‹ Histoire de la littérature française au XIXe siècleChapitre 19 sur 106 · NAPOLÉON · texte numérisé non relu

NAPOLÉON

cap Horn, et, dans cet immense voyage, étudier tous les grands phénomènes de la physique du globe sur lesquels le monde savant ne s'était pas encore prononcé. Le grand géomètre Monge aurait consenti avec transport à être le compagnon qu'appelait Napoléon pour les scientifiques explorations que rêvait son génie incapable de repos. Mais bientôt la captivité allait pour jamais enchaîner son vol.

11 ne put faire sur le rocher de Sainte-Hélène ce qu'il rêvait d'accompUr dans les hbres espaces de l'Amérique. Il dut se réduire à l'exécution de la promesse qu'il avait laissée à ses guerriers dans les adieux de Fontainebleau, écrire l'histoire de ses campagnes. Il les dicta, mais avec de grandes lacunes, aux quatre compagnons volontaires de son exil, les généraux Bertrand et Gourgaud, MM. de Montholon et Las Cases. Ces mémoires militaires sont admirables de vigueur et de concision. Toutefois ils ont été vantés outre mesure. L'historien du Consulat et de l'Empire, en particulier, les exalte avec un enthousiasme excessif, lorsqu'il ne veut rien voir de défectueux, ni dans leur composition, ni dans l'esprit qui les anime.

Napoléon, comme écrivain, est loin d'être le premier génie de son siècle. Exceptons quelques éclaircies lumineuses^ et nous ne découvrons dans toutes ses œuvres aucune pensée qui nous ouvre un horizon nouveau. Dans sa Correspondance^ dans ses Commentaires, on ne voit que lui, toujours lui. Il nous écrase de sa personnalité. Il ne fortifie jamais notre âme. Le véritable génie ne se concentre pas avec une telle obstination dans sa propre vie, mais aspire à vivre de toutes les existences.

Si Napoléon, par l'élévation de la pensée littéraire, ne domine pas tout son siècle, il en est du moins une des plus merveilleuses intelligences. Le style de sa maturité respire la grandeur, comme ses actes. Grandeur sobre et sévère, éloquence précise et ferme, « avec de brusques éclairs de poésie ^. » « Coloré quand il peignait ; clair, précis, véhément, impérieux quand il démontrait, il était toujours simple comme le comportait le rôle sérieux qu'il tenait de la Providence, mais quelquefois un peu déclamateur par un reste d^abitude particulière à tous les enfants de la Révolution française '. »

Orateur plus encore qu'écrivain, improvisateur unique, quand il se livrait à des discussions d'abandon, il éblouissait par la lucidité de ses idées et par l'éloquence de sa parole nerveuse et brillante.

Le fondateur du trône impérial avait mis au nombre de ses plus chères ambitions ceUe de relever les lettres de la honteuse décadence où elles étaient tombées. Sainte-Beuve racontant les entretiens du général Bonaparte pendant la traversée dé Toulon à Malte avec Arnault, sur EomèreySurVOdyssée^ sur toutes sortes de isujets littéraires, a dit avec sagacité :

1 Sainte-Beuve, Causeries, Henri IV écrivain, tome complémentaire. • Thiers, le Consulat et F Empire, liv. XXVUI.

« D*après ce qui nous est transmis de ces conversations, on sent combien l'instinct de Napoléon excédait et débordait le cadre de la littérature de son temps : soit qu'il causât avec Ârnault, soit que plus tard il causât avec Fontanes, il demandait évidemment autre chose que ce qu'on lui offrait. Il provoquait des idées, un genre et un ordre de créations dont il cherchait vainement le poète autour de lui. »

Cette préoccupation s'affermit en lui avec l'agrandissement de sa fortune.

En 1806, il écrivait dePosen au ministre de l'intérieur :

K La littérature a besoin d*encouragements, vous en êtes le ministre. Proposez-moi quelques moyens pour donner une secousse à toutes les différentes branches de belles-lettres, qui ont de tout temps illustré la nation. »

Malheureusement il fut trop absorbé par la fureur des conquêtes et par l'absolutisme de sa domination, pour s'occuper, comme il l'eût pu, de restaurer les lettres, et ses efforts eurent de faibles résultats, p£irce que les lettres vivent surtout de liberté.

Ses préférences littéraires allaient naturellement au grand, au sublime, même au sublime un peu enflé» Il mettait Corneille infiniment au-dessus de Racine ; cependant il vint successivement à savoir goûter Racine. L'innovation dans la composition littéraire et dans le style ne plaisait pas plus à son génie dominateur que l'innovation dans la politique, dans la philosophie, dans la religion. Partisan déclaré de la tradition classique, admirateur d'Homère et ennemi de Shakespeare, il se défiait, pour le goût comme pour rinfluence morale, de l'importation des littératures étrangères, et faisait mettre au pilon YAllemagne d^ madame de Staël, autant par haine du romantisme que par ressentidient contre l'auteur. Il pouvait être et fut un grand écrivain ; mais avec ses préoccupations personnelles, avec son ombrageuse aversion pour tout ce qui sentait la liberté et respirait la hardiesse, il ne pouvait pas être le promoteur d'un grand siècle littéraire.

MAISTRE (Joseph de)

Le comte Joseph-Marie de Maistre naquit à Chambéry, en Savoie, le 1®' avril 1754. Il appartenait à une ancienne et noble famille, originaire du Languedoc, dont les mœurs furent toujours austères et chrétiennes et qui avait rendu, dans la haute magistrature, de vrais services à la patrie. Son père, le comte François-Xavier de Maistre, était président du Sénat de Savoie et conservateur des apanages des princes. Sa mère, Christine de Motz, était fille d'un gentilhomme de Jugey. C'est elle qui, dans les premières années, Féleva, l'instruisit avec une sollicitude constante ; femme d'une grande distinction, elle exerça sur ce fils une influence considérable. Aussi le comte Joseph de Maistre eut-il toujours un vrai culte pour sa mère, sa sublime mère, comme il l'appelle : « Ma mère, écrivait-il, était un ange à qui Dieu avait prêté un corps ; mon bonheur était de deviner ce qu'elle désirait de moi, et j'étais dans ses mains autant que la plus jeune de mes sœurs.»

Sous la direction de cette mère incomparable, son éducation fut aussi solide que brillante. Son ardeur au travail était exceptionnelle ; il consacrait chaque jour quinze heures aux études sérieuses, à la jurisprudence, aux mathématiques, aux langues anciennes et modçrnes ; il ne s'accordait ni plaisir ni relâche. A vingt ans, il avait pris tous ses grades à l'Université de Turin. L'année suivante, il entra au Sénat de Savoie. Il gravit successivement les différents degrés de la magistrature. Substitut de l'avocat général, il prononça le discours de rentrée sur le caractère extérieur du magistrat : ce fut l'augure de son talent d'écrivain. Les esprits clairvoyants remarquèrent surtout ces paroles prophétiques : « Le siècle se distingue par un esprit destructeur qui n'a rien épargné ; lois, coutumes, institutions politiques, il a tout attaqué, tout ébranlé, et le ravage s'étendra jusqu'à des bornes qu'on n'aperçoit point encore. »

En 1787, après son mariage avec M^^* de Morand, Joseph de Maistre fut nommé sénateur et siégea sous la présidence de son père, La même année, le roi de Sardaigne, Victor-Amédée III, le fit membre du Conseil de réforme des études en Savoie. En i792, alors qu'il partageait doucement son temps, àChambéry, entre l'étude et ses devoirs de magistrat et de père, les Français passèrent les Alpes. Les frères de M. de Maistre rejoignirent les drapeaux du roi, et bientôt lui-môme partit pour la cité d'Aoste avec sa femme et ses enfants. Peu de temps après, il se retirait à Lausanne. C'est là que commencèrent ses

ZIX* SIÈCLE. d

rapports, devenus célèbres, avec M™® de Staël, qu'il sut apprécier tout en la combattant. C'est là aussi qu'il publia, en 1796, sous la rubrique de Londres et le voile de l'anonyme, l'un de ses ouvrages les plus importants, les Considérations sur la France, Joseph de Maistre avait alors quarante ans.

Tout le monde lui attribua ce livre qu'il n'avouait pas, Louis XVIII lui écrivit une lettre de félicitations et le pria de le faire circuler en France, à l'aide de tous les moyens possibles. Cette lettre, publiée par le Directoire au nombre des pièces saisies dans l'affaire du 18 fructidor, ne servit qu'à augmenter encore le succès européen déjà des Considérations, Napoléon lut et la plupart de ses généraux achetèrent à Milan la cinquième édition de cet écrit. C'était un fulminant ana^ thème contre la Révolution examinée dans ses diverses causes, dans sa nature, sa portée, ses effets.

D'après l'auteur des Considérations, « ce qui distingue la révolution française, et en fait un événement unique dans l'histoire, c'est qu'elle est mauvaise radicalement, aucun élément de bien n'y soulage l'œil de l'observateur. C'est le plus haut degré de corruption connu ; c'est la pure impureté. « Il y aperçoit un caractère satanique qui la distingue de tout ce que l'on a vu, et peut-être de tout ce que l'on verra, « Jamais, ajoute-t-il, jamais elle ne sera totalement éteinte que par le principe contraire, et jamais les Français ne reprendront leur place jusqu'à ce qu'ils aient reconnu cette vérité, ù II présente ce cataclysme politique comme l'immense châtiment d'un peuple qui a trahi sa mission.

