jeta dans l'opposition . Trompé lui-môme sur les véritables motifs de son changement de doctrines, il attaqua le pouvoir qui venait de refuser ses services. Il lui reprocha d'avoir répudié, par amour d'un repos égoïste, les plus saintes espérances de l'humanité. Il l'accusa de présenter un spectacle démoralisateur à l'Europe, en restant ainsi immobile au milieu des agitations fécondes du siècle, en muselant la presse, en ajournant les réformes utiles aux masses, en laissant stérile une révolution faite par le peuple. 11 lui montra comme une menace, derrière les générations fatiguées, celles qui grandissaient et qui viendraient bientôt demander leur part de lutte et d'activité.
« La France est une nation qui s'ennuie, s'écrla-t-il, car elle est livrée au parti des conservateurs, c'est-à-dire au parti des bornes ^. »
En février 1848, il fut porté par la révolution au pouvoir. Nommé membre du gouvernement de la République française, avec le portefeuille des affaires étrangères, il fut un moment, par sa Circulaire à. Vétranger, et par sa prodigieuse influence à llntérieur, le véritable arbitre des destinées de la France.
Le triomphe de Lamartine fut de courte durée. L^orateur populaire vit s'écrouler rapidement ce pouvoir qu'il crut, dans une heure d'enthousiasme, si fermement assis. Lui-même en avait fait pressentir la chute lorsqu'il engageait à laisser au peuple le soin de nommer le président de la république par un vote direct, Clairvoyant à la veille de la défaite, il en avait développé toutes les conséquences avec la logique delà divination.
^ a J'étais né pour Taction, disait-il. La poésie n'a été en moi que de Faction refoulée ; j'ai senti, j'ai exprimé des idées et des sentiments, dans l'impuissance d'agir. »
« 26 février.
n serait oiseux de vouloir préciser les yéri tables doctrines de Lamartine en matière de gouvernement, de prétendre déterminer le point d'équilibre de toutes ses variations ; il serait inutile de chercher un sens précis aux théories qu'il mettait en avant, théories nuageuses qu'il comprenait très peu lui-môme.
Dans ses fluctuations entre la légitimité et le constitutionnalisme, entre la démocratie et le socialisme, Lamartine ne suivait pas les transformations d'une foi politique qui se modifie sous la leçon des événements ; il jugeait, raisonnait, agissait « par instinct, par sentiment » ; les caprices de son imagination formaient toute sa dialectique.
Ses discours répondaient aux dispositions de son âme naturellement mobile. Mêlant aux impressions du moment des réminiscences involontaires de ses aifections éteintes, Lamartine confondait toutes les nuances, satisfaisait tous les partis. Il ne faut chercher là ni Tordre régulier des syllogismes, ni Tenchainement juste et naturel des pensées. Admirables de fluidité, ces harangues restaient presque toujours sans conclusion. L'historien des orateurs a jugé très nettement l'éloquence de Lamartine, en disant: « La phrase oratoire a plus de couleur dans le tissu que de fermeté dans la chair, plus d'éclat que de profondeur, plus de relief que de nerf, plus de sonorité que de substance, plus d'abondance que de précision, plus de développement que de suite . » La magniQcence du coloris suppléait à l'incertitude du dessin général ; les arguments de la logique étaient remplacés par les vagues mélodies du sentiment. L'orateur ne convainquait pas, mais ravissait les assemblées. Son éloquence pleine d'harmonie, de suavité, leur faisait oublier les abstractions de la politique, et, sans les entraîner au vote, les transportait par la sublimité de ses accents.
Lamartine, dans ses chaleureuses improvisations, laissait voir le sentiment qu'il avait lui-même de sa haute supériorité. Les phrases retentissantes qui s'échappaient de ses lèvres résonnaient harmonieusement à son oreille ; son attitude, son geste, le ton de sa voix, tout appelait, tout provoquait l'applaudissement ; et son éloquence s'animant encore par le succès montrait combien étaient chères à l'orateur ces ovations de la tribune. « J'admirais, dit Joseph Autran, parlant d'une de ses harangues solennelles, cette riche prodigalité de génie qui sème ses perles sans savoir où elles tombent et qui s'enivre, en parlant, de ses propres paroles. » Son inspiration était presque toujours sincère et son lyrisme spontané. Cédant aux instincts de sa nature, il défendit de préférence les nobles et justes causes. Malgré ses défauts de logique et de raisonnement, par les sujets élevés qu'il développa, par la puissance de son imagination, par la richesse de ses images, l'abondance, la vivacité de ses mouvements oratoires, la merveilleuse harmonie de son langage, Lamartine exerça sur les assemblées l'empire de la grande éloquence.
THIERS (Louis-Adolphe)
Louis- Adolphe Thiers naquit àMarseille le 26 germinal an V (16 avril 1797). Son père avait été greffier du tribunal révolutionnaire ; sa mère, alliée à la famille des Chénier, était née de parents pauvres, anciens négociants ruinés par la Révolution. Après avoir fait de bril* lantes études au Ivcée de Marseille où il avait obtenu une bourse, Thiers commença, en 1815, à suivre les cours de la Faculté de droit d'Aix. C'est là qu'il rencontra M. Mignet, qui devait rester son plus fidèle ami. L'un et l'autre déjà se montraient fort passionnés pour les idées de 1789.
Dès que Thiers fut reçu avocat, il vint à Paris avec M. Mignet; c'était en 1823, sous le ministère Yillèle. Manuel, qui venait d'être violemment expulsé de la Chambre, était alors le béros du jour. Thiers s'attacha aussitôt à lui, fut, par son entremise, présenté à M. Laffitte et obtint d'entrer dans la rédaction du ConsUtutionnely Vinterprète le plus influent du libéralisme. Les articles pleins d'éclat et de verve qu'il y publia lui valurent l'amitié des personnages marquants de l'opposition, de Casimir Péfier, du baron Louis, entre autres. U Histoire de la Révolution française que Thiers fit paraître sur ces entrefaites, avec la collaboration bientôt oubliée de Bodin, lui assura une haute situation littéraire et lui ouvrit les salons de MM. de Talleyrand, de Flahaut, Ternaux, et des principales illustrations contemporaines.
La formation du ministère Polignac, en 1829, devenait le signal d'une guerre acharnée contre le gouvernement; Thiers voulut se lancer à corps perdu dans la lutte, mais lise heurta contre les idées plus modérées des propriétaires et des rédacteurs du ConstitutionneL 11 prit le parti de quitter ce journal et de fonder avec Armand Carrel et Mignet le National, qui contribua grandement à la chute de la Restauration.
Le 27 juillet 1 830, Thiers signait la protestation Collective des journaux contre les ordonnances, et, pendant les trois journées, négociait la remise du pouvoir entre les mains de Louis -Philippe d'Orléans. 11 fut récompensé de son zèle par le titre de conseiller d'État que lui conféra le gouvernement du 9 août, avec la mission de remplir les fonctions de secrétaire général du ministère des finances sous la di-
rection du baron Louis. Nommé ensuite sous-secrétaire d'État du même département, il dirigea en réalité l'administration des finances, et eut ainsi l'occasion d'aborder la tribune parlementaire. Son premier discours sur la spécialité financière en matière du crédit fit ressortir la netteté, la précision des idées du jeune orateur.
