OZANAM
La thèse qu'il soutint brillamment devînt bientôt un livre, et, <;ette même année, Ozanam donne au public Dante et la Philosophie catholique au treizième siècle, » C'est un bon livre sous tous les rapports, écrivit à Fauteur Silvio Pellico. Ce que vous dites de la philosophie toute catholique de ce grand poète est de la plus exacte vérité. Les malheureux écrivains contraires à l'Église qui ont tâché de faire de Dante un de leurs patriarches étaient pitoyablement aveuglés par leurs préjugés *. » On put, en France, apprécier à leur valeur les incomparables beautés d'Alighieri. Jusque-là, on ne connaissait guère, de la Divine Comédie, que TEnfer ; et, de TEnfer, on n'admirait guère -que la fameuse inscription de la porte par où Ton descend au royaume des pleurs, et les dramatiques épisodes de Francesca de Rimini et du comte Ugolini. Ozanam étudie la vie, la science et le génie de Dante ; il montre dans un magnifique tableau le dessein général de la Divine Comédie et la place qu'y tiennent l'histoire, la politique, la théologie et surtout la philosophie ; il prouve que ce grand poème est l'ébauche d'une histoire universelle illuminée par les trois grandes lumières du monde moral : la justice, la science et l'amour. Le livre d'Ozanam obtint le succès qu'il méritait; il s'en fit même plusieurs traductions en Italie et en Allemagne.
Tandis que l'éloquence et les lettres semblaient convier le jeune écrivain, les devoirs de famille lui firent accepter, en 1839, une •chaire de droit commercial à Lyon. 11 ne tarda pas de revenir à sa vraie vocation ; et, l'année suivante, au concours qui s'ouvrit à Paris pour le titre d'agrégé à la Faculté des lettres, il obtint le premier rang. Nommé alors suppléant de Fauriel qui professait la littérature étrangère à la Sorbonne, il lui succédait un peu plus tard, en 1844, à peine âgé de trente-deux ans. Pour la première fois depuis plus de quarante années un catholique convaincu montait dans une chaire de la Sorbonne.
Dès ce moment, son avenir est fixé. Ozanam prépare ses cours avec l'obstination du travailleur le plus intrépide et le plus consciencieux. Il se jette à corps perdu dans l'étude de l'histoire littéraire de l'Allemagne, de l'Italie, de l'Espagne. Patientes recherches, études arides, voyages lointains, il ne néglige rien pour offrir à ses auditeurs des trésors d'érudition et d'éloquence. En 1845, il est chargé par M. de ^alvandy d'une mission en Italie ; il en profite pour explorer toutes les bibliothèques publiques et privées de ce pays qu'il aimait tant, et ii en rapporte une riche moisson de documents précieux.
Cependant son opiniâtreté au travail fut vaincue par le mal intérieur qui le rongeait ; il fallut céder et se livrer aux soins qu'exigeait une santé perdue. 11 alla aux Eaux-Bonnes, à Biarritz, et poussa même jusqu'en Espagne, non sans remplir son carnet des notes l'érudit et des souvenirs du jeune homme qui devinrent plus tard un
1 CEuvres complètes cP Ozanam, Lettres, 1. 1, p. 241.
délicieux livre ; mais le mal empirait, et Ozanam revint à Pise et à Sienne demander au soleil de Tltalie le rétablissement de ses forces épuisées. Six mois plus tard, il expirait à Marseille, au milieu des siens, à peine âgé de quarante ans.
Durant sa vie, il n'avait pu donner que trois de ses principaux ouvrages : Dante et la Philosophie catholique au treizième siècle dont nous avons déjà parlé, les Études germaniques et les Poètes franciscains en Italie, Les écrits d'Ozanam ont été rassemblés et publiés par ses amis en onze volumes qui forment Ten semble de ses œuvres. Ce que ses amis ont fait, il voulait le faire, mais avec une plus grande unité de vues et de but. L'indication de son plan se trouve dans la préface de ce monument grandiose qu'il désirait élever « à la gloire de Dieu et de son Christ», et qu'il ne lui a pas été donné d'achever.