Après avoir de si haut jugé la Révolution française et marqué son impuissance, après avoir fait connaître le sort inévitable de toutes les coiistitutions humaines et de toutes les chartes écrites, il pénètre pks avant dans les profondeurs de l'avenir et, par une intuition de génie» annonce l'issue fatale, nécessaire, des luttes dont il vient de préciser avec tant de justesse et de fermeté l'origine et le caractère. Etcet esprit prophétique n'éclaire pas seulement Joseph de Maistre dans ses larges vues d'ensemble ; il lui dévoile en détail les moindres conséquences de la marche des événements. De là tant de pages à la fois si pleines de raison et de cruelle ironie sur des faits aujourd'hui réalisés: sur le mandatreprésentatif, sur le peuple souverain, sur l'indemnité payée aux représentants du peuple, sur l'antagonisme des assemblées .

Suivant les expressions mêmes de M. de Maistre, «la grande explosion des Considérations sur la France s'est faite plus de vingt ans après la date du livre*. » Cependant, à l'heure même où cette œuvre de philosophie politique parut, elle produisit un effet considérable, et prépara de vigoureuses résistances aux doctrines qui triomphaient sdors par la violence et par le crime.

1 Lettres et Opuscules inédits ^ t. Il» p. 8.

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Joseph de Maistre fut rappelé en 1797 à Turin, où il reprit sa place auprès du roi Charles-Emmanuel IV, qui succédait à Victor-Amédée III. Dès Tannée suivante il lui fallut s'enfuir devant les Français qui venaient de s'emparer de la capitale du Piémont. Mais bientôt les armées austro-russes rejetaient les Français d'Italie, et de Maistre pouvait revoir sa patrie. Il obtint à Padoue (23 septembre 1799) le titre de régent de la grande chancellerie du royaume de Sardaigne, une des premières fonctions de l'État.

Quelques années après, en 1802, il reçut une plus haute et plus délicate mission, celle d'envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire du roi de Sardaigne en Russie. Il passa par Rome, d'où il remporta d'impérissables souvenirs, traversa l'Allemagne, et parvint à son poste le 13 mai 1803, au commencement du règne d'Alexandre 1". Il devait y rester, loin d'une famille qu'il chérissait si tendrement, jusqu'en 1817.

n s'appliquait aux affaires de son pays avec le dévouement d'un chaleureux patriotisme, et, tout ensemble, utilisait par une étude persévérante les heures de loisirs que ses fonctions diplomatiques lui laissaient. C'est dans la capitale de la Russie qu'il composa ses deux principaux ouvrages, publiés plus tard : le livre du Pape (1819) et les Soirées de Saint-Pétersbourg (1821).

Le livre du Pape est le développement de l'idée providentielle exposée dans les Considérations sur la France.

Cette papauté dont les destinées ont été si grandes, dont l'autorité commença d'être gravement méconnue au traité de Westphalie, et qui reçut, de souverains comme Louis XV et Joseph II, de ministres comme Choiseul, Tanucci, de Valle, Squillace, Carvalho, des atteintes qui préparaient des coups plus audacieux et de plus sanglants outrages, de Maistre s'en fait l'ardent champion. Son génie supérieur, éclairé de la foi, lui fait entrevoir que le point le plus assailli doit être celui qui garde le secret de la défense et de la victoire. Les Considérations sur la France devaient l'amener au Pape. « D'un même regard, écrit M. Louis Moreau, il atteint celui qui soulève l'ouragan de l'impiété, et il montre aussitôt, sous les traits de Pierre, celui qui seul peut commandera cette turbulence et l'apaiser. L'idée de son œuvre, le but qu'il poursuit et qu'il assigne à la science comme à la politique, c'est la restauration de toutes choses dans l'unité par la souveraine et infaillible autorité : Omnia instaurare in Christo ^ »

Il considère tour à tour le pape dans ses rapports avec l'Église catholique, avec les souverainetés temporelles, avec la civilisation et le bonheur des peuples, enfin avec les églises schismatiques ; et les calomnies et les préjugés qu'il rencontre sur sa route, il les dissipe ou les réfute victorieusement, comme devait le faire plus tard le concile du Vatican; il discute contre d'éminents adversaires la question de

t Joseph de Maistre, par Louis Moreau, p. 382-383. Gaume, 1878.

Vlnfaillibiîité du pape, et montre cette suprématie spirituelle du Souverain Pontife reconnue partout et aussi ancienne que TÉglise qui ne croit jamais que ce qu'elle a toujours cru.

Dans cette ardente apologie de la papauté, certains esprits ne virent et d'autres ne voient encore que des doctrines couvertes de la rouille, la plus épaisse du moyen âge ; mais, bien que de Maistre soit tombé dans quelques exagérations de doctrine, il n'a ni falsifié ni dénaturé l'histoire ; s'il est impitoyable pour le sophisme, il traite toujours avec respect la personne de ses adversaires ; et l'on peut ajouter hardiment <( qu'en défendant l'autorité du saint-siège, il a défendu celle de l'Église, et l'autorité môme des souverains, et toute vérité et tout ordre *. » Et certes, à cette époque de vertige et de trouble profond où il écrivait, pour reconnaître encore dans la papauté humiliée et captive le principe divin qui la porte, pour glorifier en elle la suzeraine vénérable de toute autorité et l'éternelle protectrice de toute liberté légitime, il fallait une supériorité et une fermeté de vues qu'il est impossible de ne pas admirer. Le Pape est le chef-d'œuvre du grand penseur catholique et son meilleur titre de gloire.

Le second grand ouvrage de Joseph de Maistre traite surtout de spéculations philosophiques ; cependant les questions religieuses occupent encore une large place dans les Soirées, de Saint-Pétersbourg ou Entretiens sur le gouvernement temporel de la Providence, Sous la forme d'un dialogue entre trois interlocuteurs, un Russe (le sénateur), un Français (le chevalier) et l'auteur lui-môme (le comte), de Maistre entreprend de concilier le libre arbitre et la puissance divine, d'expliquer la grande énigme du bien et du mal. La révolution lui avait d'abord apparu, au sortir de la Terreur, comme l'incarnation du mal; mieux éclairé par la lumière religieuse, il arrive ensuite à la considérer comme une grande expiation qui annonçait une rédemption et des temps meilleurs ; enfin, plongeant au loin son regard sur l'histoire générale, il aperçoit partout la guerre, les supplices, tous les fléaux, chargés de punir pour purifier: en un mot, sa grande thèse est l'expiation par la souffrance et par le sang versé. Finalement les Soirées de Saint-Pétersbourg tendent à démontrer que l'histoire et les lois de l'humanité révélées par l'histoire aboutissent à la théodicée, dont la question du mal est le problème capitaL

On a reproché mille fois à M. de Maistre d'avoir écrit le panégyrique du supplice et de la guerre. Que de déclamations, par exemple, contre le portrait qu'il a tracé du bourreau I L'accusation est injuste. « Sa théorie pénale est aussi vieille que le monde. L'ordre, troublé par le crime, n'est rétabh que par l'expiation. Tout simplement, l'écrivain de génie constate que le supplice et la guerre se montrent dans tous les siècles, d'où l'on peut conclure qu'ils existeront toujours ; mais, bien loin d'en faire le panégyrique, il affirme qu'ils sont contre

^ Lettre de Lamennais Ji M; de Maistre, 5 février 1820.

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nature ^ et absolument inexplicables parles sentiments innés à rhomme. Selon lui, ils ne peuvent être qu'une punition, cette punition qui pèse et a toujours pesé sur l'humanité, entière et qui ramène au crime primitif. Le sang constamment versé, la guerre, le supplice sévissant partout et toujours, c'est Fexpiation réalisée par les peuples sur euxmêmes *. »

Les Soirées de Saint-Pétersbourg sont une véhémente réplique à la philosophie du dix-huitième siècle, une démonstration d'un genre unique, où Fauteur, pour vaincre et déconsidérer ses adversaires, emploie toutes les armes, la dialectique, la haute éloquence, le paradoxe, l'ironie, l'indignation, le sarcasme.

Le livre de V Eglise gallicane dans ses rap-ports avec le souverain pontife (1821) est une digne suite du livre du Pape. C'est la même science, la même force, la même verve, le même bon sens, pour la défense de l'Église universelle contre les doctrines de Bossuet et de Fleury. Pour de Maistre, catholique tout court jil n'y a qu'une église, FÉglise catholique, apostolique et romaine :les églises qui prennent une autre qualification tournent au schisme, si déjà elles ne sont pas entièrement séparées. Quant aux raisons que les chefs gallicans apportent contre le pur catholicisme, il les trouve peu concluantes, et dit de Bossuet :

« Je ne l'aurai jamais assez répété : Bossuet n*a pas de plus sincère admira* teur que moi : je sais ce qu'on lai doit; mais le respect que j'ai voué à sa brillante mémoire ne m'empêchera point de convenir qu'il se trompe ici, et même qu'il se trompe évidemment. »

Il constate que les plus obstinés défenseurs du gallicanisme sont les ennemis les plus acharnés de l'Eglise, et il adjure le clergé de France <c de reconnaître noblement l'antique erreur, et de rendre à l'Eglise catholique un service inappréciable, en écartant enfin cette pierre de scandale qui blessait si fort Vunité. » Orf sait qu'aujourd'hui, depuis le concile du Vatican, tout le clergé français est catholique, et rien autre chose. De Maistre se montre très dur pour Port-Royal. Parfois môme ses expressions dépassent toute mesure.

Avant l'^gf/tse gallicane parurent l'Essai sur le principe régénérateur des constitutions politiques écrit dès 1809, publié en 1814, et les Délais delà justice divine dans la punition des coupables j donnés en 1816. Le premier de ces écrits, d'une grande sagesse de vues, démontre que nulle constitution ne peut être écrite ni faite à priori. Dans la formation des constitutions politiquee, l'action humaine n'entre que d'une manière infiniment subordonnée ou comme simple instrument. « Les racines des constitutions politiques, dit de Maistre, existent avant toute loi écrite; une loi constitutionnelle n'est et ne peut être que le développement ou la sanction d'un droit préexistant et non écrit. »

Du second opuscule traduit de Plutarque et enrichi d'abondantes

1 Coquille.

notes, Joseph de Maistre disait lui-môme : « Je ne me rappelle pas d'avoir jamais rien travaillé avec tant de soin: j'ai écrit trois fois ce beau traité de ma propre main... * » 11 avait dit déjà que le livre de Plutarque est empreint d'une vigueur et d'une sagesse remarquables ; ^ïue les idées du philosophe païen n'ont pas la plus légère couleur de secte ou de localité ; qu'elles appartiennent à tous les temps et à tous les hommes*.