Élu député par la yille d'Aix, il abandonna Laffitte et l'opposition pour devenir le plus fervent défenseur du ministère Casimir Périer. Le discours qu'il prononça à cette époque, en faveur de l'hérédité de la pairie, marque la seconde étape de sa carrière d'orateur.
Thiers avait senti la nécessité d'exposer le principe, l'esprit, les acles et l'avenir du nouveau gouvernement, n s'attacha, dans la Monarchie de i830, à démontrer que le nouvel état de choses était dû non pas aux agissements d'un parti ni à l'œuvre de conspirateurs, mais à la nécessité seule.
En soutenant ces idées, l'auteur prétendait rester conséquent avec ce qu'il avait précédemment dit, écrit et pensé de la révoluUon française.
« C'est dans Tétude de ces terribles faits, disait-il, qae j'ai puisé la conviction qu'il faut se garder des entraînements politiques, que j'ai puisé cette conviction que la révolution actuelle ne ressemble, ne doit ressembler en rien à celle qu'on a faite il y a quarante ans; que son but, ses moyens, son esprit, tout doit être différent ; car elle n'aurait plus, dans les mêmes circonstances et les mêmes résultats, ses excuses et ses dédommagements. »
A la mort de Casimir Périer (1832), le portefeuille de l'intérieur fut dévolu à Thiers. La Vendée était en armes, la duchesse de Berry y recrutait des partisans pour relever le trône légitime : ce soulèvement pouvait devenir fatal au gouvernement. Thiers en arrêta, les suites par des mesures énergiques.
En 1834^ il combattit fortement l'insurrection républicaine, et l'année suivante, après l'attentat de Fieschi, il soutint avec la plus grande vigueur les lois draconiennes de septembre qui resserraient les attributions du jury et réglementaient durement la presse.
En i835, quand le trône de Louis-Philippe parut s'être consolidé, Thiers, dont jusque-là les vues étaient restées conformes à celles de Guizot, entra en rivalité avec son ancien collègue au ministère. Au point de vue oratoire ils gagnèrent tous les deux à cette rupture, car leurs talents également supérieurs, 'mais distincts, allaient se développer dans la rivalité. Dès lors, ces deux hommes d'État, tour à tour au pouvoir ou dans les rangs de Topposition, commencèrent une lutte parlementaire et politique, dont le derrïier résultat devait être l'écroulement de la monarchie.
Le 22 février 1836, Thiers était président du Conseil et ministre des affaires étrangères ; mais, voulant soutenir éhergiquement le gouvernement constitutionnel de la reine Isabelle, il se trouva en désaccord
complet avec Louis-Philippe qui repoussait toute politique d'action à regard des affaires d'Espagne, et il dut remettre sa démission, le 6 septembre 1836, entre les mains du roi qui le remplaça parle comte Mole.
Devenu chef de la redoutable coalition des partis contre ce ministère, Thiers amena bientôt le renversement du cabinet ; il n'obtint cependant pas de remplacer le comte Mole, comme il l'espérait, et il retourna sur les bancs de l'opposition.
Entre temps, il travaillait à son Histoire du Consulat et de VEmpire dont nous parlerons ailleurs, et partageait les travaux de T Académie française où il avait remplacé Andrieux, en 1833.
De nouveau rentré aux affaires, le 1" mars 1840, avec le portefeuille des affaires étrangères et la présidence du Conseil, il succomba encore, comme en 1836, par suite de son désaccord avec le roi, cette fois à propos des affaires d'Orient. Il fut remplacé le 20 octobre 1840 par M. Guizot, son éternel adversaire.
Dans cette période si courte de sept mois de ministère, les travaux législatifs de Thiers furent immenses. Il n'est pas de question de finances, de commerce et d'industrie qu'il n'ait traitée ; mais, à partir de celte époque, il ne put ressaisir la direction des affaires. Il voulait sincèrement, croyons-nous, l'affermissement de la monarchie qu'il servait, toutefois son ambition ne pouvait désormais faire de lui qu'un chef d'opposition, et tel fut son rôle jusqu'en 1870.
Nommé député par quatre départements aux élections partielles de juin 1848, Thiers, bien qu'il eût déjà dit le fameux mot : «La République est le gouvernement qui nous divise le moins, » prit place dans les rangs de la droite, au milieu des hommes dont le but principal était de renverser la République, et, continuant ce rôle actif en dehors du Parlement, il publia plusieurs brochures contre les idées socialistes qui commençaient à ébranler les masses. Son livré de la Propriété^ alors accueilli comme une réponse aux théories de Proudhon, mérite une mention particulière. Le fond de cet ouvrage avait été conçu et arrêté plus de trois années avant sa publication, mais il ne vit le jour que pour répondre à un programme de Tlnstitut dont tous les membres devaient se prononcer sur une question d'un intérêt si fondamental. Thiers publia son ouvrage sans le soumettre à ce docte corps, mais aussi sans le rendre responsable de ses idées: << C'est sans « ordre que j'exécute, dit-il, mais c'est ma pensée seule que j'exprime, (( dans mon langage libre, véhément, sincère, comme il l'a toujours « été, comme il le sera toujours *. »
La Propriété n'obtint qu'un succès de bourgeoisie. Cet ouvrage s'adressait à des gens qui se croyaient menacés dans leurs biens. Thiers repoussait et combattait les changements violents de système, la mise en communauté des richesses, la spoliation, le vol déguisés ; il défendait le bien d'autrui : ceux qui possédaient ne pouvaient
* La Propriété^ préface.
manquer d'applaudir. Aujourd'hui, on ne saurait reconnaître k cet ouvrage les qualités d'une œuvre sérieuse d'économie politique et sociale. Le plan du livre est bien conçu, le style clair et vigouceux, mais les théories qui y sont exposées sont d'une grande faiblesse et n'ont point l'autorité qu'on pouvait attendre d'un tel homme d'État.
Défenseur de l'ordre social menacé, et des garanties parlementaires, Thiers fut proscrit l'un des premiers par le régime impérial, qui plus tard devait l'appeler solennellement « l'historien national ». De 1852 à 1863, il reste muet, mais il publie les derniers volumes de son Histoire du Consulat et de VEmpire, cette éloquente justification de la force heureuse .
De 4863 à 1870, Thiers, député, fut, au milieu d'une chambre servile, l'un des rares hommes qui défendirent les libertés publiques ; il le fit avec un talent que la bonne cause qu'il plaidait semblait augmenter chaque jour. Les discours qu'il prononça à cette époque, et qu'il faudrait tous citer, sont des modèles d'éloquence vive et nette. Mais jamais il ne s'éleva si haut qu'en 1870, au moment de la discussion sur la déclaration de guerre à la Prusse * . Lui, l'orateur le moins facile à émouvoir, trouve dans son patriotisme des accents pleins de chaleur, de vivacité tendre, de supplications pressantes. Sa raison, si grande, se montre là en pleine lumière et prévoit le goufire béant où cette guerre va précipiter la France.