L'objet préféré des études d'Ozanam fut toujours l'alliance de la science et de la religion ; et, on le voit, il avait placé au moyen âge le centre de son enseignement. Il consacra les deux premières années de son cours à étudier les développements progressifs du génie chrétien en Allemagne, en Angleterre et en Italie. De ce long et vaste travail sortit, en 1847 et 1849, le livre le plus estimable et le plus durable du jeune professeur: les Études germaniques^ auxquelles l'Académie fra'nçaise accorda deux fois son prix le plus honorable. Elles forment deux volumes, dont l'un contient l'histoire des Germains avant le christianisme, l'autre celle de la Civilisation chrétienne sous les Francs. C'est, dit Miss 0'Meara^ l'histoire ecclésiastique, politique et littéraire de la période mérovingienne jusqu'au règne de Charlemagoe ; c'est une étude approfondie des peuples germains avant et après leur transformation par le christianisme. Dans ses laborieuses recherches à travers cet obscur et lointain passé, l'historien chrétien marche appuyé sur Tacite et sur quelques savants d'Allemagne: mais il les réfute et les illumine de clartés nouvelles.
Tout l'ouvrage, aussi remarquable par la libre allure du récit que par l'emploi intelligent et l'heureuse disposition des nombreux documents cités, est écrit avec fermeté comme avec éloquence.
Ces deux grandes qualités se retrouvent avec un charme d'expression incomparable dans les Poètes franciscains en Italie au treizième siècle. Fruit d'une mission littéraire en Italie durant l'année 1847^ ce gracieux livre raconte les commencements de la poésie religieuse chez les Franciscains, prédécesseurs du Dante, de Pétrarque et du Tasse. Quand on a lu les Poètes franciscains, on trouve naturel l'enthousiaste éloge qu'en fit M. Ampère dans la Revue des Deux Mondes, Il serait difficile devoir, unies ensemble, plus d'érudition, d'éloquence et de grâce. On a joint à ce volume les Sources poétiques de la Divine Comédie, pubUées d'abord en 4845. Avec son abondance ordinaire, Ozanam prouve victorieusement cette heureuse assertion d'un de ses amis " :
i Frédéric Ozanam, Mis life and Works by Cathleen O'Meara, p. 394, s J.-J. Ampère.
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« On va à Dante par tout ce qui Ta précédé, comme on va à la mer par tous les fleuves. »
En 1849 et 1850, l'éloquent professeur du Collège de France fit son cours sur le cinquième siècle ; et, pour la première fois, il consentit à laisser sténographier ses leçons. Les auditeurs se pressaient en foule autour de sa chaire, donnant toujours les marques de la plus respectueuse sympathie. Jamais il ne fit aucun sacrifice à Terreur; jamais il ne déguisa la vérité, mais il savait la présenter aux hommes par le côté qui les attire. Il allait chercher dans le cœur humain toutes les cordes secrètes qui le peuvent rattacher au christianisme ; il essayait de réveiller en lui Tamour du vrai, du beau et du bien, et il lui montrait dans la foi révélée l'idéal de ces trois choses auxquelles toute âme aspire. Maintes fois ses convictions chrétiennes excitèrent de chaleureux applaudissements. Il avait aussi, pour ravir son auditoire, une imagination vive et enthousiaste, une chaleur entraînante, un rare talent d'exposition, une parole toujours pure, élégante et colorée. Jusque dans ses improvisations, Iqs délicats et les lettrés admiraient cette correction littéraire s*unissant à tant de vigueur et de vivacité. D*abord un peu timide et indécis, il s'élevait bientôt à l'éloquence et jetait à profusion sur son sujet les couleurs brillantes ou les traits de feu. Ozanam, historien et orateur, est toujours doublé d'un poète que domine incessamment l'idée de défendre la religion, de montrer partout l'Eglise rajeunissant, organisant toutes les parties de la vie sociale, les mœurs, les arts, les sciences, le gouvernement, l'administration, l'économie politique. Et comme il savait communiquer les nobles inspirations de sa foi I A la seule lecture on se sent encore pénétré d'une flamme intérieure qui porte à aimer tout ce qu'aimait cette âme ardente et pure.
Il serait difficile d'imaginer un enseignement plus profond, plus éloquent de cette éloquence qui passionnait tout, môme la métaphysique et la grammaire. Chaque leçon est le produit de dix années d'études, habilement condensées dans une heure d'improvisation chaleureuse. C'est ainsi qu'Ozanam a conquis une place glorieuse à côté des Cousin, des Guizot, des Yillemain.