Plusieurs écrits posthumes devaient encore augmenter la gloire littéraire du comte de Maistre . Citons d'abord les Lettres d'un gentilhomme russe sur V Inquisition espagnole et le Traité contre la Philosophie de Bacon, On sait que, cinquante ans après Ramus, Bacon entreprit contre Aristote une lutte toute d'injures et de sarcasmes. Par un juste retour des choses humaines, l'écrivain français s'est servi avec la môme vigueur de l'ironie amère contre le philosophe anglais. 11 est impossible de co mprendre plus profondément que ne l'a fait de Maistre le génie logique d 'Aristote, et de mieux établir par des preuves irréprochables que Bacon jouit d'une renommée surfaite. Ce «jugement, écrit M. Coquille, a excité bien des murmures dans le camp des libres penseurs, mais il n'en a pas été interjeté appel. Qualifier l'ouvrage de M. de Maistre dlmmense pamphlet, c'est montrer qu'on l'a légèrement lu, si on l'a lu. Les pièces du procès sont sous nos yeux : les textes allégués contre Bacon sont cités in extenso, »

De nos jours, le fils du célèbre écrivain, le comte Rodolphe de Maistre, s'est fait l'éditeur des Quatre chapitres inédits sur la Russie. C'est un mémoire confidentiel, écrit en 18U, sur la condition des serfs. « On sentait dès lors en Russie, a dit M. L. Veuillot, la nécessité constante et l'impossibilité prochaine de maintenir l'esclavage. M. de Maistre traite ce grand sujet en philosophe et en homme d'Etat. 11 ne sait pas si la Russie pourra maintenir l'esclavage, il dit que, telle qu'elle est, telle que Font faite le schisme et la civilisation moderne, elle ne peut s'en passer*. » Dans ce nouvel écrit les vues profondes, les grandes pensées abondent.

De Maistre se montre sous un aspect imprévu dans ses Lettres, Elles font aimer celui qui jusqu'alors excitait seulement l'admiration.

Ce n'est plus l'homme qui expose, avec une apparente implacabilité, de si rigoureuses théories sur l'expiation et la nécessité du châtiment, qui flagelle sans miséricorde tant d'opinions accréditées, qui soufflette si rudement tant de renommées brillantes ; les Lettres de Joseph de Maistre nous révèlent tout ce qu'il y avait au fond de son âme de sympathie, de bonté, de tendresse et d'indulgence. Il est doux, affectueux, aimable.

Dans les Lettres, le style a perdu toute amertume ; mais il garde

i Lettre à H. de Coste, 15 juillet 1816.

• Préface.

8 Mélanges, 2* série, t. V, p. 572.

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beaucoup de sève, de piquant, de vivacité, de franche saillie. Le grand écrivain sait donner aux moindres choses un tour original, et, tout en se jouant, il laisse apercevoir combien étaient profondes ses connaissances sur la théologie, la philosophie, le droit, la politique, les langues anciennes et modernes, les sciences naturelles.

Partout, dans ses lettres comme dans ses écrits les plus importants, Joseph de Maistre est un penseur profond. Avec les Mémoires politiques et la Correspondance diplomatique^ des critiques, habiles peut-être mais sans scrupule , ont essayé de présenter au public M. de Maistre sous un jour nouveau. L'auteur du Pape semble là, dans quelques textes choisis avec soin, un Père de l'Église libérale et saint-simonienne, « un précurseur de l'italianisme et de la démocratie, un catholique peu soucieux de l'aulorité pontificale, un cro yant dont l'âme s'égare volontiers dans le rêve d'une religion nouvelle * 1 » Il est facile, avec des pièces habilement triées ou tronquées, de défigurer la pensée des morts. Mais, en vérité, que pourrait-on conclure d'une lettre écrite à la hâte sous l'impression immédiate du fait par un homme dont l'esprit et le cœur sont fortement agités? Quelques lignes, jetées au hasard sur une feuille volante qui s'en va loin, suffiront- elles pour effacer tout ce qu'un penseur sérieux aura mis d'idées saines et justes dans un ouvrage longuement étudié et mûri ? Sera-t-il permis de s'en servir pour contester la sûreté de son intelligence et la sincérité de ses convictions?

Jusqu'à la fin de sa noble vie, le comte de Maistre soutint, pour la foi antique, sa vaillante ardeur ; il était profondément affligé des défections et des dissentiments du présent ; mais il entrevoyait dans l'avenir nous ne savons quelle grande unité vers laquelle il lui semblait que nous marchons à pas précipités, et que nous devons saluer de loin. Aucune divergence d'opinions sur des questions libres ne saurait donc affaiblir chez les cathohques le respect qui est dû à cette grande mémoire. De leur côté, les amis de la meilleure langue française et de la véritable éloquence lui devront toujours des éloges exceptionnels. Malgré un certain nombre d'incorrections, de néologismes et de fautes de goût, sa place est irrévocablement fixée parmi les maîtres.

< Joseph de Maistre^ par Louis Moreau, p. 133.

LAMENNAIS (HuGUES-FÉLiciTi-RoBERT, ABBÉ de)

Cet homme, célèbre par son grand talent d'écrivain et par se» étranges variations, naquit à Saint-Malo, le 19 juin 1782. Son éducation, a dit le P. Lacordaire, fut loin d'être régulière ; « point d'études conduites par une autorité hiérarchique ; une chambre, des livres, une lecture assidue de tout ce qui lui tombait sous la main , l'abandon précoce à son propre esprit, quelques semaines de séminaire tout au plus *. ^) Avec cela, un esprit inflexible, sautant brusquement et violemment d'une extrémité à une autre, « incapable de saisir une chose en môme temps sous deux faces et de revenir jamais à la face qu'il n'avait pas vue d'abord *. »

Il débuta dans les lettres, avec le concours de son frère Jean, prêtre pieux et distingué, par les Réflexions sur Vétat de VÉglise en France pendant le diçB'huitiéme siècle f et sur sa situation actuelle, Lamennais y faisait éclater sa première protestation contre l'indifférence religieuse, qu'il attribuait à la philosophie de Locke, de Condillac, de Voltaire, et aux doctrines matérialistes qui ont fini par étouffer entièrement le sens moral.

Plus tard, en 1812^ il publia la Tradition de VÉglise sur IHnsti^lion des évéques. Son frère Jean avait fait toutes les recherches théologiques et rassemblé toutes les autorités qui établissent que l'Institution des évoques appartient au souverain pontife. Lamennais, qui songeait alors à l'état ecclésiastique, était déjà tonsuré. Il ne reçut la prêtrise à Vannes qu'en 1816, à l'âge de trente-quatre ans, hélas L sans vocation décidée et presque par. force.

L'année suivante, il donna le premier volume de son Essai surfin-différence en matière religieuse. L'effet produit par ce livre fut immense dans le monde engourdi ; « ce fut, écrivait de Maistre,. un tremble^ ment de terre sous un ciel de plomb. » Non seulement l'auteur se proposait de combattre cette brutale insouciance qui est « un crime et une folie », mais il voulait développer un nouveau système de défense du christianisme, une démonstration philosophique de tout l'ensemble du catholicisme contre les incrédules et les hérétiques,, système qu'il croyait approprié à l'état des esprits dans toutes les contrées chrétiennes, et d'où, pensait-il, devaient sortir des preuves si

* Lacordaire, Lettre à M, Foissetf 23 décembre 1858.

* Id.^ ibid.

rigoureuses qu'à moins de renoncer à dire Je suis, il faudrait que Ton dît le Credo jusqu'au bout*. Il s'appliquait principalement, dans ce premier volume, à dénoncer, comme source traditionnelle du mal, le mépris de Tautorité et la suprématie de la raison individuelle, et à établir que toute dissidence avec le pape est un schisme, qu'il n'y a de salut que dans la foi, l'autorité, le dogme rigide ; que la tolérance religieuse est une sorte d'hérésie, et l'église gallicane un protestantisme plus pernicieux que celui de Luther et de Calvin.

La joie des catholiques fut grande de voir apparaître un défenseur armé d'armes non encore essayées. On l'acclama comme un Bossuet nouveau, malgré les excès et les témérités qui apparaissaient déjà, et le succès fut tel qu'il pouvait écrire, le 30 novembre i818:

« En moins d'un an, on a enlevé près de treize mille exemplaires de VEssai, J*ai la consolation de savoir que Dieu s'est servi de ce livre pour opérer beaucoup de conversions. On le traduit en anglais et en espagnol. Je crois qu'on le traduira en allemand et en italien. »

Le second volume, publié deux ans après^ développe le nouveau système et révèle en môme temps dans Lamennais un chef d'école hautain plutôt qu'un apologiste orthodoxe. Avec un style chaque jour plus impétueux^ plus despotique et plus acre, il prétendait établir que tous les dogmes chrétiens ont été crus universellement par le genre humain ; mais qui les reconnaîtra à travers les innombrables erreurs dont sont mêlées toutes les anciennes traditions ? Chercher dans les traditions des peuples la raison générale de l'humanité, faire de cette raison la religion vraie, n'était-ce pas réduire le christianisme à une simple épuration des croyances universelles ? Sous prétexte de donner un nouveau principe de certitude, ne sapait-il point par la base tout l'édifice de la connaissance? En posant en loi absolue que nous n'avons aucun moyen de nous assurer que notre raison, notre sentiment, notre sensation ne nous trompe point, ne condamnait-il pas l'homme à un scepticisme irrémédiable? Car sa philosophie rejetait jusqu'à la certitude tirée du sentiment intime de notre être et des actes de notre pçnsée. Pour lui toute certitude reposait sur ce que Dieu a révélé aux hommes, et qu'ils redisent d'un commun accord.