Après l'effondrement de l'Empire, au milieu des malheurs et des désastres inouïs de la France, Thiers, voulant sauver sa patrie tombée à la merci d'un ennemi victorieux, prit le bâton du pèlerin pour demander aux nations étrangères une intervention utile en faveur de la paix. C'est à sa voix que les grandes puissances intercédèrent pour obtenir du vainqueur des conditions plus équitables ; que la représentation nationale et l'armée s'unirent pour mettre fin à l'ignoble et stupide. terreur qui opprimait Paris ; c'est à sa voix que le monstrueux emprunt de cinq milliards fut vingt fois couvert, à l'étonnement du monde entier, et rendit la liberté aux provinces occupées. De quelque façon que l'histoire doive juger Thiers, elle lui tiendra glorieusement compte de ces trois années, de 1870 à 1873, pendant lesquelles sous sa p£irole, sous ses actes et sous son gouvernement, la France épuisée reprit sa place parmi les grandes nations.
Après avoir parcouru les différentes phases de la vie si active de l'orateur et de l'homme d'État, nous tenterons d'analyser ce talent si souple, si original et presque unique en son genre, qui valut à Thiers près d'un demi-siècle de domination sur son époque.
Thiers, causeur incomparable, n'était pas- à proprement dire un orateur ; il lui manquait l'émotion communicative qui ébranle les masses populaires et la véhémence qui les entraine. En revanche, il
1 Séance du 14 jaillet 1870.
savait, par Texpression lucide de sa pensée, par sa science pour ainsi dire universelle, trouverle chemin de Tesprit et de la raison de ses auditeurs. Discutant art militaire avec les généraux, science avec les savants, agriculture avec les propriétaires fonciers, négoce avec les commerçants, il déployait dans toutes les questions une supériorité incontestable qui étonnait d'abord, mais qui ne tardait pas à captiver. Il possédait en outre Tart suprême de dire juste ce qu'il fallait dire, mais avec une abondance d'idées, une facilité d'expressions, une finesse d'esprit qui confondaient ses auditeurs et les tenaient bientôt sous le joug de sa volonté. Aussi a-t-on pu dire de lui que c'était le plus subtil et le plus insaisissable de nos prestidigitateurs politiques.
Cependant cet orateur si écouté, si puissant, n'avait aucun des avantages delà taille et delà voix qui paraissent indispensables pour se faire écouter de grandes et de nombreuses assemblées. A la tribune il paraissait sans extérieur, sans tenue, sans organe ; mais sa parole était claire, substantielle et serrée; des applaudissements enthousiastes lui répondaient.
Un portrait, habilement tracé par M. de la Guéronnière, mérite d'être reproduit ici :
tt M. Thiers n'est pas le plus éloquent de nos orateurs. Il n'a pas Tampleur de M. Guizot; il n'a pas la splendeur de M. de Lamartine; il n'a pas la dialectique passionnée de M. Berryer ; il n'a pas la grâce perfide et caustique de M. de Montalembert; il n*a pas la figure parfois grandiose de M. Ledru-Rollin ; mais il a la netteté, la limpidité, la méthode, la logique, Timprévu, l'audace, la vigueur, tout ce qui captive, tout ce qui séduit, tout ce qui fascine ; il ne discourt pas, il cause. La discussion n'est qu'une conversation facile dans laquelle viennent se placer avec un ordre parfait tous les faits et toutes les idées dontU a besoin pour le succès de son argumentation. Jamais une hésitation dans sa parole, jamais un oubli dans sa mémoire, jamais un désordre dans son esprit. Chaque déduction vient à sa place. Chaque mot traduit exactement, dans sa nuance la plus délicate, la pensée à laquelle il s'applique. Plus le sujet sera confus, plus la discussion sera claire. Les chiffres sont aussi familiers que les faits à cette intelligence merveilleuse. Il les prend, il les démôle, il les classe» il leur donne un sens, une valeur, une lumière; et après les avoir tournés et retournés, il s'en fait un faisceau puissant, formidable, invincible de preuves» et il en couvre, comme d'un bouclier, son argumentation triomphante.
« L'auditoire se prend-il parfois de fatigue à ces démonstrations pratiques ; M. Thiers, dont l'oeil est aussi prompt que la voix, s'en aperçoit et rallie tout à coup l'attention par une excursion dans le domaine de la politique ou de l'histoire, il éveille la passion pour conserver l'intérêt et la sympathie à sa parole. Alors sa petite voix de fausset s'attendrit, prend des intonations nouvelles, qui jouent admirablement l'émotion, l'enthousiasme, l'indignation et tous les sentiments qu'il n'éprouve pas. Sa figure elle-même, si noble et si expressive, s'illumine, et son regard lance des éclairs sous le verre de ses lunettes. On croirait véritablement alors que le nain s'est fait géant, et que ce petit homme^ dont la tète dépassait à peine le marbre de la tribune, s'est transformé subitement en un de ces athlètes antiques qui combattaient pour les dieux, en «e
montrant comme eux invincibles. Mais cela ne dure pas. Pour M. Thiers, le sublime n'est qu'un procédé de rhétorique. Il en descend bien vite pour raser la terre et pour revenir à l'analyse des faits et des chiffres, où il est toujours vrai, toujours puissant, toujours éloquent, parce qu'il y est dans sa nature ^. »
C'est dans les questions économiques et financières que Thiers montrait sa véritable supériorité. 11 excellait à démontrer le néant des diyers systèmes sociaux qu'on opposait à ses théories. Pour donnerune idée de la lumière qu'il savait répandre sur une question, il suffit de rappeler la fameuse proposition de Proudhon sur le tiers des loyers et fermages. La Chambre, après avoir entendu ce mystificateur, n'avait rien compris à son système. Mais Thiers, qui l'avait écouté plus sérieusement, monte à la tribune pour dévoiler, avec toutes ses conséquences, la pensée de l'auteur du projet, qu'il avait pénétrée à fond :
« En deux mots, dit-il, voici ce dont il s'agit : enlever le tiers de leurs créances aux propriétaires, en donner une moitié à TÉtat et l'autre moitié aux débiteurs. Les avantages qu'espère M. Proudhon sont, pour les débiteurs, une masse de ressources immenses qui raviveront l'industrie ; pour l'État, la diminution des impôts^ des frais de production, et par suite des prix d'achats. Mais en réalité, savez -vous à quoi aboutit ce projet? Politiquement, c'est une violation de la propriété, un appel à la délation, une révolution sociale par le vol; financièrement, l'impôt de M. Proudhon ne produira pas le sixième de ce qu'il prétend ; les calculs sont faux, les conséquences seront nulles ; il n'aura causé que la ruine générale et l'anarchie >. »
Par ces quelques paroles d^une si lumineuse clarté, tout le monde était mis au courant de la question, personne ne pouvait plus s'abuser et le masque était arraché.
