NAPOLEON
Le héros du dix-neuyième siècle par les armes et par le génie de radmînistration en est aussi un des plus admirables écrivains, mais non pas « un écrivain immortel comme César ainsi qne Taffirme rhistorîen du Consulat et de TEmpire ^. »
Dans la première fougue de sa jeunesse il écrivit des œuvres hâtives où débordait en invectives passionnées son exaltation républicaine. A travers le désordre des idées, Tincorrection du style et le goût déclamatoire du jour, perçait déjà la puissance de son esprit» Ses lettres dltalie au Directoire sont ardentes, inquiètes, souvent incohérentes; à chaque ligne on sent un homme non encore mûri, qui fait de grandes choses, mais est avide d'en accomplir de plus grandes. Général en chef de Tarmée d'Egypte, sa parole et son style prennent un ton chaud et coloré comme le climat ; il parait dominé par un enthousiasme tout oriental, tandis qu'il songe à dresser un vaste empire asiatique. Premier consul, sa langue se règle, se tempère, et revêt l'autorité, la dignité de son rang. Empereur, il semble retrouver d'instinct la diction des César et des Auguste, l'imperatoriam brevitatém. Lui qui, demi-étranger^, ignorait dans sa jeunesse les premières règles de notre langue, il en devient un des plus sûrs et des plus fermes régulateurs dans ses proclamations, ses bulletins, ses messages, dans ses lettres politiques ou militaires, dans ses polémiques mêmes. Voulant à tout prix diriger et dominer l'opinion, il prenait lui-même une part active à la rédaction du seul journal qui, sous son autocratie, eût droit de parler librement. Le Premier Consul, ou rEmpereur des Français, était pour ainsi dire le seul rédacteur du Monileury et quel rédacteur I « Il y a de ces articles du Moniteur, a dit un des plus brillants défenseurs du libéralisme, qui sont des modèles achevés de discussion et de langage ; on y sent un rude jouteur, qui n'eût pas dû craindre la liberté de la presse, et que peu
^ Thiers, Histoire du Consulat et de l'Empire^ livre XXVIII* * Expression de Chateaubriand.
m LES PROSATEURS DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.
d'hommes en ce temps-là eussent été capables de combattre dans une telle langue, soit qu'il eût raison, soit qu'il eût tort*. »
Ses proclamations militaires ont donné à notre littérature un genre nouveau, où il restera peut-être sans rival, comme il fut sans modèle .
Nul capitaine n'avait encore trouvé de telles paroles pour exciter dans l'âme du soldat les sentiments d'honneur, de bravoure et de générosité^. Ses bulletins, les uns agités et pittoresques, tels que ceux d'Arcole et d'Aboukir, les autres majestueux et sévères comme ceux d'Austerlitz et d'iéna, seront toujours lus avec une égale admiration. Sa correspondance politique et militaire, récemment publiée, est un monument unique. On y trouve fixés, sans interruption, tous les événements de l'épopée impériale, depuis les premières victoires jusqu'au suprême désastre. Mais, si l'on veut échapper, pour quelques instants, à cette écrasante accumulation de faits ; si, fatigué de suivre le conquérant dans toutes ses campagnes, on veut étudier l'homme dans son âme, dans sa vie la plus intime, la correspondance privée, aujourd'hui mise au jour, vient encore offrir d'étonnantes révélations. Les lettres de Bonaparte, général en chef de l'armée d'Italie, à sa femme Joséphine de Beauharnais, ont fait dire à Waltcr Scott que Napoléon, aussi ardent à l'amour qu'à la guerre, prenait dems sa correspondance le ton chaleureux, enthousiaste du roman. Les impressions toutes juvéniles et toutes naïves qui se dégagent en particulier de la lettre datée de Tortone, ^ 5 juin 1796, sont vraiment curieuses au début de la vaste correspondance où sont enfermés tant de hautes pensées, tant de faits importants.
Les vingt-huit volumes qui composent cette Correspondance^ font revivre dans toutes ses phases d'activité l'existence de Napoléon !«' jusqu'au dernier jour de sa domination. Les Mémoires dictés à Sainte- Hélène en sont la suite naturelle.
Quand sa titanesque ambition eut renversé sa prodigieuse fortune, en compromettant, pour un temps incalculable, les destinées de la France, retiré à l'Elysée, avant d'écrire la lettre immortelle par laquelle il termina sa vie publique, il caressait le rêve de se rendre en Amérique pour y cultiver en liberté les sciences, seul objet qu'il croyait pouvoir s'emparer fortement de son âme et de son esprit, alors qu'il était condamné à ne plus commander des armées. Apprendre ce que les autres ont fait n'aurait pu lui suffire. Il voulait, dans cette nouvelle carrière, laisser des travaux, des découvertes dignes de lui. Il aspirait à rencontrer un compagnon qui le mit d'abord (t rapidement au courant de l'état actuel des sciences, pour ensuite parcourir avec lui le nouveau continent, depuis le Canada jusqu'au
1 Voir particulièrement son adresse aux commissions militaires de la 9* di* vision, datée du quartier général de Toulon, le 25 floréal an YI (16 mai 1798). > Carrel, National^ 16 mai 1831.
' Chez Henri Pion.