CORMENIN
Le baron de Gormenin, député du Loiret en 1828, débuta dans la carrière politique par une brochure contre les abus scandaleux du cumul dont il exposait avec véhémence les origines, Taccroissement et les dangers.
Après la révolution de 1830, Gormenin donna sa démission de député et prit à Tégard du nouveau régime une attitude hostile. Au nom du rationalisme absolu des principes, il accusa le gouvernement de Juillet, qui se déclarait issu de la souveraineté nationale, d*avoir usurpé le pouvoir, en ne consultant point, pour l'obtenir, la volonté du suffrage universel. La situation fausse de ses adversaires servit merveilleusement son talent naturel d'opposition. Ghoisissant tout d'abord la question la plus propre à surexciter les passions démocratiques, il attaqua la royauté constitutionnelle dans les détails de son administration budgétaire, dans ses listes civiles, dans ses dépenses de chaque jour. Il lança contre elle : les Lettres de M. de Cormenin sur la liste cwile et les dotationSy les Très humbles remontrances de Timon et les Questions scandaleuses éHun jacobin.
Dialecticien habile^ éloquent pamphlétaire, Gormenin acquit rapidement une immense popularité. Il avait été réélu député par le département du Loiret. Gouvert de son inviolabilité parlementaire, il pouvait impunément frapper la monarchie bourgeoise, parler très haut de son courage à braver des périls imaginaires.
« Malheur à ceux qui défendent les libertés du peuple I malheur I malheur I Pour eux les anathèmes de la camariUa, pour eux les calomnies de la bonne presse, pour eux les persécutions du ministère, pour eux les amendes, les confiscations et les sépulcres vivants de Pélagie i. »
Cormenin goûtait tous les enivrements de la faveur populaire, lorsqu'il se fit avec Oui et non. Feu! feu! le champion des libertés de l'Église. Les sympathies démocratiques se changèrent en violentes colères, exaspérées encore par le succès inouï de ces « libriculets ». Les lettres d'invectives, les libelles de toutes formes et de toutes couleurs s'abattirent avec une étonnante abondance sur le pamphlétaire. Timon, répondant à ce débordement d'injures, laissa clairement voir la satisfaction que tant d'attaques lui causaient.
« Lettre sur V apanage du duc de Nemours, 1837.
Nés d'une inspiration sincère, les pamphlets en faveur des libertés religieuses sont les plus éloquents qu'ait tracés la plume de Gormenin. La bataille est là franchement engagée ; et c'est avec une loyauté incontestable que l'écrivain populaire sacrifie toute espérance ambitieuse à ses convictions catholiques. C'est avec beaucoup de force et d'autorité qu'il résiste au nombre, au sophisme et à l'injure.
« On me demande, dit- il, pourquoi Je recommence le combat, pourquoi mon ardeur redouble avec le nombre des assaillants, pourquoi Je soutiens si vivement la cause périlleuse? Pourquoi? parce quejai, toute ma vie, soutenu le faible contre le fort et le Juste contre Tinjuste ; parce que Je serais le pre« mier à attaquer le clergé, s'il était Tagresseur temporel, et que Je dois ôtre le premier aie défendre, dès qu'il estTopprimé spirituel; enfin, parce que toutes les libertés doivent se liguer ensemble contre toutes les tyrannies, se serrer Tune auprès de l'autre, veiller Jour et nuit, relever leurs sentinelles, et, lorsque l'ennemi tire contre elles, crier à leur tour : Féal feul »
Après avoir nettement délimité le terrain de la lutte, et marqué les droits de tous à la liberté : liberté du gouvernement à rencontre du prêtre dans l'ordre du temporel, liberté du prêtre à rencontre du gouvernement dans l'ordre du spirituel *, Cormenin met habilement en .parallèle l'unité du clergé et l'anarchie du parti radical; puis, dans une page véritablement éloquente, démontre qu'il n'existe, pour aucune nation, de liberté sans la foi.
L'œuvre capitale de Cormenin est son Livre des Orateurs^ où, gardant l'esprit satirique de ses pamphlets, il se fait l'historien, le critique et le juge de l'éloquence contemporaine. Il y présente les scènes les plus vives du théâtre parlementaire, montre dans leur existence active les hommes de son temps, fait connaître leur but, leurs opinions, leurs discours ; il y ranime tous les débats sérieux des deux Chambres. Mais, à travers tant d'événements et de discussions, Timon ne s'oublie pas lui-même. La note personnelle se trouve partout ; elle est particulièrement accentuée dans les réflexions générales sur l'éloquence.
Cormenin, dans le Livre des orateurs, fait profession de franchise. Se défiant de lui-môme, craignant de secrètes préférences ou d'invincibles antipathies, il dit quelque part : « Je suis sincère, mais je ne suis pas impartial. » Ailleurs, envisageant son œuvre de plus haut, il annonce sa ferme volonté de n'écrire point comme un homme de parti pour flatter les passions de ses amis, mais comme un homme véridiquc et sérieux, pour préparer le jugement de la postérité*. On ne doit accepter ces déclarations qu'avec une grande réserve. Quelques-uns de ses jugements, commencés etrepris sous des impressions différentes, sont contradictoires ^ D'autres, formulés trop hâtivement,
* Défense de Vévéque de Clermont. Avant-propos.
> Livre des orateurs, Guizot.
' Étudier particulièrement de Serre, Thiers, Lamartine,