Les préférences politiques de l'illustre homme d'État tendaientelles au gouvernement monarchique ou à la forme républicaine ? ses opinions à ce sujet ont toujours manqué de netteté. Ce que l'on peut seulement avancer avec certitude, c'est qu'il était sérieusement ami du progrès sagement compris, et qu'il repoussait loin de lui ce radicalisme qui veut tout détruire avant d'élever, qui prétend bâtir sur des ruines.
c Oui, nous Français, disait-il avec autant d'énergie que de sens, nous faisans instinctivement opposition à toute régénération radicale. Cette société où nous vivons, nous savons que de temps, de sacrifices et de sang il a fallu pour la constituer. Nous savons que pour passer de l'esclavage, servitude de l'homme par l'homme, au servage, servitude de l'homme à la terre, pour conquérir l'indépendance de la commune, pour fonder l'unité de la France il nous a fallu dix siècles de luttes intestines, le choc de l'Europe contre l'Asie pendant cent années de croisades, les efforts, le génie et la volonté de nos plus
1 A. de la Guéronnière, Études et portraits politiqites contemporains, 1856, pp. 272, 273, 274.
s Loi électorale du 12 mai 1848.
di2 LES PROSATEURS DU DIX-PŒUVIÈME SIÈCLE.
grands rois, de saint Louis, de François I", de Richelieu, de Louis XIV ; que pour Jouir de quelque liberté de plus qu'au temps où il était permis d'impri. mer le Contrat social et VEncyclopédiej il a fallu soixante ans de révolutions qui ont secoué le monde tout entier. Cette société, malgré ses misères, ses inégalités et ses injustices, elle est encore la plus noble, la plus puissante et la plus digne de l'homme qu'on ait vue sur la terrOi et nous ne voulons pas que des réformateurs insensés frappent à coups de hache sur ce corps, si un et si complet ; que cette organisation, si ferme et si délicate, soit livrée aux empiriques pour leurs essais meurtriers, et que, semblables à Médée, ils nous arrachent les membres et nous coupent en morceaux sur la seule foi de leurs promesses de nous relever plus jeunes et plus forts un Jour.
« Nous gardons le mécanisme admirable où chaque siècle a appoi*té son clou, sa vis, son levier, et nous nous refusons à nous élancer, à corps perdu, dans Tengrenage de la machine pour être déchirés et broyés sous ses dents ^. »
Vingt-sept ans plus tard, chef du pouvoir exécutif, il affirmait avec autant de vigueur les mêmes idées.
La vie politique de Thiers s'arrête à la date du 24 mai i873, jour où sa démission, trop souvent proposée, fut définitivement acceptée par la Chambre.
Pendant le cours de sa longue existence qui s*est trouvée mêlée à celle de la France, cet homme d'État, cet orateur, n*a pas toujours trouvé la popularité, mais jamais il n'a perdu l'ascendant supérieur que lui donnaient son éminent esprit, sa raison persuasive et son bon sens pratique.
1 Séance du 17 janv. 1844.,
VICTOR HUGO
Victor Hugo, lorsqu'il affronta la carrière politique, possédait, comme écrivain, une gloire immense. Il fut naturellement poussé dans cette voie nouvelle par son esprit aventureux et dominateur. Personne n'ignore à quel point il fut versatile et extrême dans ses opinions. C'est en poète qu'il explique les variations de son humeur flottante :
c Mon ancienne conviction royaliste-catholique de 1820 8*est écroulée pièce à pièce depuis dix ans devant l'âge et Texpérience. Il en reste pourtant encore quelque chose dans mon esprit, mais ce n'est qu'une religieuse et poétique ruine. Je me détourne quelquefois pour la considérer avec respect, mais Je n'y viens plus prier >. »
Il avait dit, dans les Feuilles d'automne :
ff Après avoir chanté, j'écoute et je contemple, A l'Empereur touché dressant dans l'ombre un temple. Aimant la liberté pour ses fruits, pour ses fleurs, Le trône pour son droit, le roi pour ses malheurs; Fidèle enfin au sang qu'ont versé dans ma veine Mon père vieux soldat, ma mère Vendéenne. »
Royaliste, bonapartiste, ou républicain, ami du pouvoir ou de l'opposition, Victor Hugo n'ambitionna vraiment, semblable à ses émules Chateaubriand et Lamartine, que le bruit ou la popularité de la tribune.
Créé pair de France, en 1845, par Louis-Philippe, il putenfinse mêler aux luttes de tribune si vivement désirées. Son plus éloquent discours à la Chambre haute fut une plaidoirie contre les lois d'exil afin d'obtenir le rappel dés Bonapartes, de cette famille qu'il allait bientôt combattre avec tant de violence.
En 1848, Victor Hugo fit partie delà liste de l'Union électorale. Dès cette époque il laissa voir, et chaque jour pluâ nettement, ses tendances démocratiques. Ses fils et les rédacteurs de VÉvénement cornmenc^rent à plaider l'élévation du poète à la présidence de la République.
i V. Hugo, Littér, et philos,, Journal d'un révolutionnaire.
Son attitude à la Constituante avait été pleine d'incertitude et d'hésitation ; elle prit un caractère plus résolu et plus uniforme à l'Assemblée législative. Victor Hugo devint le chef et Torateur de la gauche démocratique. Lorsque fut proposée la réélection du prince Louis-Napoléon, il occupa la tribune pendant plusieurs séances avec une énergie de parole qu'il n'avait pas encore montrée et qu'il n'a point dépassée. C'est en discutant, sous l'influence d'une émotion profonde, les droits éventuels du prince à l'héritage impérial, qu'il fut emporté par cet admirable mouvement d'éloquence :
« Quoi ! parce que, il y a dix siècles de cela, Charlemagne, après quarante années de gloire, a laissé tomber sur la face du globe un sceptre et une épée tellement démesurés que personne ensuite n'a pu et n'a osé y toucher, — et pourtant il y a eu dans Tlntervalle des hommes qui se sont appelés Philippe- Auguste, François I", Henri IV, Louis XIV ! — quoi I parce que mille ans après, car il ne faut pas moins d'une gestation de mille années pour reproduire de pareils hommes, parce que, mille ans après, un autre génie est venu qui a ramassé ce glaive et ce sceptre, et qui s'est dressé debout sur le continent^ qui a fait l'histoire gigantesque dont Téblouissement dure encore, qui a enchaîné la Révolution en France et qui Ta déchaînée en Europe, qui a donné à son nom, pour synonymes éclatants, Rivoli, léna, Essling, Friedland, Montmiraill quoi! parce que, après dix ans d'une gloire immense, d'une gloire presque fabuleuse à force de grandeur, il a, à son tour, laissé tomber d'épuisement ce sceptre et ce glaive qui avaient accompli tant de choses colossales, vous venez, vous, vous voulez, vous, les ramasser après lui, comme il les a ramassés, lui, Napoléon après Charlemagne, et prendre dans vos petites mains ce sceptre des titans, cette épée des géants! Pour quoi faire? Quoi 1 après Auguste, Augustule I Quoi, parce que nous avons eu Napoléon le Grand, il faut que nous ayons Napoléon le Petit * I »
Il est peu d'apostrophes aussi longuement, aussi puissamment soutenues. Une idée politique sérieusement comprise et nettement définie avait servi d'inspiration au discours entier. Le même cas est malheureusement trop rare chez cet orateur : Victor Hugo, dans les causes qu'il aborde, ne voit le plus souvent qu'un thème à développer, un sujet à orner ; il y rassemble beaucoup de mots, peu d'arguments.