Ce second volume souleva des réclamations nombreuses. De Maistre, tout en louant ses intentions et son talent, écrivit à l'auteur qu'il sortait de son sujet et qu'il allait alarmer « de fort honnêtes gens ». Mais Lamennais, s'obstinant à défendre son œuvre et sa nouvelle méthode :

« Mon second volume, répondait-il, a trouvé de Topposition dans les préjugés de l'école et cette opposition a d'abord été fomentée avec chaleur par les ennemis que J'ai parmi les gallicans. Mais la vérité commence à se faire jour.

^ Lettre du 22 janvier 1818.

Les hommes de bonne foi reviennent ; quelques-uns se sont rétractés publiquement. On ne tardera pas à comprendre gue la religion ne peut plut être complètement défendue, parfaitement prouvée que par la méthode que fai suivie 1. »

« Aucun de ceux, ajoutait-il plus tard, qui ont un peu de bon sens n*ose rien écrire contre YEssai, » Et, pour confirmer sa philosophie du sens commun, il s'empresse de donner au public un troisième et un quatrième tomes prolixes, confus, superficiels et sans critique. Il accumulait textes sur textes, il passait en revue tous les siècles et tous les peuples pour établir cette thèse que tout part d'une révélation primitive qui coule et descend à travers les âges par les canaux parallèles de toutes les civilisations ; que l'on rapproche les souvenirs épars, lorsqu'on redresse les uns parles autres les dogmes diversement .altérés, et qu'en les retrouvant, on peut restituer dans son intégrité cette révélation primitive, qui n'est autre chose que le symbole chrétien prophétiquement anticipé.

Ce système pouvait séduire par ce qu'il avait d'habile et de curieux ; mais il était peu solide et plein de dangers ; il changeait profondément le caractère des origines chrétiennes qui ne conservaient plus rien de miraculeux. Le miracle s'évanouissait, il n'y avait plus que développement, épuration.

En général, le jeune clergé, fier de voir sa foi dans la foi du genre humain, continua de bien accueillir le nouvel apologiste ; mais le haut clergé et la faculté de théologie se déclarèrent ouvertement et vivement contre lui. Ils essayèrent de lui faire comprendre que s'attacher à un genre exclusif de preuves, — l'autorité vague du témoignage universel, — en écartant imprudemment celles qui le corroboraient, c'était mutiler la vérité ; ils lui représentèrent que prétendre prouver l'autorité de l'Église par l'autorité de la raison générale du genre humain, en plaçant la certitude dans cette même raison générale, c'était faire du protestantisme sur une plus vaste échelle ; car, dans ce système, toute croyance quelconque dépendra, originairement, de la raison générale, qui en est la première base, ce qui semble contradictoire avec l'existence d'une autorité en dehors de cette môme raison générale, et supérieure à elle. Ajoutons que le troisième volume de l'Essai affirmait positivement l'identité de Dieu et du genre humain *.

On le voit, le panthéisme était en germe dans l'Essai sur Vindifférence en matière de religion; le principe philosophique, dont l'œuvre • s'inspire, ébranle toutes les certitudes reçues pour y substituer la lueur incertaine de la raison prétendue universelle du genre humain.

Le sincère mais orgueilleux abbé persista obstinément dans ses

1 Lettre à un ami d'Amérique, 18 décembre 1820. * Coquille, Univers du 15 janvier 1859.

défis au passé, dans sa folle prétention de reconstruire à lui seul l'édifice entier de la théologie. Il était facile de prévoira quels abîmes cette présomption le conduirait.

Cependant le succès de son ouvrage permit à Lamennais de fonder, avec MM. de Bonald, de Chateaubriand, de Yillèle, un organe semi-périodique, nommé le Conservateurt où il développa quelque temps ses doctrines, et qui lui paraissait « la dernière ressource de .la monarchie et peutêtre de la société en Europe ».

. Et 1826, il publia un nouveau Uvre, de la Religion considérée dans ses rapports politiques et civilSt où il demandait à Rome, siège de la suprématie spirituelle, Tunique solution du problème social.

Plus papiste que le pape dont il paraissait aiTecter de se constituer le prolecteur, il n'omettait rien pour irriter un parti très considérable. Les évoques étaient justement étonnés de le voir aspirer à jouer pour ainsi dire le rôle de dictateur dans l'Église de France ; ils étaient blessés aussi de la violence hautaine avec laquelle il les gourmandait, et des sarcasmes acérés qu'il dirigeait contre eux*. La scission s'accentuait chaque jour davantage et allait devenir irréparable.

Quand vint la catastrophe de 1830, Lamennais était déjà engagé dans des voies bien périlleuses; il jugeait l'Église au-dessous de sa mission, et l'autorité ecclésiastique faible en face des pouvoirs temporels. La démocratie politique jointe à la théocratie religieuse, telle fut la nouvelle doctrine qu'il se mit à prêcher dans l'Avenir, avec Montalembert, Lacordaire, Gerbet, Rohrbacher, de Coux.

En politique, l'Avenir combattait tous les despotismes ; il adhérait franchement aux principes généraux qui régissaient la société française ; il réclamait une liberté ^gale pour tous, complète pour tous. Cette pleine et entière liberté d'action, il la revendiquait pour l'ÉgUse, non plus comme une faveur ou un privilège, mais en vertu du droit commun et des tendances de l'esprit moderne.

Lamennais soutenait aussi que, pour sauver ou raviver le catholicisme, pour le rendre indépendant, il fallait rompre tous les liens qui rattachent l'Église à l'État, et, par conséquent, renoncer volontairement à la rétribution du budget des cultes ; le clergé, alors, retrouvant une liberté absolue et n'ayant plus de maître que le pape, se réunirait librement en concile et choisirait lui-môme ses dignitaires, notamment les évoques. Il réclamait très haut comme fondement nécessaire de son système la liberté absolue de la presse et la liberté d'association et d'enseignement. Il concevait donc l'idée d'une régénération spirituelle et religieuse par la liberté, et voulait une république théocratique avec le pape à sa tête.

Contrarié à la fois par l'autorité religieuse et par l'autorité civile, qui l'accusaient de porter l'esprit de faction dans l'Église et dans l'État, Lamennais résolut d'aller, avec ses amis, k Rome, pour pro-

^ Voir la Lettre de M*' Clausel, évèque de Chartres, à un de ses diocésains.

roquer le pape à rendre un jugement dogmatique sur le système adopté par eux. Là, par son orgueilleuse obstination, il contraignit à Tinflexibilité le généreux et conciliant Grégoire XVI; ce défenseur outré de Tomnipotence romaine^ cet apôtre effréné de rinfaiUibilité absolue et universelle du pape se révolta dès que le pape eut exprimé un jugement théologique et moral différent de ses idées, et bientôt, pour de tristes motifs de froissement personnel, bien plus que par la marche fatale de sa pensée, il sortit complètement du catholicisme^. La veille encore, il rapportait tout à la souveraineté du peuple. Soudainement il se dit que l'Église ne répondait pas à la voix des peuples, et s'insurgea au nom de la liberté. Il déclara que l'Église, en désaccord avec les mouvements et les passions populaires, avait fait son temps 2.

Les rois, dans lesquels Lamennais ne voyait plus que des tribuns du peuple, résistent aux injonctions de l'émeute, il jugé qu'ils ne représentent plus l'humanité et prononce leur déchéance : le Royaliste exalté d'autrefois devient démocrate démagogue.

Dans une suite d'écrits que nous ne voulons pas analyser ici ^,le prêtre apostat secoua ouvertement l'étendard de la révolte sans arriver à formuler un corps de doctrine. Rien n'était plus vague que sa nouvelle religiosité ; avec sa prétention de fonder une église nou^ velk, un nouoeau christianisme^ plus en harmonie avec les besoins du jour, il ne laissait voir qa'un déisme révolutionnaire , selon les expressions de son éloquent réfutateur, hier son disciple, l'abbé Philippe Gerbet ; en politique et en économie, il n'avait que des sentiments et des instincts ; il était et il demeura toute sa vie un pyrrhonien se complaisant à détruire tous les systèmes les uns par les autres, tour à tour défenseur et adversaire de la môme idée ; cependant toujours décisif, tranchant, insultant et injuriant, appelant idiots, envoyant aux petites maisons, tous ceux qui ne partageaient pas ses opinions du moment*.

La joie de Lamennais saluant l'aurore de l'émancipation des peuples, tant rêvée par lui, fut de courte durée ; les réflexions les plus désolées, le plus amer désenchantement vinrent assombrir les dernières années de son existence.

Ses Pensées diverses sur la religion et la philosophie trahissaient déjà, en 1841, cette « aridité de son âme que rien ne rafraîchit, que rien ne rassérène, ni le soleil, ni le chant de l'oiseau, ni le bourdonnement de l'insecte sur l'herbe. » Il demande à son âme pourquoi elle est si triste, pourquoi elle pleure. Use plaint lugubrement de «ce poids de la solitude et des angoisses qui n'ont pas de nom, de cette défail-

1 Voir un article de M. Renan, dans la Revue des Deux Mondes, 15 août 1857.

* De la religion f ch. xviii et xix.

* Voir dans V Histoire de la littérat, française , t. IX, notre longue étude sur Lamennais.

