GRATRY
il fut écrit : on sait aujourd'hui d'une manière certaine que les deux, interlocuteurs de ce dialogue sont le général et le P. Gratry.
Dans ses divers ouvrages, métaphysique, théodicée, psychologie, morale, philosophie de l'histoire, et aussi dans ses discours — car le P. Gratry fut un orateur comme un écrivain, — il rajeunit, par une admirable nouveauté d'arguments, la doctrine des grands docteurs du spiritualisme chrétien et la défend avec une irrésistible force de dialectique contre ses adversaires de toutes sortes. Il a le culte de rindiiction ; il travaille avec une application extrême à mettre en lumière ses caractères, sa portée, son rôle dominant en métaphysique, mais il n'en reconnaît pas moins la légitimité du procédé déductif. Le premier reproche qu'il adresse à Hegel est d'avoir détruit le procédé syllogistique et la raison, en détruisant le principe d'identité ou de contradiction, sur lequel ce procédé repose *. Partout, un de ses principaux objets est de démontrer que la raison est nécessaire à la foi-, comme la foi à la raison, et qu'on ne saurait jamais toucher à l'une sans mettre l'autre en péril; de rapprocher le monde réel du monde surnaturel, d'amener la raison, agrandie de tout le travail des siècles, à faire quelques pas de plus vers la foi.
Il écrit avec tout lui-même, selon un mot de M. de Rémusat 2. Aux élans d'une imagination éblouissante, il joint des arguments tirés des sciences les plus abstraites, des parties les plus hautes des mathématiques. Le P. Gratry, qui a des affinités étroites avec Fénelon, dont il relève vivement la supériorité philosophique, en a aussi avec Leibnitz. Gomme le grand penseur allemand , il a sohdement démontré le rapport de la philosophie avec les sciences exactes.
Les beaux-arts sont utilisés par lui non moins que les sciences pour le profit des grandes vérités spiritualistes et chrétiennes. Avant les sciences, il avait appris à cultiver les arts, et particulièrement la musique. Mais qu'il s'agît de littérature, de philosophie, de théologie, de sciences, de beaux-arts, le père Gratry n'écrivait jamais pour écrire. Il écrivait pour agir, ou plutôt pour convertir. Tous ses écrits sont des actes. Alalutte, il préférait encore l'établissement direct dans les âmes qu'il voulait non seulement persuader, mais transformer et transfigurer. Il enseignait que, « pour bien recevoir de Dieu les semences de vérité, la première disposition est une disposition morale. Ce qu'il faut, dit-il, appliquer d'abord aux données de la vérité, que Dieu ne cesse de semer dans notre âme, ce n'est pas notre esprit, mais notre volonté; et, selon la parole éternelle du maître des hommes, il faut faire en soi la vérité avant de la conndtre. » Personne peut-être n'a mieux su que lui réveiller l'instinct du vrai et échauffer l'amour du bien au fond des âmes.
*■ Voir, dans la Logique^ Téloge du syllogisme. * Souvenii' de ma jeunesse^ p. 89-90.
Cet esprit très pratique, malgré tant de poésie * et tant de douces illusions, était sans cesse préoccupé de la société moderne, et par conséquent du grand et terrible événement qui l'a préparée. Dans ses livres, dans ses discours, dans ses leçons à la Faculté de théologie, dans ses conférences de Saint-Étienne du Mont, dans ses homélies de rOratoire, dans ses conversations, il abordait souvent ce redoutable problème de la Révolution qui tourmente et à chaque instant menace de mort la société de nos jours. A ses yeux, la Révolution, comme tous les grands mouvements qui se produisent au sein de l'humanité, avait pour principe Dieu même. « C'est Dieu môme, disait-il, c'est Notre-Seigneur Jésus-Christ qui veut d'une volonté toujours plus forte, à mesure que le monde avance, la liberté croissante de tous les hommes et de tous les peuples dans la justice et dans la vérité. Sans doute le mauvais siècle pervertit de mille manières le mouvement qui vient de Dieu, mais c'est cette perversion qu'il faut vaincre^ et V non ce mouvement. Et s'il est quelque chose d'assuré, c'est que nous ne vaincrons la perversion qu'en nous aidant du mouvement luimême, comme saint Paul ne brisait les idoles qu'en découvrant au milieu des idoles le vrai Dieu inconnu et caché •. »
Il rêvait une république universelle dont tous les citoyens, excellents chrétiens, seraient unis par des liens éternels de charité, d'amour et de paix ; la capitale de cette république devait être une ville dont tous les habitants s'air^ieraient.
Ces pensées et ces sentiments trouvent leur expression la plus complète et la plus chaleureuse dans un ouvrage des dernières années de la vie du P. Gratry, la Morale et la loi de Vhistoire, Un jour, au moment le plus vif de ses polémiques contre le rationalisme contemporain, il se sentit saisi d'une immense pitié pour les misères humaines, et résolut de laisser la philosophie qui leur e«t de si peu de secours, pour se vouer à la recherche des moyens d'y porter remède. Il se met donc à étudier toutes les causes de souffrance de l'humanité, l'esclavage, la guerre, les révolutions, le paupérisme. « Il fait le compte de tout ce qui a été essayé dans tous les pays chrétiens, de tout ce qu'inventent chaque jour, pour les adoucir, la bonne volonté et la charité. Il compare les forces du mal et les forces du bien, et il lui semble qu'avec l'aide de l'Évangile et de la science, le bien doit l'emporter. Il voit, dans un avenir éloigné mais certain, le christianisme entrer dans ce qu'il nomme sa phase sociale. Une nouvelle et universelle croisade appelle les hommes à la conquête de la paix, de la justice, du bien-être; les gouvernements se régénèrent; les nations qui, selon ses belles et étranges expressions, sont cohéritièressolidaires et concorporelles, s'unissent en une seule nation. La guerre
* Le P. Gratry a écrit ces mots qui le peignent bien : « Le premier chapitre de la logique, c'est la poésie. »
* Henri Perreyve, p. 192-193.