Deux volumes de Mélanges contiennent des discours, des biographies, des voyages et divers écrits sur la religion, la philosophie, la politique, la jurisprudence, dont plusieurs parurent dans le Corres^ pondant et dans VÈre nouvelle. Nous signalerons principalement les Devoirs littéraires des chrétiens, amèrement critiqués par VUnivers^ deux articles sur le Divorce et sur les Origines du socialisme qui obtinrent un grand succès au moment où ils parurent, en pleine révolution de 1848, et Un péleiHnage au pays du Cid.
Ce dernier livre, écrit au jour le jour uniquement pour fixer des impressions fugitives de voyage, est un tableau gracieux et achevé de l'Espagne catholique. L'auteur, à la fois poète et peintre, considère Burgos sous trois aspects : comme ville de héros, comme ville de rois
et comme ville chrétienne. L'ombre du Cid accompagne partout le voyageur.
Le Purgatoire du Dante est une traduction exacte et élégante de ce j
chant d'Alighieri, avec une introduction et des commentaires aussi savants qu'ingénieux. II parait cependant que les Italiens, qui se trouvaient parmi les auditeurs d'Ozanam, étaient souvent choqués de son insuffisance sur le fond de la grammaire italienne dans les explications littérales du grand poète*
Le Livre des malades contient des textes touchants de patience résignée et de supplications pieuses traduits de TAncien et du Nouveau Testament.
Cette âme si belle et si chrétienne se révèle tout entière, dès l'âge de dix-sept ans, dans les deux volumes de Lettres, On ne saurait rien lire de plus doux que cette correspondance ; elle instruit et rend meilleur. Avec un charme inexprimable, avec une ingénuité aussi noble que touchante, Ozanam peint lui-même « toutes ses impressions, tous ses sentiments, les hésitations de son esprit, les incertitudes de sa volonté, son désir passionné et son élan vers le bien qail cherche constamment à atteindre, sans savoir toujours par où l'aborder. Les destinées de l'homme en ce monde et en l'autre, avec les devoirs que ce but lui impose, voilà sa grande préoccupation ; la gloire de Dieu et le bien des hommes, voilà à quoi U aspire de toute l'ardeur, de toute la sensibilité, de tout le dévouement de son âme aussi vive que généreuse. Le reste, politique, richesses, honneur, il s'en soucie médiocrement ; il le dit lui-même : « Je crois à l'autorité comme moyen, à <( la liberté comme moyen, à la charité comme but. » Toutes les combinaisons gouvernementales, il ne les nie ni ne les repousse ; il ne les accepte que comme instrument pour rendre les hommes meilleurs et plus heureux ^ »
Dans cet esprit élevé et sincère, dans ce cœur doux et tendre, dans cette âme de feu qui dévorait un corps fragile, il y eut sans doute un peu d'ingénuité. Ozanam croyait trop à l'influence de la bonté et de la raison shr la masse des hommes. Mais comment lui reprocher ce qui n'était chez lui qu'un excès de charité ? Un jour, en |
Sorbonne, pâle, exténué, mourant, il jetait au milieu d'applaudissements émus ce cri d'une incomparable éloquence :
« Messieurs, on reproche à notre siècle d'être un siècle d'égolsme, et Ton dit le professeur atteint de répidémie générale. Cependant c'est ici que nous altérons nos santés, c^est ici que nous usons nos forces ; je ne m'en plains pas, notre vie vous appartient, nous vous la devons jusqu'au dernier souffle, et vous l'aurez. Quant à mol, Messieurs, si je meurs^ ce sera à votre service I »
Ce grand chrétien fut un véritable artiste, un historien érudit et chaleureux, un professeur éloquent.