Malgré le parti pris de l'antithèse, Victor Hugo, dans son style oratoire, apporte une incontestable richesse d'expressions, déploie une extrême habileté pour grouper les mots et les rendre sonores, pour accumuler les images saisissantes, les comparaisons vives, inattendues, et les énumérations puissantes. Ces qualités frappent plus à la lecture qu'à l'audition. Incapable d'improvisation et de réplique, Victor Hugo fatigue par son débit solennel et emphatique qui semble implorer les applaudissements, et par son affectation d'un lyrisme qui n'a ni le naturel ni la spontanéité du lyrisme oratoire de Lamartine.
i Séance du 17 juillet 1851.
VICTOR HUGO. 1!5
Parmi les rares discours de Victor Hugo qui réunissent de fortes et solides qualités il faut mentionner celui qu*il prononça pour la défense de son fils François-Victor Hugo, le futur traducteur de Shakespeare, cité en cour d'assises pour un article violent contre la peine de mort^ Il y a dans cette plaidoirie a quasi cicéronienne », selon l'expression de Louis VeuiUot, un tableau saisissant de Tagonie d'un condamné à mort. L'orateur présente en traits effrayants cet homme luttant, hagard, désespéré, contre les exécuteurs, embarrassant ses pieds garrottés dans l'échelle patibulaire, et se cramponnant à la guillotine, dans un accès de rage monstrueux : récit d'une éloquence si terrible qu'on suit avec un intérêt plein d'angoisse les efforts sauvages de cet assassin qui refuse de mourir.
Après le coup d'État, Victor Hugo, ne voulant plus respirer le môme air que le « despote », décréta son propre exil. La chute de l'Empire le ramena en France, mais les rares discours qu'il prononça depuis cette époque dans les diverses assemblées sortent du domaine littéraire et nous nous dispenserons de les apprécier. Nous nous contenterons d'examiner rapidement son discours du 30 mai 1878, sur le Centenaire de Voltaire, discours dont le retentissement dure encore.
Rarement Victor Hugo prodigua si peu l'antithèse, le ton des phrases est relativement modéré, le style est presque simple, et cependant aucune de ses harangues peut-être ne renferme tant d'idées étranges^ d'affirmations inouïes. On a fort applaudi cette transfiguration de Voltaire, de cet homme qui gouverna longtemps les esprits et les idées de son siècle, mais qui n'aima véritablement ni la liberté, ni ce peuple même qui lui fit hier une bruyante apothéose. Nous n'opposerons pas la vie et les opinions manifestes de Voltaire au résumé fantastique qu'en a fait Torateur. Tous les esprits sérieux ont pu reconnaître que ce discours est plutôt une création idéale que l'exposé de la vérité. Mais il sera curieux d'en relever un passage et de l'offrir aux appréciations de l'avenir. L'orateur y prend pour sujet le sourire sardonique de Voltaire, que le statuaire Houdon a stéréotypé sur son visage.
« Ce sourire, c'est la sagesse. Ce sourire, je le répète, c'est Voltaire. Ce sourire va parfois jusqu'au rire, mais la tristesse philosophique le tempère. Du côté des forts, il est moqueur ; du côté des faibles, il est caressant. Il inquiète l'oppresseur et rassure l'opprimé. Contre les grands, la raillerie; pour les petits, la pitié. Ah I soyons émus de ce sourire. Il a eu des clartés d! aurore. Il a illuminé le vrai, le juste, le bon, et ce qu'il y a d'honnête dans l'utile; il a éclairé l'intérieur des superstitions; ces laideurs sont bonnes à voir; i|l«8 a montrées. Ëtant lumineux, il a été fécond. La société nouvelle, le désir d'égaUté et de concession et ce commencement de fraternité qui s'appeUe la tolérance, la bonne volonté réciproque, la mise en proportion des hommes et des droits, la raison reconnue loi suprême, l'el&cemeni des préjugés et des
1 ï>%sco%M't à la Cour d'assises, 11 juin 1851.
partis pris, la sérénité des âmes, Tesprit d'indulgence et de pardon, Tharmonie, la paix, voilà ce qai est sorti de ce grand soarire.
ff Le jour, prochain sans nul doute, où sera reconnue Tidentité de la sagesse et de la clémence, le jour où l'amnistie sera proclamée. Je l'affirme, là haut,, dans les étoiles. Voltaire sourira. »
Nous ne parlerons que pour mémoire du passage où l'orateur, rappelant Tœuvre du Christ sur la terre, présenle Arouet comme le véritable continuateur de la mission évangélique. Quelques pcirties de ce discours sont plus raisonnables ; une page môme est profondément pathétique, celle où Victor Hugo flétrit, au nom de la civilisation, la guerre, les injustes conquêtes et les triomphes du glaive.
Victor Hugo^ dans ses harangues politiques, vise continuellement à Feffet ; sa parole est véhémente, ses gestes tragiques ; il est plutôt déclamateur qu'orateur. Il sème partout des proverbes, des axiomes qu'il assemble avec art et qu'il encadre dans des tirades souvent éloquentes. Ses discours sont traversés par des éclairs puissants qui frappent comme la foudre, mais dont l'impression est passagère. On est ému, on applaudit, mais on sent trop Tœuvre de l'imagination pour être entrdné. Il y a là trop de mots sonores, pas assez de faits et d'idées. Victor Hugo n'est véritablement orateur que dans ces événements solennels de la vie humaine, où la parole devient Tinterprète des plus profondes émotions du cœur. Alors seulement nous pouvons reconnaître, comme dans l'admirable page que nous venons de lire, toute la richesse de style du grand écrivain, toute la tendresse d'imagination du poète.
MONTALEMBERT (Charles Forbks, comtb de)
Le comte Charles de Montalembert naquit en Angleterre, où son père s'était marié pendant l'émigration. Il dut à la double nationalité de son origine ce développement de qualités, de goûts et d'opinions qui l'ont fait regarder comme « le type le plus remarquable de Tunion des deux races ». Il reçut une partie de son éducation en Allemagne, puis en Suède où son père fut ambassadeur de France. Il prit dans les écoles du Nord cette ardeur d'érudition et ce goût des recherches historiques qui devaient tant augmenter plus tard son originalité d'écrivain. A dix-sept ans, entré au collège de Sainte-Barbe pour y terminer ses humanités, ÎL en devint bientôt le plus brillant élève. Tout en se soumettant à notre discipline universitaire, il continua la pratique du travail individuel qu'il avait puisée au contact des écoles anglaises et allemandes. Ses lectures habituelles étaient les grecs et les latins, VOdyssée et les lettres de Pline, le chef-d'œuvre de la prose française, les Provinciales, et les poètes anglais qu'il affectionnait tout particulièrement. Mais déjà Montalembert avait pressenti sa vocation politique. La lecture de Delolme, Annales des Chambres anglaises ; son étude persévérante des théories constitutionnelles et des grands discours parlementaires avaient rapidement développé ces premières tendances. Dans ses heures de solitude, le futur orateur essayait ses forces, improvisait de fougueuses apostrophes au ministère, prenait le ton et les allures d'un tribun *.
