‹ Histoire de la littérature française au XIXe siècleChapitre 20 sur 106 · ARMAND CARREL · texte numérisé non relu

ARMAND CARREL

La polémique du National est une des œuvres les plus originales du dix-neuvième siècle. Armand Garrel y dépensait sur toutes les questions une étonnante activité.

Son caractère politique apparaît clairement dans les articles du 43 mai et du 14 octobre 1833. Le premier est une profession de foi. Traitant des intérêts de liberté et de propriété, il s'y efforce de convaincre la bourgeoisie inquiète que Tavènement de la République ne serait autre chose qu'une transformation du pouvoir héréditaire en pouvoir électif avec une extension du droit de suffrage ; puis repoussant énergiquement les théories brutales des révolutionnaires ;

c Nous voulons, dit-il, la liberté pour nous aujourd'hui, demain contre nous, si nous étions les maîtres ; bien différents de ceux qui veulent caresser et ménager des pratiques oppressives, dans l'espoir avoué de les manier à leur tour, et de devenir de persécutés persécuteurs. Nous répétons donc que nous sommes toujours pour le gouvernement représentatif, contre la monarchie et contre l'anarchie; que nous voulons ce gouvernement représentatif composé d*un pouvoir exécutif, d'un pouvoir législatif et d'un pouvoir judiciaire indépendants l'un de Tautre. »

Dans le second article, il manifeste la même aversion des pratiques violentes et des agressions matérielles ; il fait comprendre aux républicains qu'ils ne triompheront qu'en suivant une tactique de prudence et de paix, en acculant la dynastie dans les coups d'État, en lui refusant tout prétexte de violer la Charte dans un intérêt d'ordre public, en l'obligeant à prendre l'initiative de la violence.

Carrel ne devait pas rester longtemps d'accord avec ses principes de patience et de longanimité ; les lois répressives de septembre modiBèrent sensiblement sa manière de penser; et, de jour en jour, sa polémique devint plus véhémente et provocatrice. C'est ainsi qu'ati sujet des rigueurs exercées contre les écrivains, appelant tout le danger sur lui, rendant la lutte avec le gouvernement pour ainsi dire personnelle, il lançait à l'autorité le plus violent défi.

Carrel, dans l'entraînement d'une imprudente franchise, avait fait de son journal une arène où il combattait en même temps avec la plume et l'épée, « un champ clos où il se serait cru malheureux de ne pouvoir descendre en personne ' ». Il s'était fait un devoir de défendre, par tous les moyens, la dignité de la presse et l'honneur de son parti. Il devint la victime de cette humeur guerroyante. Armand Carrel mourut en duel, le 24 juillet 1836.

L'ardent polémiste, comme il le fait connaître lui-même dans une lettre à Sainte-Beuve, avait la double prétention d'être un homme politique « en dehors de la hiérarchie, malgré la hiérarchie, et un journaliste de quelque influence, sans être homme de lettres, ni savant, ni historien breveté, ni quoi que ce soit qui tienne à quelque

* Liltré, Notice biographique sur Armand Carrel,

chose » ; il ne voulait d'autre rôle que celui de « partisan politique et littéraire, faisant la guerre en conscience pour le compte de ses opinions qui se trouvaient celles du grand nombre, sans prendre ni recevoir de mot d'ordre d'aucune autorité organisée ; ennemi du pouvoir, sans engagements avec l'opposition légale, ni même avec les affiliations populaires ». Garrel avait de hautes qualités : la loyauté, le dé** vouement ; il représentait^ à son époque, l'antique esprit de chevalerie. Par malheur, dans ses longues luttes d'opposition, il céda trop aux instigations d'un esprit naturellement orgueilleux, dominateur, exclusif. Sa réputation politique ira toujours en décroissant; mais il jouira longtemps encore d'une célébrité d'estime. On se souviendra, sur la foi des historiens, que sa polémique était admirable de clarté, de force et de chaleureuse sobriété.

Page 1