* Sainte-Beuve, Nouveaux lundis^ 23 septembre 1861.

lance de la vie où l'on dirait que le temps s*épaissit et peut à peine couler. » Dans le môme livre, on le voit se placer tour à tour, et pour un moment, au point de vue de toutes les doctrines, défendre et attaquer successivement la môme idée. Sa philosophie misanthropique finit par maudire la vie :

« Lorsqu'on a va ce qu'est la vie, ce qui la remplit, — > s'il y a quelque chose dans ce vide, — avec quel travail, quelles douleurs, il faut traîner sans relâche, à travers les rochers, les sables arides, les marais, ce char de fer auquel nous attela une destinée inexorable, ce n*est pas finir qui parait terrible, c'est commencer. »

Il bénit la mort et l'appelle de toute sa force :

« O mort, ô douce mort, que Ton est injuste envers toi I Fille de Dieu, mère des ôtres, qui les enfantes à Texistence réelle, qui leur ouvres l'entrée de l'immense avenir, qu'est-il pour eux de plus bienfaisant que ta présence, de plus^ sacré que tes fonctions, de plus désirable que ta venue, de plus digne d'amour que ta tendresse sévère en apparence, lorsque, te penchant sur leur dur berceau, tu les enveloppes des plis de ton voile, pour les transporter là où rayonne plus brillant, plus pur, Tastre éternel de qui tout émane, qui anime et qui vivifie tout! »

Dévoré par une implacable tristesse, obstiné dans sa séparation, plongé dans d'invincibles ténèbres, et se plaignant que le problème auquel il avait voué les réflexions acharnées de toute sa vie fût resté pour lui enveloppé d'une impénétrable obscurité, ce malheureux prêtre mourut comme un maudit. Il avait pris toutes les précautions pour fermer sa porte à Dieu. « Sa fermeté contre les obsessions ne lui suffit pas ; il lui fallut la dureté *. » Et Déranger écrivit : « S'il n'est pas mort en chrétien, c'est qu'il ne l'a pas voulu: car, bien qu'on ait dit, l'on a obéi à toutes ses volontés, la lucidité de son esprit ne Fa pas abandonné, et personne n'eût pensé à lui désobéir*. » Une larme pourtant, « une longue larme, venue du fond du cœur, coula en silence sur la joue du malade; mais elle sécha aussitôt dévorée par le feu brûlant de la douleur : ce fut tout '. » En somme, <c sa mort, a dit M. Renan, fut de môme couleur que sa vie; altière, un peu surexcitée. Il se coucha dans son obstination devenue raisonnée et mourut dans sa colère *. »

« Esprit aussi superficiel qu'élevé, logicien aussi aveugle que puissant, très ignorant de l'histoire, capable d'aperçus et d'élans sublimes, mais incapable d'observer les faits réels et divers, de les mettre à leur vraie place et de leur assigner leur juste valeur, Lamennais pensait

1 Renan, Revue des Deux Mondes^ 15 août (857.

« Béranger, Correspondance^ t. IV, p. 262, à M. Lefrançois, 19 avril 1854.

• Pelletan, le Siècle^ 4 mars 1854.

^ Renan, loc. cit.

et écrivait toujours sous l'empire d'une idée exclusive qui devenait pour lui la loi, toute la loi divine; il érigeait en droit les plus extrêmes conséquences d'un principe incomplet, et s'enflammait d'une violente haine contre les adversaires de son absolue domination * . » Tel est le jugement final que l'on portera sur la valeur philosophique de cet esprit inquiet et présomptueux. Il ne comptera pas longtemps parmi les grands penseurs.

Sa réputation d'écrivain baissera elle-même. Sa diction fait la plus grande partie de son génie. Il a le tour d'expression net, défini, sévère, énergique. Ses idées saisissent l'esprit avec vivacité et plénitude, comme celles des auteurs de la grande époque de Louis XIV. Dans tous ses écrits, on admire cette correction qui est l'effet de la lime et du temps. « Il eut tout d'abord et garda à travers ses transformations l'ampleur du tissu ecclésiastique, ce vocabulaire sonore, à nuances tranchées, et qu'il a porté avec lui dans les camps les plus divers*. » 11 entraîne parle mouvement et par l'image.

De graves défauts se mêlent aux grandes qualités de son style « impétueux et despotique • ». Il tombe souvent dans l'emphase, dans la déclamation, dans une sorte de pathos. Gomme disait M. de Maistre, il a « la pointe de Sénèque et la rondeur de Cicéron » ; en même temps on sent trop qu'il s'était formé à l'école de Rousseau dont il a vanté avec excès l'élocution enchanteresse. Il charge de parti pris ses couleurs, et constamment chez lui lexpression dépasse l'idée. Or, à mesure que ses passions se déchaînèrent, son accent devint plus emporté et plus faux, son art plus factice, et son style, avide de force, se tendit jusqu'à rompre. Il cherche toujours l'expression la plus violente, et d'ébauche en ébauche, il touche à la perfection de l'hyperbole.

Un bon juge engage avec raison ceux qui ne voudraient pas avouer que Lamennais soit déclamatoire, à lire, dans l'Essai sur Vindifféi^ence^ les extraits de J.-J. Rousseau que Lamennais y intercale pour les réfuter. « Les phrases du philosophe de Genève, dit-il, déclamatoires à l'endroit d'où son contradicteur les a tirées, paraissent, en regard de la réfutation, simples et naturelles . Vous diriez quelques tableaux de l'école française perdus parmi les peintures criardes d'une galerie toute vénitienne *. » A l'exemple aussi de Jean -Jacques, il manie, pousse à bout le paradoxe avec une habileté sophistique. G'était donc louer beaucoup trop M. de Lamennais, même en ses meilleurs jours, que de l'appeler un Bossuet nouveau. Bossuet eut à la fois la grandeur et la mesure ; Lamennais eut rarement la grandeur, et presque ja* mais la mesure.

* Guizot, Mémoires^ t. III, p. 96.

» Renan, Revue des Deux Mondes, 15 août 1857.

• M"' Clausel, Lettre à un de ses diocésains,

♦ D. Nisard, Hist, de la litt. franc, conclusion, t. IV, § I, p. 548. !'• édit.

Henri-Benjamin Constant de Rebecque, orateur et publiciste de Fécole anglaise, fut un des hommes les plus populaires de son temps ; et de nos jours encore ses doctrines sont considérées comme l'expression du libéralisme en France.

En 1795, il publia dans notre capitale son premier écrit : Le la force du gouvernement et de la nécessité de s'y rallier ^ où, soustme forme trop métaphysique et malgré des tournures qui rappelaient trop la Suisse, un assez grand mérite de style se remarquait déjà.

L'auteur voulait rallier à la république les hommes que pouvaient en éloigner des souvenirs douloureux ou des espérances illusoires. Mais, tout en défendant ce gouvernement comme étant indispensable à l'existence de la liberté, il en attaquait certaines habitudes invétérées d'arbitraire, nées du régime antérieur et qui, pour avoir passé de la forme sauvage à une forme plus douce, ne lui semblaient pas moins des abus d'autorité :

a Soyez sévères, disait- il aux membres du Directoire, mais soyez clairs; vous ôtes assez forts pour n'avoir pas besoin de dresser des embûches. »

Il terminait son livre par un appel dithyrambique h la paix, à la concorde.

Cependant, la situation politique de Benjamin Constant était assez mal définie. Il venait de faire la connaissance de M°^^ de Staël. Lié avec Chénier, Daunou, RoufiTe, Louvet, et secrétaire du club constitutionnel de l'hôtel de Salm, il luttait en môme temps contre les hommes de la Terreur, contre les partisans du Directoire illimité, et contre les hommes du royalisme. Avec Talleyrand, Sieyès et d'autres amis de M"*« de Staël, il recherchait, au profit de la République, une politique de juste milieu qui devait aboutir à la reconnaissance du principe monarchique. Il se faisait l'initiateur en France des théories d'équilibre de l'école anglaise.

Peu de temps après la publication de la Force du gouvernement. Benjamin Constant lança deux nouvelles brochures : Des réactions politiques et Des effets de la Terreur. La première eut un vif succès. Le publiciste s'y élevait avec force contre les vengeances des partis, dont l'effet est d'éterniser les haines en livrant l'État à de continuelles agitations. Daas la seconde, repoussant, au nom des vrais amis de la liberté, toute solidarité avec les crimes commis en son nom, il établit

énergiquement que c'était la Terreur seule, la Terreur mise à Tordra du jour, qui avait compromis et ruiné la République. Les deux brochures sont écrites dans un style de tribune, assez expressif, mais un peu déclamatoire.

Après le 18 brumaire, Benjamin Constant se fit admettre au Tribunat. Dès les premiers jours, il s'étonna hautement de la contrainte qui pesait sur cette assemblée délibérante, et parla publiquement de liberté d'opinions et de langage, d'indépendance parlementaire. Bonaparte le destitua, et, par la même occasion, selon le mot de M"»® de Staël, écréma le Tribunat. Les membres éliminés. Constant, Chénier, Cabanis, Andrieux, se réfugièrent dans les salons de l'hôtel de Salm, et ce groupe, augmenté des royalistes Narbonne, Broglie, Barantç, organisa contre le nouveau régime une lutte sourde dont Bonaparte ne tarda pas à s'irriter. On parlait, chez M"*« de Staël, d'étouffer « la tyrannie à son aurore » , lorsqu'un décret du maître dispersa l'opposition. Benjamin Constant, qui venait de publier les Suites de la Contre-Révolution de 1660 en Angleterre, fut compris dans l'ordre de bannissement de M™* de Staël, nia suivit en Allemagne, et parcourut avec elle plusieurs des parties de l'Europe restées libres du joug de Napoléon ; puis il alla se fixer à Gœttingue dont l'académie le reçut parmi ses membres. Il y fréquenta les écrivains les plus célèbres de l'Allemagne et, s'y prenant de passion profonde pour la littérature germanique, fit une imitation en vers du chef-d'œuvre de Schiller, de Wallenstein, en s'astreignant à observer les règles de notre théâtre.

