‹ Histoire de la littérature française au XIXe siècleChapitre 24 sur 106 · GRATRY · texte numérisé non relu

GRATRY

de vicaire général du diocèse d'Orléans. C'est peu de temps après qu'il se réunissait au vénérable abbé Petetot, curé de Saint-Roch, pour reconstituer l'ordre de l'Oratoire. Comme oratorien, il publia successivement trois ouvrages bien dignes d'un successeur de Malebranche : la Connaissance de Dieu^ la Connaissance de l'amer la Logique,

La Connaissance de Dieu, cette admirable introduction à la foi chrétienne, est principalement dirigée contre le panthéisme des temps modernes. Le philosophe chrétien appelle à son aide la science, la nature, la raison, la tradition, l'histoire, la Bible et l'Évangile, pour prouver l'existence d'un Dieu personnel et vivant, pour nous le montrer agissant sans cesse en chacun de nous en particulier et dans l'humanité en général, pour nous le faire voir agissant au fond de notre double vie physique et morale. Un des grands mérites de ce beau livre, c'est que la question des rapports de la foi et de la raison y est posée et résolue d'une manière supérieure. « Ce chapitre, dit très justement le P. Gratry, manque dans la plupart des traités de philosophie, et désormais il n'y doit plus manquer, x

La Connaissance de l'âme, corolldre de la Connaissance de Dieuj est peut-être encore supérieure au premier traité. « De quel regard pénétrant, dit Saint-René Taillandier, il sonde les profondeurs de l'âme ! de quel jour il éclaire sa triple vie, ou plutôt sa triple faculté de vivre, dans le corps, dans l'âme, en Dieu ! Comme il peint la dispersion de ses forces I Comme il prouve la nécessité de rentrer au centre et de nous ressaisir nous-mêmes ! L'homme, s'écrie-t-il, ne connaît pas l'homme ; l'humanité n'a pas encore vu la face glorieuse de l'humanité I Elle est si vivante, si poignante, cette psychologie ; elle est si étrangère à nos sèches formules, qu'eUe prend parfois les allures d'un poème. C'est l'histoire d'une créature céleste soumise sur terre aux plus redoutables épreuves, l'épreuve du feu, c'est-à-dire les fièvres du sang, l'épreuve de la lumière, c'est-à-dire les passions de l'esprit. » Le style de cet ouvrage est d'une extrême beauté *. Toutefois, la part de la poésie et de l'hypothèse y est peut-être trop grande : on pourrait y reprendre quelques écarts d'une imagination gracieuse mais naïve. L'auteur, par exemple, consacre plus de cent cinquante pages à rechercher le lieu de l'immortalité» Il est vrai qu'il reconnaît avec beaucoup d'ingénuité le caractère de cette séduisante rêverie. « Ce n'est, avoue-t-il, ni de la science ni de la théologie ; c'est un poème, une spéculation par laquelle il .s'enchante lui-même, une hypothèse condamnée à rester telle par l'impossibilité de tout contrôle, et à laquelle on ne peut demander que de ne contredire ni la science ni la foi, et de laisser une impression saine à qui veut la suivre jusqu'au bout '. »

La Logique rendit à la philosophie le grand service de la soumettre

1 Lire en particalier les chapitres : ^Automne, VBiver. > Amédéo de Margerie, dans le Contemporain.

à une discipline morale. Le P. Gratry donne à ce mot de logique la portée la plus haute et le sens le plus large ; c'est l'étude du logos , la recherche de cette raison suprême dont la raison de l'homme est un reflet. Qu'on en repousse tel ou tel détail, qu'on rejette l'idée d'appliquer le calcul infinitésimal à la science de Dieu, il n'importe ; la grande inspiration de ces livres, c'est le désir de substituer à la logique abstraite une logique vivante, à la psychologie mécanique une* psychologie animée. L'esprit d'analyse chez les modernes a l'inconvénient d'isoler chacun des domaines du savoir ; la constante préoccupation du P. Gratry était de les réunir *.

Par le conseil de ses amis, le P. Gratry détacha de sa Logique le petit volume des Sources, « vrai chef-d'œuvre de pensée et de style et où un vaste plan d'études est tracé aux jeunes gens qui ont le noble courage de refaire leur éducation, d'acquérir une notion exacte de» devoirs que le christianisme impose, pour se dévouer ensuite à la défense de la vérité et au triomphe de la justice *. »

Le succès de ces trois ouvrages, qui feront époque dans l'histoire de la philosophie cathoUque, retentit au delà du Rhin. Ils furent traduits en allemand, et l'auteur de cette traduction, le docteur Pfahl d'Eichstâd, en parla avec enthousiasme ^,

Ces beaux livres signalaient le P. Gratry comme un écrivain hors ligne. Il était naturel qu'il fût admis à siéger parmi ceux qui ont pour mission de conserver la tradition du pur style français, et lui-même ambitionna cet honneur récemment accordé à un illustre évêque, à un éminent religieux. M. Biot étant mort, le P. Gratry conçut le désir de le remplacer à l'Académie, et ce désir, aussitôt encouragé par ses amis, devint très vif chez lui. Représenter à l'Académie l'alliance des sciences et de la foi, comme le P. Lacordaire y avait représenté l'alliance de la religion et de la liberté, lui paraissait un honneur des plus enviables. Et, à cet égard, la circonstance de l'éloge à faire de M. Biot le ravissait, parce qu'il y voyait l'occasion d'une œuvre importante, et d'un programme tracé d'une manière solennelle pour le bien d'une foule d'esprits. L'Académie se montra fière de le recevoir dans son sein, pour remplacer non M. Biot, mais M. de Barante ; et ce choix fut sanctionné par tous les eàprits élevés et délicats.

Cet actif penseur, ce fécond écrivain ne cessait de produire. Nous ne pouvons ici ni l'étudier ni môme nommer tous ses écrits. Il en est un que nous ne saurions passer sous silence, c'est la Philosophie du Credo, dialogue plein d'éclat où l'auteur pose brièvement les principes d'une sainte et haute théologie. Ce commentaire si affirmatif du symbole de Nicée détermina la conversion de Lamoricière pour lequel

1 Saint-René Taillandier, Discours de réception à l'Académie, 22 janvier 1874. > P. Adolphe Perraud.

' Dictionnaire encifclopédique de la théologie catholique, 3* édition. 26 voU in-8**. Paris, Gaume, édit.

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