A vingt ans il s'unit à l'abbé Lacordaire pour fonder, sous la direction de Lamennais, le journal VAvehir, dont les doctrines se résumaient dans cette épigraphe : Dieu et liberté. Le jeune écrivain, de concert avec ses illustres collaborateurs, y proclama l'autorité religieuse comme la seule autorité légitime. Associant les principes immuables du catholicisme aux exigences de la démocratie, il défendit en môme temps, avec toute la fougue de son imagination aventureuse, la liberté des cultes et les libertés nationales. Il réclama tout à la fois Tobéissance illimitée au souverain pontife, comme au représentant de l'infaillibilité divine et humaine, et la guerre à l'autorité royale eomme à l'obstacle séculaire de la souveraineté des peuples personnifiée dans l'Église. Doctrines imprudentes qui précipitaient l'Église dans la voie des révolutions et que la cour de Rome condamna. Montalembert se soumit au bref pontifical en 1833, et rompit avec son
i Lettres à un ami de collège, 1827-1839.
ancien maître qui s'obstinait en sa révolte. Avant cette époque, le véhément pol(^miste de l'Avenir avait déjà fait pressentir son talent d'orateur. Le i9 septembre 1831, il soutenait devant la cour des Pairs le procès de l'École libre.
Se fondant sur les articles 69 et 70 de la nouvelle charte qui garantissaient la liberté d'enseignement, Fabbé Lacordaire, le comte de Goux, Montalembert avaient ouvert, sans approbation de l'Université, une école primaire sous le nom d'école libre. Quelques jours après, cette école était fermée, au nom de la loi, et les mdtres traduits devant la police correctionnelle. Une circonstance imprévue doubla l'importance du procès. Le comte de Montalembert, pair de France, étant mort dans le cours du débat, son fils investi de ses droits, et les autres accusés, en raison de l'indivisibilité du délit, devinrent à la fois justiciables de la Chambre haute, où la cause fut portée. Cette question allait avoir en France un immense retentissement.
Après avoir entendu le réquisitoire du procureur général et les plaidoiries des avocats, le jeune comte de Montalembert prit la parole, et, dès les premiers mots^ établit fermement ses convictions et son but :
ff Pairs de France, la tâche de nos défenseurs est accomplie ; la nôtre commence. Ils se sont placés sur le terrain de la légalité, afin d'y combattre corps à corp» nos adversaires. Ils vous ont fait entendre le sévère et rigoureux langage du droit et de la loi. A nous, accusés, il appartient maintenant, en exposant les motifs de notre conduite, de parler un autre langage, celui de. nos croyances et de nos affections, de notre cœur et de notre foi, le langage catholique. »
Faisant ensuite un retour sur lui-même, rappelant son deuil et sa jeunesse, l'orateur se concilie l'intérêt de la Cour elles sympathies de l'auditoire par quelques paroles profondément touchantes . Il semble, en cet instant, rempli d'inquiétude et de trouble ; mais bientôt, à la pensée de la grande cause dont il est défenseur, il reprend toute son assurance, et développe d'une voix ferme les motifs qui l'ont jeté dans cette ardente polémique. Puis, précisant davantage la question, il expose toutes les raisons qui le firent protester contre l'Université, à trois titres différents, comme jeune homme, comme Français, comme catholique. Il demande à ses juges si les pères de famille n'ont pas le droit inviolable de choisir l'éducation de leurs enfants, selon leur conscience, selon leur culte, selon leur foi ; puis, ayant démontré que l'enseignement fait partie de la religion même, l'orateur termine par des paroles fermes et confiantes.
En 1837, Montalembert, faisant valoir les droits de l'Église à la propriété, combattit dans un discours très véhément la loi qui confisquait le terrain de l'archevêché de Paris. Dans les sessions de 1844 et de i845, il défendit contre Villemain, Guizoti Cousin la liberté d'ensei-
gnement et la liberté religieuse. Reprenant pour point d'appui l'article 69 de la charte qu'il avait invoqué au début de sa carrière politique, il soutint hardiment, sans faiblir, pendant plusieurs séances, les assauts redoublés de ses puissants antagonistes. C'est dans Tune de ces grandes discussions que Montalembert fit au nom de tous les catholiques de France cette profession de foi si franchement libérale et si hautement religieuse que l'on qualifia par toute la France de manifeste politique *.
De nombreux témoignages de sympathique admiration vinrent le lendemain fortifier la résolution qu'avait prise Montalembert de conquérir à tout prix l'émancipation catholique et la complète indépendance de l'Église, dût-il s'élever, de toute la force de la raison opprimée, contre les vexations du code pénal. Il promit, dans une lettre chaleureuse à ceux qui l'encourageaient en cette voie de résistance, de reprendre l'offensive et de combattre encore. Deux jours après il attaquait le projet de loi de Villemain sur la liberté d'enseignement.
L'orateur, dans ce nouveau discours, donne aux philosophes, aux rationalistes, aux gallicans, la plus vaste définition de la liberté, cette idole si peu comprise des temps modernes, qui a tant de faux prophètes et si peu de vrais fidèles ^. Il demande à ces libéraux de mettre enfin d'accord leurs principes et leurs actes, et de tolérer, eux, apôtres de la tolérance, autre chose que leur seule voix et leurs seuls intérêts. Il les somme de souffrir dans l'ordre religieux cette indépendance qu'ils réclament si hautement dans l'ordre politique ; puis, leur prouvant, par des arguments solides et pressés, qu'ils refusent à rÉglise le principe et les conditions de leur propre existence, et qu'ils les lui refusent par crainte de la concurrence, il résume ces idées, déjà si nettes, en quelques mots admirablenient précis :
« Nous voulons la liberté et vous nous donnez l'arbitraire ; nous voulons arriver par la liberté à la religion, et vous nous conduisez par l'arbitraire au scepticisme. Votre loi est une loi de réaction contre les progrès religieux de la France ; une loi de suspects contre le clergé, une loi infidèle à tout ce qu'il y a eu de généreux dans les instincts de 1789 et dans les promesses de 1830. Je la repousse de la triple énergie de ma conscience, de ma foi et de mon patriotisme. »
C'est avec la même fermeté que le clairvoyant orateur, en son discours du 26 août 1844, a montré l'avenir d'une société menacée par le matérialisme, quelque riche et savante qu'on la suppose d'ailleurs, et qu'il a fait voir, comme une incontestable vérité, que le seul remède, le seul contre-poids à cet entraînement vers le mal, est dans l'instruction morale et religieuse, c'est-à-dire dans le christianisme. Les 13 et 14 janvier 1845, Montalembert couronnait ces magnifiques plai-
1 Discours du 16 avril 184i.
s Discours du 26 avril 1844.
doiries en repoussant, sans distinction d'articles, l'adresse mînisté* rielle et en justifiant ce dernier acte de résistance par l'amour impérieux des catholiques pour le maintien de la liberté de l'Église dans toute sa pureté, dans toute son intégrité.