Benjamin Constant, après une rupture avec M"® de Staël, épousa en secondes noces, à Gœttingue, la fille du comte Hardenberg.

Il rentra en France en 1814. Avant son retour, il avait lancé Florestan ou le Sage de Soissons, satire prosaïquement rimée contre ses ennemis politiques ou littéraires ; De l'esprit de conquête et d'usurpation dans leurs rapports avec la civilisation actuelle, manifeste contre le despotisme et la guerre érigés en système, dont la véhémence fit grande sensation dans toute l'Europe.

A Paris, Benjamin Constant écrivit, dans le Journal des Débats, du 15 avril 1814 au 19 mars 1815, des articles très vifs en faveur des Bourbons. C'est à cette époque qu'il connut M™« Récamier, et se prit pour elle d'un attachement romanesque, dont les premiers incidents devaient influer considérablement sur sa conduite politique. Prié de rédiger un mémoire soutenant les intérêts et les droits de la reine de Naples devant le congrès de Vienne, Benjamin Constant s'employa chaudement à faire valoir cette cause, et, dans son zèle, sollicita même d'être revêtu d'un caractère officiel, ce qui ne lui M pas accordé.

Entre temps, Bonaparte débarquait à Cannes et marchait sur Paris. Au premier moment Benjamin Constant se vit perdu ; mais, rassemblant ses esprits, il ne tarda pas à reconnaître dans les périls qu'il

allait courir un moyen sûr dlntéresser k sa personne H/L^^ Récamier. Grandissant d'ayance le danger, et se posant en yictime, il se fit pour eUe Thomme le plus compromis de France.

Mais^ qu'importe, il ne se dérobera pas au combat ; l'usurpateur le trouyera demain en face de lui ; il le dit à ses amis, il Tannonce à toute la France :

c Je n'irai pas, misérable transfage, me traîner d'un pouvoir à l'autre, cou- TTÎr l'infamie par le sophisme, et balbutier des mots profanés pour acheter une yie honteuse. »

Le lendemain, Benjamin Constant, nommé conseiller d'État, rédl* geait l'Acte additionnel aux constitutions de l'Empire. Les résolutions vigoureuses de cet homme politique s'étaient dissipées devant la prestigieuse puissance de Napoléon ; quelques paroles flatteuses, quelques promesses fallacieuses de libéralisme avaient triomphé de cette àltière résistance.

Benjamin Constant, dans son article et dans son démenti, était également sincère. Victime d'un double entraînement de sa nature fluctuante, il céda tour à tour aux séductions de l'amour et aux fascina, tiens de la gloire. Ces deux jours d'égarement furent le malheur de sa vie politique. « Depuis ce moment, il porta au cœur une plaie secrète ; il n'aborda plus avec assurance la pensée de la postérité ; sa vie attristée et défleurie n'a pas peu contribué à sa mort ^ ».

Lors de la discussion de l'Acte additionnel, au sein du conseil d'État, il opina toujours dans le sens le plus libéral. Lorsque la nouvelle constitution eut été promulguée, il la déclara défectueuse, dans son ouvrage : Principes de politique applicables à la Constitution. Après Waterloo, il combattit la résolution de désarmer le héros vaincu au moment où il pouvait encore ressaisir la victoire, et n'engagea Napoléon à céder que lorsque la Chambre demanda formellement son abdication. Après les Cent-jours, il se réfugia à Londres et y employa ses loisirs à la rédaction d'Adolphe, anecdote trouvée dans les papiers d'un inconnu, roman de vie intime dont il avait conçu le plan en Allemagne.

Gracié en 1816, après une explication apologétique, qui paraîtrait aujourd'hui peu sérieuse de sa conduite pendant les Cent-jours, Ben* jamin Constant entra, en 1819, à la Chambre des députés, où il devint un des chefs de l'opposition constitutionnelle : la tribune et les journaux retentirent souvent de sa parole libérale. Des orateurs de la gauche, c'était le plus spirituel, le plus fécond et le plus habile. Nul, au témoignage de ses contemporains, ne mania la langue politique avec plus d'art et de sûreté. Lisait-il ses discours, le charme parfait de sa diction faisait les [délices des connaisseurs. Improvisait-il

i Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe.

XIX* SIÈCLE. iO

une réponse à des interpellations inattendues, il confondait l'assemblée par la vivacité de sa dialectique, serrée, pénétrante, par Féblouissante flexibilité de son langage. Toujours maître de son expression, il pouvait la transformer sur-le-champ sans rien perdre de sa pensée. « Si la droite, rapporte Gormenin, se sentait blessée de quelque mot un peu vif, il retrouvait, sans rompre le fil de son discours, l'équivalent de ce mot, et si l'équivalent offensait encore il lui substituait un troisième à peu près. Cette présence d'esprit, cette profonde connaissance des ressources de la langue, cette merveilleuse dégradation de synonymes adoucis, surprennent agréablement ses adversaires euxmêmes. » La souplesse de son imagination produisait quelquefois, à travers les débats les plus animés de la Chambre, des effets inouïs.

Les soins de la politique et les discussions de l'assemblée occupaient, à cette époque, la meilleure part de la vie de Benjamin Constant. Cependant il ne négligeait pas les travaux littéraires et philosophiques. De 1824 à 1830, il publia son plus important ouvrage : De la religion considérée dans sa source, ses formes et ses développements. Il avait eu la pensée de ce livre à l'âge de dix- neuf ans, bien qu'il n'eût alors aucune des connaissances nécessaires, selon son propre aveu, pour écrire quatre lignes raisonnables sur un pareil sujet. Il y réfléchit jusqu'à sa mort.

A ses yeux, les religions étaient une des expressions par lesquelles les sociétés humaines témoignent le degré de civilisation où elles sont parvenues, les mœurs de leurs époques successives, les idées qui s'y sont progressivement développées. L'auteur de la Religion considérée dans ses sources est d'abord sceptique et à peu près incrédule ; bientôt il arrive à la tolérance, puis à reconnaître la nécessité des religions et à constater leurs bienfaits. Éprouvant, comme il l'a raconté lui-môme, la vérité de ce qu'avait dit Bacon, qu'un peu de science mène à l'athéisme et plus de science à la religion, en approfondissant les faits, en en recueillant de toutes parts, et en ne se heurtant pas trop contre les difficultés sans nombre qu'ils opposent & l'incrédulité, il se vit forcé de reculer dans les idées religieuses K C'est pourquoi, dans son ouvrage sur la Religion^ il parle avec éloquence des admirables effets de l'apparition du christianisme dans le monde, et se montre plein de réserve et de convenance sur le fait môme de la révélation. Son chapitre sur le sentiment religieux est peut-être ce qu'il a écrit de plus beau. Entraîné un moment jusqu'à une sorte de mysticisme exalté, il se fixe enfin dans un rationalisme calme.

Mais, à la défense des meilleures causes. Benjamin Constant ne met pas toute son âme ; il reste et laissa froid ; on sent un homme dévoré par la terrible plaie du scepticisme»

Sa foi religieuse était nulle, sa foi politique fort trouble. Si ce dou«

i Lettre écrite de Hardenberg, le 11 octobre 1811.

teur avait choisi pour principe la forme constitutionnelle, c'est que les balancements continuels de ce régime se prêtaient mieux k la souplesse de sa nature déliée. Il exalta souvent la liberté, mais sans y croire pleinement, la démocratie, mais sans Testimer.

Benjamin Constant ne croyait pas plus aux institutions qu*aux hommes. Il ne voyait dans toute forme de gouvernement, justement appliquée ou non, qu'une question d'opportunité. Ce scepticisme universel fut le malheur de sa vie. Un passage d'une lettre inédite nous révèle combien furent cruelles ses souffrances intimes. Il écrivait à un ami :

c Gela est pourtant vrai que, sans malheur extérieur, j'ai souffert plus d'angoisses que le malheureux sur la roue ; que je les avais méritées, car j'avais aussi fait souffrir ; que j'ai envié cent fois tout ce qui ressemblait à une vie réglée^ et que je n'ai trouvé de paix nulle part. »

n n'est qu'une chose qu'il ait aimée passionnément, la gloire. 11 écrivait à Béranger, le 29 janvier 1829 :

« Mon seul vœu, la seule chose à laquelle, à tort ou à raison, mon imagination s'attache, c'est de laisser après moi quelque renommée...

« Quant à la popularité, je l'aime, je la recherche, j'en jouis jusqu'ici avec délices ^ »

Il lui restera, en effet, quelque renommée non seulement politique, mais littéraire. Son activité d'esprit fut très grande. « Sitôt qu'il ne parlait pas, dit Timon, il écrivait, et sitôt qu'il n'écrivait pas, il parlait. » Orateur et polémiste, il eut de brillantes qualités d'imagination et de style, de composition surtout. Ses discours étaient soignés, perlés, achevés, trop finis peut-être. On eût désiré moins d'éclat, moins d'esprit, et plus de nerf ou d'ampleur. Nul orateur ne savait comme lui mettre en relief tous les artifices de l'art, tirer des oppositions de mots ou d'idées les effets les plus inattendus, et « faire jaillir l'éclair des facettes de l'antithèse. » Publiciste, sa manière n'était pas moins brillante. On admire encore dans les œuvres de sa maturité, et en particulier dans ses brochures sur le Mécanisme du gouvernement constitutionnel, l'extrême clarté, la rapidité, la finesse, l'élégance du style.

^ Corresp, de Béranger, 1. 1, p. 355.