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est vaincue, la misère éteinte. La terre, pacifiée et enfin cultivée, donne la paix à dix milliards d'hommes. « La vie actuelle est prolongée, les limites du monde habitable reculées; des communications sont ouvertes avec les mondes qui l'entourent, l'usage des astres est découvert, le lieu de l'immortalité entrevu 1 Tandis qu'il contemple ce prodigieux spectacle, des nuages sombres lui en dérobent un moment la vue. Ce sont des rechutes de l'humanité, des retours à la violence, à la guerre. Il ne se trouble pas ; sa foi perce les nuages et sa splendide vision réapparaît *. »
Le P. Gratry a raison d'être du parti de l'espérance, de dire surtout que la question de progrès dans la prospérité, dans la liberté, dans la grandeur, même dans la richesse, est principalement une question morale ; et il y a, certes, dans la Morale et la loi de l histoire y des parties admirables et des vérités très solides. Mais la part des chinières et des illusions, sur le passé et sur l'avenir des peuples, y est encore trop grande.
Naguère dans un autre ouvrage, la Paix, sans vouloir rien prédire de ce qui sera, il affirmait que le devoir et la gloire de tout homme serait d'établir d'abord au sein des chrétiens, puis sur le globe entier, la paix de Dieu, une paix habituelle, générale et croissante, une paix sociale et internationale, fondée sur la justice et le progrès. Dans la candide générosité de son âme, il se figurait tous les peuples européens consacrant à la pacification de la terre, à l'organisation du globe dans la justice, autant de forces qu'ils en ont consacrées aux dernières grandes guerres d'où nous sortons ; il voyait la même constance, la même patience, la même quantité de courage, de dévouement, de sacrifice, le même nombre d'hommes, le même génie des chefs, la même union de tous, le même nombre de vaisseaux, le même nombre de milliards appliqués à l'organisation du globe dans la justice et dans la paix, et il était transporté, des conséquences d'une pareille impulsion donnée sous l'œil de Dieu, et en priant Dieu de la bénir *.
Cependant, tandis qu'en dépit de toutes les perturbations de la loi de progrès, le Père Gratry s'obstine à voir dans le lointain l'humanité recommencer sa marche vers une civilisation idéale, la plus épouvantable et la plus désastreuse des guerres vient fondre sur la patrie : une guerre civile plus terrible encore lui succède ; tout est calamité, destruction, violation du droit, triomphe dé la force brutale, péril pour tout ce qu'il y a de plus grand, de plus généreux, de plus cher au cœur de l'homme. L'apôtre de la paix et de la charité est consterné ; son âme, déjà mortellement atteinte par d'autres douleurs, reçoit le dernier £oup. Il succombe ; mais, avant d'expirer, il retrouve l'énergie de sa foi dans l'avenir ; il meurt, non seulement
* Désiré Nisard.
* La PaiXy méditations historiques et reîigieuseSfp. 26-27.
i72 LES PROSATEURS DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.
plein de confiance au triomphe définitif du bien sur le mal et de la vie sur la mort, maïs assuré que les siècles ultérieurs réservent au genre humain, délivré enfin de la crise formidable, des destinées meilleures et une ère de paix et de fraternité. S'il a un regret de mourir prématurément, quand il lui semble avoir sur toutes choses des vues plus nettes que jamais, c'est parce qu*il ne lui sera plus permis de combattre pour des causes qui lui sont si chères.
Mais aucun regret ne put entamer sa chrétienne résignation. Il mourut * dans la calme sérénité d'un élu. Après sa mort, de pieux amis, chargés de ses manuscrits encore nombreux, ont publié les Souvenirs de ma jeunesse et des Méditations inédites. « Qu'est-ce que cet écrit (les Souvenirs), dit l'auteur? Est-ce mon testament? Est-ce ma confession générale ? Est-ce l'histoire de mon âme ? C'.est peutêtre un peu tout cela ensemble ^,„ » C'est, en tout cas, l'histoire fort beUe d'une âme qui eut à traverser de grands périls, mais qui trouva Dieu et s'attacha fortement à lui. Dans ces deux écrits posthumes^ revivent toute l'éloquence affectueuse et douce, tout le cœur et le ta- ' lent du P. Gratry, avec cet art de bien dire qui lui assure une des plus belles places parmi les maîtres contemporains de la langue française. ,
Ajoutons avec un autre philosophe chrétien fort distingué que « s'il y a, dans les œuvres du Père Gratry, la part des songes et la part aussi des erreurs justement blâmées, nous ne devons pas oublier que la part du vrai est de beaucoup la plus ample, et que le plus grand nombre de ses campagnes a été marqué par d'éclatantes victoires sur les ennemis de la vraie philosophie et de la vraie Religion 3. »
1 A Montreux, sur ]es bords du lac de Genève.
* Souvenirs de ma jeunesse^ p, 1.
• Amédée de Margerie, le Contemporain.