Montalembert, après cet exposé merveilleusement lucide, n'avait plus d'arguments nouveaux à produire ; il avait terminé son œuvre ; l'avenir seul pouvait en amener l'application. Dès lors toutes les ressources de son éloquence furent dépensées au développement des questions les plus diverses. Le 1 1 juin 1845, il attaqua l'opposition qui venait d'exiger la proscription des jésuites, et le ministère qui l'avait accordée par faiblesse. Dans la même année, il parla vivement en faveur des noirs opprimés aux colonies^ et des chrétiens opprimés au Liban. En i846, il flétrit avec indignation les massacres de la GaUicie; en 1847, il plaida la cause de la Pologne. Cette dernière question, d'un intérêts! universel, lui dicta les accents les plus pathétiques. Le sujet était grand; il s'agissait de faire comprendre à la France, à tous les peuples de l'Occident, combien il leur importait d'arrêter l'envahissement de la Pologne par l'élément russe, et d'évoquer sous leurs yeux l'avenir que créerait à l'Europe cette absorption d'une nationalité de vingt millions d'hommes parle colosse du Nord. Montalembert développa ces hautes considérations avec une assurance prophétique qui remua fortement l'assemblée. Le discours qu'il prononça le 14 janvier 1848, sur la guerre du Sunderbund, sur le triomphe du parti radical en Suisse, ce discours éclatant comme un cri d'alarme à la veille de la révolution, est le plus admirable triomphe de son talent d'orateur. Les événements qui venaient de s'accomplir l'avaient frappé dans ses illusions de libéralisme ^ Saisi d'une inquiétude toute patriotique, au spectacle de ce despotisme révolutionnaire, il répandit ses craintes et ses émotions en paroles chaleureuses ; il montra, dans les troubles de la Suisse, le présage effrayant d'une catastrophe prochaine, et flétrit avec indignation cette victoire du radicalisme sur la liberté^.
Le 5 février i 852, l'illustre orateur remplaçait M. Droz à l'Académie française. En faisant l'éloge de son prédécesseur, il laissa voir tout l'amour qu'il portait lui-même aux doctrines que ce philosophe spiritualiste avait défendues à la fin de sa carrière.
« L*homme éminent dont nous célébrons aujourd'hui la mémoire a été le type du mouvement régénérateur qui peut et qui doit nous sauver. II a traversé la philosophie, l'économie politique et la politique pour aboutir au christianisme. U a substitué au culte de Thomme celui de la vérité; mais il a compris que Tune et Tautre ont besoin de sanction, de barrière et d'appui et qu'un frein n'est pas une entrave* Il a'su monter de la morale à la religion, de la raison à la foi, de la philanthropie à la charité, de la discussion à l'autorité. »
1 14 janvier 1848.
* 19 octobre 1849. Pie IX, après avoir lu ce discours, adressa un bref d« remerciement à l'orateur, dont il disait i ti E un vero campione, c'est un vrai combattant. »
Malgré de légères yariations, Montalembert fut conduit dans tous ses actes politiques par un immuable principe, Tunion des libertés religieuses et nationales. Il subordonna toutes ses opinions à Famour et au service de TÉglise.
Au début, emporté par des illusions juvéniles, il avait ardemment servi quelques rêves utopiques ; il avait pris certaines apparences pour des réalités. Sans oublier les intérêts catholiques, il montra parfois une confiance imprudente dans la régénération libérale de la société. Il n'étudia pas toujours avec assez de calme la logique des événements, renchalnement naturel des faits ; et trop souvent il examina les formules de gouvernement à travers le mirage de. ses idées généreuses. Vers le milieu de sa carrière, il se vit soudainement éclairer par les excès du radicalisme, conséquence même des secousses sociales qull avait justifiées ; et la clairvoyance de sa maturité lui permit d'envisager alors sous son véritable jour le sort d'une société menacée par la tyrannie des masses et par les désordres du matérialisme.
La leçon des événements avait corrigé chez Montalembert un enthousiasme excessif; mais elle n'avait pas amoindri dans son âme l'amour d'une liberté sage et le sentiment de la justice universelle. A la Chambre des pairs comme à la Chambre des députés, il demeura toujours l'avocat des causes généreuses, le champion de l'indépendance des nations. « Même, a dit de lui le duc d'Aumale son successeur à l'Académie, lorsqu'on le croyait le plus opposé à ce mouvement italien dont il avait salué l'aurore, il avait des paroles de sympathie pour Venise, et il eût volontiers répété le vieux refrain : « Donnez une « obole à la pauvre affligée de l'Adriatique; » jamais il n'a oublié la Pologne; il s'est toujours associé à la croisade contre l'esclavage, et dans un de ses derniers écrits, il célébrait avec un enthousiasme lyrique la victoire des États-Unis d'Amérique, les triomphes des libres institutions dont l'origine se confond avec la dernière gloire de la vieille monarchie française*. »
Montalembert avait de hautes qualités d'orateur. Il étudiait longuement ses discours, et lorsqu'il abordait un sujet, il le possédait d'une manière si nette et si complète qu'il répondait souvent aux interruptions par d'admirables répliques. Tout contribuait à faire ressortir sa supériorité. Sa voix était un merveilleux interprète de ses sentiments. Selon les expressions de M. de Riancey *, elle acquérait peu à peu une vibration claire et facile à percevoir, puis elle s'animait, tout en se contenant, s'émouvait, grandissait^ montait, arrivait naturellement, sans éclats et sans efforts, aux notes les plus sympathiques, aux effets les plus saisissants ; et, toujours d'accord avec le sentiment dont elle était l'écho, elle se faisait tour à tour entendre, serrée et incisive
* Discours de réception à F Académie française, ' * Célébrités catholiques^ M. de Montalembert. Chez Victor Palmé.
comme Tironie, pleine et calme comme la démonstration, entraînante et presque mêlée de larmes, comme l'enthousiasme. Un geste ample, mais sobre et juste, un grand soin de la forme, Tesprit le plus subtil et le plus piquant ajoutaient encore au prestige de sa parole.