COURIER (Pàtjl-Louis)

Quelques opuscules et pamphlets, et un mince recueil de lettres ont fait à Paul-Louis Courier de Méré une réputation d'écrivain qui, surfaite par quelques-uns, restera très grande pour tous.

Après une très brillante et très classique éducation, il était entré comme officier dans Tartillerie et avait pris part à quelques campagnesen Allemagne et en Italie, quand, en 1809, après la bataille de Wagram, il abandonna une carrière qui ne convenait ni à son goût pour les lettres, ni à son humeur indépendante, caustique et frondeuse.

Nous devons à son service dans les armées d'Italie la meilleure partie de sa correspondance. Ces lettres, écrites à des savants, à des parents, à des amis, et soigneusement retouchées et polies en vue de la publication, sont de véritables chefs-d'œuvre épistolaires. Toutessont charmantes par la vivacité du style, par la fraîcheur de l'imagination, par la gaieté, par l'entrain qui les animent sans exclusion des pensées sérieuses. Sainte-Beuve, parlant des lettres écrites de 1803^ à 1812, reconnaît très délicatement que Paul-Louis imitait les anciens sans fatigue, avec un arf adorable dans les petits sujets.

a Ce sont, dit-il, de petites scènes parlantes, achevées, faites pour être ciselées sur une coupe antique, sur une coupe que Théocrite proposait en prix à ses bergers. Et Ik encore se vérifie le précepte favori de Courier : «c Peu de «matière et beaucoup d'art. » Aces Jolies bagatelles, travaillées comme une ode d'Horace, Courier donne un poli de style qui rappelle l'éclat du marbre da Paros *. »

Mais ces courtes épîtres ont une autre importance que leur perfection littéraire. Sous leur forme habituellement ironique, elles sont l'expression la plus sincère des véritables sentiments de Courier sur les hommes, les événements, la politique de l'ère impériale. Les épigrammes malignes dont elles abondent contre Bonaparte, ses généraux, ses courtisans, annoncent déjà l'esprit d'opposition et de sar^ casme de l'auteur du Pamphlet des Pamphlets, Nous voudrions pouvoir le suivre en ces confidences intimes, et relever minutieusement ces impressions et ces paroles qui le font doublement apprécier comme écrivain et comme homme. Mais l'espace nous manque, et nous-

1 Sainte-Beuve, 26 Juillet 1852.

Paul-Louis COURIER. 149

devons sans tarder dépeindre en Paul-Louis Courier le littérateur et le polémiste.

En 1810, résidant à Florence, Paul-Louis découvrît, en fouillant la bibliothèque de San-Lorenzo, un passage ignoré de Daphnis et Chîoé. Il imprima le précieux fragment des Pastorales de Longus, le distribua gratuitement à tous ceux qui le lui demandèrent, et entreprit une traduction de tout le roman, déjà traduit par Amyot. Il rajeunit le travail de Tévêque d'Auxerre, le corrigea, Taméliora en nombre d'endroits, et rendit le fragment qu'il avait découvert dans cette môme langue du seizième siècle, si charmante chez le célèbre traducteur de Plutarque et de Longus ; mais, en dépit d'efforts consciencieux, il ne put reproduire la touche fine^ moelleuse et naïve d'Amyot ; sa traduction est fidèle, exacte, quelque peu monotone : elle n'est pas véritablement marotique.

Cependant la découverte, la publication du fragment et sa traduction avaient répandu son nom dan$,tovte l'Europe sayante. Une violente polémique avec le bibliothécaire de Florence, Del Furia, et quelques savants italiens, lui donna lieu d'écrire contre « cette pédantaille » une Lettre à M, Renouard, chef-d'œuvre ;de plaisanterie, d^ bon sens en certains endroits, mais remplie de malice et d'acrimonie.

En 1811, Courier visita successivement Naples, Rome, Albani, Frascati et Rocca di Papa. En 1812, eut lieu sa fameuse conversation avec la comtesse d' Albani et le peintre Fabre sur le mérite comparé des artistes et des guerriers, dont la conclusion est tout au désavantage de ces derniers. Rentré à Paris, après quatre années de séjour en Italie, il donna sur VAthénéty de Schweighœuser, un article très remarquable au Magasin encyclopédique de Mellin, et fit enfin paraître sa traduction du Maître de la CaA)alerief de Xénophon, accompagnée de notes fort estimées par les érudits.

Tel était l'emploi des loisirs de Courier sous FEmpire. Persuadé qu'il ne restait guère aux hommes de son époque qu'à lire et admirer les anciens du bon temps, il traduisait les Grecs et les imitait avec un art exquis dans de petits sujets : contes, idylles, qu'il communiquait aux hellénistes ses amis, aux Boissonade, aux Thurot, aux Clavier, mais tenait loin du grand jour de la publicité.

La Restauration allait lui faire prendre le rôle actif qu'il semblait dédaigner. Courier avait accueilli joyeusement le retour de l'ancienne monarchie, dans l'espoir qu'elle rapporterait la liberté. Il donna dans la charte en plein, selon son expression. Mais les Cent-jours ramenèrent en France, avec les étrangers, la réaction royaliste de 1815. Cette réaction ne fut nulle part plus arbitraire que dans l'Indre-et-Loire où Paul-Louis avait ses propriétés. Indigné des violences dont il était témoin, U fit une pétition aux deux Chambres, au nom des habitants du petit village de Luynes :

ce Messieurs, je suis Tourangeau; ]*habite Luynes, sur la riye droite de la Loire, lieu autrefois considérable que la révocation de l'édit de Nantes a réduit à mille habitants, et que Ton va réduire à rien si votre prudence n'y met ordre... ^ »

L'émotion fat grande. Le ministre de la police Decazes, qui aimait la modération et voulait se préserver des excès des deux partis extrêmes, se servit de cette pétition contre les ultra-royalistes, et fit cesser les persécutions qui dépopularisaient la monarchie. Courier se tut. Il reprit la parole, avec une nouvelle force et un nouveau «succès, à l'occasion d'un procès injuste et ridicule intenté parle maire de Veretz à son garde-chasse, et de petites vexations qu'il avait éprouvées luimême de la part des agents ministériels.

Un motif moins légitime et moins honorable lui dicta la Lettre à Messieurs de VAcadémie des inscriptions et belles-lettres. Il s*éta1t présenté pour une place d'académicien vacante par la mort de son beaupère Clavier et avait échoué. Il en conçut le plus vif désappointement. Renouvelant avec un goût fort douteux les apostrophes dépitées de Beaumarchais et de Piron : « Tu ne seras jamais rien, se dit-il à luimême, c'est-à-dire tu ne seras ni gendarme, ni rat-de-cave, ni espion, ni duc, ni laquais, ni académicien. » Il attaqua violemment cette compagnie dont il avait tant désiré de faire partie, et ne la jugea plus bonne qu'à composer des devises pour les tapisseries du roi, et, au besoin pour les bonbons de la reine. Cette lettre est moins une boutade d'homme d'esprit, qu'une satire pleine de fiel, une ironie amère et méchante qui trahit la haine et déborde de personnalités outrageantes.

Les années suivantes, il entra tout à fait en lutte avec le pouvoir, en faisant paraître sa Première lettre particulièrCj ses Lettres au rédac* teur du Censeur j son Adresse à Messieurs du Conseil de préfecture de Tours, sa Seconde lettre particulière. C'est dans l'un de ces écrits satiriques que Paul-Louis a marqué si brutalement l'idéal de sa poli : tique : « La nation fera marcher le gouvernement comme un cocher qu'on paye et qui doit nous mener, non où il veut et comme il veut, mais où nous prétendons aller et par le chemin qui nous convient. » Les publications de Courier avaient, en popularisant son nom, éveillé sur lui l'attention de l'autorité. Elle eut bientôt un motif de sévir contre sa personne. En i 82i , quelques jours après la naissance du duc de Bordeaux, le projet d'offrir, à l'héritier de France, le domaine historique de Chambord, comme un don national, avait été mis en avant par M. de Calonne. « Je propose, écrivait-il, que le château et le domaine de Chambord, unique monument encore entier du siècle de François I«', soit acheté au nom des quarante-quatre mille municipalités du royaume, et que ce monument prenne le nom du prince, objet de nos plus chères espérances. » Courier lança contre

1 10 décembre 1816.

; Paul-Louis COURIER. 151

ce projet la plus amère diatribe sous le titre : Simple discours de Faul- Lmis, vigneron de la Chavonniére, attx membres du conseil de la commune de VéretZy à l'occasion d'une souscription proposée par S. Exe, le ministre de Vintérieur pour Vacquisition de Chambord. L'enthousiaste admirateur de Tantiquité, qui pleurait à Rome sur la mutilation d'une statue, se faisait en France l'orateur de la bande noire, et réclamait hautement la destruction d'un chef-d'œuvre du Primatice.

« Je fais des vœux, disait-il, pour la bande noire qui, Sjelon moi, vaut bien la bande blanche, sert mieux l'État et le roi. Je prie Dieu qu'elle achète Chambord. »

Les accusations les plus injustes et les plus outrageantes sont jetées à profusion dans ce pamphlet contre toute la noblesse française. La cour y est présentée comme une caverne ouverte à toutes les corruptions. L'auteur fut traduit devant la cour d'assises, reconnu coupable d'outrages contre Ja famille royale, et condamné à la prison et à l'amende. Paul-Louis apprit avec joie cette décision du jury qui lui promettait un surcroit de popularité. Pendant l'instruction du procès, il demanda Tassistance de leurs prières aux âmes dévotes de la paroisse de Véretz, et, après son issue, publia, sous le titre de Procès de Paul-Louis Couriery vigneron^ etc., son interrogatoire, véritable scène de comédie ; un extrait du plaidoyer de M. de Broë, où il couvre cet avocat général de ridicule ; le plaidoyer de son avocat, puis enfin quelques pages contenant ce qu'il eût allégué lui-même pour sa défense s'il eût eu l'habitude de la parole, pages comparables pour l'éloquence à ce que l'antiquité nous a laissé de plus parfait. Le succès de son Jean de Broè le transporta de joie ; Paul-Louis bénit sa captivité,

A peine sorti de prison, il recommença la guerre en adressant aux Chambres une très agressive Pétition pour des villageois qu'on empêchait de danser. Remis en jugement, il n'eut cette fois à subir qu'une simple réprimande. Mais, croyant désormais prudent de se cacher, il eut recours à la presse clandestine pour répandre les Réponses av^ anonymes, le Livret de Paul-Louis, la Gazette du village et la Pièce diplomatique signée Louis, plus bas de Villèle. Le plus piquant et le plus malin de ces pamphlets est la Gazette du village, tout innocente, à son dire, et faite seulement pour les bonnes gens qui demeurent entre le Pont'Clouet et le Chéne-Fendu.