< Baguenault de Puchesse, dans le Contemporain,
Li Père GRATRY (Joseph- Auguste- Alphonse)
Après une jeunesse tourmentée par le scepticisme et retrempée par l'élude, le P. Gratry, dont la consécration sacerdotale datait de 1832, entra dans la lice littéraire et philosophique en entamant une polémique brillante et chaleureuse contre une des formes les plus audacieuses de l'esprit négatif, Thégélianisme et ses ramifications françaises. Revenu par le raisonnement au christianisme, il donnait ainsi les prémices de son fécond apostolat. Cette attaque visait particulièrement M. Vacherot, directeur des études littéraires à l'École normale elle-même, et auteur de VHistoire critique de V école d'Alexandrie,
« Comment, demande unde ses panégyristes académiques \ comment cet esprit fait pour aimer et bénir a-t-il ouvert la longue série de ses ouvrages par une polémique irritée ? Il avait pendant vingt ans préparé une doctrine dont il attendait les plus bienfaisants résultats, il se félicitait d'avoir démêlé la Révolution à la lumière de l'Évangile, il se croyait en mesure de réconcilier le christianisme et l'esprit moderne, il possédait sur toutes les grandes questions un ensemble de principes qui seuls, dans la crise où nous sommes, pouvaient assurer le salut du genre humain ; et précisément à l'heure où il va dérouler page à page cet enseignement libérateur, il voit pénétrer d'Allemagne en France une philosophie qui ébranle les fondements de la raison, rejette toute idée de l'absolu, condamne toute espèce de principes, permet de tout nier et de tout affirmer à la fois. Si de telles maximes s'accréditent, son enseignement devient impossible. Il protesta de toute sa force, il cria au monde que la sophistique se dressait de nouveau en face des idées de Platon. »
Il voyait là une orgie intellectuelle sans analogue depuis vingt siècles dans l'histoire du genre humain. Aussi les sophistes contemporains lui paraissaient-ils dignes d'une dure et absolue condamnation, bien qu'il limitât le mot de sophiste à un vice bien défini de la pensée, et nullement du caractère ou de la vie. 11 ne pouvait leur épargner cette condamnation rigoureuse, sans tomber dans la « mollesse coupable d'indifférence niaise, de tolérance absurde *, » qui est une maladie funeste de notre époque, aussi bien que la colère, le fiel, la haine et le mépris qui se mêlent si souvent aujourd'hui à la guerre des esprits.
* M. Saint-René Taillandier.
■ Les Sophistes et la critique^ p. 16.
Dans son admirable Lettre à M, Vacherotf qui ouvrit le feu contre les sophistes contemporains, il prouva d*une manière irréfragable au directeur des études de l'École normale, qu'il ignorait les textes, qu'il prenait les objections pour des réponses, qu'il faisait dire aux auteurs allégués ce qu'ils ne disent pas, et qu'il oubliait de leur faire dire ce qu'ils disent.
Dans ses divers écrits contre l'hégélianisme et la sophistique contemporaine, et surtout dans les Sophistes et la critique, le P. Gratry montre, avec une irrésistible clarté, la contradiction radicale qui est le fond môme du panthéisme et le pousse logiquement vers l'athéisme et vers la destruction de la raison. 11 signale le danger et l'absurdité des doctrines avancées par « des esprits faibles et dénués de sens moral et de sens logique, qui apercevant, dans une lueur vague, la grande loi de la vie et les nécessaires distinctions que contient l'unité réelle, ont osé nommer pôles vivants le bien, le mal, le vrai, le faux ; ont nommé synthèse l'affirmation simultanée de ces contradictoires, l'identité de ces contraires irréductibles, et qui se détruisent l'un par l'autre *. »
Aux attaques des sophistes il oppose plus qu'une réfutation, plus qu'un ensemble de réponses décisives, il oppose une méthode préventive générale applicable à l'état présent de l'erreur. 11 put appeler son livre contre les sophistes, Manuel de critique, parce qu'il donnait à la fois la méthode, l'exemple et les matériaux. Et il n'y avait nulle présomption de sa part à annoncer que quiconque voudrait faire par lui-môme, par sa propre attention et raison, en quelques 'jours ou seulement en quelques heures, le travail de critique qui lui était recommandé dans cet ouvrage, serait, pour toute sa vie, pleinement éclairé sur cette forme étrange de l'erreur, qui est l'erreur contemporaine en religion et en philosophie.
Une grande rigueur de raisonnement caractérise toute cette polémique contre les sophistes du dix-neuvième siècle. L'erreur n'a jamais été poussée plus rudement, mais la personne des adversaires est chrétiennement ménagée. Une dure expérience a appris à l'abbé Gratry qu'il y a dans le monde lettré des esprits sans franchise ; mais il sait aussi que l'erreur n'est pas toujours coupable ; il est assuré, et il le prouve par ses égards, de l'éclatante bonne foi de plusieurs de ceux qu'il est obligé de blâmer ; dans aucun il ne suppose la mauvaise foi. Ceux qui connaissent intimement sa vie savent quels heureux fruits a produits cette modération.
Avant d'engager cette polémique par la publication de la lettre au directeur des études de l'École normale, l'abbé Gratry, en 1851, donna un exemple de délicat respect pour les convenances qui fit aussi une salutaire impression : il se démit de ses fonctions d'aumônier. M^ Dupanloup l'appela alors auprès de lui et lui conféra le titre
1 Les Sophistes et la critique, p. 16-17.