Orateur et non point parleur, Montalembert ne se prodiguait pas à la tribune; il savait attendre les questions de haut intérêt social et religieux. « Il n'était, dit Louis Veuillot, ni un avocat, ni un professeur, c'était un honnôte homme convaincu, qui soutient son avis en soldat dévoué, combattant pour la bonne cause. II était ferme dans son sens sur lequel il avait bien réfléchi. Il semblait n'avoir nullement préparé son discours, son émotion n'était pas feinte, son geste n'était pas accommodé, il n'avait point ces ritournelles de la phrase et de la main, qui ne manquent guère chez les plus réputés et qui suffisent à me gâter les endroits qu'ils doivent embellir parce qu'ils dénoncent l'apprêt et pour tout dire la fraude '. » Ses premiers discours se ressentaient de sa jeunesse et de l'ardeur trop impétueuse de ses convictions. Il possédait déjà la force, mais il manquait de souplesse. L'habitude de la tribune, les conseils et les critiques la lui donnèrent. Il apprit à diriger les élans de son imagination, et à faire servir ses colères mêmes au succès de ses causes. Montalembert était surtout un orateur de combat. Sa parole alerte et passionnée avait une étonnante énergie d'apostrophe ou de riposte. La lecture de quelques-unes de ses improvisations est encore aujourd'hui saisissante. « Ce n'est point une discussion tranquille, modérée, purement didactique ; c'est la guerre. Cette éloquence armée en guerre est sur la brèche, elle monte à l'assaut, elle s'enflamme de la passion qu'elle exprime et de celle qu'elle combat, elle intéresse ses adversaires eux-mêmes par la rapidité de ses manœuvres, la hardiesse de ses attaques ; elle irrite ou elle satisfait, mais elle ne laisse personne indifférent*. » La puissance oratoire de Montalembert éclatait plutôt dans l'attaque que dans la défense ; l'action lui convenait mieux que les subtilités de la dialectique. Ses discours étaient hardis, provocateurs ; et quand à cette énergie de la parole se joignait la solidité des arguments, l'effet de son éloquence était irrésistible.
. » Rome pendant le concile^ 23 janvier 1870. *Id., ibid.
JULES SIMON (Jules-Frànçois-Simon SUISSE, dit)
— Né en 1814 —
M. Jules Simon a porté dans renseignement, dans les lettres et à la tribune politique une éloquence souple et variée. A dix-neuf ans, il débutait comme mattre suppléant au collège de Rennes, et, quelques mois après, il était admis à l'École normale. Agrégé de philosophie en 1836, il obtint une chaire au lycée de Gaen, et l'année suivante au lycée de Versailles. Victor Cousin, dont il avait été l'un des plus brillants élèves, lui fit confier l'enseignement historique de la philosophie à rÉcole normale, et, en 1839, lui offrit sa suppléance à la Sorbonne. Pendant douze années, M. Jules Simon sut rendre à ce cours d'histoire de la philosophie une partie de l'éclat que son illustre prédécesseur lui avait autrefois donné.
£n i848, élu représentant du peuple, il entra dans les rangs du parti républicain modéré. Nommé, dès la réunion de l'Assemblée Constituante, membre de la commission et du comité de l'organisation du travail, il y combattit l'influence, redoutable alors, de l'ouvrier député Albert. Après les journées de juin, il s'occupa plus spécialement des questions d'instruction publique et devint secrétaire de la commission de l'enseignement primaire, qui le chargea de la loi organique de renseignement. Dans ces importantes discussions il eut à combattre Montalembert, et soutint contre lui l'Université et ses prérogatives. Il acquerra plus tard une meilleure gloire en se portant comme défenseur résolu de la liberté d'enseignement.
En dehors du Corps législatif, M. Jules Simon s'est consacré principalement à la propagation de l'instruction primaire et à l'amélioration du sort des ouvriers. Ses divers écrits attestent des études spéciales d'ordres très différents : son premier livre, le Devoir, parut en 1854, la Religion naturelle en i856, la Liberté de conscience en 1860; en 1863 VOmriére, en 1864 l'ico/e, en i866 le Travail^ en 1867 I'Omvner de huit ans, et en 1868 la Politique radicale. Dans l'ensemble de ces œuvres, l'auteur critique avec talent et souvent avec éloquence certaines situations de l'état social actuel; son style est rapide, clair, insinuant et visant à Tonction.
Député de 1863 à 1870, il eut à traiter, au Corps législatif, les grandes questions à l'ordre du jour : lois de la presse, de l'enseignement, etc., la séparation de l'Église et de l'État, question romaine, amélioration du sort des professeurs, travail des enfants, etc. Il montra partout une extrême habileté de langage. En 1870, quand fut discutée la dénonciation des traités de commerce, il défendit longuement la liberté commerciale et s'attacha, dans un discours important, à dé-
iU LES PROSATEURS DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.
montrer que l'homme n'ayant toute sa valeur, toute sa force créatrice qu^en pleine et complète liberté, c*était à la liberté seule qu'il fallait demander le progrès matériel, comme on lui demande le progrès moral.
Après le plébiscite de 1870, M. Jules Simon protesta contre la pression exercée par l'administration sur les électeurs, et s'associa aux efforts que faisait la gauche, sous la direction de M. Thiers, pour s'opposer à la guerre contre l'Allemagne.
La révolution du 4 septembre 1870 fit passer M. Jules Simon de l'opposition au pouvoir. Il s'incarna en quelque sorte dans la politique suivie par M. Thiers, et s'attira fréquemment le reproche de défendre, au pouvoir, ce qu'il avait attaqué étant à l'opposition. Il fut naturellement de ceux qui votèrent les préliminaires de la paix et la déchéance de l'Empire.
La physionomie de cet homme politique est une des plus curieuses de notre époque. Républicain, il ne laisse voir en lui ni les entrsdnements ni les passions des démagogues^ Passé de la chaire à la tribune, de la philosophie à la politique, il est sceptique par éducation, autant que par tempérament. Il ne s'affecte que par les nerfs ; sa parole est mièvre et impressionnable, sans jamais être ni émue ni ardente, et les manifestations de son caractère trahissent les mouvements de la vanité, mais non ceux de Tindignation ni de l'enthousiasme. Son attitude en public, l'expression de ses traits, l'accent de sa voix, font immédiatement connaître l'homme et l'orateur. II ne monte pas à la tribune, il ne s'y établit pas d'un bond, « il s'y glisse, dit M. Sarcey; il y a dans toute sa personne, dans son regard à demi voilé, dans sa tête penchée sur l'épaule, dans ses mains qui s'affaissent, une grâce enveloppante et féline ; sa voix est pleine de caresse, avec un accent mouillé qui attendrirait les cœurs les plus durs. Les premiers sons qu'il exhale sont faibles et doux comme une plainte ; le ton s'élève peu à peu et s'échauffe. D'autres instruisent, frappent ou étonnent ; lui, il touche ; il s'est fait de l'émotion une spécialité. M* Jules Simon est un des plus habiles artisans de phrases que possède la Chambre. »
c n fait de sa voix un véritable instrument d'harmonie, c'est une des séductions de cet orateur. Il la module avec une étonnante habileté, et en tire des effets d'une variété inouïe et d'une force surprenante ; et cette mébdie (car c'en est une) est accompagnée d'un geste sobre, mais plein d'aisance et d'une merveilleuse souplesse. »
Les qualités oratoires de M. Jules Simon sont la clarté dans les idées et dans les termes, la force d'argumentation, la précision rigoureuse du raiBonnement. Ses discours sont essentiellement littéraires. Les mots sont bien choisis, les phrases élégantes et correctes. « A certains moments, quand l'orateur met en jeu toutes ses forces, la pensée et la forme, bien que manquant un peu d'éclat, composent un ensemble d'une grande richesse qui monte presque à la hauteur de la grande éloquence. »