CORMENIN
pèchent par Tinexactitude du détail. Le Livre des Orateurs^ bien qu'il renferme un certain nombre d'excellentes notices, n'a pas toujours l'autorité d'un livre d'histoire*.
Le style est en général brillant et coloré, mais trop recherché, trop chargé d'épithètes, trop prolixe. L'auteur, charmé de ses propres pensées, se complaît à les étendre; il allonge les meilleures idées jusqu'à les rendre banales ; il tourne, retourne un détail jusqu'à l'épuiser. Pour ne point perdre une heureuse image adoptée dès le commencement d'une période, il arrive parfois à des oppositions inexplicables. En recherchant si obstinément l'étrangeté, Cormenin, dans bien des passages, touche de près à la platitude. Son talent parait incontestable ; mais on est fatigué des efforts qu'il fait pour obliger le lecteur à le reconnsûtre. Timon est trop visiblement préoccupé de son rôle d'écrivain, et surtout d'écrivain spirituel. Ses saillies ne manquent pas de finesse et d'imprévu, mais il en fait remarquer trop complaisamment la délicatesse. Il est si content « de ce qu'il a écrit, si sûr d'être un écrivain plein de mahce, de goût, de sel et d'atticisme, un Athénien, comme il le dit lui-môme en s'adressant à M. Fonfrède, que la satisfaction qu'il éprouve, quelque légitime qu'elle puisse être, diminue celle du lecteur : on lui trouverait plus d'esprit s'il s'en trouvait un peu moins ».
Le Livre des Orateurs, néanmoins, a de très belles pages, les unes empreintes d'une vive originalité, les autres pleines de vigueur et d'entrain. Cormenin atteint la haute éloquence, dans son éloge de Mirabeau, lorsque, soulevé par l'enthousiasme, il montre le tribun dominant la foule comme un mdtre et comme un roi.
Il sème en abondance les mots qui frappent juste, les traits éloquents, les jugements nets, courts et précis. Voulant peindre un orateur toujours maître de lui-même, toujours calme, impassible sous les interpellations les plus fougueuses. Timon l'apprécie d'un mot : « n se refroidissait de la colère de ses adversaires. » S'attachant à présenter ensemble les deux hommes les plus éloquents de la Restauration, il lui suffit d'une phrase pour les faire immédiatement connaître : « M. de Serre était l'orateur de l'école anglaise dont M. Royer-Gollard était le philosophe. Ils avaient tous deux pour principe : la souveraineté de la raison, pour moyen la hiérarchie des pouvoirs, pour but la monarchie parlementaire. » Ailleurs, rappelant comme par hasard un souvenir sympathique, il en réveille en même temps plusieurs autres d'une manière infiniment délicate : <( Beugnot, dit-il incidemment, l'homme le plus fin du royaume de France et de Navarre, après M. de Sémonville qui l'était moins que M. de Talleyrand. » On pourrait citer mille exemples de ce genre.
Les meilleures pages du Livre des Orateurs sont celles que l'auteur a consacrées à ses réflexions sur l'éloquence et, particuHèrement, dans cette division de l'ouvrage, celles où Timon présente tous les
dangers que la publicité de l'éloqueuce criminelle entraîne, et sa détestable influence sur les natures perverses.
Cet ouvrage, malgré ses défauts, restera dans les annales parlementaires du dix-neuvième siècle, comme la plus remarquable pro* duction du genre et la plus utile à consulter. Gormenin fut un esprit brillant, original. Il n'aurait eu besoin que d'un peu plus de goût pour être un grand écrivain.
OZANAM (Ajhtoiioe-Frédéric)
Antoine-Frédéric Ozanam naquit à Milan, le 23 avril 1813, pendant roccupation française. Il avait quatre ans, lorsque ses parents revinrent à Lyon, leur patrie, et c'est là qu'il fit brillamment ses études. « A seize ans^ il écrivait dans V Abeille française^ recueil périodique de Lyon, et son jeune front se couronnait d'espérances qui étonnaient ses maîtres encore plus que ses condisciples ^. »
A peine âgé de dix-huit ans, il publia les Bé flexions sur la doctrine de Saint-Simon qui conteniedent en germe toutes ses qualités d'écrivain et qui lui valurent de nombreux encouragements.
Sur la fin de Tannée 1831, Ozanam partit pour Paris. Il y suivit les cours de droit et continua, avec une rare opiniâtreté, ses études préférées d'histoire, de poésie, d'érudition littéraire et philosophique. Se fortifiant sans relâche dans ses connaissances de langues vivantes et de langues savantes, il ramassait, dès cette époque, les matériaux d'un grand ouvrage qu'il avait conçu et qui devait démontrer, une fois de plus, la vérité de la religion catholique. Le jeune étudiant fut mis en relation avec les hommes qui illustraient alors les lettres et les sciences, Chateaubriand, Lamennais, Ballanche, Montalembert, Lacordaire ; il vécut près de deux ans sous le toit du mathématicien Ampère, qui Taimait comme un fils et se plaisait à suivre ses premiers travaux.
Tout entier à ses études, Ozanam publiait en 1834 un remarquable travail sur Bacon et saint Thomas de Cantorbéry intitulé : les deux Chanceliers d'Angleterre, Il obtenait, en 1836, le titre de docteur en droit, et, en 1839,1e titre plus ambitionné de docteur es lettres. C'était plus qu'un succès, a dit le P. Lacordaire, c'étsdt une révélation *. »
1 Frédéric Ozanam^ par le P. Lacordaire, p« 19. « Ibid.y