Dans une de ces feuilles, publiées sans nom d'auteur et d'imprimeur, il est question d'un procureur du roi qui l'avait accusé de cynisme : « Sait-il bien ce que c'est, demande Courier, et entend-il le grec? Kuvoç signifie chien; cynisme, acte de chien. M'insulteren grec, moi, helléniste juré I J'en veux avoir raison. Lui rendant grec pour grec, si je l'accusais d'onisme ^ que répondrait-il? — Mot 1 — Il serait étonné. »

* Acte d'àiie, d*5vo(, âne.

i52 LES PROSATEURS DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.

Tous ces opuscules n'étaient qu*un jeu pour son esprit; il lui restait du temps pour continuer ses travaux sur Tantiquité grecque. Il retouchait sa traduction de Longus, en publiait une, dans le même goût, de VAne de Lucius de Patras, avec un texte soigneusement corrigé et de spirituelles notes, et préparait une traduction d'Hérodote en français du seizième siècle.

Il revint, en 1824, au genre qu'il affectionnait le plus, en publiant le Pamphlet des Pamphlets, courte conversation avec M. Arthur Bertrand qui veut bien, en attendant l'heure très prochaine du dîner, expliquer à l'écrivain, qu'il vient de condamner sans l'avoir lu, l'énorme différence existant entre l'imprimé d'une feuille ou deux, qui est proprement le pamphlet, c'est-à-dire du poison, et l'écrit de trois feuilles bien moins dangereux, puisque c'est déjà une brochure. Ce dialogue est le chef-d'œuvre de Courier, et, cette fois, dans un genre élevé. Ce n'est plus la manière villageoise des précédents pamphlets. Le ton est ferme et noble, le style a une certaine brusquerie, les phrases se heurtent, le mouvement est rapide : c'est de l'éloquence.

Dans un voyage que Courier fit à sa terre du Véretz, au commencement de l'année i 825, il trouva la mort à quelques pas de sa demeure, sans qu'on ait pu pendant longtemps connaître l'assassin. Il était enlevé au plus beau moment de son talent et dans tout l'éclat de la popularité. Quand il mourut, il roulait dans sa tête de grands projets d'attaque contre la royauté des Bourbons qu'il jugeait incompatible avec la société nouvelle, et contre les prêtres qu'il haïssait de toute la haine d'un disciple fanatique [de .Voltaire.

Paul-Louis Courier, comme homme politique, ne joua qu'un rôle très secondaire. Il n'aimait pas assez son pays pour lui vouloir être sincèrement utile. Un historien littéraire, qui parfois a manqué de mesure et d'impartialité dans une longue étude sur Courier, résume assez justement l'existence active du pamphlétaire. « Sa vie, dit M* Nettement, c'est la lutte de l'individualité indisciplinée contre la société, le duel de l'exception contre la règle. Il réunit dans son talent les avantages et les inconvénients de cette position une fois prise.

Paul-Louis Courier a souvent été vanté comme homme et comme écrivain, par delà son mérite *, mais sa valeur d'écrivain est réelle et très distinguée. Un journaliste qui eut avec lui beaucoup d'affinités et qui, comme lui, mourut de mort violente, Armand Carrel, dit à ce sujet : Cl A mesure que Courier a produit, on a pu remarquer son allure plus dégagée, plus libre, sa manière se séparant de plus en plus de celle des écrivains auxquels on a pu d'abord le comparer, jusqu'à ce qu'enfin elle soit tout à fait l'expression de l'originalité de son esprit

1 Histoire de la littérature française sous la Restauration, tome I, p. 442, Lecofire.

ARMAND GAREL. i53

et de la trempe un peu sauvage de son caractère K » On admire chez lui la forme artistement et religieusement travaillée du pur Louis XIY. On a souvent comparé le style de Courier à celui des Petites Lettres de Pascal; Courier lui-même trouvait juste et aimait beaucoup ce rapprochement ; mais il y a autant de différence entre les deux talents qu'entre les deux hommes. Le seul rapport, c'est que tous deux furent, quoique d'une manière très diverse, de grands pamphlétaires. Courier a déployé dans ses pamphlets des qualités qui sont bien à lui, et en font un écrivain fort original : « cette langue polie, courte, sans article, saccadée et scandée, alerte et pénétrante ' ; » prose faite pour s'emparer de la mémoire comme la poésie, et qui abonde de vers de toute mesure; cette audace satirique qui fait jouir les petits de l'humiliation des grands ; cet art de rendre la vérité, ou ce qu'il croyait tel, accessible à tous, simple, et, comme il disait, vulgaire et villageoise ; ce talent de cacher sa pensée sous une certaine bonhomie enfin d'expression, — bonhomie, il faut l'avouer, qui trop souvent n'était ni simple, ni facile, mais apprêtée, savante et laborieuse. Notre vigneron, notre canonnîer à cheval était digne d'entrer à l'Académie.

CAR REL (Jean- Baptiste-Nicolas-Armand)

Armand Carrel, par l'importance de son rôle et l'énergique sincérité de ses convictions, attire tout particulièrement l'attention entre les nombreux polémistes qui parurent sous le gouvernement de Juillet. Il fut le promoteur de bien des idées fausses en politique comme en économie sociale ; il manqua souvent de prudence dans ses actes et de modération dans ses écrits; mais, grâce à la constante dignité de son caractère^ à la chaleureuse éloquence de son langage et de son st^le, il ne cessa d'inspirer de la sympathie même à ses adversaires.

Le 1" juillet 1830, jour de la création du National, Armand Carrel entra dans l'arène politique où bientôt, avec les dangers, il allait trouver les joies, les ardeurs et les triomphes du champ de bataille.

t A. Carrel, Préface des Œuvres de P.-L. Courier. * Sainte-Beuve, Caitseries, 2 août 1852.

154 LES PROSATEURS DU Dtt-NEUVIÈME SIÈCLE.

Il n*eut tout d'abord qu'un rôle effacé dans la rédaclion de cette feuille, que dirigeaient Thiers et Mignet. Ses vues offraient des différences profondes avec celles de ses collaborateurs. Il voulait, selon eux, aller trop loin et trop vite. Son programme audacieux les inquiétait ; il dut pendant quelques jours se borner à des articles de critique littéraire. Après la promulgation des ordonnances de Juillet, le National prit une attitude plus ferme. Le 26, Garrel, dans un supplément du journal , écrivit le premier appel à l'énergie individuelle des citoyens; le 27, il signa la protestation générale de la presse, rédigée par Adolphe Thiers; le lendemain, éclata la révolution. Carrel avait désiré l'effacement de la monarchie ; il n'espérait point en son renversement par la force ouverte. Il vit avec étonnement la victoire.

Le nouveau gouvernement l'envoya dans les départements de l'Ouest pour y réorganiser l'administration. Quand il revint à Paris, il trouva ses collègues du National installés au pouvoir. On lui offrit la préfecture du Cantal. Il refusa comme indigne de lui cette préfecture de troisième ordre dont on voulait rémunérer ses services, et se rendit maître de la direction du National.

Au début, il défendit le régime constitutionnel ; mais, en même temps, réclama pour tous la liberté d'opinions et d'appréciations. Selon lui, le résultat le plus clair de la victoire obtenue sur le dernier gouvernement qui voulait interdire la discussion de ses actes devait être le droit de discuter ceux du pouvoir actuel, et cela non par système, mais dans un esprit de sagesse et de bienveillance. En lui signalant ainsi les échecs qu'il pourrait éviter, la presse servait à la fois ses intérêts et ceux du pays. « Une carrière nouvelle, écrivit-il, est ouverte aux journaux qui voudront être vraiment indépendants. Leur importance qu'on croit détruite parce qu'ils n'ont plus d'opposition systématique à faire est, au contraire, appelée à s'accroître ; seulement il faut qu'indépendance complète leur soit permise aussi bien vis-à-vis de l'autorité que de leur parti. »

Cependant, le gouvernement de Juillet s'affermissait de jour en jour et, dans une proportion inverse, desserrait de plus en plus ses attaches démocratiques. Les ministres de Louis-Philippe trouvaient importune la libre appréciation de leurs actes ; M. Thiers, qui n'avait pas oublié l'influence de ses propres discussions sur les événements de 1830, se montrait particulièrement rebelle à cette tutelle préservatrice. Des procès sans nombre frappèrent tous les journaux qui voulurent appliquer les théories du National, Devant cette attitude de la royauté consentie, Armand Carrel se fatigua de ses projets de conciliation ; il déclara la guerre au pouvoir et fit ouvertement profession de républicanisme. Son langage devint acerbe et mordant. Il ne s'épargna plus à défendre une opinion qui, pour lui, renfermait en elle les sérieux intérêts du pays ; il discuta sans relâche, sans ménagement toutes les questions relatives aux libertés politiques et à la grandeur extérieure de la France.

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